LE PIEMONT — LA LOMBARDIE — LES ETATS DE VENISE
1714 (5*). — J'arrivai à Turin le 4 octobre. J'y trouvai Du Toureil qui depuis huit jours m'attendoit. Il avoit amené -avec lui Levailler, et je l'y trouvai avec grand plaisir. Ilestoitlog-é à l'Auberge Royale, chezCavin, où nous estions à merveille; de fort bon vin de Champagne et bonne chère •que l'on paye très bien. Il n'y avoit que deux jours que la
* Plusieurs Itinéraires avaient été rédigés dès le début du xvn« siècle. Aucun n'eut plus de crédit et de vogue que celui de Misson dont il se fit •de nombreuses éditions (Celle que nous avons consultée, quatrième en ■date, parut à La Haye, chez H, van Bulderen, en 1717). La plupart des voyageurs du xviii* siècle ont utilisé Misson, qui est, en général, bien informé et qui donne des indications exactes et variées. Catalogues des palais, des tableaux, des cabinets; tableau des monnaies des différents états, routes, etc. : tout ce qui renseigne le voyageur s'y trouve.
La route à suivre pour arriver de France en Italie était le Cenis ou la
Cour estoit arrivée de Sicile^ et M. de Prie^, rambassadeur^ n'estoit pas encore arrivé.
Je l'attendis deux jours. Il me présenta au Roi^ qui me fit entrer dans sa chambre et me fit l'honneur de me parler pendant une demi-heure avec beaucoup débouté. La Reine* et Mme Royale^ en eurent aussi beaucoup pour moi.
Le reste du temps que je fus à Turin, je l'employai k me promener ou à entendre de très bonne musique^ ou à passer
Riviera. Presque tous les voyageurs français parcoururent successivement les deux voies ; à savoir les Alpes en arrivant et la mer au retour : Nooot, Labat, Mabillon, Gochin, ou vice versa, comme : Addison, De Brosses,. Barthélémy.
L'itinéraire traditionnel était le suivant : Turin, Milan, les îles Borromées. Plaisance, Parme, Reggio, Vicence, Vérone, Venise, Padoue, Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, Ancone, Loreto, Foligno, Spoleto, Terni, Rome, Naples, L'on revenait par Florence, Pise, Sienne, Bolog-ne, Gênes, Marseille. Les voyageurs qui venaient d'Allemagne — Misson, Montesquieu, PoLLNiTz — arrivaient à Vérone par la Cliiusa d'Adige, touchaient aux mêmes villes et visitaient, au retour, Modcne, Parme, Turin et Milan. Gaylus se tint à l'itinéraire habituel pendant la première moitié de son voyage. De Pouzzoles il en agit à son plaisir et fut Tunique voyageur de son temps qui ajouta à la visite complète de toute la péninsule, une tournée en Sicile et à Malte. A cause de l'étendue de son voyage, il nous oft're le tableau de l'Italie au commencement du xviii" siècle.
1. Victor-Amédée II, qui, étant parti de ses anciens états en octobre 1713,. pour se faire couronner roi de Sicile à Palerme, revint à Turin le 60 sept. 1714.
2. L'ambassadeur de France à la cour de Turin était surtout connu par la beauté et les intrigues célèbres de sa femme. En voici le crayon tracé par Mme Du Delïand (Mémoires d'une aveugle, Paris, Galmann-Lévy, t. II,. p. 189). « Elle était grande, faite au tour, le visage, gai et provoquant, le nez à faire tourner la tête, des cheveux cendrés, des dents, des pieds, des mains, un teint adorable, distinguée comme une déesse et fine comme un lutin. Elle avait tous les talents.... Sa rage était la domination. Son orgueil était insatiable. A la fois séduisante et froide, deux qualités essentielles pour conduire les hommes où on les veut mener. »
3. Victor-Amédée II (1066-1732) duc de Savoie en 167o, roi de Sicile en 1713, par le traité d'Utrecht. En 1718, il dut accepter la couronne de Sardaigne en échange de celle de Sicile, que le traité de Londres attribua à l'Empereur.
4. Anne-Marie, fille de Philippe duc d'Orléans et nièce de Louis XIY , née le 17 août 1669, duchesse de Savoie en 1684, morte en 1728.
5. Marie-Jeanne-Baptiste, fille de Gharles-Amédée, duc de Nemours et veuve de Gharlcs-Emmanuel II, duc de Savoie (1644-1724), portait le titre de Madame Royale, depuis la mort de son mari, en qualité de duchessemère. G'est elle qui gouverna pendant toute la jeunesse de Victor- Amédée II, c.-à-d. de 1675-1684.
6. J.-J. Rousseau. « Les Gonfessions » (t. I"", p. 72). « Le ro de Sardaigne
les. soirées aa cercle, à causer avec les filles d'honneur de la Reine, fort aimables, surtout Mlle de Brèze. Celles de Mme Royale sont aussi fort jolies, mais leur maîtresse fut malade, je les connus moins.
