‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ije» châteaux anglais et Stra^^berry-HiU.

L'Angleterre est le pays des châteaux ; sa puissante aristocratie, la plus puissante et la plus riche du monde, habite des demeures proportionnées à son opulence et à l'autorité qu'elle exerce. Une fausse révolution a changé en domaines patrimoniaux ses anciens fiefs, en droits de propriété absolue ses droits de suzeraineté. Six cents familles possèdent, à elles seules, tout le territoire de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Le sol presque entier de Londres appartient au marquis de Westminster. Les biens fonciers de plusieurs ducs et autres grands seigneurs surpassent en étendue un de nos départements, ou même une de nos anciennes provinces. En Ecosse, en Irlande, il y a tel personnage qui dispose de trois ou quatre chaînes de montagnes, avec leurs forêts centenaires, leurs lacs, leurs torrents, leurs poétiques vallons et leurs gorges mystérieuses. Les fleuves mêmes n'échappeijt point à leur sour veraineté : ils en afferment la pêche pour des sommes considérables.

Leurs revenus sont donc immenses ; c'est par millions

qu'ils les comptent. Un lord est seulement à son aise avec un million de rente; mais la plupart ont de moins maigres ressources. Beaucoup peuvent dépenser quatre, huit, dix millioDS par an, vingt ou vingt-cinq mille francs par jour, sans entamer leur capital, sans grever leurs terres inaliénables. Du haut des promontoires, des falaises, qui cernent la mer dans les golfes et les détroits, ils dominent presque l'océan, où ils lancent d'ailleurs de nombreux vaisseaux, comme pour étendre leur empire et prendre possession de r^-bîme incommensurable.

Quand des hommes qui jouissent d'une pareille fortune veulent se faire construire un château, rien ne limite leur fantaisie, aucun obstacle matériel ne les arrête. Ils peuvent y consacrer des sommes fabuleuses, laisser l'architecte envahir l'espace, joindre les bâtiments aux bâtiments, multiplier les étages, les dômes, les colonnes, prodiguer les ornements et les statues, élargir sans mesure les façades, dresser dans les airs des tours sans nombre et les relier par d'immenses galeries. Beaucoup de souverains ne sont que de pauvres hères, comparés à ces opulents vassaux. Qu'estce que le roi de Portugal, le roi de Wurtemberg, le roi de Hollande, le roi de Bavière, le roi des Belges et le roi de Naples,à côté du duc de Sutherland,duducdeDevonshire, qui ont un revenu cinq ou six fois plus considérable? Il n'est donc pas extraordinaire qu'une oligarchie tellement favorisée par la loi se construise non-seulement des châteaux princiers, mais des demeures vraiment royales. En 1822, Neale portait à deux cent douze le chiffre de ceux qui méritaient les honneurs du burin : il les gravait, il leur consacrait des notices, et formait ainsi ^trois volumes. Le nombre de ces retraites splendides s'est accru depuis lors. Sur tous les points de l'Angleterre s'élèvent des résidences magiques, les unes datant de notre époque, les autres seulement restaurées par des mains habiles et

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rappelant les mœurs, les goûts, les coutumes d'autrefois.

Quelle ardente imagination rêverait une demeure plus poétique et plus somptueuse que le château d'Eaton, dans le comté de Ghester, bâti pendant les vingt premières années de notre siècle? Ces tourelles, ces élégants créneaux, ces clochetons brodés de fleurs qui surmontent les toitures, cette immense façade qui déroule ses merveilles comme les strophes d'une ode inspirée, cette galerie à jour qui en occupe le centre et relie les pavillons latéraux, ce porche magnifique, ces escaliers spacieux qui mènent aux jardins et semblent faits pour un nombreux cortège, ou pour les pieds délicats des nymphes champêtres, ne semblent-ils pas une œuvre féerique, le songe pétrifié d'un architecte?

Les anciens manoirs n'ont rien à envier aux habitations modernes. La majeure partie occupe même des sites plus pittoresques et offre un plus grave caractère. Où trouver rien d'aussi majestueux que le château de Bamborough, sombre et vaste forteresse construite sur de hautes falaises, d'où elle parait menacer la mer et commander à ses vagues furieuses? Quelle masse imposante de courtines, de bastions, de plates-formes crénelées, de tours colossales, qui montent fièrement vers le ciel et déchirent au passage la robe des nues! Beaucoup de demeures ont-elles les surprenantes dimensions, la physionomie royale de Burleighhouse, dans le comté de Northampton? Un romancier inventerait-il, pour y faire vivre ses personnages, un plus poétique séjour que le château de Gonway, reflétant son admirable structure dans les eaux d'un fleuve? Et la vieille retraite de Dunottar, bâtie au sommet d'un roc isolé que tourmentent les flots, qu'un ruban de terre, une pente escarpée unit seule au rivage à pic, est-il un des manoirs décrits par Walter Scott aussi capable de frapper l'imagination? Comme le? mouettes, les tadornes, les courlis, les

pétrels forment à l'entour des rondes joyeuses, mêlant leurs cris sauvages au sifflement de la bise, au roulement des galets, au fracas perpétuel des vagues parmi les écueils !

