‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 147 sur 197 · La statue de Jupiter Stator · texte numérisé non relu

La statue de Jupiter Stator

deux montag-nes, sur chacune desquelles on voit, m'a-t-on dit, les restes de deux tours qui défendoient la ville de ce côté^ L'on trouve dans cet endroit quelques petits restes de la via Appia ainsi qu'à Pouzzoles.

Nous retournâmes sur nos ânes par le dessus du lac d'Averne où nous arrivâmes très fatigués. Cette journée est longue et pénible. La fatigue du corps et de l'esprit y est grande : le plaisir de la curiosité satisfaite empêche de penser dans le temps aux peines que l'on a à souffrir, et l'habileté du cicérone de Pouzzoles engage à voir et à souffrir pour le retour^.

1. LWrco Felice servait à l'aqueduc dont on remarque les restes, ou bien il faisait passer la route sur les hauteurs.

2, « J'abandonnerai ce pays avec les regrets de Pyrrhus quand il fut contraint d'abandonner la Sicile. » Barthélémy, Voyage en Italie, sur ses lettres originales écrites au Comte de Caylus. Paris, chez Buisson, an 1801, p. 60.

VOYAGE DE MALTE. — L'envie de satisfaire notre curiosité, la belle saison et l'idée de la situation de l'isle de Malte, nous firent prendre la résolution d'y aller. M. Giona nous facilita les difficultés qui se présentoient à nous, soit par l'achat de nos provisions et meubles nécessaires,, soit par l'accord qu'il fit avec une bonne felouque napolitaine montée de douze beaux hommes, dont sept frères et le reste, parens. Nous nous embarquâmes le 6 au soir. Le vent estoit contraire et la mer un peu agitée, ainsi au lieu de prendre à gauche du golphe de Naples en sortant, nous prîmes à droite et fûmes, à quatre milles de cette ville, coucher à l'abri de la petite isle de Nisida qui se trouve voisine de la côte plus proche de Pouzzoles que de Naples. Il y a auprès de cet endroit, sur une autre petite isle, un petit lazaret où des bâtimens de trente pièces de canons pouvoient taire quarantaine. Le vent contraire et même le mau-

vais temps continuèrent tout le 7 que nous fûmes obligés de passer dans ce séjour. Nous visitâmes l'isle chantée et célébrée par le cavalier Marina C'est un rocher de tous côtés dont le haut est ag-réablement cultivé. La chasse y est, m^a-t-on dit, agréable. Le 8, nous traversâmes le golphe et vînmes chercher un vent de terre qui nous servit utilement. Sitôt que nous eûmes doublé le cap de Campanella, autrefois consacré à Minerve, nous le traversâmes laissant sur notre droite Tisle de Gaprée ne comptant la voir qu'à notre retour ainsi que la ville de Salerne que nous laissâmes fort loin sur notre gauche sans pouvoir distinguer le pays. Nous passâmes encore au large le petit lac de la Gava, et vînmes, après avoir fait cette journée cent vingt milles, nous retirer dans l'abri de Palinuro formé par le cap de ce nom que Tun et l'autre portent d'un village que l'on voit sur la hauteur. Aux environs d'un mille avant que d'arriver, la mer fut forte et l'entrée de notre refuge nous causa dans notre petit bâtiment une peur fondée avec assez de justice. Le temps grossit pendant la nuit, le vent se renforça et rendit la mer, surtout le passage du golphe, si mauvais, que nous séjournâmes le 9 dans ce lieu borné de montagnes incultes et désertes et peu habitées ainsi que ce que nous pûmes distinguer des côtes que nous avions suivies pendant la veille. Le lieu de notre vilain séjour est de Calabre et ne peut servir qu'à la retraite de barques, tartanes et batimens de pareille espèce (86).

