CHAPITRE VI
Kje cimetière de GhtBmrlek et le parc
de Rtchmond.
Cependant les beaux jours revinrent, amenés par une brise printanière : je me mis de nouveau à explorer Londres, mais je fus bien vite las du tumulte, las de n'avoir sous les yeux que des briques, des pierres taillées et des productions humaines. Je voulus voir un peu le ciel, les collines et les flots limpides de la Tamise, dont un double rang de maisons ne laisse point approcher dans l'intérieur de la ville. Je traversai donc Picadilly, Hyde-Park, et arrivai aux célèbres jardins de Kensington, où les fumées du charbon de terre commencent à s'éclaircir, et où l'on peut prendre un avant-goût de la campagne. Ils sont effectivement disposés d'une manière assez naturelle ; on y trouve la méthode anglaise appliquée avec une largeur, qui laisse par moments carrière à l'illusion et permet de croire que la nature seule en a tracé le plan. Là, montent vers les nues des arbres d'espèces différentes, groupés comme au hasard : l'orme, le chêne, l'érable et le peuplier mêlent leurs branches. A voir certains massifs, on dirait les croupes, les
dômes, les toitures d%ne vaste église romane, d'où s'élancent de hautes pyramides . Dans rintervalle brillent des pelouses irrégulières, qui semblent changer de forme quand on change de place, et à travers lesquelles serpentent de tortueux chemins. Pour compléter la scène, plusieurs pièces d'eau, dont les libres contours et les bords verdoyants rappellent les nappes solitaires des bois, réfléchissent une partie du paysage. Son ensemble offrait à mes yeux ce velouté, cette indécision, ces effets de lumière que rendent si agréablement les vignettes anglaises. J'appris par expérience combien il est injuste de demander aux peintres du nord les lignes fermes des paysagistes méridionaux. D'un côté, ils reproduisent la nature qui frappe leur vue ; de l'autre, on ne peut nier le charme de leurs compositions : la faveur générale qu'elles obtiennent le démontre assez. Elles forment une sorte d'art élégiaque, et raniment dans le spectateur ces impressions rêveuses, sentimentales, auxquelles l'on s'abandonne avec tant de plaisir en certains sites. Leurs causes les plus ordinaires sont la profondeur de la perspective, la disposition des lumières et des ombres, la solitude et le silence, les deux grands conseillers de l'âme. Le dessinateur ne peut employer les dernières ressources, il est vrai; le clair- obscur et la magie des lointains Im offrent seuls leur aide ; mais s'il en feit un habile usage, quelle puissance ne lui donnentils pas ! Comme l'imagination se perd dans ces vallées fuyantes, sur ces collines brumeuses, avec ce fleuve qui rôde à travers la plaine et s'enfonce derrière l'horizon, avec ces nuages éclatants ou sombres, avec ces blanches fumées dont les spirales ondoient lentement au-dessus des bois ! Et cette chaumière éclairée par le soleil, au pied d'une montagne, près d'un étang, comme elle semble tranquille et faite pour le bonheur ! Un vieux noyer l'abrite de ses rameaux, où voltige une troupe mélodieuse : le chèvre-
134 LE GIHBTIÈHE DE GHISWIGK
feuille encadre la porte, et la menthe sauvage, qui aime les terrains humides, grandit presque sur le seuil. Les artistes anglais comprennent admirablement la poésie de la nature, et la dégagent, sans tâtonner, du sein des formes brutes. Mais ils n'y parviennent que dans de petites dimensions ; leur dessin vague et moelleux, très-bon pour peindre des e£Fets généraux et d'immenses vues,* d'énormes édifices resserrés en quelques pouces, devient flasque et insipide sur de plus larges feuilles, où la précision est une qualité nécessaire,
La nature a mille avantages que ne possèdent point les arts ; il lui sufiBt ordinairement d'exister pour être belle. Ce qui ne fournirait pas à un peintre la matière d'un tableau, enchante le promeneur. Le brouillard, la nuit complète, ne se laissent pas représenter : avec quel plaisir cependant ne marche-t-on point au milieu des vapeurs et des ténèbres! Quoique le paysage qui se déployait devant mes regards ne manquât ni de brume ni d'étendue, il était donc infiniment mieux coordonné qu'une grande estampe anglaise ; ses divers plans ne se confondaient pas, et son incertitude poétique était pleine de réalité. Mais les citadins avaient flétri l'herbe des pelouses, mais je ne pouvais suivre quelques minutes la ligne droite sans atteindre les bornes du parc, et voir se dresser de hautes maisons, derrière les vitres desquelles j'apercevais des têtes rousses, des figures à l'air taciturne et morose, qui me séduisaient peu.
Je sortis donc au plus tôt des jardins de Kenstngton. Poursuivant ma route dans la direction de l'ouest, j'aperçus enfin la campagne, la véritable campagnOi et le soiaii dépouillé de ses voiles, étalant au bord du ciel sa forme glorieuse. A peine eus-je marché quelques instants que j'admirai la fraîcheur de cette banlieue- J'étais encore aux portes de Londres, et cependant aucun immondice, aoeune
exhalaison fétide, aucun de ces bouges épouvantables qui transforment en lieux d'horreur les champs les plus voisins de Paris. De petites maisons fort propres, devant lesquelles s'allongent d'étroits parterres bien entretenus, des ruelles verdoyantes, des prairies, des terres semées d'orge et de blé, des chemins aussi frais que ceux d'un district solitaire. Je reconnus les habitudes soigneuses des peuples du Nord. En jetant l'homme sous de rudes climats, la nature lui a donné un amour du travail et du foyer domestique, un sentiment exquis du bien-être et de l'élégance intérieure qui l'animent dans sa lutte contre un monde ennemi et le récompensent largement de ses ejBforts. Il y a entre toutes les choses qui existent une sorte d'équilibre nécessaire, par suite duquel le mal produit le bien, comme le bien à la longue produit le mal.
