CHAPITRE XII
L'essentiel ici, c'est l'apparat. A Rome, on a de vieux carrosses, des livrées défraîchies, des vêtements démodés; mais on possède de magnifiques tableaux, et plutôt que de s'en défaire on dîne avec de la salade. A Naples, au contraire, tout est luxe, splendeur, élégance; les couturières françaises et les bons cuisiniers, inconnus à Rome, viennent ici faire fortune.
La maison la plus remarquable était, lors de mon séjour à Naples, celle de AL Lambton, depuis lord Durham (i), riche Anglais, dont la femme était lady Louisa Grey, fille du
(i) Jean-George Lambton, comte de Durham (1792- 1840). Élu membre de la Chambre des communes en 1813; 1828, il entre à la Chambre des lords; 1830, il est lord du sceau privé dans le cabinet Grey. Il fut ensuite ambassadeur à Pétersbourg, à Berlin et à Vienne, puis, en 1838, il devint gouverneur général au Canada. « Énergique , ambitieux , habile , Durham eût été un homme d'État de premier ordre, si son outrecuidance, son manque de tact, son excessive irritabilité, conséquence de sa mauvaise santé, ne lui avaient aliéné tout le monde. » {Grande Encyclopédie.)
célèbre ministre. Elle avait toutes les charmantes qualités qui manquaient à son époux, dont l'humeur bizarre, brusque, je dirai même grossière, se manifestait en toute occasion. La première fois que je dînai chez lui, je remarquai qu'il se faisait présenter les plats avant qu'ils eussent circulé autour de la table; ce n'était que lorsque le maître de la maison avait longtemps cherché et choisi ce qui lui convenait le mieux que les personnes invitées pouvaient se servir à leur tour. Je ne pus m'empêcherde lui demander si tel était l'usage en Angleterre. 11 me répondit fort tranquillement que cela tenait aux habitudes de certaines maisons. Toutefois, comme sa maison à lui était des plus agréables et des plus élégantes, on glissait sur les impertinences de l'amphitryon, d'autant qu'elles étaient tempérées par la douceur et la politesse recherchées de lad y Louisa , qui souffrait visiblement de l'humeur sauvasse de son mari. Au
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fond, elle était assurément choquée de la condescendance qu'on a\ait pour son mari et ne voyait pas sans une sorte de mépris britannique toutes les intrigues et toutes les menées mises en oeuvre pour obtenir une invitation. Quant à moi, je me révoltai, et, décidée à ne rien passer à M. Lambton, j'entrepris de refaire son éducation. Il prit assez bien la chose et dit un jour à sa femme :
— Madame a trouvé moyen de me désennuyer, elle me contrarie.
!'"■ avril.
La strada Ancora est un des beaux souvenirs que l'infortuné Murât a laissés aux Napolitains. Elle domine la mer et le plus magnifique panorama qu'on puisse voir; bordée de jolies villas, on dirait qu'elle n'a été tracée que pour montrer Naples sous l'aspect le plus avantageux. Aussi la strada Ancora est-elle le rendez -vous de la société élégante, qui y
vient en splendides équipages. A son exemple, la bourgeoisie aisée y apparaît dans des véhicules de toutes sortes qu'elle se procure à n'importe quel prix. Il en résulte que les jours de fête l'encombrement est si grand qu'en dépit de toute la police il y a souvent des accidents; pour reprendre la file et rentrer en ville, il faut parfois attendre une heure sur place.
Les Napolitains éprouvent une telle passion pour ce genre de passe-temps qu'ils ont pour proverbe : Mieux vaut ne pas diner que d'être privé d'aller au Corso.
La calessina dans laquelle vous rencontrez souvent toute une famille, y compris l'amant, le mari et le confesseur, est une spécialité napolitaine qu'on ne voit pas ailleurs.
8 avril.
Bien qu'en arrivant de Rome on soit encore sous l'impression des richesses sans nombre