CHAPITRE V
voit réuni (chose rare en Italie) l'antique au moderne. Le duc reçoit avec une aisance surprenante, aussi surprenante que l'est sa fortune. Sa femme l'aide dans cette tâche et n'a pas l'air plus étonnée que lui de la position que leur donnent d'immenses richesses , acquises d'une manière plus qu'équivoque. On prétend qu'au moment où les Français entrèrent à Rome Torlonia leur offrit ses services et reçut en dépôt des trésors inappréciables, entre autres les diamants de Notre-Dame de Lorette qui lui furent confiés au poids. Il les rendit sans que l'on s'embarrassât d'examiner si les solitaires n'avaient pas été remplacés par des carats. Toujours est-il que la duchesse resta en possession des plus belles pierreries et nargua les dames romaines.
Dans la matinée, le duc est à son bureau, il vise les lettres de change, compte lui-même l'argent, entasse or sur or, discute sur le poids des ducats que lui apportent les étrangers, etc. ;
en un mot, il ne dédaigne aucun profit, quelque mince qu'il soit. Pendant ce temps la duchesse court de la cuisine à la cave, examine les provisions lorsque sa cuisinière revient du marché, gronde ses gens avec une énergie qui, dit-on, lui est toute particulière. Elle se mêle des plus petits détails, et jusqu'à l'heure où il lui plaît de redevenir grande dame et de faire endosser à ses valets les plus somptueuses livrées, rien n'échappe à sa vigilance.
Hier au soir il y avait ricevimcnto ; nous avons fait notre entrée dans le monde cosmopolite. La foule était immense; quantité de cardinaux et d'étrangers. La beauté de ma fille a produit une vive sensation et a inspiré ces vers à Mlle Delphine Gay (i) :
Elle m'est apparue au milieu d'une fête, Comme l'être idéal que cherche le poète, Comme cet ange ami dont on connaît la voix, Et qu'un songe pieux me fit voir autrefois.
(i) Plus tard Mme de Girardin.