‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 14 sur 28 · L^ ABBAYE DE. WBSTHIM8TER · texte numérisé non relu

L^ ABBAYE DE. WBSTHIM8TER

pour moBlcer âoit zèle, il ût bâtir tme église à la plaee du mofiumeBt pales^ et la mit sous Finyoeation du chef des apôtres. Il pria Tévéque Miletus de la consacrer : mais un incident merveilleux l'en empêcha, comme le rapporte Sulcardus, moine de Westmiinster, dont on conserve le manuscrit au Mritùh Mtaeum.

C'était pendant une nuit orageuse; la bise soufilait avec violence et la pluie tombait par torrents. De Pautre côté de la Tamise, Edric, pauvre pêcheur, venait de rentrer dans sa cabane. Il s'était couché sur son misérable lit, et« peu satîsbit de sa journée, cherchait A s'endormir; le bruit monotone des fiols^ le sourd grondement de la. tempêfe I^ conviaient aussi bien que la fatigue. Il allait oublier sa mauvaise humeur, lorsqu'il entendit frapper à sa porte.

— « Qui est là? » demanda-t-il avec une extrême sur prise.

— « Ouvrez, an nom du ciel, » répondit une voix mâle, qui semblait douée d'une force irrésistible.

Edricse leva et obéit; l'aspect de Tétrangec redoubla son étODuement. Une auréole lumineuse couronnait son front, et les gouttes de pluie se détournaient pour ne pas mouiller sa robe. L'homme de la chaumine pensa qu'il voyait un bienheureux : c'était effectivémenl saint Pierre.

— « Délie ton amarre et conKiuis-moi smr Pautre bord, » dit le grave personnage.

Ils franchirent la Tamise : le disciple du Christ ordonna au pêcheur de l'attendre. Il s'éloigna, et le batelier n^eut pour distraction qu'à écouter le murmure de l'averse, qui fouettait la campagne déserte. La lune se montrait seule par intervalles au milieu des nuages, comme la tête d'un noyé flottant sur les vagues. Hais un spectacle magique le délivra promptement de son ennui. Saint Pierre s'était dirigé vers l'église; lorsqu'il en fut peu éloigné, une troupe

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d'anges, portant bannières, surplis et autres parures sacerdotales, lui forma une brillante escorte. Us entrèrent dans le monumenti qui fut aussitôt rempli d'une céleste clarté. Des chants divins s'en exhalèrent et une odeur enivrante se répandit alentour. Les prêtres miraculeux célébraient la grand'messe, car l'apôtre avait voulu consacrer lui-même l'édifice. Des anges y descendaient du firmament, d'autres en sortaient^ et les deux caravanes dessinaient dans l'obscurité une espèce de voie lumineuse. Edric cherchait depuis longtemps à en découvrir l'extrémité supérieure, lorsque, le service étantfini, le prodigieux tableau s'efiaça. Il crut qu'un aveuglement soudain le frappait, et la nuit l'accabla de terreur. Mais il aperçut bientôt le disciple du Christ marchant vers sa barque, où il remonta.

— « Je suis saint Pierre, » lui dit-il, pendant qu'ils naviguaient. « J'ai moi-même, comme tu l'as vu, inauguré le pieux séjour construit par Sébert. Prends ces larmes de cire qu'ont répandues les flambeaux : porte-les au roi et annonce-lui la grâce que je lui ai faite. »

Edric espérait autre chose : il fut donc bien marri de voir que sa pratique gardait le silence et ne se disposait point à le payer. S'armant de tout son courage, il lui dit :

— « Messire apôtrej, vous m'avez sans doute fait un grand honneur d'entrer dans mon bateau : je suis votre humble et indigne vassal ; mais, si vous me donniez une bonne récompense, l'honneur ne serait pas moins grand et me serait plus profitable. La pluie m'a mouillé jusqu'aux os. »

L'honmie de Dieu laissa échapper un bienveillant sourire .

— « Jette tes filets dans la Tamise \ répondit-il, et prends garde qu'ils ne t'y entraînent. »

Edric, ayant exécuté ce commandement, ses rets ne fu-

* « Laza nunc, inquit, retia in capturam. » Sulcardus.

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rent pas plutôt submergés qu'il les sentit devenir lourds. Il les lira prudemment et les trouva pleins de saumons.

— ce Ni toi, ni tes descendants, reprit l'âme glorieuse, ni les- autres pêcheurs du fleuve, ne manquerez de ces aaimaux, si vous portez régulièrement la dîme de votre capture à mon église. »

Comme il achevait de faire cette promesse, le saint disparut. Le marchand de poisson alla dormir quelques heures; puis, Taube ayant éclairé les nuages de Test, îl se rendit chez le souverain. Aussitôt que Tévêque apprit ce qui s'était passé, il visita l'édifice : tout lui donna la certitude qu'une grande consécratioa avait eu lieu, et il s'abstint de le bénir. Les pêcheurs, depuis ce temps, payèrent aux moines la dîme de ce qu'ils prenaient ; ils avaient en récompense le droit de s'asseoir à la table du prieur, de demander du pain et de l'aie au sommelier, lequel retranchait de leurs poissons tout ce qui pouvait tenir entre le bout de son petit doigt et l'extrémité de son pouce. L'an 1 231, l'abbaye, comptant sur la légende, cita devant les tribunaux le curé de Rolherhithe et le força de partager avec elle la dîme de tout le saumon qui était vendu dans sa paroisse.

