‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 152 sur 197 · Région cultivée · texte numérisé non relu

Région cultivée

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la terre dans lequel les bâtimens sont comme dans mie espèce de port. La ville a aussi esté endommagée du grand tremblement; on la répare et quovque déjà assez fortifiée, le duc, nouveau roi, y faisoit travailler à force. La situation de ce lieu est belle et bonne. Je n'eus pas le temps de la considérer longtemps, avant trouvé dans ce lieu les cinq galères de la religion qui estoient prêtes à partir, commandées parle général [Chaberg], Allemand et fort poli.

Nous laissâmes faire eau et autres provisions aux galères, et fûmes trente milles par un très beau temps pour venir devant Siracusa.

Siracusa. Je remets la description de la ville, de sa situation, et de ses ports, à mon retour. Je sortis des murs pour aller promptement voir les antiquités que je vais dire.

Je fus d'abord à l'ancienne église de Saint-Jean, une des premières de la Chrétienté^ et dite « fora dei mûri. » Saint Grégoire de Nazianze y a esté plusieurs fois. On y montre Tautel sur lequel saint Marcien, le premier évéque du monde, a dit la messe. L'église haute et la basse sont toutes deux vilaines et, pauvres; il y a dans ce lieu un [grandj nombre de martyrs enterrés.. De ce même endroit l'on descend dans des Catacombes taillées dans le roc et superbes, soit parleur largeur et leur élévation, soit par les grandes voûtes que Ton trouve. Dans les carrefours elles sont de fort grande estendue. A droite et à gauche l'on voit dans des petites niches les tombeaux séparés et profonds selon la quantité de corps que les familles ont fourni, et des places [pourj les petits enfans. Les parties extérieures sont ornées: elles sont magnifiques. La magnificence de l'ouvrage et [son] espèce, me font croire que ce lieu a esté fabriqué par les Grecs ^. Pour des chrétiens je ne crois pas

i. Elle fut fondée en M82, mais il ne reste que le portail occidental, tout le reste est de date moderne.

2. L'hypothèse de G. est fort juste. Cette vaste nécropole, d'après les récentes découvertes de cellules sépulcrales phéniciennes, remonte même à l'époque antérieure à la colonisation grecque.

qu'il y en ait jamais eu. Je n'y ai trouvé aucune marque de croix ni autre caractère ^ .

A sept ou huit cents pas de là, nous fûmes dans des carrières ou rochers coupés et qui laissent au milieu une espèce de bassin. Ce terrain est cultivé avec bien de l'agrément. Une chute d'eau naturelle, rafraîchie par l'ombre des arbres les plus aimables, forme le lieu le plus délicieux que j'aie encore vu. Au milieu de ce terrain subsiste un rocher dont le tremblement de terre a abattu le plus considérable. L'on prétend que c'estoit sur ce lieu que dormoit le cruel Denise Sur ce qui subsiste du rocher Ton voit encore aujourd'hui un reste de bâtiment. Un prêtre fort honnête homme nous dit avoir, avant que ce lieu fut détruit, avec une échelle haute de vingt pieds, monté jusques au degré qui, taillé dans le roc et à peine suffisant pour un homme, conduisoit jusques au haut de l'habitation du tyran, qui retirant l'échelle, dormoit en sûreté contre les conspirations mais ne jouissoit pas pour cela de repos intérieur.

Dans un des coins les plus élevés du rocher, se voit cette oreille à juste titre renommée, et taillée soit en dehors soit en dedans dans la forme de cette partie du corps. Elle est haute de soixante-dix pieds ou environ, longue de quatrevingt-huit de mes pas et large de seize ; la longueur est en S. Ce lieu reçoit et multiplie l'impression du plus petit bruit : un pistolet que j'ai tiré, y rend le bruit d'un canon ; un papier plié s'y fait entendre au bout, enfin, la plus petite chose [résonnoit]. C'est dans ce lieu que le cruel Denis enfermoit ceux dont il se méfîoit, et selon leurs discours, qu'il entendoit d'au-dessus, les condamnoit au supplice ou leur rendoit la vie. Son palais de jour estoit au-

i. Les premiers chrétiens y enterrèrent toutefois leurs morts comme le prouvent des inscriptions et des peintures murales.

'2. Denys, surnommé V Ancien ou le Tyran, se signala par ses exploits dans les g-uerres des Syracusains contre les Carthaginois, et se fit proclamer souverain dans Syracuse par l'armée, 405 av. J.-C. Comme tel il devint inquiet, soupçonneux, cruel et se rendit odieux à ses sujets.

