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était assis par terre et avait le dos appuyé contre la muraille. Il ne grelottait point de la lièvre, mais ses joues creuses révélaient une extrême faiblesse. Je lui donnai une pièce d'argent, et il se leva pour sortir; mais, parvenu à la première marche, il tomba exténué : il n'avait point la force de gravir, et eût péri, selon toute vraisemblance, faute d'aliments, si je m'étais détourné de leur caverne. Il me fallut à peu près le porter jusqu'en haut, où le grand air le ranima. Il poursuivit son chemin à l'aide d'autres jeunes gens, et alla chercher de la nourriturejdans la boutique la plus voisine.
J'eus à peine fait deux pas qu'une horrible créature, une sorcière qui eût dégoûté Macbeth en lui promettant la couronne, une vieille femme ivre de gin et drapée dans des haillons, m'apostropha d'une manière grotesque et insolente. Je m'éloignai rapidement. C'était une autre forme de la pauvreté, l'atroce dégradation qu'elle engendre.
Cependant, au milieu de ces bouges sinistres, une masure moins repoussante frappa mes yeux. La porte en était close, et une légère fumée tourbillonnait au-dessus du toit; nul immondice ne salissait le devant du logis. Plus embarrassé pour m'y introduire, je heurtai, non sans quelque hésitation. Une femme de quarante ans à peu près vint m'ouvrir, et, me croyant un docteur de la paroisse ou chargé de faire une enquête, elle me reçut avec une gauche politesse. Elle m'offrit d'abord une chaise que j'acceptai, puis s'éloigna un peu et se tint debout, comme prête à me répondre. La chambre où nous étions ne démentait point l'extérieur de la cahute. Non-seulement il y avait des sièges, une table et du feu, mais une espèce de lit formé par plusieurs matelas, étendus l'un près de l'autre sur de la paille nouvelle, que retenait un encadrement de planches. Une fenêtre éclairait la pièce. Autour de la table, un homme qui me pai'ut avoir la cinquantainOi deux jeunes garçons et
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une jeune fille savouraient passionnément un pudding au riz : le bonheur qu'ils éprouvaient à manger animait, contractait leur face. Ils avaient manqué de paîn si longtemps! Ce qui m'étonna, ce fut la beauté de la jouvencelle^ dont l'appétit avadt encore un air assez digne. Ses yeux magnifiques lançaient des éclairs; une douce pâleur était empreinte sur son visage, mais une nuance rose le colorait déjà faiblement : on aurait dit les derniers rayons de la lune mêlés à la pourpre du matin. Son front pur était uni comme une tablette d'ivoire ; elle mcmtrait des dents blanches comme la neige des Alpes. Sa chevelure frisée, brillante, soyeuse, était peu touffue et très-<;ourte : il n'y avait sans doute pas longtemps qu'elle poussait et qu'on la soignait. La jeune personne devait être dans sa dix-huptième année. Des gants couvraient ses mains.
— « Votre aisance au milieu de ce quartier lugubre délasse ma vue et mon cœur, dis^je i la mère ; il faudrait que vos voisins fussent aussi heureux que vous. »
— «. Nous ne le sommes que depuis un mois, me répliqua-t-elle ; nous avons bien souffert, bien souffert 1 »
— « Et qui vous a tiré du dénûment? » repris-je.
Elle hésita pour me répondre, interrogea de l'œil son mari et garda le silence.
— « Oh! vous pouvez vous fier à moi, lui dis-je; ne craignez rien; je ne suis pas du pays et ne vous veux aucun maL -«
Elle adressa un nouveau coup d'œil au maître du lieu» qui lui permit de parler.
— « C'est^ voyez- vous, monsieur, que notre fille entrera bientôt en condition. Une dame qui l'aperçut un jour, pendant qu'elle regardait une boutique, l'a trouvée charmante : elle lui a donné une pièce d'argent pour acheter du pain ou des gâteaux. Elle la flattait, lui promettait de la nourrir, de l'habiller, de lui faire .un sort. Ella l'a
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suivie, nous a répété les mêmes discours, et tient parole. Fanny seulement était trop chétive; elle nous apporte de quoi la rendre belle. Nous ne jeûnons plus maintenant! Elle doit bientôt venir la chercher; mais notre enfant ne nous oubliera point. N'est-ce pas, fillette?
— « Oh ! certainement non, • répliqua la dernière avec un embarras manifeste.
