‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 124 sur 197 · Célèbre par la défaite d'Asdrubal, 207 av. J.-C · texte numérisé non relu

Célèbre par la défaite d'Asdrubal, 207 av. J.-C

LES ÉTATS DE l'ÉGF.ISE 165

fusil. Il paroît par une espèce de pan de muraille décoré que cela s'est fait sous le pontificat d'Alexandre VIII. On m"a dit qu'on le vouloit continuer plus avant : c'est une jolie promenade ; quand on est las de la vue de la mer, les coteaux aimables et fertiles qui environnent Sinigaglia et la vue de la côte fournissent de la diversité. Ce lieu est un évéché. II faut qu'il ne soit pas pauvre puisqu'il y a des Juifs.

De Sinigaglia à Ancône il y a vingt milles. L'on fait la première poste toujours sur le sable de la mer. La terre qui est entre la montagne et la mer n'est pas inculte, mais elle n'est pas pleine d'arbres comme les autres côtes, aussi le chemin est assez triste et ennuyeux^ d'autant que tout le rivage n'a nul coquillage, ce qui quelquefois amuse le voyageur. A la sortie de la dernière poste pour arriver a Ancône, environ à un mille, je passai une espèce de torrent sur le bord duquel est un vieux château où Ton tient pendant l'esté garnison. Cette côte a plusieurs fois esté pillée par les Turcs, ainsi l'on prend des précautions contre leur descente. De Ravenne jusques à Ancône, de distance en distance, la côte est pleine de tours faites pour donner des signaux et la milice peut aisément s'assembler. L'on voit de loin Ancône, mais comme il est sur une espèce de cap et que la mer par conséquent forme un petit golphe, on est obligé de faire un assez long détour et de passer des collines un peu roides pour y arriver.

ANCONE. — En y entrant, l'on passe au pied d'une citadelle qui commande la ville et la mer. Elle n'est pas mal fortifiée, elle se trouve entre cette hauteur et celle de Saint-Ciriaque. Elle est petite; les rues vilaines, estroites^ et son terrain montueux, m'en déplaisent. Il n'y a point de place ou du moins ce qui porte ce nom ne le mérite pas Cette ville est encore un évêché, cela m'ehnuye prodigieusement de ne pouvoir dîner ou coucher que dans de pareils presbytères. L'évêque fait sa résidence sur cette hauteur de

Saint-Giriaque qui donne sur la pleine mer et qui est bien fortifiée. Ce mont tire son nom de ce saint, autrefois évêque du lieu et qui est patron du Dôme qui est sur cette hauteur ^ La vue en est belle et l'ég-lise infâme : toutes celles de cette ville sont dans le même goût. Au pied de la citadelle, auiL Zoccolanti, autrement Saint- François, il y a un magnifique tableau du grand autel de Titien.

La Loffe des marchands est une assez belle salle avec un portique assez beau pour le temps dans lequel il a esté fait.

L'on dit qu'il y a un port^ à Ancône, mais je ne l'ai pu trouver : [je n'ai vuj qu'une jetée ou mur assez mince qui va dans la mer en faisant un demi-cercle au bout duquel est un fortin ou redoute dans le goût gothique. Les barques, même les trois-mâts, s'y croyent à l'abri, mais elles y sentent et le vent et la mer fort honnêtement. Cependant, depuis Venise jusques à Otrante, c'est le seul port de cette côte d'Italie.

C'est en cet endroit que se trouve une des plus belles antiquités que l'on puisse voir. Au commencement du môle dont j'ai parlé qui forme le port et qui s'élève peut estre de vingt-cinq à trente pieds, l'on trouve un Arc de triomphe bien conservé, tout entier de marbre blanc. Il n'y a qu'une seule voûte et les deux côtés sont égaux : deux colonnes de chaque côté s'y voyent ; toutes les moulures sont conservées. L'on voit les marques où dans l'entre-deux des colonnes estoient attachés des ornemens fait en festons ou guirlandes de bronze. Le côté de la mer est le plus parfait, celui de la ville est un peu plus usé; c'est celui qui a les inscriptions [suivantes] :

Imp. Caes. divi Nervae F. Nervae Traiano optimo Aug. Gerinanic. Dacio Pont. Max. Tr. Pot. XVIII. Imp. XI

\. Là où est la Cathédrale ou Dôme, était jadis un temple de Vénus mentionné par Catulle et Ju vénal : « Ante Domum Veneris quem Dorica sustinet Ancon » (IV, 40).

2. Ce port tout artificiel fut fait par Adrien, Le nouveau môle fut construit par Clément XII (Corsini, 1730 à 1740), bienfaiteur de la ville.

€os. VIL P. P.. Provide ntissiino Principi S. P. Q. B. Quod adcessum Italise hoc etiam addito ex pecunia sua portum tutiorem navigantibus reddiderit.

Au-dessus des colonnes :

A droite : A gauche :

Plotinak August. DivAE Marcian4e Aug.

GoNJUGi August. Sorori Aug.

