‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 11 sur 28 · SUITE DU VOYAGE D*EXPLORATION · texte numérisé non relu

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prodigué les millions, l 'étranger devine qu'elle abrite un pouvoir suprême. Les hommes qui s'y réunissent sont en effet le centre et le cœur du gouvernement britannique ; les paroles que l'on y profère sont le verbe de la nation. Les masses sans doute n'ont pas encore de représentants directs, mais la noblesse et la bourgeoisie exercent tous leurs droits. La liberté est si précieuse, que sa lumière consolatrice réjouit la vue, même quand elle éclaire seulement des groupes choisis, au lieu de rayonner sur tout un peuple. Si l'on songe que les rois d'Angleterre habitent une demeure construite pour un de leurs vassaux, le duc de fiuckingham, les gigantesques dimensions du palais de Westminster paraîtront plus significatives encore.

Pleins du sentiment de leur importance, les lords et les députés des Communes ont voulu somptueusement décorer cet emblème architectonique. Dès le mois de mai 1841, une commission fut nommée à cet effet. Les plus grands personnages du royaume en firent partie ; son premier acte fut d'ouvrir un coocours universel des beaux-arts, qui tous devaient orner le monument législatif. Peinture à fresque, peinture à l'huile, sculpture en pierre, sculpture en bois, vitraux, arabesques, ouvrages de bronze, pavés de mosaïque, nul moyen n'était exclu. De nombreux artistes se disputèrent les prix offerts par le comité pour les meilleurs projets, et l'honneur lucratif de les mettre à exécution. Tous les sujets désignés, cela va sans dire, étaient des scènes de l'histoire d'Angleterre ou des allégories morales. Pendant sept ou huit ans, les vainqueurs de cette lutte pacifique ont travaillé sans relâche : l'édifice parlementaire offrait l'aspect d'un immense atelier.

Pourquoi une ville géante comme Londres, une ville qui contient de si fastueux monuments et d'incalculables richesses, contient-elle aussi les plus affreux quartiers, les bouges les plus repoussants de l'univers î Pourquoi y laisse-

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t-on croupir et mourir dansledénùment une population de damnés ? Je les ai vues, ces hideuses entrailles de la grande métropole, et j'en ai presque regret. Mon imagination attristée en garda longtemps une impression douloureuse.

Au milieu de mes excursions, je voyais, par moments, circuler près de moi des malheureux plus effrayantes que les hallucinations de la fièvre. Je n*avais pas l'idée d'une semblable misère. Ils ne portaient^ au mois de mars, ni bas, ni souliers, ni chapeau, ni cravate, ni gilet, ni chemise : un habit en guenilles, que deux ou trois boutons maintenaient par devant, une culotte percée de larges déchirures et fort distante de l'habit, couvraient à peine leur chair, qui se montrait de tous côtés. Le froid rendait leur peau livide comme celle d'un mort : les tortures de l'agonie étaient peintes sur leur face. Ils marchaient silencieusement le long des trottoirs, et n'osaient tendre aux passants leur main flétrie. La vue des hommes de police arrêtait la prière sur leur bouche.

Un soir je remarquai, entre autres indigents, une petite fille assez belle, qui vendait, ou, pour mieux dire, offrait des plumes de métal. Ses haillons ne pouvaient la protéger contre la bise des nuits, sous ce climat inexorable. Elle était aussi pâle que la pierre du tombeau ; les ravages de la faim se mêlaient à la débilité naturelle de Tenfance. Ce doux et innocent visage n'exprimait que deux choses : une naïveté mélancolique et l'habitude de souffrir. Elle n'aurait certes point changé au lit de mort, et l'instant où sa jeune âme allait quitter un monde trop affreux pour elle, n'était sans doute pas bien loin. Elle avait une petite toux sèche et brève, dont le son rauque perçait le cœur et figeait le sang dans les veines. Il se faisait tard ; soit qu'elle ne pût résister au sommeil qui la gagnait, soit qu'une journée de lassitude accablât sa frêle organisation, elle chancelait de temps en temps, comme si elle allait tomber ;

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un effort la remettait en équilibre, et elle criait d'une voix tremblante, d'une voix éteinte : « Achetez mes plumes, messieurs, achetez mes plumes. » J'aurais voulu qu'un des grands du monde entendît cette funèbre complainte, ce monotone et douloureux gémissement, qui participait du râle et du sanglot.

On me disait néanmoins que ces terribles visions ne me glaceraient plus d'horreur, si je connaissais les li^^x où séjourne la populace infime de la métropole. Je résolus de braver la déchirante émotion que produisent de pareife tableaux. On me conseilla d'aller voir, non point le ce* lèbre quartier Saint-Gilles, mais les faubourgs de Test, nommés Shorediteh et BethnaUGreen, dont la misère était encore plus rebutante, l'aspect plus infernal. Je m'armai de courage et en pris la route.