— « Elle a donc une grande maison, cette dame, que vous parez votre fille, que vous lui bouclez les cheveux, que vous l'habituez à se couvrir les mains? »
Uu des frères prit la parole :
— « Sans doute, monsieur, qu'elle a une grande maison; je l'ai vue, moi! j'y suis entré un jour. Il y avait beaucoup de jolies demoiselles^ trés^riches, portant des robes de soie , et il venait de beaux messi^irs qui leur baisaient la figure, qui les prenaient dans leurs bras» Oh ! elles sont bien heureuses, allez I «
Pendant quMl articulait ces paroles indiscrètes, une rougeur excessive colora les traits de la sœur. Elle baissa les paupières» dans un trouble mortel, ie compris la nature de la place qu'elle allait obtenir : on l'engraissait comme une victime, pour la sacrifier à la prostitution!
Le discours du gamin nous avait tous gênés. La mère était furieuse ; elle lui administra plusieurs soufiBets qui retentirent, et eût augmenté la dose, si le père ne s'en était mêlé. Il arrêta le bras de m femme; elle lui cria de la laisser faire ; il la menaça. L'enfant pleurait, la jeune personne était, pedevenue pâle; je profitai de la bagarre pour sortir. Hélas l les individus que le malheur brutalise accroissent presque toujours leurs chagrins par leurs reproches mutuels, leurs contestations et leurs duretés t
A la porte de la chaumine, un groupe âe truands épfaiff mon passage. Ils voulaient obtenir quelques aumônes, ef les sollicitaient avec une répugnante bajssesse. Pauvres
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créatures ! un penny a pour eux une telle valeur qu'on leur pardonne aisément leur importunité. Comment l'homme garderait-il quelque décence au milieu d'une si abjecte misère? Je leur donnai ce que j'avais dans ma bourse et, les demandes se multipliant, je vis qu'il fallait battre en retraite. Le jour s'affaiblissait, d'ailleurs; j'aurais craint de hanter la nuit ces lugubres parages : on ne les éclaire ni ne les surveille, et le meurtre y assassine impunément.
Gomme je me retirais, une vieille femme traversa le chemin. Des guenilles pendaient sur son dos et laissaient à découvert une partie de ses jambes : maigre, tremblante, aveugle, elle portait encore un enfant au maillot. Elle ta« tonnait du pied, interrogeant à chaque pas le sol inégal. Je crus voir en elle l'emblème de ces populations maudites, la famine tenant le désespoir dans ses bras.
Je sortis rapidement, je m'éloignai, je courus vers les districts les plus somptueux de la métropole. Je me sentais le besoin de respirer un air pur, de marcher à l'aise, d'avoir sous les yeux de riches logis, d'éclatantes boutiques, de splendides monuments; je regardais avec bonheur les dandys musqués, les fraîches soubrettes, les dames élégantes,; les carrosses, les chevaux, les parures, les chiens mêmes, si propres, si lustrés, me causaient une satisfaction peu ordinaire : ils me prouvaient que tout n'était pas sale, infect, horrible et dégradé, comme dans les retraites que je laissais derrière moi, que tout ne meurt pas d'une mort vivante, comme la populace qui les habite.
En fuyant ainsi, je me trouvai près d'un pontj je m'y élançai pour jouir de la vue qu'offre la Tamise et bannir loin de moi d'odieuses images. Le soleil se couchait sur Westminster : son orbe indécis, noyé dans le brouillard, avait l'ah: de se fondre et d'occuper un plus vaste espace; il dessinait au milieu du fleuve une traînée resplendissante. k droite et à gauche^ une cohue de petits vaisseaux, de
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barques, de steamers s'échelonnaient et se pressaient le long des rives, comme une foule curieuse. Au-dessus, d'innombrables magasins , bariolés d'enseignes géantes, étalaient leurs formes singulières que baignait une lueur chaude et poétique. Les pyroscaphes-omnibus moiraient en passant le large cours de Tonde. C'était une soirée magnifique, un pompeux tableau. Mais les souvenirs de Bethnal-Green me poursuivaient encore, et ils me rappelèrent le louchant évangile où le Rédempteur, qui va bientôt mourir, pleure Jérusalem fière de son éclat et de son opulence. Prévoyant la ruine de la cité barbare, il se laisse attendrir pan son malheur. Sans être un fils chéri du ciel, on peut prophétiser la destruction de l'Angleterre. Jamais, depuis la naissance du monde, aristocratie n'a déployé autant de ruse, d'injustice et de cruauté. Le triomphe du mal n'est pas éternel : quand la dernière goutte sera tombée dans le vase de l'oppression, il débordera comme la mer au temps du déluge. Les représailles seront d'autant plus violentes que les souffrances auront été plus grandes. Or, les douleurs n'ayant pas de bornes, le châtiment n'aura point de limites. L'univers frémira de crainte devant ce hideux spectacle : il effacera tous les drames sauvages que nous peint l'histoire, et le suprême artiste reculera dans l'immensité pour ne pas en être témoin.