Après la mort de Séberl, fondateur du couvent, ses fils abjurèrent la loi nouvelle et reprirent le culte des idoles. Bientôt les Danois, qui étaient eux-mêmes païens, envahi* rent le royaume ; Téglise fut anéantie et le sol demeura pendant longtemps couvert de ses ruines, où la poUle d'eau et la sarcelle cherchaient un abri. Plusieurs princes religieux et habiles portèrent le diadème par la suite : Alfred brilla au milieu de cette période barbare comme un génie extraordinaire ; mais, absorbés dans des luttes perpétuelles, soit avec leurs nobles, soit avec les ennemis du dehors, ils ne purent élever de pieuses constructions. Edgar seul en eut le loisir : ayant obtenu la couronne, grâce -à l'influence des prêtres et de saint Dunstan, leur chef, qui l'environné-

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rent d'ailleurs de prospérités^ il leur flt d'importantes donations et multiplia les séjours monastiques. Il releva cdui de Westminster, afin d'expier un crime. Une jeune personne, nommée Elfrida, passait alors pour une beauté merveilleuse. Elle était fille et unique héritière du comte de Devonshire. Le roi, très-sensible aux avantages extérieurs, forma le dessein de Téponser, si elle méritait son éclatante réputation. Il chargea son favori, Ethelwald, de s'en assurer par ses propres yeux. Le messager ne perdit point de temps et alla voir la gracieuse inconnue. Il la trouva si admirable que son cœur n'y put résister; il lui jura un amour étemel, la demanda au comte et la prit secrètement pour femme. Étant revenu à la cour tout plein de son bonheur : « On vous a trompé, dit41 au monarque. Elfrida ne vaut point sa renommée ; élis n'est assurément pas digne d'un grand prince. » Edgar n'y songea plus ; au bout de quelque temps, son favori lui demanda la permission d'épouser luimême la noble prétendue : un sujet ne devait pas être aussi di£Bcile que le maître d'une nation. Ayant obtenu le consentement du prince, Ethelwald célébra son mariage avec pompe, mais dans le château de son beau-père. Il eut également soin de ne jamais laisser paraître sa femme devant le roi. Sa prospérité cependant lui avait attiré un grand nombre d'envieux : on informa le souverain de son artifice. Edgar, dissimulant son courroux, entreprit une excursion dans le Devonshire et emmena l'imposteur. Quand il fut près du séjour qu'habitait la charmante personne, il témoigna le désir de la voir. Frappé de terreur, le courtisan essaya de l'en dissuader, mais ses efforts demeurèrent inutiles; le prince lui accorda, pour toute grâce, qu'il le devancerait, dans le but fictif de préparer les hôtes du château à le reoevoir comn^ l'exigeait son rang. U alla, sans prendre haleine, se jeter aux pieds de sa femme, lui avoua la ruse que lui avait inspirée l'amour, et la supplia

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de se rendre aussi laide, aussi désagréable qu'elle le pourraity afin de ne pas éveiller la colère du roi, en allumant sa convoitise. Elfrida promit d'obéir ; mais, peu contente d'avoir perdu un trône, elle se couvrit de ses plus brillantes parures et déploya toute sa beauté. Edgar s'éprit d'elle aussitôt qu'il l'aperçut.forma le dessein de l'obtenir et de châtier son déloyal ami. Cachant la passion qulTagi tait, il s'éloigna d'un air indifférent : Ethelwald néanmoins était condamné sans retour. Edgar l'envoya, peu de temps après, dans le Northumberknd, sous prétexte d'aflfsdres urgentes ; il mourut assassiné au milieu de ces vastes forêts, dont le sol était alors couvert. Les uns disent que le prince le frappa lui-même, les autres qu'il expédia seulement des meurtriers. Elfrida se rendit à la cour sur son invitation et fut épousée en grande pompe. Toutefois, des remords troublaient par instants la conscience du prince; il rebâtit, pour obtenir le pardon de sa faute,réglise etle couvent de Westminster, où il établit les Bénédictins.

Cette église paraît au surplus avoir été peu considérable : un édifice important ne s'éleva dans ce lieu que sous Edouard le Confesseur. Banni de l'Angleterre qu'opprimaient les Danois, il avait juré, pendant son exil, que si la couronne de ses aïeux ornait un jour son front, il visiterait comme un humble pèlerin la cité des papes et adorerait la châsse de saint Pierre . Il monta sur le trône : son vœu depuis lors s'offrant toujours à son esprit, il résolut de l'accomplir. Ayant donc rassemblé un conseil de grands feudataires et d'évêques, il leur parla ainsi :

« Quelles que soient mon élévation présente et la splendeur qui m'entoure, j'ai vécu dans la détresse et le chagrin sur la terre étrangère. Là, n'espérant plus revoir ma patrie, abandonné des hommes, victime des circonstances, j'adressai une prière au Maître des rois. Je lui promis d^aller en pèlerinage à Rome, s'il me tirait de l'abîme où je lan-

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guissais. H a exaucé mes désirs; je gouverne cette île dont, je contemplais de loin les rivages, comme ceux d*un pays inaccessible. Me montrerai-je ingrat envers le Dieu qui m'a* rendu la prospérité? Violerai-je le serment que je croyais inutile et qui se trouve consacré par mon bonheur? »

Malgré la noblesse de ce discours, les barons et les prélats, craignant que son absence ne fût la source de nouvelles catastrophes, s'opposèrent à son voyage. Ils lui conseillèrent d'expédier des ambassadeurs au pape, qui lui peindraient la situation du royaume et le prieraient d'annuler son vœu. Edouard envoya en Italie des personnes éminentes chargées de cette transaction délicate. Le saint-père les accueillit avec la plus grande bienveillance; il leur donna une lettre pour le roi, dans laquelle il le dégageait de son serment, lui accordait l'absolution de toutes ses fautes, et lui enjoignait de distribuer aux pauvres une partie de l'argent que lui eût coûté sa pieuse expédition : il devait employer l'autre partie à restaurer quelque monastère chancelant ou à bâtir un nouvel édifice de même nature. Le prince fut si charmé de ce résultat, qu'il abolit le Dane-gelt^ imposition établie afin de soutenir la guerre contre les Danois. Il ne s'agissait plus que de choisir entre les diverses abbayes du royaumes : Edouard fut promptement tiré de son indécision. Un moine de Westminster, qui s'appelait Wulsine, rêva fort à propos que saint Pierre, lui apparaissant, lui commandait d'aller trouver le roi et de lui porter ses ordres. C'était Westmiïister qu'il fallait rebjitir, couronner de tours majestueuses et doter libéralement. La communication produisit l'effet voulu : le monarque employa la dîme de ses biens pour obtenir la faveur de l'apôtre * . Il érigea donc une basilique