Après une courte marche, je me trouvai à la hauteur de Ghiswick, village situé au bord de la Tamise, et quittai le grand chemin pour me diriger vers le fleuve. Le cimetière de cette bourgade est célèbre par les tombeaux qu'il renferme. Comme presque tous les cimetières de campagne, il environne l'église, et les morts y dorment sous la garde du Seigneur. Les paysans qui s'apprêtent à fêter le dimanche, passent sur les cendres de leurs pères en allant implorer le Grand-Juge. Ils traversent pleins de sordides préoccupations le champ du repos infini. Les croix de bois noir, les tertres funèbres, l'épais gazon qui les couvre, ne leur mettent point ^u cœur de plus sérieuses pensées. Leurs vains projets, leurs faux calcula, les suivent jusque dans la demeure du repentir. Car ils sont loin de nous les jours où l'idée de la mort dominait la vie, où la terre ne semblait réellement qu'un lien d*épreuve ! Les siècles irréligieux ont cela de commun avec les hommes méchants ou vulgaires, quMls se détournent à l'aspect de la tombe : cette grande et continuelle leçon les importune. Ils veulent
s*âbandonner sâos crainte à leurs mauvais désirs. Le vieillard, qui n'a plus devant lui que peu d'instants, machine encore la perte de son voisin ; il tend ses mains ridées pour saisir une pitoyable somme dont il ne pourra faire usage. Ils vont, ils courent, les forcenés! ils dérobent, ils mentent, ils se parjurent; on dirait qu'ils marchent à la conquête d*un bonheur éternel : soudain un vent froid qui passe sur leur visage, une nourriture trop copieuse, le moindre accident, le plus léger mal, les couche dans le tombeau. L'oubli les enveloppe à leur tour; ils ne laissent de durable après eux que le silence de leur poussière.
L'église de Chiswick et son funèbre enclos sont élevés sur une terrasse, dont le fleuve mouille la base. On y arrive par une petite rue en pente que borne la Tamise, et que l'on quitte avant son extrémité pour franchir à droite la porte du cimetière. Le rustique édifice n'appelle que légèrement l'attention : de gros contre-forts, point de statues, des croisées sans fenestrage, des vitres sans couleur, une flèche épaisse où le coq-girouette exécute ponctuellement ses évolutions. Mais la vue dont on jouit sur le sol qui l'entoure est magnifique : près de vous, la Tamise déroule ses méandres; au delà, s'étendent des champs fertiles; plus loin, les hauteurs de fiichmond se dressent vers le ciel comme des jardins suspendus. On trouve heureux les morts qui reposent devant un tel paysage, au bruit monotone des vagues. L'on désire pour soi-même une pareille sépulture, et l'âme, brisant les liens de la réalité, s'égare dans les songes du terrible avenir.
La première tombe que je cherchai fut celle d'Ugo Foscolo;je voulais voir d'abord le refuge suprême du poëte banni, dont la mort n'a point terminé l'exil. Peu d'hommes ont eu en ce monde une vie plus errante et plus agitée : venu dans un temps de révolutions, il fut emporté ça et là par les orages qui tourbillonnaient alors sur l'Europe. Il
naquit à Zante, près de la Morée, en 1777, d'une famille illustre, dont le malheur avait dissipé les biens. Le pays ne renfermant pas d'école, il fit ses premières études à Venise, et alla les compléter à Padoue. De retour dans les lagunes, s'étant mêlé d'affaires politiques, il devint suspect aux inquisiteurs d'État, et peu s'en fallut qu'on ne le mit sous les plambs. Dans cette triste conjoncture, sa mère fortifia son âme. « Conduis-toi en brave, lui dil-elle, et ne livre point les noms de tes amis. » Le tonnerre s'éloigna sans avoir frappé; mais le traité de Gampo-Formio ayant plus que jamais courroucé le poëte, il se vit, peu de temps après» contraint de fuir.
Il passa en Toscane, d'où il se rendit bientôt à Milan : c'était là que se réunissaient les libéraux italiens. Pour bâter l'affranchissement de sa patrie adoptive, le jeune Grec employa toutes ses ressources : il prononça des discours publics, fit usage de sa plume, et en dernier lieu se mit sous les drapeaux. On lui donna le grade d'officier. Durant l'année 1800, il concourut à la défense de Gènes, attaquée par Masséna : la famine ayant obligé la garnison à se rendre, il chercha un asile en France. Lorsque la victoire de Marengo eut lexpulsé les Autrichiens de la Lombardie, notre poëte regagna Milan. Son étoile ne voulut point qu'il s'y fixât; enrôlé comme capitaine dans l'état-major du général TheuUier, où il faisait partie de la division italienne, il se transporta au camp de Boulogne en 1805. Il quitta ainsi tour à tour un pays pour l'autre, jusqu'au moment où la Sainte-Alliance anéantit le dernier espoir des patriotes. Il resta quelque temps en Suisse pour observer le train ^e prenaient les affaires, puis se réfugia dans la Grande- Bretagne. La famille des HoUand l'y accueillit noblement ; ce fut dans leur château qu'il termina ses jours, le cœur plein de réflexions mélancoliques. « Triste et solitaire le plus habituellement, toujours pensif, inaccessible à la
craiute et à Tespérance : mort ! s'écriait*il> tu me doimeras la gloire et le repos I »
Gomme je ne découvrais point sa tombe, je m'apj^oahai d'un fossoyeur, qui creusait la terre en psalmodiant la chanson de John Barley Corn, et je le priai de me Tindî* quer. Il s'appuya sur le manche de sa houe et, me désignant une petite fille assise à Textrémité du champ sépulcral, il me dit avec négligence : « Elle est là-bas, à la place où vous voyez mon enfant. » Je me dirigeai vers l'endroit qu'il me montrait, et l'humble monument frappa bientôt mes regards. C'est une pierre plate, sans balustrade, sans sculptures et faiblement inclinée. Des chemins la longent de toutes parts; aucun arbuste, aucune fleur ne se penche sur la dalle funèbre ; aucun oiseau ne vient chanter auprès, dans la brume légère des nuits d'avril, quand la lune glisse si pâle au fond des cieux qu'on croirait voir son spectre plutôt que sa forme réelle . Le tombeau du poëte me sembla triste et aride comme sa destinée. Le croyant ne saurait même où poser ses genoux pour réciter une prière. Le vent seul y peut gémir durant la froide saison, et accompagner la voix métallique du hibou, qui résonne de loin en loin dans le clocher solitaire. L'inscription est digne du reste, morne, laconique et pleine d'insouciance :
Ugo Foscolo
obiit XIV die septembris,
setatis 52.
Malheur au grand homme qui expire loin de sa patrie et reçoit les derniers devoirs sur la terre de l'exil! Nul ne pleure autour de son Ut mortuaire ; ni sanglots ni paroles consolantes ne frappent son oreille ; il abandonne la vie sans regret, et des mains profanes ensevelissent sa dé-
ET LE PARC DE RICHMOND. t^
pouille, comme mi argile ^rulgaire qu# n'animait pas la flamme céleste.
