‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 48 sur 197 · XXV* mémoire de l'Acad. des inscrip · texte numérisé non relu

XXV* mémoire de l'Acad. des inscrip

4. Lettre datée de Rome, 17 février 1756 et insérée par Siéreys parmi celles de Barthélémy,©/), cil., p. 98.

L ir^TRODUCTION

à convaincre de faux, ce qui a séduit les plus habiles gens de ce pays. » Il s'essaye à des restitutions qui portent sur la solution d'un problème technique; sur la porcelaine d'Egypte, sur le papyrus, sur les embaumements chez les Egyptiens, sur le théâtre versatile de Gurion. Il s'en faut qu'il réussisse toujours à épuiser le sujet d'une manière définitive, mais toujours il l'illumine de quelque aperçu nouveau et instructif. Rarement il lui arrive de battre les buissons.

En homme auquel le travail quotidien ménage des surprises ou des difficultés, il donne à l'Académie le compterendu hebdomadaire du travail de son laboratoire. Tantôt il y fait une communication, tantôt il y soulève un débat, à telle séance il lit un mémoire, à telle autre il pose les éléments d'un problème. Il formule une conjecture, hasarde une hypothèse, non pas qu'il cède à leur séduction, mais parce qu'il préfère s'égarer en essayant des routes nouvelles, que suivre en aveugle les anciennes. Le charme de ces mémoires variés gagne jusqu'aux confrères les plus rébarbatifs : Caylus qui se sent écouté et entouré puise de nouveaux sujets d'étude, multiplie ses expériences et envahit même le terrain défendu. Oui, il ose toucher aux dieux et les déclarer faillibles. Pline, l'inviolable maître, l'autorité suprême que Caylus a si longtemps servi, devient un sujet de doutes. Il glose sur « son bréviaire. » Il met en garde sur les connaissances artistiques du célèbre physicien auquel il conteste le titre de critique d'art. Quelque motivé que fut ce jugement, qui ne touchait point à la grandeur de Pline philosophe, naturaliste, amateur et historien, il souleva les violentes protestations des partisans des anciens. Un éloge outré de Pline par La Nauze ralluma cette fameuse querelle académique. Jusque dans le lieu saint de la tradition, Caylus applique sa méthode expé mentale; avec elle il laboure le champ de l'arcliéologie comme autrefois il avait labouré le champ de Fart.

L'œuvre de Caylus est donc une dans sa variété, et cette

ima très I éri- I

INTRODUCTION Ll

unité est logique. De la même manière que l'amateur se développe en artiste et en critique, et qu'au moment où l'artiste atteint son développement, l'archéologue se révèle, de même la main experte à manier le pinceau, le crayon, Taig-uille, à pétrir cire, terre et métaux, manie la plume qui accrédite le praticien auprès du savant. Il prouve que l'on peut partager ses forces sans les affaiblir, que l'on arrête des conclurions aussi bien en restant dans le domaine abstrait des idées qu'en remontant à elles par les voies techniques et que si l'esprit guide le plus souvent la main, il arrive aussi que la main longuement exercée lui révèle tout à coup des secrets. A rinverse de ce qui arrive ordinairement, Gavlus va de la pratique à la critique ; voilà sa force et son originalité. Fort des expériences accumulées dans les cantons les plus divers, mais ressortissants du domaine de l'Art, il soulève des questions, des débats, il énonce des problèmes à résoudre et lorsque, le branle donné, les esprits confutent, discutent, disputent, il a la satisfaction de s'être rendu utile. Car il ne se lasse pas de répéter que « tout homme à le devoir d'oblifjer. le premier des devoirs sociaux, et que, à cet égard, il n'y en a que trop qui meurent insolvables ^ »

Or Gaylus s'est acquitté de ce devoir sans jamais croire que la reconnaissance de la postérité dût être grande puisqu'il limite le rôle de l'antiquaire dans le portrait qu'il en trace.

« Que l antiquaire se souvienne que les décisions trop prononcées et le ton impérieux^ de quelque savoir qu'on puisse les accompagner, révoltent toujours et n'instruisent que difficilement, tandis que les conjectures présentées pour ce qu elles valent ne sont jamais ni mal reçues^ ni mal interprétées. Le ton modeste convient d'autant mieux à Vantiquaire quil ne peut se dissimuler que souvent il doit au hasard les découvertes les plus heureuses et que ce hasard

i. Préface au tome V du Recueil.

lai INTRODUCTION

est très rare. Il faut une grande supériorité dans une matière pour oser contredire avec utilité; et quand on pense au gj-and nombre de faces sous lesquelles un même objet peut être envisagé, la décision fait trembler un homme

sage\ »

Gaylus a peur des idées générales, des affirmations a priori, il redoute un peu les conjectures parce qu'elles flattent l amour-propre. Quant au système, il l'exile catégoriquement du travail de l'antiquaire, car il le considère comme une maladie de l'esprit. Jamais il ne dogmatise, rarement il formule une théorie. Par exemple, quelques périodes lui suffisent à tracer la division nette de la Poésie et de la Peinture, la limitation infranchissable de chaque domaine, la difTérence des effets qu'elles rendent, la diversité de leurs moyens d'expression. Sur ce canevas de Gaylus, Lessing tissera sa théorie d'art. Gaylus lui fournit l'idée de Laocoon. Une autre théorie que l'antiquaire ébauche, est celle très belle, très vraie, de la communication des arts. Les arts ignorent les frontières, ils franchissent les mers, ils émigrent de l'Asie en Egypte, de l'Egypte en Grèce, de la Grèce à Rome, au cours des fluctuations humaines. Ghaque peuple emprunte à son voisin qui est souvent son ennemi, il s^assimile des notions déterminées et en cède d'autres. On progresse par l'imitation et les échanges mutuels. Le goût seul est indépendant et classe, par sa valeur esthétique, les peuples aux divers échelons du Beau. En artiste qu'il est, il dit :

« Le goût d'un peuple diffère de celui d'un autre presque aussi sensiblement que les couleurs primitives diffèrent entre elles : au lieu que les variétés du goût national en

i. Préface aux t. III et VI du Recueil. Winkelmann raille cet étalage de précautions : peu s'en faut qu'il voit une preuve d'ignorance dans ce qui est un excès de modestie.

Page 1