Le 10, avant le jour, nous quittâmes ce vilain gîte, nous doublâmes le cap de Palinuro et après quelques milles, nous nous trouvâmes à hauteur de Policastro dont nous passâmes le golphe faisant canal, sans distinguer la terre. Nous trouvâmes un vent qui soulagea nos rameurs et nous repoussa à terre, où nous vînmes passer la nuit à l'escale S. Maria. C'est un petit vallon bien arrosé d'un ruisseau

i. Marino (J.-B.), 1569-1625, dit le cavalier Marin, poète napolitain. Il fut appelé en France par la reine Marie de Médicis, qui lui fît une pension. Il publia à Paris ï Adonis, poème qui eut un grand succès.

qui coule avec un doux murmure sur du g-ravier formé de marbre de toutes couleurs ainsi que le sable de cette mer qui [ne] rapporte aucune sorte de coquillages. Les montagnes dont descend ce ruisseau sont agréables : le bas est orné d'orangers, de rosiers, de figuiers, et le tout ensemble fait une aimable retraite.

A six milles avant dV arriver, nous passâmes devant et vîmes de près la petite ville de Belvédère qui nous parut assez jolie. Le pays qui l'environne est le meilleur de la Calabre.

A six autres milles au-dessus encore, nous passâmes à la vue d'une côte et d'un lieu nommé Diamante, où croît de fort bon vin.

Nous partîmes le 11, au matin, avant le jour, et vînmes, par un très beau temps très doux avec lequel nous fîmes quatorze milles, arriver à la ville de Paola.

PAOLA. — Nous mouillâmes à la grève et nous montâmes, car la ville de ce nom est assez haut vers le milieu de la montagne sur laquelle elle est appuyée. Elle est vilaine^ pauvre, inégale et cependant une des jolies de la Calabre : l'on peut jug-er de la beauté des autres ! Ses églises sont petites et assez vilaines. Il y a un château qui appartient à un marquis, je crois de ce nom, qui possède beaucoup de terres aux environs de ce château qui estoit bon avant l'usag-e des canons.

A deux portées de canon de la ville, sur la gauche, nous fûmes au couvent fondé par saint Finançais de Paule^ en 1465. Le couvent est dans un emplacement désert, beau pour la vue et pour la situation. Il y a un portique avant d^entrer dans le couvent dont l'architecture n'est pas laide. Leur église est petite et vilaine; dans une chapelle cepen-

1. Saint François de Paille (1 il6-'I507), fondateur de FOrdre des Minimes dont les membres faisoient vœu de s'abstenir de viande et de vivre d'aumônes. Il avait la réputation de faire des guérisons miraculeuses, aussi Louis XI le fit-il venir en France espérant être guéri par ses prières. François resta en France et fut protégé par Charles VIII et Louis XII. Il mourut à Plessis-lés-Tours.

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dant ornée tant bien que mal et revêtue de marbre, nous vîmes entr'autres reliques, les sandales de saint François de Paule, le manteau sur lequel il passa le phare de Messine et le scapulaire qui lui tut apporté par 1 ange Gabriel . Dans la sacristie nous vîmes quelques ornemens et quelque argenterie. Dans l'enclos de la maison, qui entre parenthèse n'est pas belle, l'on nous montra le lieu de plusieurs résurrections, entr'autre celle, dans un four à chaux, d'un agneau nommé Martin qui après avoir esté mangé par des ouvriers qui en jetèrent la peau et les os dans ce petit four, fut ressuscité au seul appel qu'en fit le saint. Dans une fontaine qui naquit du jonc du bâton du fondateur, on nous dit que ce même nourrissoit une truite. Un prêtre la vola, la mangea. Le saint, qui la nommoit Antoinette, la ressuscita et elle vécut dans cette eau jusques au jour de la mort du martyr, qui fut tué par les hérétiques en France.