Ce genre de malédiction se réalisa d'abord pour Ugo Foscolo dans toute son étendue. Un simple tertre couvrit sas restes, une croix de bois indiqua la place où il dormait du sommeil éternel. Ce fut seulement plus tard qu'un banquier de Liverpool, nommé Hudson, lui fit élever une sépulture moins grossière.
La jeune enfant dont la blonde tête avait guidé mon ignorance, était justement assise sur la pierre d'Ugo Foscolo. Elle tressait une couronne d'immortelles avec la charmante et naïve maladresse de son âge : sa chevelure soyeuse formait des boucles pleines de grâce; sa peau blanche, ses yeux éclatants, son air vif et doux ne permettaient point de la considérer sans plaisir, sans une sorte d'affection paternelle. Comme un certain nombre de petites filles, elle avait déjà les manières coquettes, l'élégance de formes et de mouvements, qui plus tard leur donnent une puissance magique. Elle savait par instinct pencher la tête, regarder obliquement, sourire et baisser les yeux à propos, ou les lever tout d'un coup, et les fixer, tout grands ouverts, sur les vôtres d'une façon tellement expressive, que l'on ne peut se défendre d'une'secrète émotion. Destinées à l'amour, la nature leur en apprend les ruses avant de leur en fiiire connaître le charme; elles ont la candeur de l'innocence et les attraits jde l'âge où elle s'enfuit. Ce sont des miniatures déjeunes femmes, ravissantes miniatures qui enchantent l'imagination, qui excitent la rêverie et ne troublent point le coeur.
— « Pour qui prépares-tu cette couronne? lui deman* dai-je. Est-ce pour Ugo Foscolo? »
Elle fit une méprise et me répondit :
— a Assurément, c'est pour le pauvre Hughes, dont mon père creuse la fosse ; il était bien bon, bien bon autrefois 1
Il m'apportait toujours quelque chose, lorsqu'il venait chez nous; il m'embrassait, il me faisait jouer, et, quand il partait, j'aurais voulu m'en aller avec lui. »
— « Et de quoi est-il mort, chère petite ? »
— « De quoi il est mort? ah ! jejne puis vous le raconter ; ce serait trop long. Il tenait, voyez-vous, une auberge ; vous connaissez l'auberge du Cygne, n'est-ce pas ? c'était là qu'il demeurait avec sa femme, une gentille femme, et si propre, si propre, qu'on allait boire chez elle rien que pour voir sa maison. Hughes était heureux : il y avait des hommes que cela rendait jaloux. Mais ne vous le disais-je pas, que ce serait trop long? Je ne continuerai point, je finirais par m'embrouiller. »
— « Poursuis, mon bel ange, poursuis; hi parles à merveille . »
— « Eh bien ! la femme de Hughes tomba peu à peu malade; elle se minait, elle se minait, elle devenait tellement pâle qu'on souffrait de la regarder. Ce qu'elle avait, je n'en sais rien; les autres ne le savaient pas non plus, excepté le docteur. Elle dépérissait toujours, et on ne pouvait la guérir. La maison n'allait pas mieux qu'elle : on voyait bien, quand on passait devant, que Jenny ne se levait pas. Les rideaux étaient pleins de poussière, les vitres ternes; les araignées filaient dans les coins delà salle. Peu à peu les pratiques s'éloignaient; l'hôte avait un chagrin effrayant : les buveurs n'aiment pas la tristesse, ils allaient ailleurs. Et comme Hughes dépensait beaucoup pour Jenny, quand elle mourut, il se trouva ruiné. Ce fut un mauvais jour que celui-là! Comme il pleurait, comme il sanglottait, le pauvre homme! Une voulait pas laisser emporter sa femme; il disait qu'elle reviendrait à elle. On fut contraint de la prendre malgré lui, de l'enfermer pendant qu'on allait au cimetière. Depuis ce temps, il sembla mort comme Jenny; on ne le
voyait presque plus, il restait des semaines entières dans son auberge déserte. Il contemplait tour à tour d'un œil immobile chaque endroit de ce logis qu'animait auparavant la défunte. Le soir, on n'y voyait point de lumière, et les gens du pays avaient peur de cette boutique muette et sombre. A peine s'il mangeait. Quelquefois il sortait de chez lui, le teint hâve, les yeux creux, la chevelure en désordre; il allait au hasarda travers la campagne. Rien ne l'effrayait ; il couchait là où la brume venait le surprendre, dans une étable, sous un hangar, parmi les décombres. Jamais il n'eut la force de visiter la sépulture de sa femme ; peu à peu une fièvre tierce s'est emparée de lui, elle ne l'a bientôt plus quitté ; il est mort hier sans avoir dit une parole, et je tresse maintenant une couronne pour placer autour de sa croix. »
Tel fut le récit de la jeune enfant, récit qu'interrompaient ses propres observations sur la manière dont elle exécutait son travail; mais ce que je ne puis rendre, c'est le calme ingénu de son air et de ses paroles. Elle disait les choses les plus tristes, les plus attendrissantes, avec une sérénité profonde et angélique ; son âme, que n'avaient pas encore froissée les chagrins de la vie, était paisible comme le ciel qui se déroulait sur nos têtes, comme la lumière qui dorait la perspective et les fleurs insouciantes qui croissent au milieu des tombeaux.
— a Ainsi donc, poursuivis-je, tu ne connais pas Ugo Foscolo, dont la pierre te porte en ce moment? >»
— « Non, répondit-elle, on ne m'en a jamais parlé : c'est un vieux mort, celui-là; je ne connais que les nouveaux. >•
Je souris malgré moi de cette distinction et garda^ quelques minutes le silence. J'avais en effet sous les yeux de quoi réfléchir. Je voyais une image de la gloire dans cette naïve et charmante petite fille, tressant une couronne
142 LE GIIIETIÉRE DE GHISWIGK
d'immortelles] pour un obscur aubergiste, sur la tombe d'uB grand poète, dont elle ignorait même le nom ! Elle se tourna de mon côté, pendant que je songeais :
— « Ah çà! me dit-elle, savez- vous, monsieur, que vous me faites perdre bien du temps? Je ne m'occupe pas assez de mon ouvrage, en causant avec vous, et, tenez, j'arrange mes fleurs tout de travers. »
— « Je te laisse, lui répliquai-je ; un dernier mot pourtant. N'aurais-tu pas vu , par hasard, la tombe d'Hogarth? »
— « Non, me répondit-elle, c'est encore un des vieux : demandez à mon père, il vous l'enseignera peutêtre. »
— « Adieu donc, s'il en est ainsi. » Et je me penchai vers elle pour l'embrasser. Elle rougit, baissa pudiquement les yeux, se couvrit la figure de ses mains. Je dus ravir comme une faveur à la petite précieuse le calme et poétique baiser qui effleura ses joues.
