‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

■ •muel J(obn*on.

Pendant qœ j'errais dans la ville et en étudiais les curiosités, le ciel avait pris une autre apparence. De brillant qu'il était, d'abord, il était devenu morne et triste ; d'épais nuages cachaient le soleil ; un vent de nord-ouest les pressait, les poussatt devant lui, sans fin et sans relâche. Ils formaient une masse si compacte, ils avançaient d'une course si égale, que l'on croyait voir le firmament luimême rouler d'une seule pièce autour de la terre mimobile. Leurs flancs laissaient tomber, par intervaUes, une pluie mêlée de neige que les Anglais nomment sleet, et que la bise fouettait le long des rues. Un air humide et bleuâtre enveloppait toutes les demeures : ce temps n'mspirait que l'envie de rester près du feu, plongé dans la lecture ou de nonchalantes méditations. Je résolus d'attendre ainsi des jours moins funèbres.

Parmi les choses intéressantes que j'avais remarquées à Londres, un fett avait spécialement fixé mon attention. Dans l'église Saint-Paul, sous cette voûte énorme qm semble, ççmme on l'a dit, un abîme suspendu m volçg

lête, abîme où les rumeurs de la capitale viennent tournoyer et imiter, soit le grondement d'une chute d'eau, soit le murmure des esprits nocturnes, j'avais considéré avec plaisir la statue en marbre blanc de Johnson, le fameux critique. C'est un assez bel ouvrage ; la tête exprime trèsbien la réflexion et la mélancolie * . Les Anglais paraissent avoir voulu rendre plus importante celte marque d'estime publique, en la décernant d'abord à l'auteur de Rasselas ; son image a devancé toutes les autres dans la cathédrale : elle a pris possession de l'édifice au nom des gloires britanniques. Lorsque je visitai Westminster, je fus encore frappé de voir sa tombe parmi celles des rois, des généraux et des poètes. Une dalle abrite son sommeil entre Sheridan et Garrick, vis-à-vis de Thomson et de Shakespeare ; il dort au milieu des plus grands hommes que vénère sa patrie; à l'heure où les fantômes commencent leurs promenades taciturnes, son ombre n'aperçoit que des mânes illustres. Jamais, certes, il n'avait espéré un tel honneur. Si je parcourais la ville, son efiBgie attirait mes yeux chez presque tous les marchands d*estampes, j'apercevais quelques-unes de ses œuvres chez presque tous les libraires. Dans un endroit , c'était ses odes, ses Vies des poètes anglais^ plus loin son Dictionnaire et sa nouvelle ; une autre boutique m'ofifrait le Rôdeur, V Aventurier, le Flâneur (the Rambler, the Adventurer, the Idler) ; je trou-

* On a représenté le docteur s'appuyant contre une colonne. Cet ouvrage du statuaire Bacon fut terminé en 1796. On lit sur le piédestal :

Samueli Johnson, Grammatioo et oritico, Sorîptorum anglicornm litterate perito,

Poetœ luminibns sententiarum Et ponderibns verborum admirabîli,

Magistro virtutis gravissimo, Homini optimo et tingnladâ dxempU. ~;

vais encore cà et là les dix volumes de sa prolixe biographie écrite par Boswell. Johnson a en Angleterre une vaste célébrité, dont la moindre portion a franchi le détroit ; il semble que les vents et les flots la tiennent captive sur File brumeuse et la repoussent vers la plage, quand elle essaye de fuir sa prison.

Peu à peu je conçus le désir de m'expliquer cette gloire insolite relativement au genre de travaux qui ont occupé Taustère Samuel. Quoiqu'il ait publié un roman et un petit nombre de poèmes, je savais que la nature de ses productions le rangeait, en somme, parmi les biographes et les moralistes. De tels écrits n'étant pas destinés à devenir populaires, le succès immense de l'écrivain m' étonnait. Une lacture complète et des recherches historiques pouvaient seules terminer ma surprise, en me donnant la clef d'un si gr«nd triomphe* C'était une excellente distraction pour les mauvais jours.

Dans une de ces petites rues où ne passent point les voitures et dont toute la superficie est dallée, rues qui portent le nom de lanes, j'avais plusieurs fois remarqué un étalage de bouquiniste, séduisant par ses vieux livres, ses éditions rares et son air de propreté. Je ne m'arrêtais jamais en cet endroit sans voir sur le rayon du milieu, comme à une place d'honneur, les œuvres de Samuel Johnson. Ayant acheté quelques volumes au libraire, je ne lui étais pas inconnu ; il me saluait de la tète, quand je musais devant sa boutique, lisant les titres des ouvrages et m'abandonnant au plaisir d*en rêver le contenu. Selon la mode anglaise,sa montre avait la forme d'une bibliothèque sans vitragei ce qui facilitait beaucoup mon examen. Lorsque je fus sorti de ma chambre, je me dirigeai donc de ce côté.

« M. Wedburne, lui demandai-je, à combien me laisseriez-vous les œuvres de Johnson ? »

Il réclama un prix trop fort et ne voulut point le diminuer.

— « On ne se les procure pas facilement, me dit-il, car il n'en existe pas d'édition générale. Il me faut, avec bien de la peine, rassembler des tomes épars. Je suis deveaa pour ce grand homme et pour quelques auteurs de son époque une véritable spécialité. Je doute que Ton puisse trouver ailleurs tout ce qu*îl a écrit. Je ne saurais, en conscience, vous rabattre un farthing. »

Visiblement contrarié de cet échec inattendu, je ne perdis pas tout à fait courage.

— « Puisque nous ne sommes point d'accord, repris-je, au lieu de me les vendre, ayez la bonté de me les louer.

— « Monsieur, me répondit-il, mes livres ne sortent jamais de chez moi ; excusez mon refus ; j'ai déjà été en mainte occasion victime de mon obligeance. »

M. Wedburne proféra ces mots avec une sécheresse qu'augmentaient son air et sa tournure. Quoique âgé de vingt-six ou vingt-sept ans au plus, il était grave comme un homme de quarante. Il appartenait à une des sectes religieuses de l'Angleterre, et sa croyance lui avait donné cette espèce de roideur qu'enfantent les principes. La méditation, Texercice de la volonté demandent des efforts qui laissent cette trace derrière eux . Elle indispose la multitude et l'éloigné des âmes convaincues ; on leur préfère de joyeux débauchés, de souples intrigants. Le jeune bouquiniste avait du reste une assez belle figure, et portait en général des vêtements sombres. Je ne me scandalisai point de sa froideur, attendu que j'aimé et honore les caractères pareils au sien ; l'intelligence, la bonté, l'affection, l'enthousiasme y brillent sous un léger voile, comme ces fleurs rares que l'on emprisonne pour les mieux conserver; Je n*eus pas honte de faire encore une tentative.

— « Vous êtes un peu rude, M. Wedburne, lui dis-je ;

mais votre expérience vous y contraint sans doute. J'ai cependant l'espoir que vous ne refuserez pas ma dernière proposition. Voulez- vous me permettre de lire Johnson dans votre arrière-boutique ? Je vous donnerai cinq shillings en récompense. »

— « Ceci est autre chose, et j'accepte de grand cœur. Entrez, je vous prie ; un bon feu semble allumé à votre intention. Je vous prêterai un ancien exemplaire, qui ne redoute pas la main des savants : de longues épreuves l'ont aguerri contre eux. »

Il n^avait pas fini de parler, qu'il ouvrait une porte et m'introduisait dans une salle entièrement tapissée de livres : elle donnait sur une petite cour, où la neige et le vent tourbillonnaient de concert. Elle était un peu obscure, mais propre, silencieuse et, pour ainsi dire, vénérable. Il plaça près de la cheminée un vieux fauteuil peint à l'huile, et me montrant un endroit de la bibliothèque :

— « Vous trouverez là non-seulement ce que vous cherchez, mais d'autres ouvrages aussi mtéressants pour vous : trois biographies de Johnson, l'une par Boswell, la seconde par Burman, la dernière par John Hawkins ; des anecdotes qui le concernent, par mistress Piozzi ; un essai sur son caractère et son talent, par Murphy ; des libelles publiés de son vivant pour le déprécier, et une foule de bouquins analogues. Je mets tout à votre disposition ; ne vous gênez point et ne craignez pas qu'on vous trouble : ma domestique peut seule venir ici ; vous n'entendrez que le murmure du feu et le bruit de la pendule. »

Je m'installai dans le siège du puritain, usai amplement de sa collection et, au bout d'une semaine, durant laquelle l'atmosphère ne s'éclaircit pas une minute, j'avais lu ou feuilleté un grand nombre de tomes, qui m'apprirent les faits suivants et m'inspirèrent les mélancoliques idées qu'on y trouvera jointes,

En 1737, deux hommes, qui devaient porter plus tard les couronnes de la célébrité, s'acheminaient vers Londres, blottis au fond d'une poudreuse patache. Le moins jeune avait vingt-huit ans et une physionomie singulière : un vaste corps mal proportionné, où les os formaient saillie de toutes parts, un air gauche, des habits trop larges, des cheveux roides, ébouriffés, appelaient d'abord l'attention. Il parlait quelquefois seul et murmurait des fragments de prière, comme : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Seigneur, éloignez de moi la tentation ! » En de certains moments, il penchait la tète sur son épaule droite, l'agitait d'une manière tremblotante, puis se balançait d'avant en arrière, frottant son genou gauche dans la même direction, avec la paume de sa main. Il faisait le p]us souvent ces gestes, lorsque son compagnon et lui causaient ensemble. D'autres manies bizarres venaient alors s'y joindre. Entre ses phrases, il grommelait des sons inarticulés, prononçait différentes syllabes ou imitait le gloussement de la poule. Lui arrivait-il de discuter, de défendre son opinion avec chaleur, en terminant sa dernière période, il -souflQait comme une baleine. Tout cela était fait d'un air grave, solennel ; quelquefois seulement l'étrange individu laissait échapper un sourire.

Le deuxième voyageur ne ressemblait guère au premier. Il avait une taille au-dessous de la médiocre, une forme élégante et d'heureuses proportions. La liberté, la grâce de ses mouvements annonçaient une longue habitude de tous les exercices corporels. Ses manières étaient engageantes ; sa voix nette, mélodieuse et ferme prenait à son gré les accentuations les plus diverses. Quoique sa peau fût brune, ses traits réguliers, leur vive expression, ses yeux noirs, brillants et subtils ne pouvaient manquer de plaire. Lorsque sa physionomie était calme, elle avait un peu de dureté ; mais, au moindre sentiment qui l'agitait, une mobilité sans

pareille détruisait cette empreinte et lui donnait un autre caractère. Elle s'identifiait tellement avec celui-ci qu'elle semblait alors ne devoir plus en changer; elle en changeait cependant et la même illusion avait lieu, *

Le personnage bizarre se nommait Samuel Johnson ; il avait pour interlocuteur David Garrick. Ils allaient tous les deux chercher fortune dans la capitale avec de minces ressources : leurs places et les frais de nourriture payés, il devait rester à l'un trois sous, à l'autre cinq sous de notre monnaie. Johnson possédait de plus une tragédie presque achevée ; Garrick des plans, des brouillons de comédies, et un violent désir de monter sur la scène.