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dessus de la montagne; l'on en voit de faibles débris (93).

Sur la gauche de cet endroit, en montant la montagne, l'on trouve la moitié d'un amphithéâtre taillé dans le roc et qui durera éternellement. Cet amphithéâtre n'estoit pas grand. Comme le terrain s'abaisse, le reste, (jui apparemment estoit bâti de pierre, ne subsiste plus. Au-dessus, en montant tout à fait sur la hauteur, Ton trouve un chemin taillé dans le roc qui conduisoit à la plaine qui se trouve en haut. Des deux côtés sont de petites loges pratiquées de distance en distance et qui ressemblent, selon moi, à un <( forum lachrimatorium. » Ces curiosités se voyant à un très grand mille de la ville et dans les cantons où régnent les rochers, Ton voit de tous côtés des grottes ou naturelles ou artificielles et plusieurs passages souterrains ^

En revenant à la ville, nous vînmes à l'église de Sainte- Lucie, patronne de la ville dont elle estoit native. Le tremblement a renversé son église et a laissé sur pied la chapelle ronde et jolie où Ion montre le gîte où 1 on tenoit son corps que les Vénitiens autrefois ont volé. A présent ils ne feroient plus de pareils vols! La chajDelle est distante de quelques pas de l'église; une voûte taillée dans le roc communique de l'une à l'autre et passe aussi dans les Catacombes.

A peine fûmes-nous retournés au port, que nous vîmes passer les galères. Nous les joignîmes, honnêtement nous fûmes remorqués dans notre felouque par le capitaine — ce général estoit allemand et se nommoit Chaberg — et après avoir marché toute la nuit et le jour suivant, nous arrivâmes à deux heures de nuit à

Malte, après avoir fait six-vingt milles quoyqu'obligés de forcer presque toujours le vent. Cette isle peut avoir vingt milles de tour. La ville est assez grande, séparée en deux

1. Les Lalomies sont de vastes carrières réj?ulièrement excavées : on y faisait travailler les prisonniers de guerre auxquels elles servaient en même temps de prison. Dans ce que Caylus dit ressembler à des « forum lachrimatoinum, » on veut reconnaître les traces des cabanes des gardiens.

cantons par le port qui est magnifique. La mer forme par une assez petite entrée deux golphes qui, au milieu des rochers, s'élargissent et forment plusieurs ports où entrent les plus gros vaisseaux. Je n'entrerai point dans le détail des fortifications soit du côté de mer soit de celui de terre. Ce ne sont au monde qu'ouvrages sur ouvrages excellents, presque tous entiers dans le roc, et ce qui est de maçonnerie est magnifique. De quelque côté que l'on se tourne, l'on ne voit qu'embrasures, et si je trouvois un défaut, ce seroit le grand nombre d'hommes qu'il faudroit pour la défendre. Toutes les maisons sont bien bâties, l'on n'en voit aucune mauvaise. Les rues sont très bien alignées mais pleines de haut et de bas et d'escaliers. Les façades des églises sont généralement hautes et gracieuses.

L'on regarde l'isle de Malte ^ comme n'estant pas d'Europe mais d'Afrique ; le langage du pays qui tient de l'Arabe en est, dit-on, une preuve. Il peut y avoir cent mille habitants dans l'isle, mais tous Adfs et laborieux. Le rocher vif se trouve par toute l'isle, cependant par tous leurs soins et leur travail, ils trouvent moyen de semer et de recueillir, ce qu'ils font jusques à trois fois au mois de mai. La première moisson estoit faite; aussi les chaleurs sont-elles grandes. Les maisons de campagne et les jardins environnent la ville et en augmentent l'agrément. Ce pays ne ressemble à rien et mérite la curiosité en tout temps, surtout dans celui où j'y fus.

Les chevaliers de tous les pays où l'ordre a du bien s'y trouvoient à cause de la situation faite par les mouvemens des Turcs; aussi la compagnie estoit-elle bonne, brillante et bien nombreuse, surtout les François dont la jeunesse estoit brillante et au nombre d'environ huit cents (94).

L'église de Saint-Jean est ornée de dorures ; elle est

1. Rattachée à la Sicile par les Normands sous Roger, Malle partagea dès lors ses destinées, jusqu'à ce que. en do30, l'empereur Charles-Quint en fit don aux chevaliers de saint Jean, chassés de Rhodes par les Turcs. Cet ordre prit depuis lors le nom de chevaliers de Malte, et défendit l'île vaillamment contre les attaques répétées des Turcs.