La sépulture d'Hogarth, dont je lui parlais, était la plus facile à trouver de toutes, car elle est la plus haate et la plus riche. Elle se compose d'un piédestal élevé sur des marches; des espèces de contre-forts en volutes soutiennent ou ornent les quatre angles. Ge massif porte un socle, où se détachent en bas-relief un masque comique, une palette et des pinceaux, une couronne de laurier et un livre qui a pour titre : Analyse de la beauté*. Au-dessus s'arrondit une urne. D'un côté du piédestal, on lit an anglais cette inscription :
Ici repose le corps
de William Hogarth, esq.
qui mourut le 26 octobre 1764,
âgé de 67 ans.
^ C*est celui d*un ouvrage publié yar Hogartb.
Et au-dessous les strophes suivantes de Garrick :
Adieu, peintre éloquent de la nature humaine. Toi qui sus de ton aft comprendre la grandeur, Qui ne le traitais point comme une chose vaine Et tâchais par lae yeux de réformer le cœur. *
Saluez ce tombeau, vous que le talent charme ; Laissez couler vos pleurs, hommes bons, et priez : Vous qui n'admirez rien, dont les yeux sont sans larme. Éloignez-vous d*ici : Hogarth est à vos pieds *.
Les autres faces du cube annoncent que la femme de l'habile artiste, sa sœur et la femme de James Thornill, sa belle-mère, sommeillent près de lui ^ . Un monument unique protège donc toute une petite société . Ils dorment ensemble comme ils ont vécu, attendant le jour inJSni, au lieu d'attendre la mort. Ces trois personnes habitaient effectivement avec Hogarth à Ghiswiek. Sa belle-mère fut la seule qui le précéda dans la tombe. Les autres l'entouraient encore de leurs soins, quand un anévrisme termina son existence. Peu d'heures avant qu'il* rendit l'âme, on lui apporta une lettre du docteur Franklin, des États-Unis, et il traça des caractères informes sur le papier, en guise de réponse. S'étant couché ensuite, il lui prit un vomissement; il tira le cordon de sa sonnette avec tant de violence qu'il le cassa; mais ce fut son dernier effort, il expira bientôt après.
1 Voici les vers anglais, que nous avons essayé de traduire :
Faroirel, great p«inter oi mankind, Who reaohest the noblest point of art, Whose piotured morale chann the mind And throngh the eye correct the hsart.
If genius fire thee, rtader, stay; If nature toncb the, drop a tear ; If neither move ihee, tnm away, F<* Hogarth's honotiiod dnBt lies hm.
a James Thornill était peintre du roi ; il céda sa charge et donna sa fille à Hogarth.
Hogarth est, pour ainsi dire, un peintre spiritualiste : il ne se distingue ni par la beauté de son dessin, ni par l'éclat de son coloris; son talent réside dans l'expression. Elle ne se borne point chez lui aux traits du visage : les attitudes, les formes, les vêtements, tout y contribue ; il représente des caractères à l'aide de son .pinceau ; il les développe à l'aide d'une action qu'il poursuit de toile en toile. Les sept tableaux composant le Mariage à la mode, que Von voit au musée de Londres, donnent une idée parfaite de sa manière. Tandis que j'examinais son sépulcre, je me figurais le voir lui-même, l'œil animé, l'air ,un peu moqueur , le chapeau de travers pour cacher la profonde cicatrice qui sillonnait son front depuis sa jeunesse, cheminant dans les rues de la bourgade que je venais de parcourir.
Le cimetiàre de Chiswick renferme beaucoup d'autres personnages célèbres : une fille d'Olivier Cromwell y goûte le repos que cherchait vainement le Protecteur, et qui doit le fuir encore, si les plus vils des hommes, les tartufes et les traîtres, sont châtiés comme ils le méritent après cette vie transitoire. Macartney s'y délasse de son ambassade en Chine, racontée par lui-même; Chardin, de son voyage en Perse ; Loutherbourg , le peintre élégant, de tous les combats fictifs qu'il a livrés dans ses tableaux*, et Griffith, éditeur de la Revue mensuelle (Monthly Review),de ses nombreuses supercheries pour piller et afifamer ses rédacteurs.
Qu'on ne s'étonne point de voir tant de dépouilles inégalement fameuses couchées à Tombre d'une petite église de village. C'est plutôt du contraire que l'on devrait être surpris, de ce que les cimetières rustiques sont en général si
* Voici son épitaphe : « Ce monument est consacré à la mémoire de Philippe Jacques de Loutherbourg, esq.,né à Strasbourg, en Alsace, le !•' novembre 1740, élu membre de l'Académie royale de Londres le 28 novembre 1781, et mort à Hammersmith-Terrace, le 11 mars 1812, âgé de soixante et douze ans. »
dénués de pareils monuments. Qu«ls hideux charniers que les enceintes funèbres des grandes villes I Comme les morts y sont pressés, comme on leur dispute la place et combien leur cendre malheureuse jouit peu de Téternelle quiétude ! On leur mesure le temps, on leur dit : « Vous ne séjournerez dans cette terre vénale qu'un petit nombre d'années ; vos os seront ensuite extraits de leur perfide asile pour servir aux spéculations de l'industrie; vous achèverez de tomber en poussière sous les formes les plus rebutantes. » Ne serait-ce pas le cas de s'écrier avec Shakespeare: «Horrible! horrible! horrible ! » Qu'il est difierent le sort de l'homme enterré loin du bruit, dans le champ mortuaire des pasteurs! Nul ne vient troubler la paix de ses restes ; on ne lui marchande pas les heures, à lui qui s'est couché pour des siècles ; on qo vient pas lui crier : « Allons, lève-toi ; un autre est là qui va prendre ta place^ comme les malades se succédât dans . un lit d'hôpital. » Il dort veillé par les géïlies de la solitude ; son tombeau n'a d'ennemis que les vents et la mousse ; la clématite l'enveloppe de ses fleurs blanches comme d'une robe virginale; l'if, le cyprès, Talizier y répandent une ombre mélancolique, et le chant des oiseaux, ou le murmure de la rivière le long de ses bords, en interrompent seuls le majestueux silence.