Ils avaient entrepris cette expédition d'une manière fantasque. L'année précédente, Samuel avait fondé une pension à Lichfield ; il l'avait annoncé dans les journaux, mais sans aucun fruit : trois élèves seulement vinrent peupler la solitude de son école. Un début pareil n'était point fait pour exciter un homme qui n'avait ni terres ni pécule. Son ingrate tâche lui semblait d'autant plus rude que la nature ne l'avait pas destiné à l'enseignement. Les intelligences vigoureuses sont pleines de caprices et de fougue ; un hardi voyage dans les champs illimités de l'art, ou de la science, leur convient mieux qu'un labeur monotone et journalier ; elles n'aiment point à revenir sur leurs traces, à descendre au niveau d'une jeune âme, faible et ignorante. Ces esti* mables fonctions demandent plus de patience que de génie« Notre pédagogue s'y prenait donc fort mal : on conçoit d'ailleurs que ses bizarreries devaient sans cesse distraire et divertir ses écoliers. Ils lui donnaient autant de peine et moins de profit qu'une troupe bien plus nombreuse.

Johnson était d'ailleurs marié depuis peu ; il avait choisi pour femme une veuve âgée de quarante-huit ans et d'une burlesque apparence. Elle était fort grasse, avait des seins développés outre mesure et des joues énormes, dont elle

entretenaitle vif éclat par Tusage des liqueurs, par d'abondantes couches de vermillon; non-seulement elle s'habillait d'une manière fantasque et surprenante, mais sa conduite et son langage trahissaient «ne perpétuelle affectation. Ayant lu beaucoup de romans, elle exigeait de son époux la tendresse brûlante qu'on y décrit, elle voulait que chacun de ses désirs fût un ordre. Le jour même de ses noces, «lie avait manifesté ses goûts. Pendant qu'ils se rendaient à l'église de Derby, en traversant la campagne, montés l'un et l'autre sur des chevaux de louage, elle lui reprocha d'abord qu'il allait trop vite ; elle ne pouvait le suivre, disaitelle. Johnson ralentit le pas de sa bête : aussitôt elle pressa la marche de la sienne, passa devant et se plaignit de sa lenteur. Le fiancé, voyant qu'elle voulait le traiter comme un chien (c'est l'expression dont il se servait lui-même, quand il racontait cette anecdote), partit au grand galop et s'éloigna tellement qu'elle le perdit de vue. Gomme ils cheminaient entre deux haies, il était impossible qu'elle ne le retrouvât point. Effectivement, elle accourut bientôt, la fatce inondée de larmes. Quoi qu'il en soit, Johnson l'adorait, et ce n'était pas un petit amusement pour ses élèves que de regarder, par le trou de la serrure, dans sa chambre à coucher ^ . Sa manière lourde et ridicule de lui prouver son affection, ses gestes comiques, ses paroles saugrenues les comblaient de joie. Ils étaient surtout ravis de Tentendre appeler sa femme Tetty et Tetsey, diminuti& vulgaires de son nom de baptême, Elisabeth.

Un métier insipide, qu'il exerçait avec maladresse, dégoûta promptement Johnson. Garrick, de son côté, trouvait l'étude fort ennuyeuse. Si le maître s'occupait avant tout de sa pièce, le disciple négligeait ses devoirs pour griffonner des scènes de comédies. Un semblable état de

*■ BosweU, au commencement du premier volume*

choses ne pouvait durer : Télève et le précepteur finirent par s'entendre ; ils convinrent d'abandonner tous les deux Tinstitution et de faire simultanément Técole buissonnière. Ils partirent dans les psemieis jours du mois de mars.

Outre les fonds que j'ai mentionnés plus haut, chacun d'eux avait une lettre pour un certain Colson, professeur estiçié de l'époque. Dans la lettre concernant Garrick, on lui offrait de prendre le jeune homme en pension chez lui. Is héros futur de la scène anglaise courait donc moins de dangers que son compagnon. Sa famille, sans être riche, avait une médiocre aisance et ne le reniait point, ne le livrait point dès sa jeunesse aux angoisses de l'infortune, comme les parents de presque tous les artistes, sauf à s'honorer de leur gloire quand ils sont devenus fiimeux, sauf à revendiquer leur génie après les avoir persécutés. Son aïeul était un protestant chassé de France par la révocation de l'édit de Nantes ; son père avait le grade de capitaine dans l'armée britannique ; les apointements qu'il recevait ne lui permettaient pas d'envoyer son fils à l'université, mais il ne demandait pas mieux que de payer sa nourriture et son instructiop chea^un homme de mérite.

La lettre de Johoson le peignait comme un savant et un bon poète. Ilallait tenter le sort avec une tragédie, promettait de devenir un habile auteur dramatique, et, pour le moment, désirait avoir à faire quelque traduction du latin ou du français. On voit que son sort était bien aventuré.

Ses biographes n'indiquent pas au juste comment il se tira d'affaire. Sa pièce ne lui fut d'aucune ressource; on ne la joua que douze ans plus tard. Il essaya de tenter la fortune à Drury-Lane; mais le directeur, le sachant sans appuis, ne voulut pas la faire représenter. Pour les libraires, un d'entte eux, auquel il s'adressa, en lui manifestant son désir de vivre avec sa plume, toisa de l'œil ses formes

robustes et lui dît : « Vous feriez mieux d'acheter un crochet. » Il est probable que sa femme lui envoya quelque argent de LichAeld, où elle était restée. Il se logea dans une rue solitaire, et s'imposa la plus stricte économie. Son dîner lui coûtait h somme de seize sous, y compris les deux sous qu'il donnait généreusement au garçon. Un peintre irlandais, avec lequel il s'était trouvé en rapport, lui avait enseigné l'art de vivre à bon marché. Il disait qu*un homme pouvait ne dépenser à Londres que sept cent cinquante francs par an, et ne point encourir le mépris. Le tiers de la somme devait être consacré aux habits et au linge ; on demeurait dans un galetas pour trente-six sous par semaine, et, si quelqu'un vous demandait votre adresse, on lui donnait rendez- vous dans un lieu public. Pour six sous, on passait efifectivement tous les jours quelques heures dans un café, qui vous servait de salon. Un sou de pain et un sou de lait composaient votre déjeuner; on dînait pour douze sous, et on supprimait le souper. On rendait ses visites les jours où on changeait de chemise. Tels furent les premiers soins, les premiers détails qui occupèrent notre auteur, lorsqu'il aborda la vie littéraire. Le destin ne semble-t-il pas quelquefois se railler de rhomme et Tenvironner exprès des plus absurdes contrastes!

Au milieu de l'été, la fortune ne se lassant point de ses rigueurs, Johnson alla passer trois mois à Lichfield, auprès de son épouse. Mais il n'avait plus d'institution et devait se créer d'autres ressources. II emmena sa femme dans la capitale, résolu probablement à vaincre ou à mourir. Celte fois, sa collaboration fut agréée par l'éditeur du Gentlemarias magasine : on lui fit rédiger des articles de toute sorte, pour Je maigres honoraires ; pendant plusieurs années, ces travaux sans gloire absorbèrent son temps et des forces. Le seul ouvrage qu'il put écrire fut son poëme de

Londoriy imité de la troisième satire de Juvénal : le morceau obtint un grand succès.

Johnson était pourtant fort malheureux dans sa nouvelle condition ; il ne tarda pas à regretter les souffrances plus douces, la vie moins incertaine, qu'il avait échangées contre un mal aigu et un état précaire. Une place de maître d'école lui ayant alors été offerte, il l'accepta; il fallait seulement remplir une condition obligatoire. Un homme pieux avait fondé l'institution un siècle auparavant, et l'acte exigeait que le précepteur eût le grade de maître es arts. Ce grade, Johnson ne le possédait pas; il n'avait ni le temps ni l'argent nécessaires pour l'acquérir. Il le sollicita donc de l'université d'Oxford comme une faveur; on ne tint pas compte de sa demande. Il réitéra sa prière, en l'adressant à l'université de Dublin; Pope, qui ne le connaissait pas, mais avait lu son poème et lui trouvait un grand mérite, s'employa pour lui auprès du comte Gower : le dernier appuya sa requête d'une missive, ou il dépeignait sa triste situation. Il y disait que cette place le rendrait heureux pour la viey s'il obtenait le titre indispensable ; qu'il avait non-seulement du talent, mais beaucoup de science et de probité; que si on voulait d'abord l'examiner» il était prêt à faire le voyage, malgré sa détresse, aimant mieux expirer de fatigue sur la route que mourir de faim en traduisant pour les libraires. Swift devait corroborer cette lettre dramatique de sa propre influence. Johnson attendait avec des battements de cœur : l'université refusa le diplôme, l'école fut donnée à un autre. Par la suite, quand l'écrivain joua un grand rôle dans le monde, la première université lui offrit ce grade de maître es arts qu'elle n'avait pas voulu lui octroyer, lorsque son sort en dépendait; elle se glorifia de son acceptation et joignit à ce titre celui de docteur es lois; il n'avait jamais étudié la science des tribunaux, mais peu importait! ce n'était plus un pauvre hère. Le collège

de la Trinité, à Dublin, lui décerna le même honneur. Ayant perdu tout espoir, Johnson attristé baissa la tète et se remit aux gages des éditeurs. Sa détresse devint tellement profonde, qu'on aurait peine à y croire, si des témoignages authentiques ne. mettaient les faits hors de doute. Il eut bientôt l'occasion de se lier avec un auteur non moins infortuné : Savage et lui se rencontrèrent dans les boutiques des marchands de livres ; leur piteuse apparence les intéressa mutuellement, et ils contractèrent ces liens providentiels que le malheur établit entre les honmies. On dévoile, on partage ses chagrins, on se ligue contre la fortune; il semble qu'elle doive résister moins facilement à deux adversaires, elle qui se joue des peuples comme des individus. Tels étaient les sentiments qu'éprouvaient nos littérateurs désolés. En mainte circonstance, n'ayant pas de retraite, faute d'argent, ils passèrent la nuit à marcher dans les rues de Londres ' * Une fois, tandis qu'ils erraient de la sorte, l'entretien tomba sur la politique ; il s'anima peu à peu, et sousl'infiuefice de leur verve, de leur patriotisme, ils jurèrent de défendre la nation, de combattre les plans ministériels. Si les ministres avaient pu entendre ces menaces de deux vagabonds, elles les eussent

bien fait Tire. Mais je ne doute point qu'elles n'eussent touché le sage, qui aurait vu des hommes de talent réduits à une extrémité pareille, et gardant, au fond de l'abîme où ils étaient descendus, la conscience de leur valeur.