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petite. Ce qui en fait la beauté ce sont les fresques d'un nommé Preti qui fut fuit chevalier de Malte. Quelques [tableaux] sont beaux, surtout dans la chapelle de Saint- Jean, « la décollation du même saint », par [M. A. Garavag-e] .

A six milles de la ville, l'on va voir, au bourg de Rabat, une grotte dans le roc où Ton dit que saint Paul a demeuré un mois et demi en s'en allant à Rome, et où il conjura les serpents qui effectivement ne font point de mal. L'on donne abondamment de la pierre de ce rocher pour les fièvres, etc., et l'on prétend que Ton a beau en donner, que pour cela Ton ne voit point le trou s'augmenter. L'église qui est auprès est petite, une statue de marbre de saint Paul m'}^ a plu. En ce même [lieu], le G. M*^ Vignacourt est enterré. Dans ce même village, à quelques pas de cette église, l'on va voir des catacombes dont les tombeaux sont comme ceux de l'ancienne Siracuse, mais ils ne sont pas si beaux, les passages estant très estroits et vilains. J'y ai trouvé un pro christo taillé dans le roc en relief et d'autres sur la voûte, lesquels estoient [sur] de la peinture bleue. Ge village est auprès de la Gité Vieille ; sa situation est bonne, ses fortifications ne sont pas un grand objet, ainsi que la ville qui I néanmoins] dans le passé a esté belle, si l'on en juge par les restes de colonnes çà et là répandus el par les catacombes. Elle est distante de la mer d'environ un mille. L'église cathédrale est consacrée à saint Paul et sa construction est belle et neuve.

La bâtisse de l'église de Saint-Jean n'a rien d'extraordinaire, mais ses peintures sontma gnifîques; comme je l'ai déjà dit, c'est une très belle chapelle ornée de dorures, pavée presqu'en entier des tombes, ornées de marbre de rapport, des chevaliers ou grands-croix morts dans Malte. Les tombeaux des Grands Maîtres font aussi la décoration des chapelles, surtout ceux du Goloner et du Grand Maître vivant, Espagnol, nommé [de VilhenaJ, homme d'esprit, vieux et de petite mine. Je le fus voir. 11 ne voulut pas que je lui

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baisasse la main à l'usage des chevaliers, il me fît couvrir et envoya chez moi me visiter. Sur les doutes où l'on estoit des projets des Turcs, |ilj avoit fait convoquer tout l'Ordre. L^on avoit mis sur pied sept régimens de milices, et de tous ceux qui estoient en estât de porter les armes, tous portant le nom des sept langues qui sont de l'Ordre : Espagne, France, Italie, Castille, Allemagne, Angleterre % commandés par les chevaliers qui n'avoient pas fait leurs caravanes.

L'on prétend que l'isle de Malte est d'Afrique : le parler des Maltois est presque tout arabe. Ce petit peuple est actif, vigilant, laborieux : une des plus grandes preuves c'est de voir produire le terrain de l'isle qui quoyque rocher et tout pierre, par des terrasses ménagées à de très petites distances, produit etne laisse pas d'avoir safertilité. Le sang est joli, mais les femmes sont absolument couvertes de mantes avec une espèce de pointe. 11 y a aux environs de la ville plusieurs jolies et agréables maisons de campagne. Celles de la ville sont toutes bonnes, mais les rues estroites et basses. La débauche estoit grande à ce que j'en ai pu juger et Malte, dans le temps de cette citation, auroit pu mériter l'épithète de Sodome ou Gomorrhe la cadette. Les maisons des auberges des chevaliers ont toutes belle apparence. Je logeai chez mon ami le commandant de Beringh, en ayant cependant un lit <* A la Tête noire » chez Lacroix, bon homme, où l'on estoit bien. Il y a une belle apothicairerie mais pas des mieux tenues. L'Hôpital est assez bien servi ; les chevaliers y vont à tour de rôle y servir les malades : eux-mêmes y sont soignés dans leurs maladies. La maison du Grand Maître est sans aucun dehors apparent; les dedans sont assez grands et simples. Il y a une rue qui y touche que l'on nomme (( la place » où l'oisiveté attire

i. L'ordre de Malte se partageait en huit langues ou nations : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Castille, Anglo-Bavière : cette dernière remplaça, au xvni" s., la langue d'Angleterre (la 6* de Tordre), qui n'existait plus depuis la Réforme.

soir et matin tout ce qui se trouve dans Malte. La médisance, la méchanceté, l'indiscrétion, le mensonge, et les faux airs y tiennent leur chapitre, ce qui naturellement ne devroit point [se] trouver parmi les gens qui composent ce beau corps. Les duels sont défendus. 11 n'est permis de se battre que dans la petite rue où, d'abord qu'un chevalier arrive, disant : « Départ saint Jean, justice, » ils sont obligées de se séparer (95).