Cette Cour est très jolie, très nombreuse en dames bien faites, nombre de g-entils minois. Les hommes n'y sont pas si bien faits. Les vieux m'y ont paru plus aimables, et les jeunes sont comme chez nous. Le régime de vie du Roi a, dit-on, cependant changé la vie aimable qu'on y menoit. C'est encore tout comme chez nous, quoyque les femmes n"y soient pas encore tout à fait si libres ou si libertines que chez nous. Le diable n'y perd rien, et ce seroit une cour que j'aimerois fort^ L'on y parle françois comme chez nous et les dames et les demoiselles entendent ce qu'on appelle le ton. Le peuple même parle presque tous (sic) notre langue-. Le retour du Roi nous procura la vue de trois jours d'illumination et d'un beau feu d'artifice pour le dernier jour, qui fut bien exécuté jusques à la fin que le feu y prit un peu mal à propos.
avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. » De Brosses (op. cit. t. II, p. 49). « J'y entendis des conversations musicales dont il fallait pâmer d'aise. Je ne puis vous exprimer les ravissements où cela jette. Je n'ai rien éprouvé en ma vie de plus enchanteur. »
1. Montesquieu {op. cit. I vol., p. 112) n'est point de cet avis. « Il n'y a rien de si gêné que toute cette Cour. » Quant à De Brosses [op. cil. il vol., p. 492) qui la visite en 1740, sous le règne de Charles-Emmanuel III, voilà le tableau qu'il en fait. « La reine tient tous les soirs un cercle aussi triste qu'il soit possible d'imaginer. Elle est assise dans son fauteuil; toutes les dames sont rangées autour d'elle, debout sur leurs pieds comme des péronnelles, car elles ne s'assoient jamais que pour jouer. La reine, de temps en temps, adresse quelques mots à quelqu'une d'entre elles, qui répond successivement sans s'approcher ni bouger. De là, on va au Salut ou au Stabat. Voilà la récréation actuelle de la cour de Turin. Je me figure qu'une étiquette si divertissante ne fait pas moins bâiller le souverain que les courtisans. » Pollmtz {op. cit.^ t. II, p. 357-358), confirme cette impression.
2. PoLLNiTz (t. II, p. 359) «... Les Piémontois ne se croyent pas Italiens. On me demande si je viens d'Italie, ou si j'y vais. Ce mélange des manières françoises avec les italiennes me paroît convenir parfaitement.... » De Brosses (op. cit., p. 49 ii « Le français et l'italien sont presque également en usage à Turin. » Misson {op. cit., t. III, p. 56). « On vit à Turin à peu près comme en France; la langue françoise n'y est pas moins connue que l'italienne. »
TVRIN. La ville de Turin *, capitale des Estais du
Roi de Sicile, est située dans une plaine fertile, terminée agréablement pour la vue, d un côté par les Alpes, presque toute 1 année couvertes de neige ; de l'autre, plus près de la ville sur le chemin qui amène à Alexandrie, par des hauteurs fertiles et vertes couvertes de bastides, enfin fort ao-réable. Il n y a que du côté de Ghivas que la vue s'étende. Elle n'est désagréable d'aucun côté. Le Pô d'un côté coule dans cette plaine; le fleuve y porte de gros bateaux. Au-dessus de la ville, la petite rivière de Doire vient, après avoir fait le tour de la ville de ce côté, se jeter dans le Pô. Cette dernière rivière sert à mettre de Teau dans les fossés de la ville et à fournir de l'eau pour nettoyer les rues ou à en conduire où l'on veut, en cas d'incendies.
Cette place est très bien fortifiée et défendue par le feu du monde le plus rasant, ayant beaucoup d'ouvrages avancés. Le pentagone régulier de la Citadelle est magnifique et n'a paru que trop bon-. Les brèches que nous y avons faites ne sont encore réparées qu avec des fascines. Le Pô couvre donc la ville d un côté, la Doire d'un autre et le troisième est bien défendu par la Citadelle. Le terrain qui se trouve entre elle et cette rivière est défendu par de doubles ouvrages, en entier perfectionnés depuis peu, ce qui, à mon sens, rend cette place excellente.
— Entre la Vénerie et Turin ^ à environ la moitié chemin, il y a une capucinade où se trouve cette épitaphe du Maréchal de Marsin, sur un marbre blanc tout simple : les armes estoient en haut.
Ferdinando de Marsin, Franciae Marescallo, supremi
1. De Bhosses (t. II, p. 489). « Turin me paraît la plus jolie ville de ritalie, et à ce que je crois de l'Europe, pour rali^nement de ses rues, la régularité de ses bâtiments et la beauté de ses places. » , , , ^
2 Allusion au siège mémorable de 170,4. Le comte maréchal Daun défendit la place contre le duc d'Orléans, petit-fils de France cl donna le temps au prince Eugène de Savoie de venir à son secours et de faire lever
1g sièffc 3. Nous plaçons entre ce signe les notes ajoutées en marge par
Caylus.