Je n*avais plus rien avoir; j'appelai un jeune garçon qui ■ péchait, assis dans une barque, et je traversai la Tamise; -. Quand je fus sur l'autre rive, je lui présentai un shilliflg pour qu'il me le changeât; mais, en qualité d'Anglais et de protestant, il n'avait point de monnaie: j'eus beau faire, beau insister, mon passage me coûta vingt-cinq sous. Je prenais cette route afin de gagner plus vitelei hauteurs de Richmond ; elle m'épargnait un long détour, et ne tn'êînpêchait de voir que Brentford, V ennuyeuse ville, la ville aux rues sales ^ comme l'appelle Gay, et les jardins de Kew, avec leur énorme pagode, magnificence exotique peu attrayante
pour un voyageur qui recherche surtout les productions naturelles des pays qu'il visite.
Mais quoique j'eusse hâte d'abandonner les rives de la Tamise, je fus contraint de modérer mon impatience. J'étais en route depuis le matin et ressentais un violent appétit. Je me préparai donc à goûter la véritable cuisine britannique; j'avais jusqu'alors plus ou moins vécu à la mode française dans ma pension bourgeoise et dans les restaurants de Londres. J'atteignis en quelques pas une auberge de Mortlake, petite commune située prés du fleuve, et me plaçai devant une fenêtre d'où j'apercevais Ghiswick. La nature est si bienveillante pour l'homme, qu'elle a escorté d*un plaisir chacun de ses actes. Il n'est pas de philosophe austère qui, pressé par la faim, puisse regarder sans joie une table somptueusement servie. Dans mainte occasion, cet effet grossier devient réellement poétique : notre nature supérieure ennoblit nos moindres plaisirs. Qui n'a éprouvé, un jour de fête, à la suite d'une longue marche, en respirant les fumées excitantes d'une hôtellerie, ce genre d'émotion que des causes plus distinguées sembleraient devoir seules produire? On est las; le soleil embrase la plaine, ou, se couchant au milieu des nuages, paraît s'y fondre comme un globe d'or : on ne songe pas moins au repos qu'à la nourriture, et on salue la maison hospitalière où vous attendent l'un et l'autre, avec la même gratitude que le chasseur désappointé des Florides, le bananier lointain qui doit lui rendre ses forces.
J'étais dans cette disposition, lorsque j'ordonnai que l'on me servît un repas quelconque. Un lourd garçon m'apporta cinq fourchettes, quatre couteaux et une profusion d'épic^s remplissant de petites burettes : il y avait jusqu'à du piment et des choux - fleurs marines dans le vinaigre , sauces d'outre-Manche qui ne noqs plairaient guère. Quoiqu'ils ine séduisissent fort peu , ces epprêts me persuadèrent
qu'on allait me traiter comme un lord, et je tâtaîs déjà ma bourse, quand je vis apparaître une montagne de bœuf; deux serviteurs ployaient sous le fardeau. C'était un de ces illustres roast-beefs vantés dans les quatre parties du monde : il pesait certainement plus de vingt-cinq livres. Une telle masse de chair me souleva le cœur. Pour surcroît d'infortune , elle était cuite depuis cinq jours, les hôteliers circonvoisins de Londres ne mettant à la broche qu'une fois la semaine, durant l'hiver. Enfin, si elle était brûlée alentour, elle était parfaitement crue au milieu, de sorte qu'il fallait ou avaler une' sorte de charbon animal, ou se nourrir de viande saignante comme un Hottentot. Je maudis intérieurement la gaucherie anglaise et tâchai de faire bonne mine au repas de sauvage que l'on m'offrait. Je compris alors l'utilité des assaisonnements, que je dédaignais une minute plus tôt; mais, quoique j'eusse recours à ces perfides ingrédients qui m'avaient trompé, je ne pus y tenir; je repoussai l'énorme plat et demandai autre chose. Autre chose! il n'y avait ni poisson, ni entremets, ni légumes. Les aubergistes d'Angleterre n'en achètent point, par la bonne raison qu'ils ne savent pas les accommoder. On m'ofi'rit du Ghester pour toute consolation. Mais il faut être juste : on mesura le dédommagement à l'infortune ; on alla même plus loin, et comme l'on m'avait apporté douze ou treize kilogrammes de bœuf, on m'apporta un fromage de trente livres. Placé devant moi, il me cachait une partie de la salle et me voilait moi-même à la façon d'un qcran. La voracité de mes prédécesseurs y avait laissé de nombreuses traces. On y distinguait des valions, des monticules, des grottes, des escaliers, des frontons et des corniches. J'y taillai moi-même diverses figures , entre lesquelles mon successeur dut admirer une tour gothiquq, avec sa porte, ses créneaux et ses fenêtres. C'est le seul ponument érigé par moi, et c'est sur lui
que je compte pour transmettre mon nom à la postérité.
Je fis aussi bien de prendre gaiement mon parti, car je fus traité de la même façon pendant tout mon voyage. Les Anglais sont les cuisiniers les plus maladroits ^e la terre, sans excepter les Hurons et les nègres. Le gibier que ceuxci placent, à l'aide de trois bâtons, devant un feu de lianes sèches, a, je n'en doute pas, meilleur goût que les rôtis de nos voisins : ils ne peuvent faire griller une côtelette sans la couvrir de cendre, ou la noircir de poivre. La nature avait de tout temps destiné cette race à boire du thé ; elle a juste assez d'aptitude culinaire pour verser de l'eau chaude sur des feuilles d'arbrisseau. Quand ils visitent les campagnes des trois royaumes, les Français doivent donc se contenter en général d'un pain excellent et des quatre sortes de bière qu'on y brasse : la bière proprement dite, Vale^ qui en est une espèce de quintessence ; le porter ou bière noire, et le stout, qui est au porter ce que Vale est à la bière commune. Despréaux fut moins malheureux dans le célèbre festin aux six poulets étiques.
Je quittai sans regret la taverne, marchai dans la direction du sud, passai près d'une foule de villas, et atteignis le parc de Richmond. Depuis plus d'une heure, le soleil, d'abord si radieux, était caché sous les nues. On était alors dans les derniers jours de mars : l'hiver finissait, et le printemps n'avait pas encore tiré la nature de son morne sommeil. Il faisait cependant une douce chaleur qui révélait sa présence : une brise lente et humide souflBiait du côté de l'ouest, des bourgeons lustrés, puis des fleurs, puis des feuilles allaient bientôt couvrir les rameaux.