Le Trésor de Saint-Jean est très beau; je ne l'ai pu voir. 11 y a au milieu de l'église un très beau chandelier d'argent. Le saint Jean et le Christ de marbre qui sont sur le maître-autel ne me plaisent pas ; du reste l'autel est bien décoré.

Estant arrivés le 21 de mai, nous repartîmes de ce lieu dans notre même felouque avec Privât et mes gens. Toureil demeura avec Levailler et Soissons sous le prétexte de la peur et voulant chercher un bâtiment plus considérable.

Le 29, après-midi, nous nous mîmes en chemin et par un quart de vent qui de cette façon nous conduisoit en Sicile, nous fîmes environ vingt milles. A cette hauteur, nous aperçûmes un bâtiment de cinquante pièces de canon, qui ayant le vent en poupe, nous approcha beaucoup. La frayeur prit aux mariniers que ce ne fût un [vaisseau] turc. Que c'en fut un ou non, nous quittâmes notre route et mettant trois voiles, le vent en poupe, et toutes nos rames, nous prîmes le large, le vaisseau nous suivant toujours. Enfin, après trois heures de navigation plus prompte qu'on ne peut l'imaginer, nous nous trouvâmes en pleine mer sans voir terre d'aucun côté, et ayant le vaisseau à plus de trente milles de nous. Pour lors nous ne reprîmes que demi-vent, pour tâcher, pendant la nuit, de regagner la Sicile ; ce que nous fîmes le lendemain matin, non sans avoir eu la frayeur d'un vaisseau à la croisée duquel nous nous trouvions. Nous baissâmes nos voiles, tout le monde se tut, et sans estre vus, nous le laissâmes heureusement passer. L'on nous confirma sur la côte l'avis de nos gens, qui estoit

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que c'estoient des Turcs. On peut juger si nous fîmes bon sangpendant ce jour et cette nuit! Enfin nous arrivâmes le 30 au matin, à Siracusa, sur les neuf heures, le jour de l'Ascension, favorisés par le vent et nous trouvant à cent vingts milles de Malte. Quoyqu'en ayant fait plus de cent cinquante de Gozzo, petite isle voisine et dépendante de Malte, Ton ne compte que soixante-dix mille de Malte au premier terrain du cap Passero ; on en compte autant de là à Siracuse. J'y demeurai le reste du jour pour examiner sa situation. La mer, par une entrée d'un demi-mille, avance dans les terres derrière la ville, et y forme un port bon pour les plus grands vaisseaux. L'ancienne ville occupoit en partie les bords du fond du golphe jusques au fleuve Anapo qui coule, s'approche de la ville et se jette dans le même golphe. Pas loin de son embouchure l'on m'a montré trois eolonnes qui restent encore en pied et que l'on attribue à un temple de Bacchus. La ville d'aujourd'hui qui ferme le golfe d'aujourd'hui, est dans une espèce d'isle qui faisoit une très petite partie de l'ancienne. Elle est fortifiée assez bien du côté de la mer ; du côté de la citadelle il y a un château qui commande de tous côtés. Les fortifications du côté de la terre sont belles, bien tenues et bonnes. Le roi de Sicile faisoit travailler à force au château, et à réparer ce qui pouvoit rester d'endommagé par le grand tremblement de terre qui s^estoit fait sentir dans cette ville dont les rues et les maisons ne sont ni trop belles ni trop bien tenues. La maison du Sénat est la plus belle de la ville ; elle est jointe à l'église cathédrale qui n'a rien de beau qu'une très grande statue d'argent de sainte Lucia que Lon ne voit pas facilement.

Les bas-côtés de l'église sont soutenus par de très grosses, très courtes et très vilaines colonnes de pierre, que l'on dit avoir esté posées en ce lieu pour le temple de Minerve'. A en juger par les restes, c'estoit un vilain lieu pour l'architecture.