* « Itaque decimari prœcepi omnem substantiam meam, tam in auro et argento, quam in pecudibus et omni génère possessionis, et

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splendide, que nos voisins regardent comme ayant eu la première la forme d'une croix. Cette assertion de Mathieu Paris a induit en erreur tous les historiens du monastère ' . Pourtant elle fut construite de l'année 1049 à l'année 1065; or, avant celte époque, l'instrument du glorieux martyre avait fourni presque sans exception le plan des cathédrales romanes. L'église de la Samaritaine, construite dans la Judée, au troisième siècle de notre ère, par sainte Hélène, était bâtie en croix ^. Celles de Constantin, à Rome, présentent la même apparence. La basilique des Saints-Apôtres, que Justinien fit élever à Constantinople, avait également cette forme '.

L'édifice du onzième siècle resta debout jusqu'au milieu du treizième. En 1220, Henri III posa la première pierre d'une chapelle dédiée à la Vierge; en 1245, il résolut de substituer au monument saxon un monument gothique. Le chœur et la partie orientale du transept ne furent terminés que Tan 1307, à la fin du règne d'Edouard I", son successeur. La nef et la paroi occidentale de la croisée datent du quatorzième et du quinzième siècle , attendu qu'on les^

destruens veterem, novam a fundamentîs basilicam construxi. » Charte de fondation,

* « Sepultus est Londini (Edouard le Confesseur) in ecclesia, quam ipse novo compositîonîs génère construxerat , a quo post multi ecciesias construentes, exemplum adepti, opus îllud emulabantur. » Mathieu Paris.

* Le dessin en fut pris, au vii^ siècle, sur des tablettes de cire, par Arculfe, évêque de France. Les tablettes existaient encore lorsque furent publiés les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti. Les Bénédictins firent graver ce plan pour la deuxième partie du m* siècle.

^ Le texte de Procope est très-précis : « Les bras de la cro^, nous dit-il, étaient égaux ; mais on en fit le pied ou la nef plus long que le sommet ou le chœur, pour lui donner exactement la forme d'une croix réelle. Einc inde procurrentia iransversi spadii latera inter se œqualia sunt; spatii vero in directum porrecti pars, illa quœ vergit ad occidentem, alteram superat quantum satis est ut figurant crucis efficiat,

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acheva en i 483 . Le portail de l'ouest et la grande fenêtre durent primitivement leur existence à Richard III et k Henri VIII : on les a recon3traits sous Georges P' et Georges II. La chapelle de Henri VII, que les Anglais nomment une des men^eilles du monde, entreprise le 24 janvier 1502, fut seulement complétée par le fastueux Henri VIII. Voilà Thistoir© de^ce coin de terre où poussaient jadis les ronces, où tant de basiliques se sont i»mplacées, comme des gardes sur les créneaux d'une forteresse, préparant rintronisation de leur magnifique héritière. Le plan de J'église actuelle offre aux regards, suivant Tusage, une croix latine ; mais la branche supérieure est allongée outre mesure par la chapelle de Henri VII, qui forme à l'abside un vaste appendice ; un cloître et une salle capitulaire se trouvent également joints au côté du sud. Les dehors n'ont xien qui étonne/, bien des monuments gothiques sont plus chargés de decoxations. Le portail n'est mêm^ qu'un pastiche moderne*: celui qui existait auparavant fut Bbattn, parce que les deux tours n'étaient point de niveau. Cette imperfection diminue la J)eauté de iplusieurs cathédrales ; mais on ne doit pas la mettra sur le compte des artistes. La croissance laborieuse et lente.de ces géants de pierre l'a seule produite comme les autos dissonances. Xes églises dont la construction fut rapide présentent .une admirable unité : le ^ût d'un même architecte en a coordonné les éléments. L'iarmonie devenait impossible, quand différents constructeurs pnrenaîent la direction de l'œuvre, j)endant une longue suite d'années. Ghaootn d'eux avait .-sa manière de sentir^ ses habitudes d'esprit, son genre de talent; ils vivafent à des époques où le système d'achîtecture n'était pas identique. Un grand nombre de monumàïts sont .d!ailleurs restés inachevés : leur état incomplet^engendre arassi maint désaccord. C'est donc par ignorance qu'on accuse l'art gothique de ne point

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aimer Tordre. Il a révélé une grande puissance de combinaison, une étonnante adresse dans l'emploi de la ^yiné^ Irie. Chose à la fois naturelle et merveilleuse ! C'est la religionla plus spiritualiste qui a inventé les formes matérielles les plus brillantes : elle a orné d'un charme divin la substance qu'elle proscrivait ; l'austère poésie dont elle était pleine a débordé sur le monde et Ta transfiguré. Elle se jouait de cette enveloppe qu'elle moulait impérieusement, qu'elle baignait de sa lumière et d'où elle s'échappait en flots de rayons. Â cause de son mépris même pour Télé^ ment sensible, elle tâchait de l'idéaliser, de le purifier, àe l'élever jusqu'à elle. Tant il est manifeste que dans les arts tout dépend de la hauteur et de la XK)blesse de l'inspiration.

Ce fut l'inévitable Christophe Wren que Ton chargea de rebâtir le portail. Il eut le bon sens de lui donner un aspect gothique, d'y employer l'ogive, le pignon, le contre-fort, les tours, la vaste fenêtre anglaise et les clochetons ; mais il ae put s'abstenir d'y mêler des corniches, des rinceaux grecs, des ornements courants venus de la même source^ L'amalgame toutefois est trop peu choquant pour blesser un spectateur vulgaire, c'esl-à-dire n'ayant pas étudié Yar- <îhéologie.