Nous fûmes ensuite voir un pont fort élevé au-dessus d'un ravin que le saint, apparemment peu savant en maçonnerie, avoit voulu construire. Il le fit mal, le tout s'abattit et tua plusieurs ouvriers qu'il eut la peine de ressusciter. Puis, désespérant de réussir, il ordonna au diable de le bâtir. Il le fît. Les moines d'aujourd'hui sont meilleurs architectes que cet ange maudit, car, au-dessous de ce pont qu'on lui attribue, l'on en voit un autre plus large, mieux bâti et bâti depuis peu (87).

Auprès de ce pont, l'on montre une grotte dans laquelle saint François passa six ans de sa vie^ commençant à treize ans. Ce fut dans cet endroit que l'ange Gabriel apporta le scapulaire. La maison n'est pas belle ni riche ; elle est cependant habitée par cinquante moines et leur habitation est capable d'inspirer la dévotion. Au bas de la montagne l'on montre encore un gros rocher, arrêté par la main dudit saint. Ce qu'il y a de beau, c'est que l'on conte tout sérieusement.

Nous dînâmes en ce lieu sur la grève et nous repartîmes par un calme et |par une] grande chaleur. A quatre milles avant d'arriver à Paola, nous vîmes une montagne assez agréable

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nommée « les cent fontaines » à cause d'autant de ruisseaux qui en coulent. En partant de ce lieu nous passâmes devant San Lucido, avec un château qui n'est pas de grande défense.

Treize milles après, nous trouvâmes la petite ville de Amantea, qui appartient aux domaines du maître de Naples où il y a quelque garnison. Nous vînmes coucher à la plage de Sambiase, il n'y a point de port ; ce pays est un peu plus uni. • Nous partîmes à minuit, passâmes le g-olphe de S. Eufemia et vînmes, après quarante milles, à Tropea. Nous avions esté auparavant au petit village de Briatico, le 12, entendre la messe et prendre du pain et du biscuit.

Tropea est un assez vilain trou, fort par sa situation qui est sur un rocher très escarpé surtout du côté de la mer. Il y avoit cent trente hommes de l'Empereur. Cette ville est ramassée et assez peuplée de vilaines gens. Nous découvrîmes de là cinq des isles aujourd'hui Lipai'i, jadis de Vulcain^ ; nous vîmes la fumée des deux qui jettent du feu ^, dont une est une montagne assez élevée et l'autre plus basse. Nous découvrîmes aussi la Sicile. Nous passâmes avec assez de peine le golphe de Gioia à cause du courant et du vent contraire ; cependant nous arrivâmes à deux iieures à Scylla, petite ville si fameuse autrefois par son ancien nom de Scylla, soit dans la fable ^, soit dans les poètes romains. La situation de cette ville est extraordinaire. Au pied de grandes montagnes sèches s'avance dans la mer une arête qui, quoy-

1. Lipari, Aeoliae ou Vulcaniae, oft'rent toutes des traces volcaniques, ce qui leur a fait donner le nom de Vulcaniae ; le nom d' Aeoliae est dû aux vents dont elles semblent être le séjour. La Fable faisait de ces îles « la demeure d'Eole » dieu des vents.

2. Stromboli et Salina. Stromboli auj. fume encore mais ne vomit plus de flammes.

3. Scylla, cap célèbre sur la mer Tyrrhénienne, faisait jadis l'effroi des navigateurs. Le nom dériva de Scylla, nymphe sicilienne aimée de Glaucus, et que Ciré, sa rivale, changea en un rocher qui avait la forme d'une femme, dont le buste et la tête s'élevaient au-dessus des eaux, et dont les hanches étaient couvertes par les têtes de six chiens horribles ouvrant de larges gueules et aboyant sans cesse. L'onde, tourbillonnant autour du rocher, formait un goulTre plus redoutable que celui de Charybde. Homère dépeint dans son Odyssée le rocher de Scylla comme un monstre marin rugissant et dévorant sa proie.

que fort roide, est habitée de l'un et de l'autre côté; ce qui fait une vue extraordinaire ainsi que la situation qui est incommode puisque l'on ne peut faire un pas le pied à plat.