]. On ne sait à qui ce temple était consacré : son voisinage de la source d'Aréthuse ferait supposer qu'il Tétait à Diane plutôt qu'à Minerve.

Presque sur le bord de la mer, du côté du port et au delà <ie la ville, est la fontaine d^Aréthuse^ jadis fameuse*. Elle sort assez grosse de dessous un rocher et ne sert aujourd'hui qu'à de vieilles blanchisseuses. Ses eaux sont fades et ne m'ont pas plu à boire (96).

Celui qui commandoit les Piedmontois au nombre de huit cents, est d'humeur difficile et fort sévère avec les habitants, accordant avec peine l'entrée aux estrangers, craignant surtout que l'interdit n'arrivât dans cette ville comme dans presque toutes les autres villes de Sicile, ce que le peuple et tout le monde craignoit aussi. Les femmes de cette ville sont tenues fort réservées et sont vêtues comme les ombres des Champs-Elysées, et à tout venant s'emploient \k\ agacer les estrangers. du côté où dans mon premier récit j'ai dit qu'estoit Santa Lucia.

Je fus aux Capucins, couvent assez bien bâti et en bonne vue : le jardin est situé au fond de carrières très hautes et dont le terrain est très fertile et très agréable. Il y a un bois de lauriers, d'autres d'orangers, le tout sans ordre mais plein d'agrémens. Le grand tremblement a renversé plusieurs rochers et rompu un endroit figuré de la même façon de l'oreille dont j'ai parlé, je ne sais si elle a eu la même singularité.

Nous fîmes venir notre même felouque auprès des Capucins et nous couchâmes à un ou deux milles de là dans des rochers dont nous partîmes avant le jour. Nous passâmes à la rame le petit golphe dAugusta; ayant trouvé le vent au bout de ce petit trajet, nous mîmes à la voile, prîmes le large et nous trouvâmes le soir au fond du golphe de S. Teresa, à quelques milles au-dessus de Taormine^ et nous passâmes la nuit dans une très belle plage, au pied du mont Gibel d'où l'on est plus près que de Catane. L'on fait dans oe village, bâti presque tout de cannes comme les maisons de nos premiers pères qui servent de retraite à des pêcheurs,

1. La mytholog'ie raconte qu'Arélhuse, poursuivie par le fleuve Alphée, fut changée ici en source par Diane.

beaucoup de soie. Nous fîmes ce jour quatre-vingts milles. Nous quittâmes ce lieu avant le jour et toujours absolument terre à terre, nous eûmes suffisamment de vent pour ne pas nous faire tirer par des bœufs. Nous arrivâmes à Messine sur le midi le l*^*" de juin, après avoir fait trente milles. Nous trouvâmes cette ville ornée à merveille, ayant toutes ses façades ornées de tapis de damas, de banderoles et de bannières de pareille étoffe : les boutiques ornées et tapissées toutes comme autant de chapelles, pleines de bougies, de tableaux et de ce que les marchands ont de plus beau. Ces parures que l'on joint à des illuminations générales qui sont surtout magnifiques sur la façade du port, tout cela, dis-je, se voit à Messine pendant trois jours consécutifs jusqu'au 3 de juin que l'on célèbre la fête de ce qu'ils nomment la Sainte Lettre. Ils prétendent qu'en 42, neuf ans après la mort de Notre-Seigneur, saint Paul venant prêcher en Italie et ayant passé dans cette ville, ils envoyèrent en ambassade deux des leurs qui rapportèrent une lettre de la Vierge qu'elle renoua de ses cheveux que l'on a encore et que l'on porte à la procession. Pour la lettre \ elle est perdue; ils disent qu'elle est au Vatican; je m'en informerai. G'esl. à la mère église que l'on gardoit cette belle relique qui, le jour qu'on en solennise la feste, est, depuis le haut jusques en bas, éclairée d'un nombre infini de lumières qui parent ce temple d'une façon très belle et à ne le pas reconnaître. Les environs du maître-autel [sontl ornés de vingt mille bougies dont la beauté, en elle-même magnifique, est de beaucoup augmentée par une grande décoration dans le même goût trompe-l'œil, d'une façon bien riche et agréable.

Il y a plusieurs feux d'artifice dans la ville, surtout un qui est dans la place S. Jean, sur la longue fontaine sur laquelle on fait une représentation de galères fort au naturel et fort jolie et qui est préparée pour un feu d'artifice. L'on

1. Cette lettre est un des nombreux faux du fameux Constantin Lascaris, f en 1501.

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