J'ai mesuré un des morceaux de marbre que j'ai trouvé. Il fait l'épaisseur du portique et la hauteur du piédestal avec les ornemens en dehors de chaque côté. Il a douze pieds et demi et un pouce de lon^ sur cinq et demi de hauteur et trois pieds et demi et deux pouces d'épaisseur (69).

L'on dit que sur le haut estoient une statue équestre de Trajan et deux en pied, apparemment des deux femmes mentionnées dans l'inscription, que le tout estoit de bronze et que cela a demeuré jusqu'au temps où les François ont pillé Ancône et brisé par avarice les précieuses antiques. Si cela est, j'en veux g-rand mal à ma nation ^' En dedans la voûte, j'ai remarqué cinq entailles faites dans le marbre, à la hauteur d'un homme, de différentes grandeurs, dans lesquelles apparemment estoient des lames de bronze qui servoient de mesures. On voit encore les morceaux de fer qui les attachoient au marbre. Tout ce qui s'élève depuis le bas du portique jusques au haut est de marbre fin et blanc comme s'il venoit d'estre travaillé. Le fondement, qui est appuyé par les murs de brique qui forment le môle, est de marbre moins fin mais beau. Enfin c'est un beau monument et bien conservé; on y voit jusques à la plus petite moulure.

Du côté de la mer la ville est bien forte, mais jamais une

J . Ce fut pendant l'invasion des Sarrasins, en 8H9, que ce superbe arc de triomphe fut dépouillé de ses ornements de bronze doré et des statues de Trajan, Plotine et Marcia. Les Français n'occupèrent Ancône, qu'en 1797, pendant deux ans. De 1832 à 1837 la France l'occupa pour contrebalancer l'influence de l'Autriche qui tenait Bologne et les Marches.

VOYAGE D riALli:

place n'est prise par là. Les mêmes hauteurs qui en font la force de ce côté, sont commandées du côté de terre. Il y a quantité de canons. La ville est en amphithéâtre. Il peut y avoir mille Juifs ou environ qui sont tous riches; il n'en est pas de même des autres habitants de la ville où le pape tient un gouverneur ainsi qu'à Pesaro, Fano et Sinigaglia, et les places où il n'a pas de légat.

Le sang est assez beau à Ancône ; les filles, dit-on, le savent et mettent leur beauté et [leur] âge à profit*. J'ai vu le magistrat dans une grande salle où [l'on voit] un pied et un bout de jambe du cheval qui estoit sur l'arc de Trajan; une inscription au-dessous l'apprend. Chez le sieur Camille Pichi, gentilhomme de la ville, j*ai vu un cabinet où il a rassemblé tout ce qu'il a pu de tableaux, dessins, causes naturelles, coquillages et animaux. Il y a quelques petits morceaux antiques en bronze qui sont assez jolis : des lampes, des petits vases, des outils pour les sacrifices. Ce que j'y ai remarqué de plus extraordinaire c'est le haut d'un casque de fer trouvé depuis quelques années sur la côte d'Ancône. Il s'y est attaché sur la partie extérieure des petits cailloux qui le conservent entièrement; il y en a l'épaisseur d'un pouce; on ne peut les détacher tant ils tiennent : dans la partie intérieure il n'y a rien du tout et l'on voit le fer. C'est un effet de la nature extraordinaire.

Je logeai « A la couleuvre d'or )> où l'on est assez bien et partis d'Ancône après dîner du lendemain que j'y fus arrivé. Le chemin de la première poste est rude; l'on trouve des hauts et bas très considérables, mais le chemin est pavé et assez bien accommodé. Cependant j'y versai et ma chaise en fut un peu endommagée. De la seconde poste on voit Lorette et l'on y arrive par un chemin très beau, très doux et très bien accommodé ! Il est sur une hauteur très

1. Montaigne déjà constatait la beauté des femmes ancônitaines. « Les femmes sont ici communément belles ». D'Ancona « L'Italia alla fine del sec. XVI, giornale del viaggio di Michèle di Montaigne in Italia, » 1895, p. 363.

rude à monter. Le pays d'Ancône à Lorette est cultivé^ mais n'est pas des meilleurs ; il change un peu en bien aux environs de la Madone de Lorette.

LORETTE. — Il y a tant de descriptions de ce lieu que je pourrai toujours trouver, que je n'entrerai pas dans un grand détail. Lorette est sur une hauteur distante de la mer d'environ deux milles, cependant on la distingue et nulle hauteur ne se trouve entre deux. La petite ville a quelques fortifications et des canons; tout cela est plus pour s'opposer à une course et à une descente de Turcs, que contre un siège. La petite ville ne commerce qu'en chapelets, rosaires et images de la miraculeuse Madone; même, les marchands sont fort importuns. Cette petite ville est mi' évêché. Dans la cathédrale est renfermée la « Santa Casa. » Le bâtiment du Dôme n'a rien de beau, le portail nr'est pas extraordinaire : il n'y a de peintures que quelques fresques et une « Annonciation » du Baroche; sur les gradins qui conduisent à l'église il y a une très belle statue de bronze du pape Sixte V ; le piédestal est plein d^ornemens de bronze qui ne sont guère beaux. Les trois portes de l'église et les fonts baptismaux, qui sont de la même estoffe, sont bien travaillés et m'ont plu.