Les autres faoeside féglise ont subi des restaurations par-tielles, doint la cause ne manque pas d'intérêt au point de vue bii^torique. Lorsque les Normands enreinf ix)nquis la Grande-Bretagne, ils jugèrent si dédaigneusement les Saxons et gardèirent une^i haute idée de leur pieopre race, qu'Us faisaient venir de leur pays tous leurs ariistes. Nxxn moins argueilleux, oes derniers ne voulaient pas tailler k pierre anglaise : ils préféraient la pierre de Caen, dont ils avaient l'habitude, qui se travaille comme du bois, mais possède plus d'apparence que de solidité. Les chênes jfie l'Ile vaincue leur déplaisaient égaieiment; il leur fallait pow

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les toitures des châtaigniers de Normandie. On transportait donc à grands frais ces lourds matériaux : la dépense toutefois devint si exorbitante que Ton y renonça. Au lieu de chercher alors une bonne carrière, semblable à celle de rOxfordshire, les Normands ouvrirent celle de Riegate dans le comté de Surrey ; elle offre une grande analogie avec les bancs qu'ils exploitaient chez eux. Cette pierre a le vice énorme d'être spongieuse et de tomber par écailles, s'il gèle pendant qu'elle est imbibée d'eau : en conséquence, elle ne durcit point à l'extérieur comme les autres. Mais quelle que fût sa similitude avec les moellons normands, quels que fussent les avantages du chêne, on les repoussa dans les grandes occasions. Pour construire la fameuse charpente de Westminster-Hall, on tira des arbalétriers de France ; bien mieux, la chapelle de Henri VII fut bâtie, au seizième siècle, en pierre de Caen* ! Exemple merveilleux de l'obstination des races dans leurs moindres goûts, dans leurs plus insignifiantes coutumes ! Eh bien, le monument qui nous occupe 'est tout entier sorti des carrières de Riegate et de Normandie. Les variations atmosphériques lui ont causé de graves dommages. On a dû plusieurs fois le réparer; or, ces travaux ayant été faits d'une manière économique, on a retranché maint ornement et simplifié .l'opération autant que possible. Quelques parties sont d'une extrême nudité : les arcs-boutants ont perdu toutes leurs décorations, il ne leur reste que leurs formes géométriques. Les portails latéraux ont moins souffert : celui du nord est presque intact et se distingue d'ailleurs par sa beauté. De riches contre-forts le soutiennent, un splendide pignon le termine ; une rose élégante, des baies

* An historical and architectonical account of the collegiate church of St'Peter, in Westminster, and ofthe repairs ^ lettre adressée en 1713, par sir Christophe Wren, au docteur Francis Atterbury, doyen de Westminster et évoque de Rochester,

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profondes, des arcatures en brodent la superficie; un porche très-orné, dit de Salomon, achève de le rendre éclatant. Rien n'en gêne la vue, car Téglise est libre au nord, à l'est et à l'ouest. Pour la chapelle de Henri VII, comme on y a dépensé 42,000 livres sterling, elle a pu élre intégralement restaurée ; on n'y a fait aucune suppression, et elle brille de toute sa magnificence gothique. On ne trouverait dans le monde aucun bâtiment plus somptueux : Saint-Nicolas de Brou lui-même ne l'éclipsé point. Il n'y a pas une pierre qui ne soit taillée, depuis le soubassement jusqu'au faite. On a sculpté les murs en gracieux panneaux; sur les piliers, qui ont la forme de tourelles, brille un .travail dont on ne saurait exprimer la délicatesse ; les arcs-boutants sont fouillés avec une audace étonnante, le jour les traverse de toutes parts. Les croisées, le bord de la toiture, offrent la même opulence. Je doute que le luxe de l'ornementation puisse aller plus loin.

Gomme la majeure partie des églises britanniques, Westminster est crénelé. Tout en effet, chez nos voisins, porte les traces de la conquête. Les membres du clergé supérieur étaient de vrais barons normands ; ils fortifiaient leurs monastères, leurs cathédrales, leurs édifices de second ordre, ni plus ni moins que les hommes d'armes leurs châteaux.

Je vis Westminster pour la première fois par un temps doux et brumeux. Le haut des tours s'effaçait dans la vapeur, et les combles même y prenaient un air de légèreté chimérique. La lumière diffuse, dont l'abbaye était enveloppée, lui imprimait aussi une étrange apparence. Les corbeaux, volant d'une aiguille sur l'autre ou planant au milieu du brouillard, poussaient leur cri rauque et triste. Ce jour voilé, cette pâle atmosphère étaient bien ceux qui conviennent à un monument du nord : ils eussent rendu insipide une construction grecque; mais les vives saillies, les pointes, les enfoncements, les lignes brisées, les projec-

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tiens et les retours de Farchi lecture en gothique en triomphaient sans peine, et les arches des piliers butants imitaient les côtes d'un gigantesque animal;

Les nefe avaient aussi un aspect mélancoliquement i^lendidie. Une aube douce et vague illuminait leurs pro-^ fondeurs; la vue, séduite par ce jour tranquille, discernait peut-être mieux les formes qu^aux rayons d'un éclatant soleil. Il engageait l'esprit à la méditation, et le bruit de la cité mourait sous les voûtes, comme le faible et poétique murmure d^un océan lointain .

L'église a trois nefs, selon l'usage : au-dessus de^ bascôtés^ règne' une galerie à doubles colonnes et à doubles ogives inscrite dans une plus grande : elle est éelairée du dehors, en sorte que le monument possède trois rangées de* fenêtres. Celles-ci se composent de deux lancettes, couronnées d*ûne rosace ou d'un quatrefeuille. Il n'y reste pas le moindre vitrail. La grande croisée dfe l'ouest et la rose dtf nord offrent seules de» panneaux coloriés; mais elles datent, la première de Tannée 1735, la secondé de Tannée 1822. La dernière ne vaut pas l'autre, qui produit un bon effet. De nombreuses nervures, des clefs historiées embellissent, ou plutôt enrichissent les voûtes, car elles annoncent une époque de déclin . Au-dessus du choBur et du transept, OB les a ornées de dorures ; les murailles de ces deux endroits se distinguent aussi par une espèce de réseau sculpté.