Un chemin sablé m'introduisit dans le parc : à ma droite et à ma gauche s'étendaient de vastes pelouses, et sur ces pelouses des troupeaux de cerfs, de chevreuils et de daims broutaient ou ruminaient paisiblement. Je découvrais au
moins cent cinquante de ces animaux dans l'espace qu'em-
brassait ma vue. Mon premier sentiment fut la surprise. Nous n'apercevons en France ces gracieuses créatures que par hasard ; elles traversent au loin devant nous les routes et les clairières des bois, avec la rapidité de la flèche, soit que notre approche les épouvante, soit que le jappement des chiens hâte leur course ; les badauds de Paris contemplent seuls à leur aise quelques individus de l'espèce derrière un double grillage. Ici, point de précaution, liberté pleine et entière ; les charmantes bêtes pourraient s'enfuir, si elles le voulaient, car les portes sont toutes grandes ouvertes. Je ne sais comment la patience britannique apprivoise ces animaux craintifs et jaloux de leur indépendance; mais quels que soient les moyens employés, le résultat est des plus agréables. L'on ne saurait croire combien ces doux et nobles hôtes vivifient le paysage. Ils augmentent l'attrait déjà si grand des prés, des vallons, des ruisseaux, des taillis : aux enchantements de la nature morte et du règne végétal ils mêlent les séductions de la nature animée. Ici on les voit couchés sur l'herbe ; plus loin , ils suivent lentement la lisière des forêts; par intervalles, ils bondissent comme s'ils apercevaient le fantôme de saint Hubert et sa meute mystérieuse ; on les découvre ensuite buvant l'eau des fontaines ou passant à la nage quelque vivier pittoresque. Enfin, aux approches du soir, leur cri grave et triste résonne, tantôt sous les colonnades des bois, tantôt dans le silence des pâturages déserts.
Ces trois sortes d'animaux ne sont pas les seules que les Anglais sachent rendre domestiques. Ils familiarisent aussi avec l'homme les habitants de l'air et ceux qui naviguent sur les fleuves. A Londres même, dans le parc Saint-James, on en trouve de toutes les espèces, devenus tellement sociables qu'ils rôdent autour des promeneurs pour en obtenir des gâteaux, et sautent après les fragments qu'on leur en montre. Il y a là des grèbes huppés^ dç§
castagneux, des imbrims, des pingouins, des mouettes, des crabiers et une multitude de canards différents, presque aussi lestes que des canards sauvages. Ces exilés venus des quatre parties du monde vivent en bonne intelligence et ne se font faute de caqueter dans leurs langues respectives. Je me donnai maintes fois le plaisir de lancer quelques bribes au milieu de la pièce d'eau qui occupe le centre du jardin, pour les voir se précipiter dessus par volées.
Cependant je marchais toujours, et la route que je suivais me conduisit bientôt près d'une troupe de cerfs plus vieux et plus beaux que leurs frères. Ils se reposaient avec leurs biches sur le gazon, à quelque distance du chemin. L'un d'eux, en particulier, avait une mine flère et majestueuse qui me ravit. Gomme j'avais fait halte pour le considérer, il leva la tète un peu plus haut, et me regarda fixement. Un bois superbe couronnait son front : jamais prince n'eut un air aussi digne. Voulant voir jusqu'où il porterait l'assurance, je m'approchai de lui pour le flatter. Mais il se leva lentement à mesure que j'avançais; la tribu dont il paraissait le chef imita son exemple, et, lorsque je fus à huit pieds du vétéran, ils commencèrent à battre en retraite. Si je marchais plus vite, ils pressaient le pas et réglaient tous leurs mouvements sur les miens, en sorte que je ne pus jamais les atteindre. J'y renonçai donc après de vains efforts, et poursuivis ma promenade, me contentant d'admirer la noblesse de leur allure.
Le parc de Richmond est une vaste enceinte à laquelle on attribue huit milles anglais* de circonférence. Il a cette variété d'aspect qui semble accroître la grandeur réelle des terrains. De fuyantes perspectives sollicitent partout le regard : des massife entrecoupés de clairières, de larges
* Deux lion PS et demie.
boulingrins semés de touffes d'arbres, voilà quelle en est la disposition générale. La fantaisie se perd avec charme dans ces enclaves ondoyantes, ces carrefours lumineux, ces routes qui se prolongent à Tinfîni, entre ces bouquets irréguliers d'ormes, de chênes, d'acacias et de pins. Les tableaux qu'ils forment n'avaient pas alors toute leur beauté. Les bois sans feuilles ne présentaient que de noires silhouettes : ils devaient à leur nudité un air mélancolique dont je ne nie pas la douceur, mais qui n'égale pas l'attrait puissant de la verdure. Si j'errais sous leurs branches dépouillées, je les trouvais plus mornes encore : chaque individu de cette immense horde me semblait un vieillard, qui me regardait passer d'un air triste et mécontent. Prodigieux sénat! auguste réunion! Comment ne point supposer une âme à tous ces patriarches? Quelle froide et mesquine prosopopée que celle de la dryade ! Quelle pauvre imagination que ce corps enfermé dans le tronc d'un arbre ! Gomme si les végétaux ne paraissaient point vivre depuis leurs pieds immobiles jusqu'à la tète murmurante, qu'ils balancent au milieu des airs!
Après avoir traversé plusieurs grandes futaies, j'arrivai au bord d'un étang pour ainsi dire inculte. Nul vestige humain n'y apparaissait. A côté des herbes nouvelles, qui couvraient déjà le sol, on voyait des roseaux desséchés, dont les tiges rompues s'entremêlaient et pendaient sur la face de l'onde. Outre une multitude d'insectes bizarres, mouches, coléoptères, libellules, salamandres et autres, des poules d'eau, des sarcelles, des canards de Barbarie cherchaient leur subsistance parmi ces ruines éphémères, ou se jouaient au milieu de la nappe splendide qu'elles encadraient. Les sarcelles étaient charmantes : leurs petits corps tout ronds,leur physionomie naïve appelaient le sourire sur mes lèvres; elles nageaient, se cherchaient, se fuyaient avec tant de grâce! Pour mieux considérer leurs évolulions et
jouir du spectacle qui s'ofiFraît d'ailleurs à moi, je transformai en siège une grosse pierre placée près de la rive. Le ciel était toujours couvert; les nuages, s'èclaircissant par intervalles, répandaient çà et là une lumière plus brillante, mais sans se désunir et sans laisser voir ni le soleil ni le firmament. D'étranges clartés erraient alors sur les chemins, sur les gazons, sur le lac en miniature, ou flottaient vaguement dans les branches. Une solitude complète régnait en outre autour de moi : je n'avais aperçu aucune figure humaine depuis que je rôdais à travers le parc. Le silence n'était pas moins profond : quelques bourdonnements exceptés, je n'entendais rien, et le calme infini de la nature doublait dans mon cœur la puissance de la vie morale. J'ai bien des fois observé qu'au milieu des champs, même lorsqu'un grand tumulte résonne près de vous, l'oreille discerne derrière ce fracas la paix auguste et immense de l'horizon. Dans les villes, au contraire, un sourd murmure gronde toujours par delà les bruits prochains; et si votre habitation est muette, vous n'en distinguez que mieux le roulement sinistre, qui vous arrive comme une menace et une inquiétude.
