‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 117 sur 197 · Le marquis Nicolas III : « Ter pacis auctor · texte numérisé non relu

Le marquis Nicolas III : « Ter pacis auctor

en bronze dans un fauteuil le pape Alexandre VIP. L'on m'a dit que les environs de cette colonne servoient d'asile.

L'église des Bénédictins n'est rien en elle-même, le seul tombeau d'Arioste-, si fameux par ses ouvrages, est ce qui peut la rendre recommandable. J'aime les épitaphes courtes et qui ont quelque chose d'extraordinaire, aussi je n'eusse point écrit [celle d'Arioste], si Misson^ n'en rapportoit une absolument différente; ce qui me fait croire qu'ainsi que de Ferrare, cet auteur a parlé de plusieurs endroits sur le rapport d'autrui, sans les avoir vus. Cette épitaphe est, du moins selon moi, un grand préjugé de ce que je viens d'avancer. Le tombeau qui la soutient n'est ni beau ni laid et n'a rien de merveilleux. Il est de marbre, le buste est au-dessusde l'écriture conçue en ces termes :

D. 0. M. Ludovico Areosto ter illi max. atque ore omnium celeberr., vati a Carolo V caes. coronato nobilitate generis atq. animi claro, in rei [sic] pub. administran. in regen. populis, in graviss. adsumm. pont, legationis, prudentia, consilio, eloquentia, prestrantiss. Vixit ann. LIX. Obiit ann. sal. CIDIDXXXIII VIII IDIIS [sic) iuni.

Entre l'année et l'épitaphe il y a encore trois ou quatre lignes d'écriture qui apprennent qu'un de ses petits-fils lui a fait faire ce tombeau et cette épitaphe. Il y a trois cloîtres dans le couvent de cette église. Il v en a deux joints par trois rangs de colonnes à jour qui font un très bel effet. Quo^^que je sois peu porté à croire ce que mon guide m'a dit du nombre des Juifs de Ferrare qu'il fait monter à vingttrois mille, j^ i^^ P^is m'empêcher de dire qu'il y en a un très grand nombre. Ils ont trois ou quatre sinagogues et

\. Cette colonne a porté la statue du pape Alexandre VII jusqu'en 1796^ puis une statue de la liberté; de 1810 à 1814, une statue de Napoléon I". Aujourd'hui, on y voit une statue de TArioste érigée en 1833.

2. Lodovico Arioslo (1474-1533), auteur du célèbre poème : « Orlando furioso, » le plus grand poète italien du xvi« siècle.

3. Cf. répitaphe de Missopi, op. cit., t. I, p. 34^. Cette double épitaphe s'explique aisément : celle rapportée par Misson appartenait au modeste monument que Agostino Mosti érigea en 1573 au grand poète ; l'épitaphe citée par de Caylus, est du monument somptueux que rarrière-petit-fils

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portent un ruban roug-e en guise de laisse à leur chapeau. Je ne puis m'empêcher de dire que la façade du palais de M. Devilla, dont les pierres sont à pointe de diamant, n'est pas laide : elle est fort estimée dans la ville. Arrivé le 19, je. partis le 20, au matin, par lacambiatura, pour aller à Bologne. Naturellement il n'y a que trente-cinq milles de Ferrare à Bologne, mais je fus obligé den faire quarante, à cause de la rivière du Reno qui passe auprès de la ville où j'allois et qui ayant crevé une chaussée, me fit faire un détour de cinq milles de chemin très mauvais. L'on passe cette rivière à la traille auprès de Cento, gros bourg où il y a un château occupé par les Allemands, à ce que l'on m'a dit. La dernière poste est très belle; le pays que l'on traverse est gras et fertile, planté d'arbres en quantité. Les haies qui en vironnent les champs sont toutes taillées à hauteur d'appui et font un aimable coup d'œil : leur symétrie m'a plu. Les paysans s'amusent aussi à donner à des arbres la forme ou de vases ou de berceaux, etc. (57).

BOLOGNE est située précisément au pied de collines agréables qui sont des dépendances des Appenins. Cette ville — de figure un peu longue' — n'est pas aussi grande que Ferrare, mais plus peuplée et beaucoup plus remplie de maisons et de palais. L'on trouve dans les rues presque partout des portiques comme à Modène ou à Padoue^ mais plus exhaussés et plus beaux. La ville est entourée d'une simple muraille et n^a aucune citadelle ni garnison du Pape. C'est à ces conditions, et à plusieurs autres, que cette ville^ autrefois libre, s'est donnée au Pape'-^ qui y tient un légat et un vice-légat qui ne peuvent rien faire sans au moins le con-

de l'Arioste lui fit élever plus tard et qui, lorsque l'église de S. BenedeLto fut désafï'ectée au début du xix" siècle, fut transféré à la Bibliothèque de l'Université (1801) qui le possède présentement. De Brosses, op. cit., t. I, p. 229, cite aussi l'épitaphe en entier.

