LXII INTRODUCTION
Mais lorsque le destinataire n'existe pas, c'est-à-dire lorsque la forme épistolaire n'est que le choix d'un genre, l'on ne gagne qu'un langage artificiel, sans la ressource de l'imprévu propre aux notes griffonnées.
Caylus, lui, a vingt-deux ans. Par un beau matin d'automne il descend la vallée du Rhône, l'esprit libre, le> gousset plein, les yeux avides. Nul plan, nulle préparation. Il s'en va à l'aventure. Il veut voir. II veut se griser de soleil. Il veut passer le carnaval à Venise, la semaine sainte à Rome, le printemps en Sicile : voilà son itinéraire. 11 tient à visiter les recoins perdus, les villes mortes. Il regardera ce qui se présente à ses jeux, subissant les sensations sans les forcer, admirant d'après son goût et point sur commande.
Et il se laisse aller comme au fil de l'eau. Alors la séduction opère lentement, fatalement. De ville en ville elle augmente et se trahit par un intérêt plus grave et une curiosité plus opiniâtre. Il ne regarde plus les modes de défense, les remparts, les citadelles, il ne décrit plus l'uniforme des gardes, car le mousquetaire s'engourdit; il revient aux tableaux, il séjourne dans les villes qui l'ont envoûté. Il voudrait regarder à genoux certaine toile de Raphaël. L'art du Guide le trouble, la couleur vivante du Titien le transporte. Il voudrait vivre à Bologne et à Sorrente. Les débris de Pouzzoles l'empêchent de sentir la lassitude du chemin. II se rattriste au spectacle des termes de Garacalla servant aux Jésuites à jouer au ballon, du Temple du Soleil servant de grenier à foin, de la fontaine d'Aréthuse servant à de vieilles blanchisseuses. Les échafaudages des fouilles entreprises par le prince d'Elbeuf à Herculanum étant défaits, il a envie d^en faire la dépense. Il en veut à Grozat qui, par sa folie, a refusé le cabinet de dom Livio. Use réjouit d'être le premier à revoir, au palais Piombino, le gladiateur mourant.
Il évite la jeunesse dorée pour laquelle le voyage d'Italie
est de bon ton et se réduit à un carnaval de débauche.
Si d'autres voyageurs saluent avec joie le moment du
retour, il ne lui faudra pas moins que la mort de Louis XIV
IINTRODUCTION LXIII
pour le ramener au foyer. Les affaires de la politique locale ne le hantent pas. 11 fait des réserves ironiques au sujet de la superstition que le clergé entretient chez le peuple : il administre aux Jésuites quelques boutades; mais il est facile de deviner que, tout neveu d'évêque et arrière-neveu de Mme Maintenon qu'il est, l'Eg-lise est le cadet de ses soucis. Par contre il a déjà deux rancunes invincibles qui prendront plus de consistance avec l'âg-e : les objets en sont les désœuvrés et les nouveaux nobles ; dès que les uns ou les autres tombent sous sa main, il les cingle impitoyablement.
Nous sommes frappés en lisant ce récit de voyage, de son allure calme et unie. Nulle trace de cette exagération adm.irative outrée et enflée qui, à force de se prodiguer, place tout sur le même rang et rebute le lecteur. Le futur artiste y révèle sa qualité fondamentale d'observateur clairvoyant. 11 n'est ni confus^ ni diffus, parce qu'il n'a pas la manie de dire son mot sur tout. Ce n'est pas lui, oiseau de passage, qui aurait la fatuité de trancher en connaisseur. Son sentiment de la nature, aune époque qui ne l'exprimait pas encore, se manifeste malgré la sobriété de l'expression. Le jeune homme n'est pas phraseur; même, nous le voudrions moins économe d'adjectifs. Néanmoins, on le voit rentrer des îles Borromées les bras chargés de jasmins et de roses, descendre l'eau en musiquant sur le Bucentaure, aspirer avec volupté l'harmonie de Sorrente, épier sur la haute mer, dans la nuit noire^ le vaisseau turc qui le poursuit.
Le récit du Voyage d'Italie du comte de Caylus, réservé à la plus exquise des mères, est un brouillon simple et discrets
1. Caylus, Comte : Lang. D'azur à deux lions alTr. d'or supp. ensemble une flamme du même. Duc (brevet 1783). D'azur à trois étoiles d'or; au chef du même (Tubières de Caylus); sur le tout d'arg. à trois pals d'azur. Devise : Dum spiro spero.
N. B. Les cuis-de-lampe placés au commencement et à la fin des chapitres, sont pris au Recueil d'Antiquités, etc.