Galliœ ordinis equiti torquato, Valentinarum g-ubernatori, die Vil septembris MDCCVI, inler suorum cladem et fugam, victoriam exercitum et vitam amisit, aeterniim in hoc tumulo monumentum ^ —
Les gardes du Roi estoient encore en Sicile ou n'en estoient pas revenus. Il n'y avoit en garnison que le régiment de Schulembourg^, allemand, bleu doublé de blanc, bouton de cuivre ; et celui d'Arpert, suisse, doublé de jaune, bouton d'estain. Toute la ville est entièrement bâtie de briques. La vieille est irrégulière et fort estroite; la neuve, est tout au contraire très bien bâtie. Les rues sont larges, entr'autre la Neuve, qui aboutit d'un côté à la place Saint- Michel qui est fort grande; de l'autre, à la place Château^ ainsi nommée à cause du palais qui la termine d'un côté, et de l'autre celui de Mme Royale qui a pour point de vue, d'un côté, la rue du Pô qui a des arcades de chaque côté qui continuent tout autour de la place Château. Celle de Saint-Michel a un pareil ornement.
Le Palais du roi est un bâtiment en carré, long, sans rien de merveilleux pour l'architecture. Les dedans en sont beaux, bien exhaussés et bien dorés. Il y a quelques beaux tableaux, entr'autres les originaux de l'Albane-^.
L'appartement de Mme Boy aie est plus beau de beaucoup, soit pour les ornements, soit pour la régularité, que ceux du Roy et de la Reine. Il y a entr'autre un salon carré qui sert d'entrée qui est magnifique*. Il n'y a point encore de degré.
1. Confrontée et corrigée sur D. Çarutti « Storia del Regno di Vittorio Amedeo II {Firenze, Le Monnier, 1863), page 299, en note.
2. Jean Mathias, comte de Schulembourg, né en 1661, servit tour à tour dans les armées du Danemark, de la Pologne et de la Hollande. Il servit le prince Eugène de Savoie. Sur le conseil de ce dernier, les Vénitiens confièrent au comte de Sch, le commandement de leurs forces de terre. Il mourut en 1747, à Vérone.
3. Le manuscrit donne « des Albanes » au lieu dAlbane (1578-1660), peintre bolonais,* rival du Dominiquin et du Guide. On l'a surnommé « l'Anacréon de la peinture. » « le peintre des Grâces. »
4. PoLLMTZ (p. 333, t. II). « Tout ce qu'il y a de plus beau et de plus parfait en architecture moderne, à Turin, et peut-être en Europe, est la façade du Palais de Madame Royale. »
Le commerce consiste en so^^e*. L'on y vend de très bons gants pour Thiver, du rossolis et du tabac grené (6).
Il y a aussi le Palais du P. de Carignan, frère du Roi. Les ornemens de Tarchitecture en sont vilains et le milieu de la façade extraordinaire. Il y a un beau jardin. En tout, c'est un grand et assez beau bâtiment.
Le Jardin du Roi est petit, mais le dessin en est agréable. Il est appuyé sur le rempart qui lui sert de terrasse. Personne n'y entre. Il y a une porte qui va dans la ville, dont le Roi se sert souvent pour aller, seul ou peu accompagné, dans la ville.
— Les églises que j'y ai vu ne m'ont pas plu. Je n'ai trouvé que le Saiiit-Suaire-, qui sert de chapelle au Château et qui est au-dessus du chœur de la Cathédrale, Cette chapelle est ronde, fort exhaussée, revêtue de marbre noir du haut en bas. La voûte en dôme est très hardie. A chaque côté est un degré de marbre qui descend dans l'église. Il y a trois tribunes pour la musique. —
Je quittai cette ville avec assez de regrets. Cependant nous en partîmes le 13, dans deux chaises et trois hommes à cheval, et Privât derrière une des voitures.
Nous vînmes dîner à Villanova, à onze milles de Turin^ au « Paon, » un assez mauvais cabaret. Nous eûmes assez beau chemin^, mais inégal, surtout à la montagne que l'on trouve auprès de Turin, après avoir passé le Pô. Cette petite ville est de l'évêché d'Asti; elle a esté démantelée il y a environ vingt-cinq ans, par le duc de Savoie*; elle n'estoit, je crois, pas trop forte. Nous fîmes l'après-midi douze milles par d'assez beaux chemins, quelquefois montueux, et entr'autres chemins, nous passâmes par une très
1. Montesquieu (op. cit., p. 128). « Les marchands de Turin tiennent que le commerce de soye, qui est le seul du Piémont, monte à 10 millions. »
2. Montesquieu {op. cit., t. I", p. 127). « C'est la chapelle de la cour, elle a plus de réputation que de beauté. »
3. Montesquieu {op. cit., p. 127). « De Villanova à Asti, le pays est bon, plein de vig-nobles et de mûriers. »