Je me reposais depuis peu de temps néanmoins, quand une cloche lointaine vint mêler son glas à ma rêverie. Une distance très-grande devait la séparer de moi, car les notes étaient si faibles que je doutais presque de leur réalité : on ne croît point ouïr en songe des tintements plus vagues et plus fugitifs. Mais elle sonnait, sonnait toujours, et mon attention éveillée distinguait de mieux en mieux ses accords. Jamais je n'ai entendu de voix aussi plaintive ; sa ténuité contribuait sans doute à lui donner cette expression mélancolique. Je me la figurais sortant de quelque vieille flèche moussue, dans une vallée aride et sablonneuse, où l'ajonc couvre la terre de ses dards, où le genévrier déploie sa morne verdure.
Je ne sais comment cela se fit, mais ces doux et tristes sanglots me rappelèrent un rossignol qui m'a bien ému durant ma jeunesse. C'était par une nuit de printemps, nuit froide, orageuse et sombre, que l'hiver disputait ou plutôt ravissait à la belle saison. Les arbres se tordaient avec désespoir sous les attaques de la bise ; leurs feuilles nouvelles laissaient échapper des gémissements. Une pluie glacée, une pluie intermittente jonchait la terre de fleurs et se précipitait sur mes vitres; les gouttes d'eau y restaient suspendues -comme des larmes. Et le pauvre rossignol épris d'amour, perché sur un platane, non loin de ma fenêtre, essayait de chanter sa passion malgré le fracas des vents. Il commençait une gamme brillante et pleine de tendresse ; mais les airs se prenaient à rugir, un tourbillon emportait son harmonie, et pendant quelques secondes aucune note ne parvenait à mon oreille. Et pourtant il ne se décourageait pas! Aussitôt que la lutte des éléments se calmait un peu, j'entendais de nouveau sa mélodie et acquérais la certitude qu'il ne l'avait pas interrompue : elle surmontait quelques minutes la plainte générale, puis s'éteignait encore dans le grondement de la tempête. Mais, à chaque reprise, elle me semblait plus triste, le chant d'amour devenait un chant d'affliction : l'oiseau malheureux gémissait au lieu de soupirer. Il continua fort longtemps ainsi; peut-être pleura-t-il encore après que le sommeil eut fermé mes paupières.
Je crois. Dieu me pardonne ! et le lecteur aussi, que me voilà tombé en pleine bucolique. Mais que faire dans un jardin, si ce n'est de la poésie champêtre? Je termine pourtant, et me sauve sur la grande route. La couronne d'Angleterre possédait autrefois en ce lieu un palais que Henri VII aimait beaucoup : le feu l'ayant détruit pendant l'année 1498, il le fit rebâtir trois ans plus tard, selon le style gothique, avec une richesse et une élégances peu
communes. Ce fut là qu'il mourut, ainsi qu'Elisabeth. Henri VIII le donna au cardinal Wolsey en échange de Hampton-Gourl. Après Tinhumation de l'avide ministre, les rois d'Angleterre le reprirent : maintenant il a disparu comme ses fastueux possesseurs.
Le village de Richmond, situé au flanc de la colline, a été rendu illustre par le séjour de Thomson et de Reynolds. La maison du peintre s'élevait sur une espèce de terrasse que le poëte a chantée : c'est une route qui longe l'enclos et d'où l'on découvre une magnifique perspective. Le seul paysage qu'ait fait Reynolds, et dont un écrivain moderne, Rogers, a été longtemps propriétaire, ofifre une image de ce point de vue. Le lecteur va examiner le tableau de Thom^ son, calqué tant bien que mal dans une traduction : « Que nos yeux parcourent cette immense scène, qu'ils se portent pleins de ravissement, tantôt du côté où brille le gigantesque Londres, tantôt vers les sommets fraternels* qui bornent son district, tantôt vers le mont u eux Harrow et vers la colline où Windsor lève son front royal. Pour nous délasser de cette vue glorieuse par un charmant contraste, fixons nos regards sur la Tamise, qui commence à devenir champêtre en cet endroit. Ils peuvent s'y promener sans fatigue et, changeant de plaisirs, s'égarer sous les bois qui dominent la retraite d'Harrington, descendre jusqu'aux fraîches avenues de Ham, apercevoir les muses dans les bosquets de Pope, découvrir le majestueux Hampton, les berceaux d'Esher et les terrasses fameuses de Glaremont. vallée magique! plus belle que toutes les descriptions de la Grèce et de l'Hespérie ! ô terre de bonheur ! ô douces et fertiles collines! »
J'abrège ce morceau, qui ne me paraît point justifier complètement son énorme réputation. Celle-ci est, selon toute
* Les collines de Highgate et de lîampsîead.
vraisemblance, une affaire de localité : le voisinage de la capitale a rendu célèbre en même temps le site et la peinture. Je mets au-dessus presque tout le reste des Saisons. Quoi qu'il en soit, le paysage que Ton découvre du haut de la route est vraiment admirable : cette plaine sans bornes, couverte de jardins, de grands édifices, de routes, de villages, et encadrée près de vous par les détours du fleuve, compose un ensemble étonnant.
L'église du bourg renferme la dépouille de Thomson. A l'extrémité occidentale de Taile du nord, on aperçoit une plaque de bronze qui porte l'inscription suivante :
Ici gisent, sous cette table mortuaire,
les restes de
James Thomson ,
auteur des beaux poëmes intitulés :
les Saisons, le Château de r Indolence ^ etc.,
qui mourut à Richmond le 27 août 1748,
et fut enterré le 29 du même mois.