Bfens toutes leurs cathédrales, les Anglais ne se servant que du chœur, lé reste de l'édifice est abandonné ; le cu'ri'eux seul y promène sa rêverie . La grandeur du catholicisme a l'air d'impOBer' encore à la secte réformée; elle occupe timidement une partie de ces basiliques, où sa devancière étalait la pompe de ses majestueuses cérémonies. Elle montre à Westminster la même réserve. Une clôture asser moderne isole le milîeu de la croix et les trois premières* travées de la nef; c'est là qu'on chante les cantiques'^

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aux modulations de l'orgue assis sur le jubé. Point de foule, point d'autel, ni de processions; quelque chose de monotone, de pâle et d'aride comme cette doctrine mutilée^ qui pousse à Tégoïsme solitaire, n'établit entre les hommes ni liens moraaix ni liens matériels, et ignore qu'il faut employer pour les conduire, pour les^ maintenir dans de glorieuses voies, non-seulement la logique, mais la grâce de la poésie, les séductions de l'architecture, de la peinture, de la musique, je dirai même les sensations les plus vulgîdres, comme celles de l'odorat et du goût, ainsi que le faisait le catholicisme en parfumant les églises et en distribuant à la multitude le pain bénit. Le corps est si puissant, il enchaîne si bien L'intelligence de Thomme, il l'accable si bien de son poids, qu'il faut tourner ses passions contre luinoiême et lui dérober aes-armes. Oubliez-le dans les- pompes religieuses,. aussitôt J'art pro&ne se servira des moyens que vous aurez négligés; il flattera kfs organes' matériels, sans autre but que de leur plaire, et attirera les peuples versles basses-fossesi de la corruption. Avant de s'établir à Westminster, la. Réforme conmiença par le dévaster; ce fut elle qui brisa les vitraux. Les soldats de Gromwell. changèrent Tabbaye en caserne; ils mutilèrent ou anéantirent la plupart de ses ornements, se chauffèrent avec les boiseries, renversèrent l'orgue et mirent les tuyaux en gage chez des cabare tiers. Le lieu saiit lui-: même avait l'air d'un lieu de débauche. On y mangeait, buvait, fumait et commettait d'autres impiétés sur les tombeaux ; des paroles grossières, des chants moqueurs frappaient les nobles voûtes. Le soir, quelques torches éclairaient çà et là le désordre, et, jetant une faible lueur dans d'immenses ténèbres, devaient composer un tableau fantastique à la manière de Rembrandt, mais plus singulier, plus curieux et plus vaste que les siens. L'église maintenant forme une espèce de cimetière : les

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nefs, les bras et le chevet sont remplis de sépulcres. Les rois, les généraux vainqueurs, les ministres fameux, les princes de l'éloquence, les poètes, les artistes, les savants couronnés par la gloire, y jouissent du repos de la mort. Toutes les grandeurs, toutes les puissances, toutes les dignités se trouvent réunies dans ce calme empire du néant. Soulevez les dalles qui protègent leur poussière, une brise emportera les chefs des nations et les mêlera au sol que fatigue la charrue.

La basilique renferme plus de quatre cents tombeaux ou riches monuments, une foule de tablettes et de pierres commémoratives. Il en est qui éveillent un intérêt spécial. Elisabeth et Marie Sluart, sa victime, dorment Tune auprès de l'autre \ sous de riches dais sculptés, dans de pompeux sarcophages. Il y a autant de similitude entre leur double asile qu'il y eut de différence entre leur sort. La princesse malheureuse avait été ensevelie à Peterborough, au milieu de la cathédrale ; mais son fils la transporta ici, non loin de son odieuse parente; il voulut que son sépulcre au moins protestât contre son infortune et qu*elle éclipsât le faste mortuaire de son ennemie. Fox et Pilt, ces deux rivaux d'éloquence, à présent muets pour toujours, sont encore plus voisins, et le poète a pu dire : « Laissez choir une larme sur le tombeau de Fox, elle roulera sur celui de son antagoniste; chantez l'hymne funéraire sur le tombeau de Pitt, les n#tes en retentiront sur celui de Fox. Le grave écho senoble murmurer : Que leur discorde expire avec eux* ! » tJne magnifique sépulture abrite les os de Henri V; l'architecte y a déployé toutes les ressources du gothique. L' effigie en bois du grand prince n'a plus de tête; comme

* ËUiB sont placées, Tune à droite, l'autre à gauche, dans la chapeUe de Henri VII.

• Walter Scott, introduction de Marmion,

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elle était d'argent massif, on l'a dérobée pendant les guerres civiles. Une charmante tribune, où l'on monte par deux escaliers en tourelles, se projette au-dessus du lit funèbre. On y voit le heaume, l'écu et la selle du monarque; le premier porte la trace des haches d'armes françaises ; le temps poursuit leur ouvrage et menace de détruire ces reliques martiales. Que d'intérêt elles éveillent cependant! Que de souvenirs les entourent comme des fantômes glorieux !

La chapelle de Henri VII n'est qu'une tombe énorme, construite par le prince lui-même pour recevoir un jour son cercueil. On pense que William Bol ton, prieur de Saint-Barthélémy, en fut l'architecte ; dans les actes relatifs au monument, le souverain le désigne comme maître de rœuvre. La dépense fut de 14,000 livres sterling, ou 350,000 francs : elle monterait de nos jours à cinq ou six millions. La richesse de l'intérieur surpasse encore celle du dehors; de longues clefs pendantes, admirablement finies, en sèment la voûte. Il serait inutile de chercher à peindre une telle construction, où abondent toutes les magies de l'architecture, où la vue en est, pour ainsi dire, accablée, où l'on ne trouverait pas une pierre sans ornements, et dont l'imagination la plus fertile ne peut rêver l'opulence. Le fondateur lui-même et son épouse sont couchés sous un petit monument de bronze, aux parois diaphanes, qui laissent apercevoir leurs statues : sa forme légère, délicate, somptueuse, s'harmonise ave^ l'édifice. Aucune dépouille illustre n'est mieux logée, aucun prince n'est enseveli d'une manière plus royale. Une cour de grands personnages dort auprès de lui, comme pour répondre à son appel quand il ouvrira son tombeau.

