CHAPITRE XV. i6i
quelque événement imprévu; elle n'a pas le courage d'abandonner volontairement le rôle extraordinaire qu'elle joue depuis tant d'années. Il lui a demandé à quoi elle passait son temps. Elle a répondu qu'elle pensait. Elle semble privée de livres, elle écrit beaucoup, mais elle ne lit pas. — On dit qu'elle a auprès d'elle une femme de son pays qu'elle cache soigneusement, pour laisser croire qu'elle est seule dans le désert et ajouter par là au pathétique de son histoire. C'est un dépit amoureux qui l'a portée à cette extrémité. Nièce de Pitt, faisant les honneurs de la maison de son oncle, elle se vit exposée à voir journellement le jeune Canning dont les talents s'annonçaient déjà. Une passion violente fut le résultat de cette dangereuse intimité ; le héros entraîné par le tourbillon des affaires devient bientôt infidèle. Esther désespérée se décida à quitter l'Europe et à aller cacher sa faiblesse jusque dans les déserts de l'Orient,
i62 VOYAGE D'ITALIE.
croyant par là se mettre à l'abri des reproches qui, dans sa patrie, poursuivent sévèrement les femmes dont les inconséquences ne restent point ignorées.
28 juin.
Je n'avais pas encore vu la villa Paolina, j'y ai été hier avec la princesse de Montfort; c'était le séjour bien-aimé de Pauline Borghèse (i). L'intérêt que m'inspiraient ces lieux eût été bien faible sans la personne qui me les faisait voir. Le lien intime qui avait uni la princesse à la belle Pauline (2), célèbre par ses charmes autant que par ses légèretés, la rendait indulgente et lui inspirait le désir de faire partager ce sentiment à d'autres. C'est ainsi qu'en me montrant ce qui restait encore de cette élégance qui caractérisait la soeur de Napoléon, elle me citait des traits de sa bonté
(i) Pauline était morte depuis 1825.
(2) Voir Mémoires, p. 209, le portrait, désormais célèbre, de Pauline.