Le comte de Buchan, ne voulant pas qu'un homme
si bon, qu'un poëte si agréable demeurât sans indice
commémoratif, a marqué la place où il repose,
pour la satisfaction de ses admirateurs,
dans l'année du Christ 1 792.
La maison qu'il habitait n'existe plus; elle était située au bas de la colline, près de Kew. A la mort du poëte, son ami Georges Ross l'acheta, et le souvenir du grand homme la lui fit respecter. Mais il lui fallut descendre à son tour les marches du caveau sinistre : l'habitation changea plusieurs fois de propriétaire; un dé ces acquéreurs la détruisit pour en élever une plus confortable au même endroit. Il reste peu de traces de Thomson dans ce lieu qu'il aimait tant. L'année où il expira, il écrivait à une de ses connaissances : « J'ai agrandi mon rustique domaine, j'ai pris sur les deux champs voisins de quoi le doubler; il arrive main-
tenant jusqu'à la haie. Gomme vous le pensez bien, je m'y promène aux différentes heures du jour et souvent aussi dans l'obscurité. Je me passionne de plus en plus pour la retraite et la nature : voilà justement la saison propice ; le ciel se dispose, ou même s'occupe à orner la terre d'une verte robe. L'oiseau des nuits chante dans notre ruelle. »
Les seuls objets que Ton montre comme ayant appartenu au poëte sont une table et un vieux clou. Sur un pavillon placé dans le jardin, on lit ces mots : « Ici Thomson chanta les saisons et leurs vicissitudes; » à l'intérieur, se trouve la table dont le grand homme se servait, dit-on, pour écrire; ce fut aussi là qu'il mourut, selon la chronique. Le fameux clou aurait eu la gloire de porter habituellement son chapeau. Relique étrange, on Tavouera, et digne de prendre place à côté de celles qu'on gardait au moyen âge dans plusieurs cloîtres : du lait de la Vierge, des larmes de saint Pierre ou des cheveux de Moïse.
Notre poëte ne fut jamais riche; fils d'un pauvre ministre écossais, sa famille ne put lui donner que de l'éducation, et sa rêveuse négligence ne lui permit pas de conquérir les bonnes grâces de la fortune. Son début à Londres fut comme un pronostic. Ne réussissant point à Edimbourg, il prit le chemin de la capitale, ayant pour tout patrimoine des lettres de recommandation. Il les avait liées soigneusement dans son mouchoir, et avait mis son mouchoir dans sa poche; mais une fois logées, il n'y pensa plus. Sa première action fut de parcourir la ville, considérant avec surprise tout ce qui s'offrait à lui. Or, pendant qu'il ouvrait de grands yeux, on lui déroba ses papiers : il se trouva sans argent et sans protecteurs.
Il fut bientôt pressé par le besoin : ses souliers le trahirent d'abord. Quand il se vit littéralement sur le pavé, il employa les moyens extrêmes ; il avait alors terminé son Hiver : il alla de boutique en boutique, l'offrant aux édi-
teurs. Personne ne voulait Tacheter. A la fin cependant, un libraire du nom de Millau le prit pour une faible somme, et, toute minime qu'elle fût, ne tarda pas à la regretter. Le jeune homme n'était pas connu; on dédaignait son poème. Sur ces entrefaites, M. Watley, un écrivain secondaire de l'époque, l'ayant lu par hasard, le trouva si beau qu'il se mit à le vanter sans relâche. Un autre littérateur moins oublié, Aaron Hill, fut également frappé de son mérite, et le sombre horizon du poète s'éclaircit un peu. Ses affaires allaient toujours mal cependant; les éloges ne nourrissent pas, et c'est une circonstance fâcheuse pour les auteurs, car il n'existe point d'aliment qui pût leur être plus agréable. Dans l'espoir d'obtenir quelque présent, il dédia son ouvrage, selon la mauvaise habitude de l'époque, à un riche individu nommé sir Spencer Gompton. L'idole qu'il encensait ne remua pas sur son piédestal; il avait des oreilles, mais elles n'entendaient point ; il avait des pieds, mais ils n'allèrent pas au-devant du grand homme indigent ; il avait des mains, de très-grosses mains peut-être, mais elles ne donnaient pas. Le brave homme d'Aaron Hill prit à cœur cette lésinerie : pour consoler Thomson, il lui adressa quelques vers où il frondait la honteuse avarice des grands, et les fit imprimer dans un journal. Sir Spencer, que la louange n'avait pas ému, se laissa toucher par le sarcasme; il pria Thomson de le venir voir, et lui remit cinq cents francs. Le jeune homme fut enchanté; mais il n'en effaça pas moins plus tard la dédicace de son Hiver, comme toutes les autres. Pendant qu'il mangeait ses vingt guinées, l'opuscule, d'abord si froidement accueilli, gagnait chaque jour des admirateurs; il obtint peu à peu une vogue surprenante. On enleva en quelques mois plusieurs éditions, et l'auteur put désormais narguer l'hôpital .
L'ouvrage méritait cet accueil extraordinaire. Thomson me parait le premier de tous les poètes didactiques, le seul
qu'on puisse lire avec agrément. C'est qu'il n'a point suivi la route foulée par ses compétiteurs; il a pris sans crainte un chemin de traverse plus frais, plus doux à l'œil. Il ne met point en vers des documents scientifiques, il ne rédige pas une sorte de manuel camme ceux d'Hésiode, de Virgile, d'Oppien et de leurs innombrables successeurs. L'utilité ne le préoccupe jamais : si l'on veut s'instruire, que l'on aille à l'école ; il n'est pas un pédagogue. Il peint les divers tableaux qu'offrent les saisons, cadence réellement une longue ode descriptive et chante les beautés du monde extérieur, sans vouloir faire un cours de jardinage ou d'agriculture : aussi n'est-il pas didactique, selon l'acception rigoureuse du mot. De là le charme que son œuvre exerce infailliblement : on s'assied avec lui près des ruisseaux, dansTherbe humide des forêts, à l'heure où le soleil embrase les plaines, sèche les fleurs, alourdit toutes les créatures et invite l'homme au repos, heure solennelle où le fredon monotone de la cigale trouble seul la paix des champs; on le suit encore sous les bois de mélèzes, parmi les rochers qu'inonde la tempête, sur les hauteurs abruptes des montagnes : on s'émeut de sa joie, lorsqu'il . attise l'hiver son foyer pâlissant et, à demi plongé dans Tombre du soir, écoute mugir la bise, ou la vague marine déferler tristement le long des côtes solitaires.