1. (( Longue et pointue par les deux bouts, en navette.... » De Brosses, lettre XIX.

2. Jules II incorpora Bologne aux Etats de l'Eglise, en 1506.

seil apparent du g-onfalonier et de ses six conseillers qui logent tous dans le même palais. — Sur la façade de l'entrée, il y a une autre statue de bronze en pied de Boniface VIII ; comme le pape a l'air jeune, il est pris par bien des gens pour la papesse Jeanne. — Le gonfalonier doit commander dans la ville en défaut des deux prêtres mandés par le pontife, mais il n'est jamais à cette peine. On y prend garde et cette charge, ainsi que celles des quarante gentilshommes qui composent le Sénat, n'est plus quad honorem. Le même n'est que pour deux mois gonfalonier ou le premier qui devroit commander. Cette charge suit à tour de rôle jusques à ce que le nombre des quarante soit fini, et puis il recommence.

Bologne est un archevêché : sa principale église est grande, bâtie à la moderne, un peu obscure, sans portail, point finie de ce côté. Je n'y ai rien vu de merveilleux.

Le château dans lequel demeure le légat est ancien mais rajusté au mois de novembre en plusieurs endroits — au dehors où les mâchicoulis et les tours carrées se voyent cependant encore. — 11 est spacieux et grand. Sur la porte il y a une grande statue de bronze de Grégoire XIII ; elle est très bsUe. Entre les deux ^ on lit une grande inscription — qui dit que Tan 1529 le pape Clément VII et Charles V donnèrent la paix à l'Italie, après quoi le pape couronna l'empereur roi de Lombardie, et qu'ils passèrent à Bologne le reste de l'hiver; ensuite l'un retourna en Allemagne et l'autre à Rome. — Devant le château il y a une place qui n'est pas trop belle, sur laquelle il y a une fontaine qui représente un Neptune- en pied et quatre petits Tritons de bronze qui sont beaux : le tout est soutenu par un piédestal de pierre et aux quatre coins l'on voit quatre figures de Sirènes aussi de pierre, qui jettent un petit filet d'eau par chaque teton, ce qui ne répond pas à la magnificence du reste^.

\. C'est-à-dire celle de Grégoire XIII et de Boniface VIII. 2. Du dessin de Jean de Bologne.

:i. « Mais les jets d'eau sont si petits et si menus que cette belle fontaine est toute défigurée » De Brosses, 1. XX.

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L'ég-lise de Saint-Pétrone, évêque de la ville, est des plus grandes que j'aie vues; son élévation est proportionnée. C'est en tout un très beau vaisseau ; les voûtes et les piliers en sont légers. Quoyque le portail ne soit que commencé^, cette église a la grandeur de ce côté mais non du côte de la nef. Quand elle sera finie, ce sera un prodigieux vaisseau qui est gothique. L'on y voit l'observation de Cassini sur la ligne méridienne^.

L'on voit au Corpus Domini, petite église ornée de peintures modernes depuis le haut jusques en bas et d'une petite a Résurrection » de Louis Carrache, un corps sec, noir et épouvantable assis dans une chaise et paré comme une fille de quinze ans, que l'on regarde comme une sainte et à laquelle, dit-on, les ongles et les cheveux croissent. J'en doute. — Elle est effectivement canonisée; elle se nomme Catherine % elle estoit religieuse dans ce même couvent. Elle a sur la bouche quelque chose de blanc. L'on dit que c'est un baiser que Notre-Seigneur lui donna en mourant : cela ne me paraît pas fort canonique. —

L'église des Dominicains, pères inquisiteurs, est très longue. Le bâtiment en est vilain. Ils gardent, dans une chapelle qui n'a rien d'extraordinaire pour l'Italie, le corps du bienheureux Dominique*. Il est dans une châsse de marbre ornée de bas-reliefs qui ont leur beauté. Ce que dit Misson de Tépitaphe d'Enzio, roi, est vrai\ Il y a plusieurs tableaux dans cette église qui sont beaux; à cause du Carême ils estoient couverts de rideaux, et je n'en ai pu juger.

Hors de l'église, sur une grande colonne de marbre rouge.

1. Est achevé seulement dans le bas : à l'intérieur, on n'a achevé que la partie antérieure de la nef jusqu'au transept.

2. La ligne du méridien fut tracée en 1656 par l'astronome Giov, Dom. Cassini et retracée en 1776.

3. Sainte Catherine, Vigri (m. 1463), qui construisit l'église en 1456.

4. Dominique né en Castille en 1170 et mort à Bologne en {2t\. « Il faut bien d'autres mystères pour voir le bon père jacobin qui dort làdedans!... » De Brosses, idem.