Johnson a donné dans la biographie de Savage une foule de détails sur la misère du poëte; ils font juger de la sienne pat induction et en complètent le tableau ; on aurait d'ailleurs grand'peine à diviser le récit de leurs afflictions.

* Johnsdn aYai;fc alors été contraint de prendra un logement avec sa femme hors de la ville, pour motif d'économie; c'était donc lorsqu'il s'attardait dang la capitale qu'il Testait exposé au vent et à la pluie, Savage n'ayant point d'asile à lui offrir.

Beaucoup d'entre elles ont dû leur être communes. Johnson rapporte que son ami ne savait fréquemment où s'abriter, même pendant le jour, et encore moins où trouver de la nourriture : il n'avait d'autre cabinet d'étude que les champs et les rues. Il composait alors en se promenant, et, lorsque sa mémoire était surchargée, il entrait dans une boutique, demandait une plume et de l'encre, iMiis confiait ses inspirations à des morceaux de papier qu'il avait ramassés sur son chemin. Il écrivit de la sorte un drame; quand il voulut le &ire jouer, les acteurs le traitèrent, comme on pense bien, avec un grand mépris; on tourna, on tergiversa, on temporisa ; l'été survint, une partie de la troupe alla courir les théâtres 'secondaires, et, pour que sa pièce fût représentée, l'auteur dut se charger d'un rôle. Il n'accepta point sans dégoût cette tâche humiliante ; sa situation néanmoins ne lui permettant pas de refuser, il se procura de la sorte une aisance éphémère.

Quand Savage ne rôdait pas la nuit avec Johnson, il couchait sur un banc ou sur un étal, pendant la belle saison ; mais les pluies, les brouillards, les souffles glacés de l'hiver lui ordonnaient de se prémunir contre le froid ; il dormait alors, avec la canaille la plus infime, dans les cendres chaudes qu'on jette à la porte des verreries. Le hasard lui envoyait-il un peu d'argent, il se retirait dans un de ces galetas où on loge à la nuit; plus d'une fois encore^ ilattendit le jour dans les sales caveaux où la populace anglaise £e livre aux excès de tout genre. C'était là, parmi des voleurs, des mendiants et des filles, que croupissait un ioxnme supérieur, qui aurait pu, selon son biographe, enrichir les diplomates de ses observations, agiter des multitudes par son éloquence et polir les manières d'une caur par son urbanité .

Bans les derniers temps de sa vie, ses jeûnes étaient si longB qu'il tombait en défaillance; son estomac se ruinant

peu à peu, il n'éprouvait plus la sensation de l'appétit ; l'odeur de la nourriture lui donnait des nausées. Il fallait lui administrer un cordial pour qu'il pût la porter à sa

bouche.

Quelle que fût cependant sa détresse, il exigeait fièremejit tous les égards qu'il se croyait dus. 11 poussait même un peu loin le respect des formes. Touchée de le voir en haillons, une personne inconnue déposa pour lui, dans un café, des habits et du linge; elle le fit ensuite avertir. C'était s'y prendre avec délicatesse; on lui épargnait ainsi la fausse honte que causent la vue d'un bienfaiteur et la gène des remercîmoits. Quelque cérémonie de détail néanmoins ayant été omise, Savage s'en irrita si fort qu'il ne voulut point accepter le don, ni entrer dans la taverne aussi longtemps que les bardes y demeurèrent.

Johnson avait, pour sa part, un égal soin de sa dignité. Un libraire, du nom d'Osborne, l'ayant traité avec impertinence dans son propre logement, il saisit un in-folio, en terrassa le drôle et lui mit le pied sur la gorge.

Les deux auteurs devaient sortir d'embarras d'une manière toute différente : Johnson menait une vie calme, étudiait, écrivait sans relâche et dépensait le moins possible ; il finit par vaincre l'animosité du sort. Les mêmes vertus ne distinguaient pas son camarade : il était irréfléchi, désordonné, licencieux; il mourut en prison. Une tavernière l'y fit jeter pour une somme de deux cents francs qu'il lui devait ; il resta six mois sous les verrous et termina une triste existence par une mort déplorable.

Une foule de bruits calomnieux avaient été répandus sur son compte ; peu de personnes connaissaient au juste les funèbres circon stances de sa destinée . Son ami voulut protéger sa mémoire et obtenir pour lui une compassion éternelle ; il eut la joie d'atteindre ce but. La vie de Richard Savage excita l'intérêt le plus profond; elle est sans doute curieuse

par elle-même ; toutefois elle eût perdu beaucoup à être mal exposée. Johnson déploya au contraire une merveilleuse habileté de narration, un grand talent de style : nos voisins regardent ce morceau comme un chef-d'œuvre. Ce n'est pas un panégyrique oflBciel, l'auteur ne cache point les vices du malheureux bâtard ; mais il rejette une partie de ses fautes sur sa misère et sur ses persécuteurs. Il ne s'était pas, du reste, seulement proposé d'écrire une épitaphe; il accomplissait, en outre, une vengeance terrible. La mère de Savage, la comtesse Macclesfield, avait été le principal instrument de ses chagrins : elle avait fait tous sçs efforts pour lui cacher sa naissance, pour le vendre à des planteurs, pour l'ensevelir dans des occupations grossières, pour le pendre au gibet par la main du bourreau ; elle avait rempli ses jours d'amertume et contribué à sa prompte mort. Il fallait qu'un châtiment rigoureux tombât sur cette ignoble créature. Elle était vivante et triomphante ; Johnson tenait de son ami le détail de ses crimes : pauvre, malade, sans soutien, il osa lui imprimer sur le front le signe des meurtriers. Elle éprouva au moins le supplice de la honte et de la colère; en tous lieux la haine et le mépris se dressèrent devant ses pas : elle ne pouvait sortir sans trouver un accusateur, sans entendre murmurer près d'elle ces phrases menaçantes :

« La punition que nos lois décernent aux infanticides est bien connue, et l'on n'a jamais élevé de doute sur son équité ; mais si ceux qui détruisent leur enfant méritent la mort, quel châtiment assez cruel infligera-t-on à ceux qui lui laissent la vie pour le mieux torturer, qui prolongent son existence pour prolonger ses douleurs, qui l'exposent sans soin et sans pitié à la malice de l'oppression, aux chances du hasard, aux tentations de l'infortune ; qui se réjouissent .de le voir accablé par la souflErance, et, lorsque son propre travail ou la charité des nobles cœurs le tire un moment

de sa misère, le plongent de nouveau dans le désespoir ? » L'accueil feit à cette productiou augmenta la célébrité naissante de l'auteur, mais ne l'enrichit point. Peu de temps après qu'il l'eut publiée^ le libraire dînant avec un certain M. Harte, celui-ci exprima son admiration. L'éditeur le laissa parler. A quelques jours de là, le rencontrant, il lui dit : « Vous avez fait un heureux la dernière fois. » — c Comment cela se peut-il, reprit M. Harte, puisque nous étions seuls? » — « Vous le pensiez; mais n'avez-vous point vu ce plat qu'on a emporté derrière un paravent ? c'était pour Johnson, qui s'y trouvait caché ; ses habits avaient tellement l'air de guenilles qu'il n'osa point paraître; mais vos louanges lui ont causé un sensible plaisir. » Johnson avait alors trente-cinq ans.

A toutes ces calamités se joignait chez le savant critique une maladie mystérieuse, lugubre, en même temps physique et morale. Depuis sa jeunesse, il était hypocondriaque, il tombait dans des humeurs noires ; un affreux découragement, une prostration mortelle s'emparait de ses facultés. L'univers n'était plus pour lui qu'un séjour de désespoir. Une irritation incessante, des caprices bizarres, d'étranges effets nerveux lui inspiraient le dégoût de la vie. L'étude ne lui offrait ni charme ni consolation. Il tentait de se guérir par un violent exercice ; en proie aux tortures de son imagiaation délirante,, il cheminait seul dans les bois, dans les plaines, devant l'insouciante nature qui n'apaisait pas son chagrin,, devant le ciel joyeux que sa douleur semblait accuser. Les objets matériels ne s'offraient à lui que sous un brouillard ; il ne pouvait même distinguer l'heure sur les cadrans des villes. Cependant les songes les plus airoces le tourmentaient comme des réalités : poursuivi par de chimériques fantômes, il luttait contre eux, il es^yait de fuir leurs embrassements. Sa raiBon ne l'abandonnait pas néanmoins : victime d'un

singulier phénomène, il sentait son erreur et cherchait vaiiï^Daent à la détruire ; il n'était point le jouet de son hallucination, il la comprenait, il eût voulu s'en rendre maitrev et il en souffrait comme s'il ne l'avait pas jugée. Il restait donc suspendu entre le bon sens et la folie; les hommes qui traversent le pont de Mahomet, pour gagner les frais ombrages de son Éden, chancellent ainsi entre l'abîme où planent les mauvais anges, et les bosquets parfumés où les houris leur tendent les bras. Ce qu'il y avait d'extraordinaire^ c'est qu'il voyait lui-même dans quelle route périlleuse il était engagé. Il avait donc toujours peur de franchir la ligne étroite qui le séparait de la dé* mence, et la crainte de ce mal terrible ajoutait à son infor* tune.

Si la terre est un lieu d'épreuve, on ne peut nier que l'épreuve ne soit trop forte pour beaucoup d'hommes. Il semble injuste de soumettre une débile créature à de ^ affreuses expériences. Le plaisir a ses limites, la douleur n'en a pas : c'est comme une spirale odieuse qui plonge sans fin au milieu des ténèbres ; on croit toujours, quand on la descend, qu'on est parvenu aux dernières marches, et l'on espère goûter quelque repos dans une sombre halte; mais la vis infernale s'allonge, mais l'abîme se creuse, et Ton atteint de nouvelles régions plus désolées, sous lesquelles on aperçoit au loin, à travers la nuit plus épaisse, des gouffres interminables. Certes, le Dieu puissant qui anime le monde doit récompenser les nobles Ames qu'un pareil voyage n'altère et ne dégrade pas. Une brute seule pourrait ne pas s'attendrir.

