CHAPITRE V
A son regard céleste, à sa grâce ingénue, A sa douce langueur mes yeux l'ont reconnue. Dès lors je pressentis combien j'allais l'aimer. Pour elle un vague effroi vint aussi m'alarmer. « Ah ! pourquoi, m'écriai-je en ma pitié profonde, (( Descend-elle des cieux pour habiter ce monde ? <, Des maux que sa jeunesse espère en vain braver, « Si du moins ma raison pouvait la préserver! (c Si ma tendre amitié, mes soins, ma confiance, « Pouvaient à sa candeur servir d'expérience! » Ces vœux que je formais, je les vois s'accomplir; Je vois mes tristes jours par elle s'embellir. Pour ne pas l'affliger des chagrins qu'elle ignore. Au bonheur, aux serments, je feins de croire encore. Mélange séduisant d'enfance et de raison, Ne sachant que les noms d'amour, de trahison. Son âme. empreinte encor d'une essence divine, Ne veut pas croire au mal que son esprit devine. Je saurai, prolongeant cette trop douce erreur. Des dangers prévenus lui sauver la terreur. Oui ! le noble intérêt que son destin m'inspire Doit sur son jeune cœur m'assurer quelque empire. Cette lyre et ces vers qu'elle daigne envier, J'éprouve un nouveau charme à les lui dédier. De tout ce qui l'émeut mon âme est attendrie. Elle seule est l'objet de ma coquetterie : Lorsque, sur son beau front languissamment penché, Par la brise du soir un ruban détaché Dérange en la voilant sa blonde chevelure, Quelque chose me gêne et manque à ma parure. Loin d'envier son sort, sa touchante beauté.
De ses moindres succès mon orgueil est flatté ;
Je les vois, les prédis, je les partage même,
Et je me sens rougir si l'on me dit qu'on l'aime.
Enfin mon cœur renaît pour mieux guider le sien,
Son brillant avenir a remplacé le mien ;
Et trouvant dans ses vœux une source nouvelle,
Mes rêves de bonheur recommencent pour elle.
C'est chez les Torlonia (i) que nous fîmes la connaissance du prince Léopold (2) de Cobourg, veuf de Charlotte d'Angleterre (3). Il n'a plus cette beauté remarquable qui lui valut le cœur d'une reine.
(i) « De la condition la plus vulgaire, M. Torlonia s'est élevé, par son savoir-faire, à la position la plus brillante. L'amour exclusif de l'argent est, selon moi, ce qui gâte le plus la figure humaine... M. Torlonia est le banquier de tous les Anglais qui viennent à Rome et fait des bénéfices énormes en leur payant leurs livres sterling en écus romains... En revanche, M. Torlonia donne à ses clients des bals charmants, dont l'entrée ne serait pas trop payée à quarante francs par tête. Ce jour-là il n'est plus avare. » Ste.vdh.jiL , Proinenades dans Ro7ne , t. l, p. 163-164.
(2) Voir ch. XIII.
(3) Morte en i8i 7.