Cet oratoire, déjà si brillant, a encore de magnifiques stalles : une série de dais à jour les couronne ; un heaume, un glaive et une bannière surmontent chacune d'elles. Ce 5ont les armes des chevaliers du Bain, le deuxième ordre

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de l'empire, celui de la Jarretière étant le premier. Il doit son titre à une cérémonie imposée aux nouveaux membres : on leur administre une espèce de baptême dans une cuve où on les plonge ; oo les en tire, on les essuie, on les couche dans un lit de parade, d'où ils sortent presque aussitôt pour faire la veillée des-armes. L'institution a pris naissance du temps de Henri IV : les plus anciens textes qui en parlent datent du commencement de son règne. Georges P' lui: rendit la splendeur qu'elle avait perdue, et c'est un bonneur fort envié que d'y être admis. Des sièges plus communs précèdent les stalles; ils portent les écuyers de Tordre : leurs armoiries, leurs noms et leurs titres sont gravés sur des plaques de métal fixées contre l'appui. Le banc mobile, qui reste presque toujours debout, offre à son revers les sculptures les plus étranges. On y voit un our& jouant de la cornemuse, un âne en train de boire dans un hanap, un second ramassant des noix, une femme battant son mari avec une quenouille, une autre virago fouettant un homme plusr grand qu'elle , un géant qui enlève 1» garnison d'un château par-dessus les murailles, énigmes difficiles à comprendre; un singe renverse une corbeille' pleine de blé, un renard portant une armure chevauche une ofe, un coq, armé aussi, chevauche à son tour un renard, le diable emporte un usurier. L'indécence de plusieurs tableaux ne me permet pas de les décrire. Maintes causes poussaient le moyen âge à traiter ces espèces de charges; la principale réside dans la nature même du comique : il est produit par le contraste de la laideur, de la sottise, avec l'idéal que l'esprit se forme du beau matériel et du beau intellectuel. Plus l'idéal se perfectionne, plus on juge de haut ce qui le ïlesse ; le rire devient plus caustique et plus profond. Les choses humaines lui fournissent une abondante pâture,hélasf de sorte qu'il en contracte à la longue une amertume déguisée. Or, l'élévation de la doctrine chrétienne, la noblesse de

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sentiments, de caractère et de pensée qu'elle enfente, élargissaient l'abîme qui sépare l'âme et ses divins songes des grossièretés du monde réel. Ce mondie la choquait donc nécessairement davantage ; elle ne le i!§gardait point sans méprisy sans un perpétuel désir de le tourner en ridicule," et elle satisfaisait son envie. Les littératures modernes doi* vent à cette tendance la fine observation et les traits poignants qui les distinguent de L'art antique, avec uub foule d'autres caractères spéciaux...

Arrivons à l'aile du sud nommée le coin des poètes-. Ces* là que dorment les littérateurs fameux, les artistes célèbres : leurs tombes sont les plus modestes, car les puissants de la terre leur ont fait une^ ^âce, en leur abandonnant la partie» la moins somptueuse de l'édifice. Mais leur esprit immortel a laissé des traces durables comme lui-même; ils^ vivent encore sur ce globe, quand les^ autres vivent seulement de l'obscure existence où nous précipite l'heure dernière. Bien mieux, le souvenir des héros etdes^ princes, l'histoire' de leurs actions^ brillantes, seraient depuis longtemps anéantis-sans les écrivains. L'abîme du^passé garde à jamais ce qu'il dévore ; il est si profond que l'œil n'aperçoit rien dan» ses ténèbres : supposez donc les livres détruits-, les peuples végéteront comme des enfants, qui oublient chaque matin leurs ébats de la veille . La littérature est la conscience et la mémoire de Thumanité ; elle seule rend le progrès possible : dépourvus, de cet indispensable moyen, nous tomberions dans Tuniformité de la vie animale.

Un buste ou une statue couronne la plupart des tombeaux. On est immédiatement frappé de la tristesse empreinte sur les visages : c'est à peine si Ton en trouve qui ne respirent pas l'affliction et la mélancolie : Butler, Dtyden, Milton, Gray, Ben Jonson, Rowe» et Goldsmith portent principalement ce douloureux stigmate. Si: Phomme qui

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pense ne mérite pas le nom de créature dépravée, dont le gratifie Rousseau, il est au moins hors de sa vraie direction. L'intelligence ne lui a pas été donnée pour qu'il l'exerce solitairement; elle a, comme toutes les choses du monde, nn but pratique : torche radieuse, allumée à la flamme céleste, elle doit éclairer nos pas dans les ténèbres de l'action. Quiconque, se laissant éblouir par sa lumière, néglige la fin que la nature lui assigne, court les chances les plus funestes. Il a rompu l'équilibre de sa nature, et doit en supporter les conséquences. Les maux qui poursuivent tous les hommes, le persécuteront doublement : car sa pensée les approfondira, car son imagination trop vive les peindra de lugubres couleurs. Il ne souffrira pas seulement de ses chagrins particuliers : les infortunes, les anxiétés publiques, la vue du désordre social, les terribles questions de la philosophie et une sagacité maladive accroîtront ses douleurs. Condamné à réfléchir pour la multitude insouciante, à débattre pour elle les problèmes fondamentaux, il sera comme une victime expiatoire offerte en holocauste aux dieux de l'abîme. Loin de le plaindre, on lui enviera sa grandeur, sans apercevoir ou sans comprendre son affliction. Il traînera des jours désolés sur ce globe radieux, pendant que la foule, protégée par son étourderie, par son manque de pénétration, vivra dans les plaisirs, qu'elle n'affaiblit point en les disséquant, montrera dans les épreuves une patience mécanique, ou sortira de ce monde avec l'ignorante ingénuité de l'enfance. Celui qui cherche le bonheur et la paix de l'âme ne doit pas étendre sa vue au delà des plus simples besoins : l'homme est une machine légère que l'infini écrase de son poids.