C'était la ferme croyance de Johnson ; elle lui donna la force d'endurer son épouvantable xnalftâie, compliquée d'une longue misère. Il avait eu le bonheur d'être élevé dans des principes religieux : sa mère, chrétienne fervente, lui parla, dès son bas âge, d'un Dieu protecteur, qui punit

les méchants et récompense les bons. A l'université d'Oxford, on cultiva ces pieuses semences ; l'ouvrage de Law : Appel sérieux à une sainte vie^^ enflamma, redoubla son zèle. Depuis lors, il ne cessa jamais d'accomplir ses dévotions, de rendre hommage au suprême Ordonnateur. Quand une souffrance aiguë l'enveloppait de ses replis et distillait le poison dans ses veines, il se mettait en prière : il implorait l'aide du ciel et lui demandait le courage de supporter la douleur. Tantôt il prononçait de vive voix les humbles paroles, tantôt il les écrivait ; plusieurs de ces touchants appels nous sont demeurés. L'espoir brillait alors à travers ses larmes, comme les doux rayons qui annoncent la présence d'un guide immortel, d'un ange consolateur. Dieu, ne pouvant nous apparaître sous des formes grossières, quoi qu'en disent les vieilles religions, a mis sa propre voix dans nos cœurs; lorsque les hommesl'invoquent, il ne répond point en frappant leurs oreilles d'un langage inutile, mais en leur communiquant des idées sublimes, qui les affranchissent de la terre et^de ses navrantes inquiétudes. C'est donc toujours un grand malheur pour une âme élevée que de naître au milieu d'une époque railleuse et sceptique; pleine d'une noblesse qui lui fait mépriser le monde, qui lui inspire le dégoût de ses folies et de ses turpitudes, elle n'a d'autre asile que ses vains songes; elle ne peut chercher un ami, un protecteur dans les solitudes dévastées du firmament. Elle retombe donc sur elle-même, se laisse envenimer par -l'amertume croissante de l'expérience, et bientôt, employant sa force à augmenter ses chagrins, elle arrive au plus morne accablement. Si d'ailleurs le sort ne lui a pas épargné les afllictions vulgaires; si la maladie, l'inquiétude et la faim l'environnent comme des spectres; si nul ne pleure près d'elle ; si nul ne lui témoigne de compassion, de ten-

' Serious call to a holy life.

dresse, et qu'alors, privée de tout refuge, elle ne puisse s'écrier avec un ardent espoir : « Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi !» oh ! qui nous peindra sa désolation et ses tortures, après lesquelles le malheur n'a plus d'épouvantes, ni l'enfer de tourments!

Les désastres nombreux qui avaient assailli Johnson étaient pour beaucoup, selon moi, dans son affection nerveuse. Quiconque a éprouvé de grandes infortunes ou observé des personnes parvenues aux dernières tristesses, doit savoir qu'une extrême affliction produit une sorte de démence. La volonté perd son empire, les forces intellectuelles n'ont plus d'équilibre, toutes les petites joies de la vie quotidienne cessent d'exister. L'imagination acquiert une véhémence frénétique ; elle grandit les objets hors de toute mesure, elle les modèle de nouveau et les combine avec une singularité folle. Ajoutant au mal réel un mal fictif, qui n'est pas moins douloureux, elle promène autour du patient la foudre et les éclairs d'une tempête chimérique, où il se figure entrevoir des dieux ennemis. La sensibilité divague dans les mêmes proportions : elle tremble et s'irrite pour de faibles causes ; une vaine parole, un incident léger, qui éveilleraient à peine l'attention en d'autres circonstances, produisent alors de lamentables ravages. Une influence mortelle semble planer sur l'individu ; à moins d'une crise salutaire, il marche en effet au suicide, extravagance finale de la vie qui s'attaque et se brise elle-même.

Dès son arrivée dans le monde, notre auteur avait encouru la disgrâce du sort. Né en 1709, il avait hérité de son père des tendances mélancoliques. Sa nourrice lui donna les écrouelles; ce mal mystérieux lui défigura le visage et lui blessa tellement la vue, qu'un de ses yeux n'en guérit jamais et ne lui fut d'aucune aide ; il différait cependant très-peu de l'autre en l'apparence : celui-ci

demeura toujours myope et d'une grande faiblesse. Lorsque, par hasard, Johnson allait à Técole sans guide» étant obligé de traverser un canal, il marchait à quatre pattes afin de l'apercevoir et de ne pas se noyer. Imbue de la vieille persuasion que l'attouchement des rois dissipe les scrofules, sa mère le ppésenta ingénument à la reine Anne : la princesse tenta la cure ; mais» en dépit de sa bonne volonté, le miracle n'eut point lieo. Battu dans son enfance par un brutal précepteur, le jeune Samuel déploya pourtant une grande force d'esprit et montra un vif amour de l'étude. Un gentilhomme l'emmena à l'université d'Oxford, se chargeant de l'entretenir comme son compagnon ; il n'observa pas sa promesse, et le besoin fondit sur Johnson pour ne plus le quitter de longtemps. Il lui était quelquefois impossible de sortir, ses pieds passant à travers sa chaussure. Sa fierté ne lui permettait pas néanmoins d'accepter de l'argent, et un homme charitable ayant mis à sa porte une paire de souliers, il les rejeta avec indignation.

Sa pauvreté finit par devenir si extrême qu'il abandonna Oxford et se retira dans son pays ; mais sa famille était ruinée, son père n'avait plus le moyen de le soutenir. Bientôt après, le vieillard mourut, laissant au malheureux scribe une vingtaine de livres sterling pour tout héritage. Le grand homme futur prit alors une place de sous-maitre, dont les fonctions lui parurent tellement insupportables qu'il y renonça au bout de six mois, et ne les mentionna jamais depuis sans horreur. D'autres occupations ne lui réussirent pas mieux. Il se traîna d'essais en essais, tant et si bien qu'il épousa mistress Porter et fonda sa malheureuse école. Ce fut au milieu de ces déboires, à Tâge de vingt ans, qu'il ressentit les premières atteintes de sa fièvre hypocondriaque. Il ne put s'en délivrer par la suite* Dans tous les temps il éprouva des accès de misanthropie^

SAMUEL JOHNSON. i07

o*L il fuyait la société, se claquemurait chez lui, pleurant, gémissant, parlant seul et errant d'une chambre à l'autre avec l'anxiété du désespoir. Il répétait habituellement qu'il donnerait un de ses membres pour prévenir ces crises funestes.

Tant de peines, de soucis, le- rendirent brusque et même dur dans ses manières. Ne trouvant nulle part le calme et la bienveillance qui adoucissent l'âme, il ne s'efforçait point d'être agréable. Personne n'avait jamais essayé de lui plaire ; il ne croyait pas devoir se montrer plus courtois ; il ignorait, selon toute apparence, qu'il y eût d'autres façons d'agir. Quand les hommes vous sourient, vous choient et vous caressent, l'aménité n'est pas difficile; leur présence vous charme, et l'on s'attribue les flartteries qu'ils adressent à votre position, à votre fortune. Les malheureux, lisant la haine et le dédain sur le visage de ceux qui les approchent, ne peuvent montrer la même afiFabilité. S'ils possèdent d'ailleurs un vrai talent et dominent leurs contempteurs par les droits de l'intelligence, on les trouvera encore moins officieux : la multitude regarderait leurs manières prévenantes comme une basse adulation. Le mérite que le destin opprime, doit être doublement fier pour conserver sa dignité. Les railleries de Johnson décontenançaient bientôt ceux qui s'émancipaient avec lui, croyant que son état précaire le faisait descendre à leur niveau ; il soutenait hardiment son opinion, et ne craignait pas de heurter son antagoniste. Il lui manquait les petits égards de la politesse banale. Aussi, quoiqu'il fut en réalité obligeant, humain et affectueux, Tavait-on surnommé ïours. Les littérateurs secondaires ie peignaient comme un homme terrible. On se servait <sontre lui de la rudesse qu'il avait puisée dans l'infortune; mais le roc tourmenté par l'océan ne peut avoir le poli des marbres qui ornent un édifice, l'oiseau battu par les tem-

pêtes ne saurait avoir le doux chant des musiciens qui égayent nos bois.

Si les travaux de Johnson ne le mettaient point à son aise, ils fondaient, ils agrandissaient conlinuellement sa réputation ; les libraires prirent confiance en lui, et sept d'entre eux, s'étant associés, le chargèrent d'un immense labeur : il devait écrire un dictionnaire de sa langue maternelle, aussi étendu, aussi complet que possible. On lui offrit 1,570 livres sterling ou 39,250 francs pour ce travail. Il conclut l'affaire et adressa le prospectus à lord Cheslerfield, avec l'intention de lui dédier l'ouvrage. Il croyait pouvoir l'exécuter dans l'espace de trois ans. Une connaissance lui ayant témoigné du doute à cet égard, il afiBrma qu'il n'avait pas besoin d'un plus long intervalle. « Mais, reprit la personne, l'Académie française, où se réunissent quarante membres, a eu besoin de quarante ans pour achever son dictionnaire. » — « C'est cela, répondit l'auteur, vous indiquez la juste proportion : quarante fois quarante donnent seize cents. Le rapport de trois à seize cents est la différence qu'il y a entre un Anglais et un Français. » L'opération eût été lucrative et aurait terminé ses embarras, s'il avait tenu parole ; mais, malgré sa forfanterie, la composition dura huit années. L'aide de six copistes lui fut d'ailleurs nécessaire. Il avait fait arranger une chambre haute, dans la maison qu'il habitait, comme le comptoir d'un négociant, pour installer ses scribes; il leur apportait à chaque moment du travail.

Il faut bien dire aussi qu'il n'y consacrait point toutes ses pensées. D'autres ouvrages absorbaient une partie de son temps et de ses forces. Il publia sur ces entrefaites son poëme ayant pour titre : La vanité des souhaits humains; la dixième satire de Ju vénal lui en avait fourni le cadre. Il aurait pu au besoin se passer de modèle et tirer de sa propre expérience les sombres méditations qu'il renferme. Il

entreprît le journal le Rôdeur (the Rambler), une de ses œuvres les plus brillantes, qui eut, comme le Spectateur d'Addison, un succès durable et une vogue extraordinaiTe ; onTa réimprimé bien des fois. Les dispositions de l'auteur, quand il se chargea d'écrire cette feuille, ne ressemblaient nullement à celles de nos gazetiers modernes. Voici la prière que, dans cette occurrence, il adressa au juge souverain : « Dieu tout-puissant, d'où viennent toutes les bonnes choses, sans Taide, sans la grâce duquel tout labeur est stérile, toute sagesse est illusion, fais, je t'en supplie, que dans ce travail ton saint esprit ne m'abandonne pas, que je puisse célébrer ta gloire, m'acheminer vers mon salut et y conduire les autres ; accorde-moi cette faveur, ô maître, pour l'amour de ton fils Jésus-Christ. Amen, »

On pense bien qu'étant inaugurée de la sorte, Fœuvre périodique * devait contenir de nombreuses réflexions morales. Johnson les y multiplia en effet sans le vouloir et par la tendance même de'sa nature. Après tout, ces nobles vœux, dont l'ingénuité fait sourire, l'emportent de beaucoup sur les rêves cupides, sur les plats sentiments qui aiguillonnent maint publiciste. Mieux vaut s'inspirer d'une croyance un peu naïve que de projets mercenaires. L'élévation du cœur, l'oubli de soi-même et le respect de Dieu sont surtout à leur place chez les hommes d'élite. Ces intelligences formées avec un soin paternel, ressemblant davantage au Créateur, lui doivent aussi plug de gratitude, et leur piété doit avoir le zèle de la tendresse. Plus cruellement éprouvés que la foule, ils ont d'ailleurs plus besoin d'un céleste ami. Souffrant pour la justice et la vérité, quel espoir, quelle idée consolante les fortifiera, s'ils doutent de l'éternelle justice et de la vérité suprême? Il ne leur restera

* Il paraissait deux numéros chaque semaine, un le mardi et un autre le samedi. Johnson continua cette publication pendant deux ^ns, et ne cessa que trois jours avant la mort de sa femme.

qu'à maudire la vie, la nature et les hommes, qu'à expirer, comme Swift, dans là démence d'un sarcasme universel et d'un rire frénétique.