5. Entre la I" et la 2* chap. à g. du chœur, se trouve le monument du roi Enzio « Hencius Rex », restauré à plusieurs reprises. Bologne retint

est, je crois, saint Dominique : la figure est de bronze plus grande que nature regardant une Madone du Rosaire de même métal qui est sur une autre de pierre avec des cercles dorés. Toutes deux sont dorées. Les cloîtres et les deux dortoirs sont magnifiques pour environ soixante pères qui y font leur résidence.

Dans cette maison, une colonnade de pierre, en détail assez vilaine, conduit à la bibliothèque. On y entre par une belle grille de fer dorée, on y monte par six degrés. Le vaisseau en est beau; la boiserie est noble et pas trop ciiargée. Elle m'a paru pleine de livres. Quand elle seroit deux fois plus [pleine], elle ne le sera jamais à proportion de la cave des bons pères. Il y a plus de cent soixante « botti » de vins, toutes , rangées sur des tréteaux blancs et propres ainsi que tout le reste. Une étiquette sur chaque pièce enseigne le pays et le temps où Ton doit le boire. Les pièces sont cerclées de fer : une propreté et une justesse dans les morceaux de bois qui les composent, font juger de l'attention et de la solidité du jugement de ceux qui les ont faites, puisque une de ces « botti » tient au moins six à sept muids de notre pays (59 ').

Dans l'église des Barnabites de Tordre de Saint-Paul^ je n'ai remarqué que le maître-autel fort grand et élevé où il y a une grande quantité de marbre. Les colonnes qui le soutiennent sont d'une belle grosseur et d'une belle hauteur. Saint Paul et son bourreau sont de marbre blanc au milieu de la colonnade; ils ne me plaisent pas trop. On montre aussi dans une des chaires du chœur, qui est de noyer, les veines du bois qui naturellement ont la forme [d'] une teste de polichinelle.

Au milieu de la cour il y aune tour nommée Asinelli".

prisonnier pendant 22 ans, jusqu'à sa mort, le roi Enzio, fils naturel de Tempereur Frédéric II, pris dans le sanglant combat de Fossalta, le 26 mai 1249.

1. Ce devrait être page 58, mais G. à ce point, saute un numéro et donne

2. Construite vers 1109 \mv les Asinelli, à côté de leur château seigneurial, elle est inclinée de 1 m. 20 à Touest. « Elle est droite et menue comme un cierge.... Sa voisine, la Garisenda, moins haute de deux tiers, s'avise

J'ai monté au haut : elle est carrée et fort estroite. L'on y monte par des degrés de bois qui suivent en dedans les quatre côtés de la tour. Son peu de volume contribue à la rendre plus extraordinaire à l'œil et en effet plus estonnante. Elle a quatre cent soixante-seize degrés. Au haut, dans un petit donjon, se trouve une cloche assez grosse surtout pour estre si haut élevée, qui ne sonne qu'au tocsin, au feu et tous les soirs pour marquer aux marchands l'heure de finir l'ouvrage. L'on peut juger si la vue de cet endroit est belle ! Un des côtés endommagé par le tonnerre a esté depuis peu réparé. Auprès de celle-là, il v en a une autre qui n'est pas si large que l'autre et qui n'a pas un quart de son élévation, qui penche prodigieusement. Cela étonne à voir : elle se nomme la Garisencîa, et a un autre nom en bolonois^ Je ne regarde point cela comme un projet d'architecte quoyque ce ne soit pas une chose impossible, mais mon conducteur m'assura que dans les archives de la ville on voyoit que, ayant dessein de faire cette tour comme on voit en plusieurs lieux, peut-être pour faire des signaux, il avoit commencé par celle qui penche sans vouloir la faire comme cela. Voyant son ouvrage de cette façon, il avoit commencé et refait l'autre en lui donnant plus de pied et de largeur.

Jusques vers le quart l'une et l'autre sont de brique. Un savetier a le gouvernement de la grande. Pour deux baïoques on a la plus belle vue du monde et toute la latitude que Ion peut imaginer.

Au pied de ces tours est une statue de marbre de saint Pétrone sur un piédestal avec une petite loge, dans laquelle on garde la tribune où le saint prêchoit au peuple.

J'ai oublié de mettre dans l'article de saint Pétrone, que l'on prétend que saint Augustin a prêché dans cette chaire ;

de se donner des petits airs penchés ! Je ne sais si cela a été fait par malice pour effrayer les passants qui croient qu'elle va leur faire calotte, ou si, comme d'autres le prétendent, ce sont les restes d'une tour jadis fort élevée, qui, ayant eu de méchants fondements, s'écroula par le haut.... » De Brosses, idem.

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