Le premier poète auquel on éleva un tombeau dans le transept méridional fut Chaucer; il le conquit pour les héritiers de sa mandoline. Peut-être sans ce hasard n'y eussent-ils jamais pris place. Il y fut transporté en 1400,

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l'année de sa mort ; on ne lui érigea un sépulcre d'honneur qu'un siècle et demi plus tard. En 1556, un nommé Brigham, professeur à l'Université d'Oxford, le construisit à ses dépens; il était plein d'admiration pour le poète, scandait lui-même des vers, et fut blessé de ce qu'on l'eût enseveli sans lui consacrer un funèbre mémorial. Il lui érigea une tombe, qu'il plaça dans une niche, sous quatre ogives suspendues. Contre la muraille, il grava une inscription, maintenant presque effacée, que termine cette sentence mélancolique :

iErumnarum requies mors.

L'ensemble du monument a beaucoup souffert ; il a vieilli comme le langage de l'auteur, et plus rapidement à proportion. Ni ses contes ni son tombeau n'éveillent l'intérêt de la foule ; sa gloire ne brille que pour l'homme studieux ou même pour l'archéologue. C'est cependant un écrivain d'une grande finesse : il a du trait et de l'observation, de l'esprit et de la couleur; la nature, dans ses tableaux, se pare déjà d'une magnificence toute moderne.

Les sépultures d'écrivains fameux , qui ornent Westminster, sont généralement le produit de l'enthousiasme individuel. Spenser doit l'espèce de cinerarium qui abrite sa dépouille à la comtesse de Dorset; Mil ton, Dryden, Butler, Gay, Shakespeare, Philips, Drayton, reçurent également de lecteurs charmés par leurs ouvrages cette dernière preuve d'estime. Les Anglais seuls portent aussi loin l'admiration ; ailleurs les restes des grands hommes sont délaissés, comme d'inutiles souvenirs. L'ingratitude repose

le cœur.

Shakespeare a obtenu la tombe la plus brillante. Il est représenté debout appuyé sur un cippe et montrant du

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doigt un ilambel, où oq a inscrit ces vers de la Tempête :

Les tours dont le sommet est coiffé de nuages. Les temples rayonnants, les palais fastueux^ Le globe avec ses mers, ses plaines^ ses ombrages. Gomme une vision aux flottantes images, Périront sans laisser de traces derrière eux *.

Addison a encore une très- belle statue, exécutée en 1809 par le célèbre Westmacott. On lui a donné la pose d'un orateur. Au milieu de toutes ces gloires britanniques, je ne vis pas sans surprise le buste de Saint-Évremont. Ayant abandonné la France pour ne point être mis au cachot, il resta trente ans chez nos voisins et y mourut en 1703. Gomme il a écrit ses ouvrages à Londres, les Anglais revendiguent une partie de l'honneur qu'il mérite. C'est là, vous en conviendrez, un louable respect et un digne amour de la gloire.

Quelques inscriptions funèbres sont assez originales. Voici deux lignes gravées sur le tombeau de Newton :

Hicjacet Usaocus tNewton, Si nescis.hunCy abùû.

Ci-gît Isaac Newton.

Si tu ne le connais pas, 'va-rt!en«

L'ëpitaphe consacrée au duc de Buckingham résume sa vie en peu de mots :

Dubim,.sed non improbus, vixi; Incertus morior, non perturbatus, Sumanum est nescire et errare.

Un homme a,vec l'existence duquel son séjour dans

* Tho cloud-capp'd towers, the gorgeous palaoes, The solemn temples, the great globe itself, Yei^, a11 whioh itinherita,.sliaU diasolv», And, like the baseless fabrio of a vision, Leave-nota wreàk behind.

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cette royale enceinte forme un violent contraste, est le malheureux Goldsmith. On voit son médaillon au-dessus d'une petite porte : divers emblèmes rappellent ses divers talents, qui ne le protégèrent pas contre le besoin. Il ne faut cependant accuser de ses douleurs que lui-même ; il gagna maintes fois des sommes importantes et les dépensa toujours avec une extrême irréflexion. La nature donne souvent pour contre-poids à ses bontés une fâcheuse étourderie.La prudence, le calcul, semblent devoir accompagner la force intellectuelle : omais cette force même est une source dlillusions. Or, nul homme peut-être n'a été aussi maladroit, aussi ingénu que Goldsmith.

Ses parents le destinaient à la profession d'ecclésiastique; Hes naïvetés l'en (éloignèrent. Ayant obtenu, an triomphe sur sesTivaux, pendant qu'il étudiait, il convoqua dans sa chambre, pour Je célébrer, une troupe de jeunes gens et de jeunes filles, lûn se régala, puis le violon donna le Bignal de la danse. Les notes ilUcités frappèrent les jDKBilles du maître, qui îaccourut tout bouleversé. Il demanda ce que signifiait ce tapage ei, Goldsmith lui répondant d'une manière peu convenable, il lui administra un nhâtiment corporel. Le joyeux élevée en fut tellement vexé, que, le lendemain matin, il vendit ses effets, quitta le collège et résolut de partir pour l'Amérique. Il dépensa d'abord toat.son anrgent, saaf un dernier shilling, et prit alors la route de Cork. 11 lui fallut vivre trois jours avec cette unique pièce de monnaie; ayant ensuite vendu la:plupapt de «es liardes, il fut réduit à une m grande :ex1;rémité qu'il jeûna ^ingt^quatre heures : une poignée ûe^ois,.quB lui dnmm {ensuite lune villageoise, loi parut un mets .dé* licieux. Enfin il réclama l'aide de son frère, qui apaisa le ppéceptewr : Goldsmith fat très-heureux .de rcevenir à la pitance du xsoUége.