Les principes de Jonhson lui furent bientôt d'un grand secours : il perdit sa femme après quinze années de mariage. Quoiqu'elle ne fût ni beUe, ni jeune, ni gracieuse, qu'elle ne se montrât point dévouée pour lui et se donnât les plaisirs de la campagne, les jouissances du bien-être^ pendant qu'il suait et souffrait dans les brouillards de Londresy sa mort lui causa un violent chagrin. Presque tous les penseurs, presque tous les artistes manquent d'adresse, de bonheur ou de discernement avec la plus attrayante, mais la plus capricieuse moitié de notre espèce. Ils choisissent mal les objets de leur passion, les environnent d'un amour hyperbolique et ne sont point aimés selon leurs droits. Socrate, Molière, Jean-Jacques, Diderot, Albert Durer, une foule d'autres victimes sont là pour témoigner combien le sexe charmant favorise peu le génie. Dante et Pétrarque ont rendu immortelles deux beautés qu'ils ne possédèrent jamais, et qui cependant ne se firent point religieuses. Le Tasse expia par sept années de prison la tendresse que lui inspira Éléonore. Je me rappelle avoir lu un poème anglais dont le titre m'échappe, où cette destinée des hommes d'intelligence est fort bien peinte. Un ménestrel y courtise une jeune personne accomplie, sa vue le transporte d'admiration, et, quand elle s'éloigne, il reste, pour ainsi dire, comme le mineur stupéfait qui sent la terre trembler sous lui. Mais bientôt son âme se réveille ; il chante la dame de son cœur, la suave émotion qu'elle lui cause : il apprend à sa mandore une langue divine. Quand sa bien-aimée reparaît, il emploie ces doux accents pour lui exprimer sa passion. Le malheur toutefois veut qu'il ait un rival ; l'écuyer du châtelain lui dispute la jolie fille. C'est un robuste damoiseau, à la taille élégante, aux cheveux noirs , à l'air

SAMUEL JOHNSON, lU

martial; il ne dit presque rien, mais son œil lance des éclairs, et ses paroles, sa conduite sont pleines d'audace. Le poëte, lui, est faible et timide; il ne brille que par son génie, par la vivacité de sa tendresse. Le suivant d'armes l'emporte près de la bachelette, il obtient d'elle l'aveu de ses sentiments et la conduit à l'église. Le barde navré de douleur se place sur leur passage : il ne veut point troubler leur joie, il désire seulement cbanter à celle qu'il perd un dernier chant d'amour, puis baiser sa main en signe d 'éternel adieu. On lui octroie une grâce si légère, et les conviés interrompent leur marche. Rassemblant toutes ses forces, le ménestrel épanche alors dans un langage merveilleux le désespoir qui l'obsède ; il termine son lai plaintif, pose ses lèvres Semblantes sur la main de ht jouvencelle, et meurt en lui donnant cette marque supfême d'affection. L'amour de notre auteur pour sa femme n'avait ni cette élégance, ni ce caractère tragique; il formait avec elle ua couple assez grotesque. Il n'en subit pas moins la destinée commune à la plupart des littératemrs, destinée où abonde souvent le ridicule.

Une autre circonstance vint ralentir ses travaux lexicographiques, mais il ne s'en plaignit point. Son Irène^ par la protection de Garrick, sortit de la poussière et affronta les dangers du théâtre. Depuis que nous l'avons perdu de vue, l'écolier de Johnson avait fait bien du chemin. Quelque temps après son arrivée à Londres, un de ses oncles mourut et lui laissa mille guinées. Il continua donc paisiblement ses études, se préparant sous main au genre de vie qui excitait ses désirs. Bientôt son père et sa mère finirent leurs jours, à une année de distance, et il se trouva libre : car la crainte de leur déplaire l'avait jusqu'alors retenu. Un autre souci le tourmentait encore : il avait peur de mal débuter, de n'obtenir d'abord aucun succès et d'établir par là une prévention fâcheuse contre lui. Pour courir de

moindres chances, il embrassa l'occasion d'aller jouer en province, sur la scène d'Ipswich, pendant l'été de 1741, Il changea son nom, se fit appeler Lyddal, et voulut en outre jouer le rôle d'un nègre, dans une pièce intitulée Oronoko; sous le noir qui allait couvrir sa figure, il pensait bien qu'oa ne le reconnaîtrait pas. Ces soins, cette inquiétude extraordinaire devaient se reproduire par la suite chez Walter Scott, au moment où il publia son premier ouvrage en prose. C'est, du reste, un phénomène curieux de notre nature que l'espérance diminue quand le désir augmente. Plus le bonheur qu'on rêve séduit la pensée, moins il semble près de nous. L'homme le plus transporté d'amour est celui qui compte le moins réussir. Même quand il parle différemment, il croit dans son âme qu'il n'atteindra jamais au but de ses vœux. Cette charmante créature dont son esprit exalté fait une déesse, il ne s'imagine point pouvoir la posséder comme une femme ordinaire. Et cependant il ne voudrait pas de la vie sans elle : gloire, fortune, joie, repos, ambition, tout dépend de cette tête adorée ; loin de l'enchanteresse, le monde n'existe plus pour lui. Ne dirait-on pas que le malheur seul est notre élément ? Le bonheur nous apparaît toujours comme noyé dans la brume, au sein d'un avenir chimérique.

Le succès calma les frayeurs de l'artiste. Il essaya plusieurs rôles et obtint chaque fois l'approbation du public. Toutes les parties de son métier lui étaient connues : il jouait également bien le héros, le bouffon, le dandy, le sot, le valet, le suffisant, l'homme joyeux, et même l'arlequin. Jamais, peut-être, il n'a existé d'acteur aussi universel. Dès que l'enthousiasme de la foule l'eut rassuré, il prit le chemin de Londres. Il y débuta sur un théâtre inférieur, où montaient souvent des bourgeois, comme sur un théâtre de société. Il avait choisi le personnage difficile de Ri-

chard III ; une assemblée peu nombreuse et peu ardente récoulait. La nouveauté de sa manière surprit d'abord, comme il arrive toujours. La pompe était alors de mode ; il cherchait le naturel et déployait une grande énergie, sans tomber dans l'emphase, sans s'éloigner du vrai. A l'indécision succéda peu à peu l'admiration ; il fut salué ' d'applaudissements unanimes, qui lui promettaient une brillante destinée.

Les essais continuèi*ent ; bientôt une vogue si étonnante se déclara en sa faveur, que les deux principaux théâtres, celui de Drury-Lane et celui de Govent-Garden, furent abandonnés. Les directeurs, voyant leurs salles désertes, s'irritèrent contre la petite salle de Goodman's Fields, où jouait le nouvel acteur. Un privilège leur donnait le droit de la fermer : ils intimidèrent le régisseur et le contraignirent de s'entendre avec eux. Garrick passa dans la troupe de Drury-Lane, aux appointements de 500 livres sterling. L'hiver ne fut pour lui qu'une suite de triomphes ; au printemps, une députation vint lui offrir de jouer sur la scène de Dublin pendant trois mois : les conditions étant fort avantageuses, il accepta. Les Irlandais poussèrent leurs transports jusqu'à la fureur. La saison était brûlante et aurait dû éloigner la foule du théâtre ; mais elle s'y pressait tellement que la chaleur engendra une maladie épidémique, dont un grand nombre moururent, et qu'on appela, en vue de sa cause, la fièvre de Garrick. L'exaltation ne pouvait aller plus loin * .

Quand il fut revenu dans la capitale, l'empressement du public étant toujours le même et le directeur de Durry-Lane ayant contracté une multitude de dettes, Garrick finit par prendre sa place. Le jour où il entra en fonctions, il déclama sur la scène un prologue dû à Tauteur de Rasselas.

^ Life of David Currick, by Thomas Davijbs,

Un désordre excessif régnait dans le persooiid et dans Tadministration ; il y porta remède, puis s'occupa de faire jouer la pièce de son ami. Ce n'était pas une entreprise facile ; l'ouvrage avait besoin d'améliorations, de change* ments ; le célèbre acteur ne croyait pas que Ton pût s'en abstenir. Jonhson ne voulant point retoucher son drame, une violente querelle s'éleva entre eux. Garrick finit par remporter, son adversaire du moins consentit à d'insuffîaantes corrections. L'œuvre était pleine de nobles idées, de sentiments délicats, mais froide et peu tragique ; malgré tous les efforts du brillant comédien , elle n'eut pas au delà de neuf représentations.