Sur le haut de cette arête est l'église principale qui, pour la Galabre, a un autel assez joli de marbre. Ce lieu est pauvre; les maisons qui de loin paroissent quelque chose ne tiennent rien de leur promesse. Au bout de l'arête des deux côtés de laquelle se répand la ville, sort un rocher vif,escarpé, absolument vilain pour la vue et qui, s'avançaiit dans la mer, forme l'écueil fameux dans les livres anciens. Sur ce rocher est un château assez bien bâti et bon ; il n'est pas grand. Il y avoit une garnison de quelques Allemands.

La pauvre Scvlla avoit un vilain et pesant couvrechef : pour nous autres, plus hardis que les héros romains, nous passâmes sur l'écueil. Quojque dans la nuit et quoyque le vent fut contraire et que nous eussions contre nous le courant si fameux du phare de Messine qui va six heures d'une façon et six heures de l'autre, nous fîmes ce jour en tout quatre vingt milles et nous passâmes la nuit dans un abri voisin et formé par l'écueil même et qui n'est pas bon. L'on voit de Scvlla le phare de Messine, qui est à cette pointe de la Sicile distant de la ville de douze milles et à quatre milles de notre couchée. C'est une tour seule et carrée, sans nulle beauté (88).

Le lendemain 13, à une heure de jour, nous partîmes et ayant le courant favorable et même un peu de vent, nous entrâmes dans le canal. Les deux côtes fertiles qui le forment, la mer, les poissons qui sautoient autour de notre barque, le beau point de vue de Messine, avec un temps serein, tout cela nous paya de nos peines passées. Nous prîmes à la gauche du canal pour aller à Reggio que je voulois voir. Gomme la mer estoit unie et douce (quand les courants sont contraires et le vent [violent], des bâtimens légers comme estoit le nôtre se font tirer par des buffles) nous n'eûmes point cette peine et après dix-huit milles de chemin, nous arrivâmes à Reggio.

REGGIO. — Cette ville est la capitale de la Calabre et un archevêché. Le prêtre qui le possède a l'entrée dans le Conseil de l'Estat. La ville est sans port, située sur le bord de la mer en se relevant un peu sur la terre, ce qui la rend inégale dans les rues qui sont estroites, vilaines et assez mal bâties. Elle est ceinte d'une simple et vieille muraille et commandée par un château carré, petit, point flanqué et composé de quatre tours, commandé du côté de la terre et défendu de ce coté par un bout de vieux château qui n'est pas ce qu'il j a de plus mauvais. Les bords de la mer sont revêtus de murailles bordées d'assez beaux canons de fonte. L'état-major et la principale partie du régiment de Veissel V estoient en garnison ; le reste, répandu dans Tropea, Scilla, etc. Il estoit vêtu de blanc, sans paremens. boutons de cuivre des deux côtés, vestes bleues. Ce que j'ai vu des hommes estoit le plus beau que j'aie rencontré des Allemands.

Le Dôme est une assez grande église : les commencemens de la chapelle du Saint-Sacrement, un lieu beau pour la magnificence du tout ensemble de marbre incrusté, mais sans goût^ Les deux campagnes qui sont à droite et à gauche de la ville de Reggio en font l'ornement pai' leur fertilité et la quantité de bastides qui les remplissent. Celle qui regarde Messine est la plus petite, toutes sont terminées par des montagnes assez liantes- qui m'ont paru incultes. Les jardins produisent des fruits admirables. L'on m'a dit, car ce n'estoit pas la saison d'en juger, que l'on en trouvoit de doux et d'aigre tout ensemble, quelquefois même jusques à trois sortes de goûts!

Celui qui nous conduisoit nous exalta la beauté d'un autel nommé « Santo Cristo » que l'on voit à deux portées de carabine de la ville. Sa belle relation m'engagea au chemin malgré la chaleur. Plusieurs figures de bois mal

1. Le Dôme dont parle C, comme d'ailleurs la ville entière, furent presque totalement détruits par le tremblement de terre de 1783.

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