Les murs de la Santa Casa^ sont revêtus de marbre blanc, les reliefs qui en font les ornemens sont généralement parlant très beaux : ceux de la façade du côté de la porte et les statues qui sont de ce même côté m'ont plu davantage. Le dedans est plein de lampes d'or et d'argent, il y en a cent dix qui brûlent toujours, dont trente-six d'or. La Vierge de cèdre est, dit- on, faite par Saint Luc. Elle est couverte de diamants et d'émeraudes surtout magnifiques.

1. V. sur Lorette et son sanctuaire, Montaigne, qui. dans l'ouvrage ci-dessus cité, lui consacre une minutieuse"description (p. 346 à 354). Le grand philosophe, très embarrassé par le nombre d'ex-voto ornant la chapelle de la Madone, trouva « à toute peine place pour y loger un tableau dans lequel il y a quatre figures d'arjant attachées : celé de Notre- Dame, la miene, celé de ma famé, celé de ma fille. »

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La petite séparation de la maison dans laquelle elle est n'est lambrissée que d'argent. Les anges d'or y sont communs. On voit les présens de toutes les testes couronnées (70).

La sacristie renferme quelques beaux tableaux et conduit au Trésor qui mérite véritablement ce nom. Il y a dedans une quantité innombrable de diamans et de choses très recommandables^ Il n'y entre que les présens de choses rares ou de communes qui passent quarante à cinquante louis. De tous les ex-voto de vingt sols ou environ que les bonnes gens donnent, comme : un bras, une oreille, un téton, etc., ils en ont fait fondre un devant d'autel très massif et considérable pour son poids. L'on peut juger de la quantité qu'il a fallu de ces petits présens ! Les troncs où les pèlerins font l'aumône ne s'ouvrent que deux fois l'an toujours par une bulle du pape, le gouverneur, l'évéque et le chapitre présens, qui mettent de côté soit l'argent, soit les bijoux dignes d'estre unis au « Trésor ^) où Ton voit un très beau tableau d'Annibal Garrache, et le plan en argent de plusieurs villes pour des protections accordées par la Madone. [La Santa Casa | est gouvernée par des chanoines très intéressés, dignes d'estre moines; les Jésuites tiennent les confessionaux, toujours occupés par la foule des pèlerins. La quantité de messes que Ton y dit par jour est grande; la « Santa Casa » ne discontinue pas d'en avoir tant que dure le matin.

Un assez mauvais arsenal et une cave, dit-on, bien meublée, sont deux choses que je n'ai pas vues. Sur la façade [de] l'église il y a une espèce de place formée, d'un côté, par de vilaines maisons, de l'autre par un bâtiment régulier en portique qui n'est pas fini et qui ne sera pas

1. « Ce trésor monte à plusieurs millions crécus..., outre les pierreries, il y a des diamants inestimables. Il y a une roche où les émeraudes au nombre de plus de vingt et grosses sont attachées depuis la minière, et cela semble inestimable. Il y a encore une perle sur laquelle on a gravé un portrait. » Montesquieu, t. II, p. 71. Napoléon se rendit coupable de plusieurs spoliations du sanctuaire de Lorette.

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grand'chose. Sur cette place Tapothicairerie où il y a quantité de pots de faïence, peints, dit-on, par Raphaël. Il y en a quelques-uns de beaux, mais j'en ai vu beaucoup qui ne sont pas de cette hauteur \

Près de Lorette, il y a sur une hauteur un crucifix. Il est venu de Galilée la joindre (sic) à un lieu nommé Sirolo, pouvant estre éloigné de quelques milles de la maison de la mer. Mais sa cour n'est pas nombreuse, il est, dit-on, assez mal logé; je ne l'ai pas vu et ne m'en repens pas. 11 y a des hôpitaux à Lorette où Ton héberge trois jours les pèlerins. Je logeai u Au lion d'or » où l'on n'est ni bien ni mal; j'y trouvai Lonski, avec lequel je partis pour Rome le 31, doutant de l'arrivée démon camarade-.

Le chemin de la première poste est beau autant qu'il peut estre, seulement un peu pierreux. Les collines considérables qu'on y trouve ne permettent guères qu'il soit autrement. A trois milles ou environ de Lorette, on trouve un aqueduc de brique, moderne, que je crois fait sous Paul V^. Il y a une cinquantaine d'arches qui par les deux bouts entrent et sortent dans (sic) les collines et portent de l'eau à Lorette. Assez près de là, ou passe le village de Recanati.

REGANATI, assez gros lieu mais délabré. A environ un mille le chemin s'aplanit et devient magnifique jusques à la rivière, ou pour mieux dire torrent, que Ton passe sur un pont de bois. Avant de le passer, on voit sur la droite du chemin quelques ruines anciennes, mais peu de chose ^, et sur la gauche les restes considérables d'un amphithéâtre de brique.

1. « Les vases de faïence sont ;dit-on) du dessin de Raphaël, mais qui ne mont pas paru bien merveilleux, » idem, p. 70.

2. C. fait allusion à du Toureil, qui s'était eng-agé à le rejoindre à Lorette.

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