Johnson et Garrick ne cessèrent jamais de se voir, de se rendre service, d'être amis, pour employer l'expression ordinaire. Et cependant ils eurent toujours l'un contre l'autre une animosité secrète. La gloire éclatante, la splendide fortune de l'acteur, indisposaient l'écrivain malheureux. Sans être fâché des succès obtenus par le comédien, il les trouvait hors de toute proportion avec son talent. Il ne voyait en lui qu'un mime habile, un ingénieux déclamateur ; vassal éternel delà pensée poétique, on ne devait point le glorifier plus que le poëte. Les éloges, les honneurs sans bornes qu'on lui décernait, aucun géoie dramatique ne les avait reçus. Nulle couronne n'avait paré le front ni attendri rame de Shakespare, et voilà que son interprète marchait 8ur une litière de fleurs tressées, voilà que des acclamations fanatiques l'érigeaient en demi-dieu. Selon toute vraisemblance, Johnson comparait d'ailleurs son propre mérite avec le mérite de son élève, et sa triste position avec la po3ition brillante de celui-ci « Mais il aurait dû voir les choses tranquillement et ne pas s'irriter d'une injustice qui n'était spéciale ni à lui ni à Shakespeare. La foule s'enthousiasme d'autant plus pour un art, pour une œuvre, pour une aptitude, que leur Visleur i9telL§QtueUe ç^t mpins grande. Les

JiAMUËL JOHNSON. 115

philosophes, les esprits sérieux travaillent dans le silence de l'isolement ; ils fouillent de vastes questions, et un petit nombre d'hommea recueillent leur parole. Viennent ensuite

les historiens^ les observateurs, gui exposent des faits: Tau^ ditoire augmente. Il augmente davantage encore autour des poètes: le barde se tient plus près du monde réel; sa tâche consiste à Tembellir, à Téclairer de charmantes lueurs ; il Qxcite les passions^ caresse lafantaisie, réveille la mémoire. L'auteur prosaïque l'emporte également sur lui : pour jouir de l'idéal, il fallait une nature distinguée; maintenant nous voilà descendus dans la lourde atmosphère de la vie commune. Approchez, seigneurs du vaudeville, rois du journalisme, autocrates du roman graveleux I une nation entière vous écoute, vous ofifre son temps, ses trésors, son coeur et son intelligence. Vous qui ne ferez rien de toutes ces choses, c'est à vous qu'elle les doilne; c'est vous qu'elle prend pour ses conseillers, pour ses amis, pour ses instructeurs. Et nous ne sommes point encore au bout, marchons de grâce vers l'abîme : nous y rencontrerons les acteurs, les chanteurs, qui, n'ayant besoin ni de penser ni de créer, obtiennent avec le geste et la voix une admiration infini*^ ment plus grande que le musicien et le poète ; ihais elle disparait à côté de celle qui exalte les danseuses, et qui atteint ses dernières limites quand leurs poses lascives chatouillent la concupiscence : alors les empereurs descendent de leur trône pour leur présenter des bouquets de fleurs en diamants, le public dételle les chevaux de leur carrosse pour le traîner lui-même ; on les porte en triomphe à Ja lueur des torches, pendant que les inventeurs, les hommes de génie, languissent dans la misère et les cachots.

Garrick, au surplus, n'endurait point patiemment les traits satiriques de Johi^son; il ne se faisait pas fkute de représailles, et son comique autagonistd loi fournissait une %}K>]adaiito matière à plaisanterie.

Enfin, le laborieux auteur acheva son dictionnaire, à l'âge de quarante-six ans *. Depuî» qu'il y travaillaH, lord Ghesterfleld lui avait témoigné la plus cruelle froideur ; non-seulement il ne l'avait point aidé de son influence politique, mais il semble même qu'il ne lui montra aucun égard. Cependant la renommée de Johnson, qui brillait d'abord comme un pâle crépuscule, s'était levée dans tout son éclat. Le personnage dédaigneux se repentit alors de son impolitesse ; il voulut réparer la sottise qu'il avait faite et séduire le grand homme outragé; il espérait encore voir son nom resplendir sur un ouvrage qui fixait au plus haut point l'attention publique. Par un juste retour, il lui fallut solliciter les bonnes grâces de l'auteur. Bien mieux, il joua ce rôle devant la nation ; il composa pour atteindre son but deux articles serviles, qui regorgeaient de flatteries. Mais il était trop tard, il avait affaire à un noble cœur, au-dessus de pareils artifices. Johnson l'humilia plus qu'il ne l'avait humilié : c'est une vengeance dont l'occasion se présente fréquemment aux hommes supérieurs, et qu'ils auraient tort de négliger; ceux qui se laissent enivrer par une grandeur factice ont besoin de sévères leçons ; ils doivent apprendre à respecter la grandeur inaliénable du talent et de la vertu. Lord Chesterfield n'était pas un sot, mais il avait la sottise des âmes vulgaires : il n'estimait que le bonheur, la puissance et la richesse. La lettre suivante fut pour lui une mortification d'autant plus rude, qu'il en comprit certainement la justice et l'amère dignité.

« Au très-honorable comte de Chesterfield,

« Mylord, « J'ai été informé dernièrement, par le propriétaire du

* Durant cet intervalle, il prit aussi une part active à la rédaction du journal vititulé : the Adventurer, fondé parHav^kesworth en 1753

journal le Monde, que deux articles où Ton recommande mon dictionnaire a» public, sont l'ouvrage de Votre Seigneurie. Étant très-peu accoutumé aux faveurs des grands, une semblable distinction est un honneur que je ne sais bien ni comment recevoir, ni de quelle manière reconnaître.

« Lorsque de faibles encouragements me décidèrent à visiter Votre Seigneurie, je fus maîtrisé, comme le reste des hommes, par le charme de vos discours, et je conçus, malgré moi, le désir de pouvoir me nommer

le vainqueur du vainqueur de la terre ;

j'espérai obtenir de vous cet intérêt dont je voyais le monde jaloux; mais vous reçûtes mes avances d'une façon tellement glaciale, que ni la ifterté ni la modestie ne me permirent de continuer. Quand je m'étais adressé à vous en public, j'y avais mis tout l'art de plaire dont est susceptible un homme studieux, retiré loin des salons et des cours. J'avaisfait tout<;e que je pouvais, et nul n'est content de voir dédaigner l'offre de tout ce qu'il possède, quelque petit que soit ce tout.

« Sept ans, mylord, se sont écoulés depuis que j'ai attendu dans votre antichambre ou été repoussé de votre porte : durant ce long intervalle, j'ai poursuivi mon labeur à travers maintes difficultés, dont il serait inutile de se plaindre, et je suis enfin arrivé au moment de la publication, sans avoir obtenu un acte d'assistance, un mot d'encouragement ou un spurire de faveur. Je ne m'attendais pas à un semblable traitement, car je n'avais jamais eu de protecteur.

« Le berger de Virgile finit par connaître l'amour, et il trouva qu'il était enfant des rochers.

« Un protecteur, mylord, n'est-ce pas un '{personnage qui regarde avec indifférence l'homme disputant sa vie

aux flots orageux ; puis, quand il est parvenu sur le bord^ Tobsède de prétendus secours ? L'attention que vous avez la bonté d'accorder à mes travaux, si elle avait été moins tardive, m'eût touché comme une preuve de sympathie ; mais vous avez trop attendu. Je suis maintenant peu sen-* sible, et ne puis en recevoir de pluisir ; je* suis seul, et ne puis communiquer à ma femme morte cette grande nouvelle; je suis connu, et n'ai pas besoin de votre aide. Je ne crois pas faire preuve d'une cynique rudesse en ne témoignant pas de gratitude, quand on ne m'a pas obligé, en ne voulant point avoir l'air de devoir à un patron ce que la Providence m'a seule donné le moyen d'accomplir.

« Ayant si fort avancé mon ouvrage sans être aidé par aucun protecteur de la science, je ne serais pas désappointé s'il me fallait le finir avec moins de ressources encore, en supposant que l'on puisse en moins avoir; car je suis revenu depuis longtemps de songes pleins d'espé* rance, où je me complaisais jadis avec tant d'ivresse.

« J'ai l'honneur d'être, mylord> de Votre Seigneurie, « le très-humble et très-obéissant serviteur,

a Sahubl Johnson» »

Cette lettre fit grand bruit dans la haute société ; elle enchanta les écrivains qui honoraient alors l'Angleterre et qui, ayant tous le respect d'eux-mêmes, surent se &ire respecter par le pouvoir et par les trafiquants. Le célèbre docteur Warburton fut surtout ravi. En châtiant de la sorte la fatuité d'un adroit politique, le moraliste déployait un vrai courage ; il n'était pas dans une situation prospère, ses scribes ayant absorbé une notable partie des fonds que lui avait valus son lexique. L'aijnée qui en suivit la publication, il fut arrêté pour dettes : Richardson le cautionna et le fit élargir. Au milieu de ces pénibles circonstances, il

entreprit le journal intitulé : « The Idler, » le Flâneur, dont il parut cent trois fèuIUes, une tous les samedis. Sa mère étant venue à mourir, il n'eut point de quoi payer son en" terremeiît : il fallut, malgré sa douleur, écrire sur-le-champ un livre quelconque, afin de pouvoir solder les frais de cette triste cérémonie; Johnson composa donc en huit jours son fameux Rasselas, le plus goûté de ses ouvrages. Morne inspiration de la tombe, il a toute la mélancolie des apprêts funèbres, le cercueil, le drap noir, le rameau de buis bénit trempé dans l'eau lustrale.

Enûn le sort ennemi se lassa de le persécuter. George III monta sur le trône d'Angleterre : homme de goût, cœur bienveillant, son premier soin fut de récompenser le mérite. On lui parla de Johnson comme d'un auteur qui unissait le talent à la probité, mais qui, depuis sa jeunesse, luttait en vain contre la misère. Le roi lui offrit une pension de 300 guinées ou 7,500 francs de notre monnaie : le publiciste n'avait point jusqu'alors déguisé sa sympathie pour les Stuarts; on craignait qu'il ne refusât, malgré son âge et sa détresse ^ . Lord Bute lui dit, en conséquence, à deux reprises différentes, que c'était un don pur et simple, une rémunération de ses travaux passés, qui ne l'engageait à rien. 11 consulta ses amis, et leur opinion générale fut qu'il ne devait pas repousser des propositions faites avec tant de délicatesse. Il accepta donc la rente, qui allait pour toujours le soustraire aux perplexités de l'infortune.