Lorsque je fus aa milieu des sombres paroisses, vens EdwàrdStreetj une ruelle me mena dans un dé ces emplacements qui portent le titre dérisoire de jardins, en souvenir d'une agréable culture maintenant efbcée. A peine eus-je entrevu le champ de désolation, que je me retournai involontairement pour fuir. Une sorte de honte me retint; ie fis un effort et pénétrai dans le cloaque.

Devant moi se déployait un large terrain, cerné par de grandes maisons, qui n'avaient point de fenêtres ouvertes sur œtte cour des miracles : son étendue embrassait plusieurs arpents ; des cabanes de bois s'y dressaient presque au hasard, mêlées de constructions en plâtre et en brique» un peu plu0 solides, mais non moins affreuses; des clôtures ^e planches pourries les environnaient. Le sol, n'étant point pavé ni même égalisé, formait des battes et des creux qui rendaieat la marche pénible ; dans les trous se corroBEipait une eau fétide et pleine d'immondices; quel<{ae8 iiouroeafix, errait çà et là, remuaient cette lange^

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éparpillaient ces ordures. Le fumier encombrait la porte et le voisinage des huttes; la mousse, Thumidité en verdissaient ou marbraient les parois; des cordes tendues sur le chemin étaient couvertes de haillons, qui s*égouttaient et séchaient. De minute en minute il fallait soulever ces linges hideux pour continuer sa route . Une exécrable puanteur vous saisissait à la gorge; un air lourd, épais et bleuâtre flottait, comme une haleine de mort, au-dessus de la léproserie.

Le peuple qu'elle recèle n'a pas une apparence moins funèbre. Au milieu de la boue et des autres impuretés se traînaient das enfants presque nus, laids, maigres, sales et blêmes; ils jouaient avec une lenteur maladive et le silence de la fièvre ; ils me rappelèrent la victime dont j 'ai parlé plus haut. Mais tont cela n'était rien, ou était peu de chose, à côté du spectacle révoltant qui s'offrit à moi dans l'intérieur des habitations.

Le premier homme que je Temarquai se tenait accroupi au seuil d'une odieuse baraque. Il ne portait point de (iiaussure et avait la tête nue. Des lambeaux de drap lui servaient imparfaitement de costume. Sa figure était usée, ridée comme celle d'un vieillard, et cependant il avait à peine quelques cl^veux gris. Je doute qu'il eût dépassé trente ans; une certaine jeunesse vivîfiail; encore ses yeux, et l'on voyait que «a caducité rapide était Fœuvre de la misère. Il y avait dans son regard une expression involontairement suppliante; elle montrait que la faim l'avait terrassé, qu'il n'engageait même pas de lutte contre la douleur. Ému par cette résignation tragique et voulant examiner sa cabane, je lui donnai im double shilling. Il fatit croire qu'il n'avait pas aperçu de monnaie ou excité de compassion depuis longtemps, car ma faiWe aumône le toucha au cœur. J'allais retirer ma main, lorsqu'il la prit dans les siennes et la baisa, en y laissant tomber deux larmes de

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reconnaissance. Dieu du ciel ! ô Père des hommes ! ces larmes, qui auraient dû être ticdes, étaient froides comme une pluie d'hiver ; le sang même avait fini par se glacer dans les veines du malheureux. Un frisson courut sur tous mes membres; je ne saurais dire ce que j'éprouvai, mais il me fut impossible d'entrer chez lui.

Un peu plus loin s'ouvrait une espèce de rampe aboutissant à une cave. Je pénétrai dans cette fosse; j'y vis toute une famille saisie d'un mal pestilentiel qu'engendrent tant de privations et de miasmes infects. Ces épidémies sortent par moments, comme un fléau vengeur, des repaires qu'habite la détresse, et promènent l'eflfroi sur les beaux quartiers; juste punition de l'imprévoyant égoïsme des riches ! Je fus d'abord aveuglé par le manque de lumière ;bientôt cependant ma vue s'accoutuma aux ténèbres, et je discernai le lieu où je me trouvais; le fond en était presque aussi humide que le sol extérieur ; des moisissures et un lichen noirâtre^ semblable à une grosse toile d'araignée, couvraient les murailles. Point de sièges, point de meubles, point de cheminée; l'air n'entrait que par un soupirail et par l'ouverture de la porte. Dans un coin de cet Erèbe, de la paille était répandue, et quelle paille, bon Dieu! une litière décomposée, nn engrais putride! Des morceaux d'étoffe, des restes de couverture en parsen^aient le dehors ; les locataires du souterrain ne pouvaient même la changer. Sur ce lit abominable trois personnes étaient couchées, un vieillard et deux femiaes; des simulacres d'habillements les défendaient seuls contre l'hiver. Le besoin, les tortures, la maladie avaient tellement déformé leurs traits,qu'ils me remplirent d'épouvante. Leur œil me sembla vitreux comme celui des morts; leur peau terne, leurs lèvres bleuâtres annonçaient la fin prochaine de leurs tourments. C'étaient le père et les deux filles.

A leurs pieds se tenait un jeune garçon de quinze ans. Il

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