Plus teEfd, lorsqu'il dut passer l'examen méceBfiai]!e:pojiir

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entrer dans les ordres, il se présenta vêtu d'un habillement grotesquç ; on jugera de sa tournure par ce fait seul qu'il portait une culotte écarlate. Cette mise singulière indisposa Tévêque, et le candidat fut repoussé. Il avait d'ailleurs des habitudes trop mondaines ; il courait les fêtes, y déployait sa vigueur, et s'acquit une brillante renommée en jetant si loin le marteau d'enclume, à la foire de Ballymahon, qu'il remporta le prix !

Ni rage ni les douleurs ne le guérirent de son imprévoyance. A Edimbourg, où il étudiait la médecine, il cautionna un de ses amis et, la dette n'ayant pas été payée, comme il arrive d'ordinaire, il s'enfuit en Hollande pour éviter la prison. Il vécut un an à Leyde, au milieu de la détresse, puis emprunta une somme, afin de regagner son pays. Mais, avant de partir, ayant fait une promenade, il entra dans le clos d'un jardinier fleuriste et là, voyant de très-belles tulipes, se rappela aussitôt un de ses oncles qui les aimait beaucoup. Il acheta donc une grande quantité d'ognons et les expédia en Irlande. Cette folie ayant dévoré tout son argent, il ne put s'embarqner. Mais Goldsmith n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu de chose : ne pouvant franchir le détroit, il résolut soudiin de faire à pied le tour de l'Europe. Le voilà qui se met en route, le gousset vide et n'ayant qu'une chemise. Les détails de ce voyage sont connus. On sait, par exemple, qu'il jouait de la flûte dans les hameaux, gagnant ainsi le repas du soir et l'hospitalité. Il a lui-même conté deux fois cette anecdote : un passage du Ministre de Wakefield l'a rendue populaire; un morceau du Iravêler, qui n*est pas aussi connu, l'embellit de nuances poétiques.

« Tournons-nous à présent vers des cieux moins rudes, vers de plus douces mœurs; la France étale devant nous son brillantr domaine. Terre de la gaieté, de l'esprit, des

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faciles manières, contente de toi-même et souriant au monde entier, çue de fois mon chalumeau discordant anima tes joyeux quadrilles près des ondes murmurantes de la Loire! Des ormes touffus en ombrageaient les bords, et le vent y apportait la fraîcheur des flots. Quoique mes doigts incertains jouassent avec rudesse, quoique mon inexpérience bravât la mesure et embarrassât Tagilité du danseur, tout le hameau louait pies rares moyens et oubliait, en sautillant, la chaleur de midi. Les âges étaient égaux devant moi : les femmes d'ancienne date guidaient leurs enfants au milieu du souple labyrinthe, et le joyeux grand-père, instruit dans la science des mouvements, bondissait encore sous le fardeau de ses soixante années. »

Après bien d'autres aventures en France et en Italie, Goldsmith se dirigea sur l'Angleterre. Lorsqu'il parvint à Londres, il était plus nécessiteux que jamais. Il se procura, non sans efforts, une place d'homme de peine chez un droguiste, près du Monument. Un de ses anciens camarades à l'université d'Edimbourg le tira de cette affreuse servitude et lui donna quelque argent. L'idée lui vint alors de pratiquer la médecine, attendu qu'il s'était fait recevoir docteur. Mais il avait tout au plus assez de fonds pour acheter un costumé décent. Il alla en conséquence dans la boutique d'un fripier, où il jeta les yeux sur un habitude velours vert, brodé en or. Une pièce si éclatante devait infailliblement lui plaire. Il la paya sans l'examiner de près, et ne put ensuite retenir un gémissement, lorsqu'il aperçut une reprise énorme au côté gauche de la poitrine. Il se décida courageusement à la voiler sous son chapeau : un de ses malades observa qu'il le tenait toujours de la même façon, et n'éprouva pas une médiocre gaieté, quand il en discerna la cause. Goldsmith resta ainsi plusieurs mois nu-tête.

Lorsqu'il se fut lancé dans la littérature, il montra une égale inadvertance. Ne sachant point économiser, il lui fallut

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subir la tyrannie des éditeurs ; ils remployaient è confectionner de pitoyables travaux. La manière dont il vendit son Minisire de Wakefield est assurément curieuse. Un matin, Johnsoû vit entrer chez lui un commissionnaire député par Goldsmith, qui se trouvait dans l'embarras, et, ne pouwnt sortir, »le priait de lui rendre immédiatement visite. L'auteur de Rasselas lui envoya une pièce d'or, en promettant de venir des qu'il serait habillé. Il exécuta fidèlement sa parole et sut bientôt que la maîtresse de l'hôtel, où vivait son ami, le tenait captif pour son loyer. Le pauvre scribe était hors de^lui; néanmoins, ayant déjà changé la guinée, il fulminait devant une bouteille de Madère, qu'il expédiait lestement. Johnson la reboucha, le pria d'être calme^ et se mit à chercher par quels moyens il le délivrerait. Goldsmith lui dit qu'il avait en portefeuille le manuscrit d'tin roman ; il y travaillait tous les jours depuis une année, après avoir fini sa tâche quotidienne. Ce n'était rien moins que le Ministre de Wakefield. Johnson le parcourut à la hâte, et, en appréciant la valeur, sortit pour aller le vendre; il informa l'hôtesse qu'elle serait promptement payée. Son grand renom et la démarche personnelle qu'il tentait agirent sur l'esprit du libraire, auquel il s'adressa; il obtint de lui quinze cents francs. Goldsmith acx[uitta^sa dette, fit à la créancière une vive réprimande sur sonjmpolitesse, puis chercha une autre habitation. L'éditeur cependant revint de son trouble et perdit sa haute idée du manuscrit, lorsque la présence de Johnson ne l'influença plus : il le jeta dans un carton, où il resta deux ans. Goldsmith ayant alors fait paraître son poème du Voyageur [The Traveller)y qui eut un succès énorme, le libraire mélancolique tira le précédent ouvrage de la poussière et le mit en vente. Il y gagna plus d'argent qu'il ne méritait.

La naïveté du docteur allait parfois un peu loin. Quand sa pièce de théâtre : Elle s'abaisse pour vaincre (She sloops

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