Quand on le vit dans l'aisance, on conçut de lui une meilleure idée que jamais. Personne ne révoqua plus en doute le talent d'un homme qui pouvait dépenser 8 shillings à son dîner ; le lustre de ses habits se refléta sur ses ouvrages. Pope était mort depuis longtemps; la suprématie littéraire, que lui avait transmise Dryden, n'avait pas

* Il était dans sa cinquante-quatrième année.

encore d'héritier, mais Johnson appprochait pas à pas de ce trône vide ; sa fortune soudaine l'y porta en un moment. Il fut depuis lors regardé comme le premier auteur de l'Angleterre, et son influence dura aussi longtemps que le siècle. On ne trouve plus dans son histoire que de paisibles circonstances, des voyages d'agrément, des traits de caractère : ses opinions, ses singularités, ses liaisons avec une foule d'illustres personnages, en soutiennent l'intérêt. A cette époque, des articles, des libelles furent dirigés contre lui : la tourbe des auteurs lui enviait le calme chèrement payé dont il jouissait. Ayant écrit plusieurs brochures propices au gouvernement, on l'accusa de servilisme. Il aurait sans doute mieux fait de ne pas les publier, de ne pas fournir cette arme à la haine; la gratitude l'emporta sur la prudence : telle est la séduction des faveurs! Il serait injuste néanmoins de dire qu'il fut un renégat et un homme vendu ; il parlait de son plein gré, il avait toujours pris la défense du pouvoir comme de la religion : la multitude ne lui semblait pas destinée à se conduire elle-même. Il ne sacrifiait donc, après tout, que de vains regrets ; les Stuarts c'étaient perdus par leur faute, et il se ralliait à la maison de Hanovre. Ces piqûres, au reste, ne troublaient pas Johnson ; il avait été si cruellement flagellé par le sort que les vains discours de ses ennemis l'égayaient, au Heu de l'attrister. Dès qu'il fut hors de la misère, egressus JEgypto, le bonheur lui rendit une seconde visite. Un jeune homme riche et bien né, qui avait pour lui l'admiration la plus vive, le respect le plus filial, et avait déjà inutilement essayé de faire sa connaissance, eut enfin l'honneur de l'aborder, de se lier avec lui. C'était son futur biographe, le compagnon de ses vieux ans, James Boswell. L'Ecosse l'avait vu naître ; or, Johnson détestait les habitants du nord de la Grande-Bretagne et les frondait de toutes les manières, dans ses discours et dans ses livres. N'est-il pas

bizarre que son meilleur ami soit venu de la région proscrite par son animosilé? Le destin ne semblait-il pas vouloir le ramener de la sorte à de bienveillantes dispositions? Ce fut un nommé Davies, libraire, acteur et auteur, qui les mit en rapport; il devait plus tard écrire lui-même les faits et les gestes de Garrick. Un lundi, le 16 mai 1763, Boswell venait de prendre le thé dans un arrière-parloir avec le bibliopole et sa femme, une charmante créature, lorsque le mari, ayant aperçu Johnson, l'annonça tout haut d'un air emphatique. Le personnage illustre arriva : Boswell troublé pria gauchement son hôte de ne pas dire d'où il venait. « Vous venez d'Ecosse, » reprit malicieusement Davies. — « Eh bien, oui, monsieur Johnson, continua le néophyte réduit aux abois, je sors de rÉcosse, mais je ne puis qu'y faire. » — a Sans doute, répliqua Johnson, des milliers de vos compatriotes ne peuvent faire autrement que d'en sortir. » Il donnait ainsi à entendre que la misère les forçait d'abandonner leur pays et d'aller gagner leur subsistance ailleurs. Le pauvre Boswell demeura étourdi de ce coup inattendu; bien jeune encore, n'ayant que vingt-deux ans, il manquait un peu d'assurance et frémit du tour que prenait l'entretien.

— « Que pensez-vous de Garrick? demanda le grand homme, en s'adressant au libraire. Il m'a refusé un billet pour miss Williams, parce qu'il sait qu'il y aura foule et qu'un billet vaudra trois shillings. »

L'Écossais voulut une seconde fois se mêler de la conversation.

— « monsieur, dit-il, je ne puis croire que Garrick soit capable de refuser une bagatelle de ce genre à un homme comme vous. »

— « Monsieur, répliqua le géant * d'un air sévère, je

* Il avait près de six pieds.

122 SAMUEL JOHNSOT^.

connais Garrîck depuis plus longtemps que vous, et j'ignore quel droit vous avez de me parler à ce sujet. *

Une aussi vive réprimande faillit dégoûter Boswell pour toujours : il pensa qu'il tenterait vainement d'établir la moindre amitié entre Johnson et lui. Mais comme son ardeur était peu ordinaire, sa résolution très-forte, il persévéra ; quoique blessé, il demeura sur le champ de bataille, et le dialogue finit par s'animer. La verve du critique, l'étendue de son esprit, charmèrent le bon jeune homme. Ils se trouvèrent seuls une partie de la soirée; Boswell hasarda quelques observations qui furent reçues avec po^ litesse. Un rendez-vous le contraignit pourtant de s'élol* gner; son hôte l'ayant suivi jusqu'à la porte, il lui exprima son chagrin d'avoir eu à subir un si rude accueil : « Ne vous attristez pas, lui dit le libraire : je suis sûr que vous lui plaisez. »

Peu de jours après, le même Davies lui conseilla d'aller voir Johnson, Il monta donc chez lui, rue d'Inner-Temple- Lane, n* 1, au premier étage. Cette fois l'auteur de Âasselas lui témoigna une grande bienveillance. Mais son logis, ses meubles, ses vêtements, étonnèrent et scandalisèrent son admirateur ; il lui semblait que l'illustre personnage aurait dû réfléchir l'élévation et la délicatesse de son âme sur tout ce qui l'environnait : sa chambre cependant n'offrait aux yeux que les choses les plus communes. Lui-même était couvert d'un habit brun très-râpé; une vieille perruque en désordre, sans poudre et trop petite , se tenait juchée au sommet de sa tête ; le col de sa chemise et les genouillères de sa culotte se trouvaient déboutonnés ; des bas noirs, qui avaient vu de meilleurs jours, entouraient tant bien que mal ses grosses jambes ; une paire de souliers sans boucles achevait sa parure. Et c'était là le moraliste exquis, l'élégant poëte ! Boswell tombait des nues ; il ressentait avec une grande vivacité ce qu'éprouvent la plupart

des hommes q}ii abordent leur auteur favori : dans leur exaltation, ils lui supposent les traits les plus charmants, te plus doux et le plus fier maintien ; sa séduisante image traverse leur esprit comme une noble apparition. Un talent si rare, une âme si pure, un cœur si héroïque, ne peuvent habiter de lourdes formes, une maussade enveloppe. Quelquefois, sans doute, la beauté accompagne le géme ; mais d'habitude on ne les trouve pas ensemble. Le vague de la pensée l'emporte d'ailleurs toujours sur les lignes, sur les nuances précises de la nature. Les lecteurs curieux sont donc en général désappointés : une terrestre physionomie succède à leur vision magique. L'amitié doit alors prendre la place d'une flatteuse erreur ; l'illusion n'en reste pas moins vivante pour la multitude, et comme elle ne s'arrête point aux dehors, qu'elle transfigure aussi l'âme des écrivains, cette apothéose est leur plus précieuse récompense. Y a-t-il un hommage plus pur que le respect et l'amour idéal, qui volent vers eux de tous les points du monde? Quelle touchante et glorieuse pensée que de se dire : — Au moment où je parle, mon esprit anime une foule de nobles esprits, les agitations de mon cœur passent dans des cœurs fraternels ! Le jeune homme sous les chênes, l'homme mûr près de son foyer, vivent de ma vie, s'égayent de ma joie et pleurent de mes tristesses ! Aux rayons de sa lampe solitaire, la jeune fille évoque mon ombre et lui accorde en imagination la tendresse qu'elle n'a ressentie pour personne, que je voudrais peut-être payer de tous les sacrifices; si l'heure avancée ferme ses yeux, je poétise encore son sommeil et lui apparais comme un bon génie. — Ah ! voilà certes la vraie gloire ! Quiconque y songe et la recherche ne sacrifiera le soin, la beauté de son œuvre, à aucun intérêt , à aucune fai^ blesse !

La surprise de Boswell ne dura qu'une minute : Johnson

entama la conversation, et le charme de ses discours fit oublier au visiteur la singularité de son accoutrement. Il le retint plusieurs fois, lorsqu'il voulait partir, craignant de lui déplaire s'il prolongeait la séance. Il lui annonça qu'il irait le voir, lui pressa cordialement la main, et ils se séparèrent. Ils se revirent, dînèrent fréquemment l'un avec l'autre, à une taverne située dans Fleet-Street, qui portait pour enseigne une mitre ; ils devinrent chaque jour plus intimes; à peine si quelque bourrasque légère troubla leur union pendant vingt et un ans, après lesquels le Goliath érudit fut terrassé par la mort.

Boswell est une des figures les plus curieuses, les plus étranges, de la littérature anglaise. Il a eu la patience d'écrire dix volumes sur un seul auteur. Jamais homme n'a éprouvé comme lui le sentiment de l'admiration : il était toujours en extase devant le prince littéraire de l'époque. Ne trouvant chez les anciens et les modernes personne d'égal, ni même de comparable, il se félicite sans cesse d'avoir connu un si grand génie ; ce bonheur l'étonné et le remplit de vénération pour lui-même. Johnson disposait de lui presque à sa volonté : un désir lui semblait un ordre, et il n'eût point osé quitter son maître sans en avoir obtenu la permission. Or, le critique restait d'habitude dans les salles de la Mitre jusqu'à une heure ou deux du matin : son disciple buvait avec lui, le reconduisait, et employait ensuite une partie de la nuit à rédiger leur conversation. Une fois, il vint le chercher, croyant qu'ils dîneraient ensemble ; mais Johnson n'avait pas faim et ne voulait pas dîner du tout. Boswell, malgré son appétit, résolut de ne pas manger non plus, pour ne point perdre une occasion de l'entendre. Il souffrit d'abord un peu, nous dit-il, mais il oublia vite. sa douleur, et il fut charmé de la victoire obtenue par son esprit. Un autre jour, l'auteur de Bosselas ayant causé avec un jeune

garçon, Thistorien minutieux rapporte le fait et s'émerveille de sa condescendance. 11 regrette que l'on n'ait pas noté musicalement son débit, que la postérité ignore les iûflexions particulières de sa voix. Enfin, ayant épousé une femme qui détestait le grand homme, il demeura inébranlable, garda la même affection pour lui. Qu'on juge par là de sa tendresse littéraire!

El cependant Boswell n'était ni un sot, ni une dupe ; ce n'est même point un panégyriste exclusif. Il apercevait les vices, les défauts de son type ; au lieu de les cacher, de les atténuer, il les retrace avec complaisance ; il s'égaye de ses ridicules et déploie une certaine verve comique. Il nous a fourni les burlesques détails qu'on a lus jusqu'à présent : son livre en contient beaucoup d'autres. Nous savons par lui que Johnson était fort gourmand ; les privations de sa jeunesse avaient sans doute accru son amour naturel de la bonne chère. Son biographe dit n'avoir jamais connu d'homme plus avide et plus friand. Lorsqu'il mangeait, cette grave affaire l'absorbait corps et âme : ses regards ne se détournaient point de son assiette; non-seulement il ne parlait point tant qu'il n'avait pas satisfait son appétit, mais il ne prêtait pas la moindre attention aux discours de ses voisins, si ce n'est dans de rares circonstances : il se gorgeait avec une telle ardeur, que les veines de son front en grossissaient, et qu'une transpiration visible humectait sa peau. Les hommes délicats ne pouvaient l'examiner sans répugnance. Quoiqu'il dévorât des quantités effrayantes d'aliments, il se piquait d'avoir un goût très-recherché ; il dissertait sur les plats qui lui avaient été offerts, et se rappelait minutieusement ceux qu'il avait jugés les meilleurs. Trouvant désagréables les sauces d'un cuisinier français, il perdit toute modération, et s'écria : « Je jetterais volontiers ce drôle dans la Tamise. » Il ne se contentait pas d'un simple dîner, quand ses amis l'invi-

126 SÀMUBli JOHNSON*

taient; sa gastronomie exigeait une nourriture de choix. Il buvait de plus entre ses repas des cuves de thé : Boswell &*élonne de ce qu'il n'en tombait pas malade.

Il avait pris une habitude grotesque au dernier point : c'était de vouloir atteindre les portes ou les passages dans un nombre précis d'enjambées, et de façon à entrer la jambe droite ou la jambe gauche la première. On le voyait quelquefois s'arrêter subitement et faire le calcul de ses pas avec une extrême attention ; il laissait alors les per sonnes qui l'entouraient continuer leur marche. S'il ne trouvait point son compte, il retournait en arrière^ se plaçait dans une posture favorable, et recommençait l'opération magique. Aussitôt qu'il Tavait menée à bien, il sortait de sa distraction, puis rejoignait lestement la com<pagnie.

La singularité du pieux écrivain ne se démentit jamais. Les femmes recevaient de lui l'accueil le plus fantasque. Madame de Boufflers, se trouvant à Londres, conçut le désir de le voir; un nommé Beauclerk, ami intime de Johnson, la présenta au colosse. Il l'amusa de son entrelien pendant quelque temps, puis les visiteurs s'éloignèrent. Ils étaient déjà dans la rue, quand une espèce de grondement, comme celui de la foudre, éclata derrière eux; ne sachant d'où il venait, ils continuèrent leur chemin. C'était Johnson qui, après une courte réflexion, s'était mis en tête qu'il aurait dû mieux faire les honneurs de son séjour à une grande dame : il se précipitait le long des escaliers dans une violente agitation, et criait aux deux personnes d'arrêter, qu'il voulait par galanterie conduire la noble Française à sa voiture. Excepté une vieille robe de chambre fauve, il était habillé comme le jour où Boswell l'avait vu pour la première fois ; les manches, le col de sa chemise étaient dôboutonnéi, des savates lui tenaient lieu de pantoufles ; o^^oublidsit son costume, Jonhson s'élança

$ur les traces de Beauclerk, se jeta entre lui et la marquise, prit la main de la dame et la mena vers son carrosse. Une foule énorme se rassembla autour d'eux, étonnée d'un si amusant spectacle. *

Entre l'année où Boswell eut la gloire de faire sa connaissance et l'année de sa mort, il ne publia que des bro^ ^bures^ des articles de journaux, une édition de Shakespeare avec des notes, un Voyage aux Hébrides et ses Vies des poètes anglais, recueil plein de verve, de sens et d'intérêt dramatique. Il l'entreprit en 1777, et le termina en 1781, à l'âge de 72 ans. Ces biographies étaient rédigées pour une collection des poètes britanniques, dont le succès fut immense. Johnson n'a rien écrit de mieux, et ces lignes vivantes ne trahissent nullement les approches de l'agonie. 3on voyage dans les îles de l'Ecosse, un autre voyage sur le sol français, des entretiens, des parties de plaisir, de longs dîners, occupèrent le reste de son temps : ces beaux jours furent la récompense de ses travaux, de ses douleurs et de son courage. Le roi lui fit Thonneur de venir le voir dans la bibliothèque du château, où il se rendait souvent, et de causer avec lui sur une foule d'objets. Il goûta dans sa plénitude l'ivresse du triomphe, le bonheur d'être admiré. La peinture et la gravure le prirent dix-huit fois pour modèle.

Une seule cause troublait sa joie, comme un vent glacial qui refroidit un soir limpide : l'idée qu'il fallait mourir le navrait de terreur. Sas amis ne pouvaient parler du |;ombeau en sa présence, tout ce qui rappelle notre fin lui étant odieux. Outre la décomposition des organes, il y voyait le passage de l'homme dans un autre monde, où il ignore comment il sera jugé. Transi parla crainte des gouffres éternels, sa conduite ne le rassurait point : lorsqu'il envisageait ses actions , il en trouvait c^ et là de blâo^leg^, et il ^vait tant «ouvert, qu'il doutait malgré lui de Ift Jb^té divinat

Mais ni craintes ni prières n'éloignent de nous le terrible jour. A 74 ans, une foule de maux l'assaillirent : goutte, paralysie, tumeurs, asthmes, crises nerveuses se disputèrent son**pauvre corps déjà éprouvé par un si grand nombre d'afflictions. Ses amis, son domestique nègre, Francis Barber, lui prodiguèrent les soins les plus vigilants, les plus inutiles : son heure avait sonné. Le 13 décembre 1784, il expira sans faire le moindre mouvement ; on ne s'aperçut point qu'il abandonnait cette trisle demeure pour comparaître devant Dieu. Il était âgé de 75 ans.

Le 20 du même mois, ses restes furent transportés à Westminster. On les couvrit d'une large dalle bleue, et la paix de l'éternité commença pour lui. Une abondante souscription donna le moyen de lui élever une statue dans la cathédrale Saint-Paul et un cénotaphe dans l'église de Lichâeld, sa patrie. Une foule nombreuse avait escorté sa dépouille ; Fauteur indigent, qui avait failli périr de besoin, obtenait après sa mort les honneurs que Ton décerne aux rois.

Exafiùné sous le rapport littéraire, Johnson a de trèsgrands mérites. C'est en premier lieu un redoutable observateur ; il déploie dans l'analyse des caractères une pénétration tout à fait exceptionnelle: Montaigne peut seul lui être comparé ; son Rôdeur et son Flâneur présentent une suite de remarques dans le genre des Essais. Il y mêle de petits contes, des tableaux en miniature, qui ont le même but, celui de dévoiler le cœur humain. On chercherait inutilement des pages plus sensées, une philosophie pratique plus vraiis et plus touchante ; il ne se borne pas à décrire, à surprendre les vices et les faiblesses de notre race : il lui donne de sages, de nobles conseils. Le lecteur affligé croit entendre un ami ; cette douce voix lui retrace» lui explique ses propres sentiments et le pénètre d'une

mélancolique résignation. Une telle sagacité, une pareille , force, légitiment la verve enthousiaste et rexîréme déférence que lui témoignaient ses admirateurs. Les chagrins avaient rendu son œil perçant; maladroit et bizarre, on le croyait inattentif au moment où il Usait dana votre âme : combien cette sagacité produite par l'infortune devait accroître ses douleurs ! Nul signe outrageant^ nulle intention blessamte ne lui échappait : il buvait, jusqu'à la dernière goutte, le breuvage empoisonné que l'homme heureux épanche sur les lèvres souffrantes du malheur.

Les consolations qu'il vous apporte sont donc toujours des consolations morales ; il les puise dans l'immuable nature des choses, dans la sainteté du devoir, dani» les joies de la conscience, dans la certitude manifeste des punitions et des rémunérations divines. C'est tout ce que nous offre la terre. Quant à l'espoir d'une félicité mondaine, il n'y croit point et nous en dissuade. Nous n'avons pas été mis sur le globe pour obtenir le bonheur, mais po\ir le mériter ; sa recherche nous égare et accroît nos tourments : ce songe merveilleux, qui flotte devant notre âme séduite, assombrit notre condition présente. Johnson a exposé bien des fois cette doctrine, elle éclaire ses ouvrages comme les paisibles rayons d'un soleil d'automme. Sa Vanité cUs ^ou-' haits humains^ son poëme de Londres^ ses essais périodiques, ses biographies, se distinguent par leur mâle tristesse des écrits licencieux et frivoles de l'époque. Il a été sinon le père, du moins le précurseur de Byron et de sa troupe désolée. Bosselas est un livre qu'ils auraient pu écrire : le héros, jeune prince abyssinien, s'enfuit, avec sa sœur et un poète, du vallon magnifique où il goûte une paix profonde, mais où l'ennui vient le saisir et l'entourer d'hallucinations blafardes. Ils courent le monde, dans l'espoir de trouver en quelque lieu le bonheur ; ils interrogent une foule d'individus, examinent les situations les

plus contraires, frappent aux portes des palais et aux porte^^ des cabanes; c'est toujours le souci, la haine, le désir, le regret, la maladie, l'inquiétude et la peur qui les reçoivent. Ils finissent paor juger leurs explorations inutiles et par camper sur la rotite, ne sachant quelle direction prendre au milieu de cetto vie ténébreuse.

Gomme Inographe, Johnson n'a pas de supérieur; il excelle à peindre les caractères, à vivifier le récit, à conte?, à enchaîner les anecdotes; sa science du cœur humain, ses nobles idées, soik style vigoureux soutiennent l'intérêt; on le lit avec un plaisir contiBu et parfois avec l'émotion du drame.

Comme critique, c'est un appréciateur de détails. Il ne se hasarde jamais sur le terrain des doctrines, parmi les hautes forêts de Testhé tique; il juge, comme la foule, d'après des considérations immédiates. Il avait cependant Testime la plus sincère pour les travaux de théorie ; Burke lui inspirait un» vive admiration ; il prétendait même que la critique philosophique mérite seule d'être lue. « Il n'y a pas grand talent) disait-il , à énumérer combien de pièces renferment des spectres et à décider que l'un pouvante plus que Tautre. Il fiiut révéler comment on imprime la terreur* » Mais il n'abordait point cette tâche épineuse ; il restait dans son domaine de biographe et de moralist»^ N'ayant pas les préjugés français, il considère la littérature sans étroitesse et ne plie pas sous les chs^nes d'un lamentable servage poétique.

Gomme lexicographe, nous ne pouvons peser sa valeur; les queations de langue se dérobent à l'esprit des étrangers ; son succès en Angleterre nous dispense d'ailleurs de tout effort*

Gomme écrivam, il tourne dans le cercle de Pope. Ses^ vers ont la même coupe, là môme harmonie, k mâmd uniformité; sa prose se distingue par des combinaison»

semblables. Ici, pourtant, les effets sont moins monotones et moins fastidieux : la liberté naturelle du langage ordinaire y contre-balance la roideur de la symétrie.

Comme individu, c'était un des hommes les plus étranges que la nature ait produits. Elle, qui semble moins chercher la perfection qu'une variété incessante et inépuisable, devait être glorieuse de son ouvrage ; il offrait certes un aspect bien extraordinaire et bien spécial. Mais on regrette que le bizarre docteur, ainsi que presque tous les poètes anglais du dernier siècle, ait été plus original, plus excentrique dans ses manières, dans ses actions et dans sa tournure, que dans ses écrits. En littérature, la fougue, l'audace, la fantaisie sont comme les rayons de soleil capricieux, qui traversent et animent tout à coup un beau paysage.

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