Des forêts entières servent de parcs à ces merveilleuses habitations, et tous les mouvements du terrain ont été utilisés pour ouvrir des perspectives, pour multiplier les effets pittoresques. On trouve là réalisées les fabuleuses descriptions du paradis terrestre. Aucune beauté de la nature, aucune séduction de l'art ne manque aux jardins enchantés de la noblesse britannique. Des arbres séculaires y entrelacent leurs bras noueux, ou de vieilles cépées groupent en corbeilles leurs troncs divergents; sous leur épaisse verdure foisonnent le lierre terrestre aux pousses vagabondes, la fougère symétrique, l'élégante digitale^ le chèvre-feuille embaumé. Ici se déroule un vert pâturage, sur lequel ruminent des troupeaux de cerfs, de daims et de chevreuils. Là, un chemin sinueux se perd dans la brume de l'horizon et dans les ténèbres de la forêt. Les sourdes notes des cascades, les cris des oiseaux rares apportés des pays lointains, forment d'étranges harmonies avec le murmure des feuillages, avec le chant des rossignols et des merles. A un plateau succède une pente abrupte; à une côte inféconde, un lac poissonneux; à une ravine creusée par les torrents, un fleuve qui déploie son onde en large nappe et coule d'un mouvement presque insensible vers la mer. On n'en finirait pas, au surplus, si on voulait décrire toutes les merveilles d'un parc anglais* Mason a écrit sur cette donnée un poëme en quatre chants, où il n'a point épuisé la matière. Et, depuis trente ans, un bon nombre de châteaux ont grossi en Angleterre la splendide légion des résidences seigneuriales.

Espérais-je voir bientôt une de ces fastueuses demeurer, un de ces enclos magiques ? Sans y compter absolument^

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je supposais que le manoir d'Horace Walpole neserait pas trop inférieur aux visions poétiques, aux rêves enchanté» qui flottaient dans mon esprit, et j'en jouissais par anticipation* Quand je me levai, d'ailleurs, le plus beau ciel de printemps s'offrit à ma vue ; des nuées légères y traçaient mille formes bizarres : ici, c'était un banc floconneux et pommelé, qu'on aurait pris pour de la nacre ; là, deux grandes traînées de vapeurs s'ouvraient comme les aile» d'un oiseau gigantesque, et paraissaient emporter le globe à travers l'infini ; dans une autre section, la brume dimulait une gaze éclatante, ou, divisée en minces filament», roulée en volutes irrégulîéres, semblait une chevelure soyeuse mêlée par l'amour. Le soleil, illuminant et colorant toutes ces figures, achevait de rendre le tableau splendide.

Ayant interrogé mon hôte avant de partir, il m'apprit que Louis-Philippe vécut en exil à Twickenham, On le voyait alors trotter sur un petit bidet, manifestant le» goûts les plus champêtres, visitant les fermiers d*alentour, et ne songeant qu'aux diverse» méthodes employée» paf l'agriculture. Il habitait une maison située en face d'une île qu'on nomme Vile du pâté aux anguilles (Eel-Pié Island) ; un certain Murray de Gally en était propriétaire- De hauts peupliers se balancent devant l'édifice; les brouil» lards de la Tamise entretiennent la fraîcheur de» gazoû». Il y prenait souvent le plaisir de la pêche, lui qui était deéitiné, comme saint Pierre, à devenir un pêcheur d'homme§. Profondes ténèbres du sorti Qui eût prédit, en le voyant si tranquille au bord de l'eâu, qu'il régenterait, plu» tard, une nation fière et active ? De quel éfonnement n'eût-il pas été lui*même frappé, si quelque génie, se dressant parmi les roseaux du fleuve, lui eût crié : « Tu seras roi ! >» Il eût abandonné son puéril amusement, et passé le reste du jour dans les calculs de l'ambition.

Je sortis de l'auberge. La villa de Pope, en deçà de laquelle j'avais couché, se présenta bientôt à mes regards pour la deuxième fois; puis j'aperçus la demeure d'Horace Walpole, sa maison de Strawberry-Hill \ qui en est peu éloignée. Le terrain où il la fit construire appartenait d'abord à une mistress Chenevix, ancienne bimbelotière ou marchande de joujoux. Elle y possédait une petite habitation qu'il lui acheta durant l'année 1747. Voici comment il la dépeint dans une lettre :

« Elle s'élève au milieu de prairies émaillées, ceintes de vertes haies. Un Euphrate en miniature y égare ses ondes, et le chardonneret y agite ses ailes. Deux routes superbes, que vous trouveriez poudreuses, m'amènent continuellement des voitures ; les bateaux passent sous ma fenêtre, d'un air aussi grave que les barons de l'Échiquier. Les promenades de Ham et les collines de Richmond bornent la perspective ; mais, grâce à Dieu, la Tamise me sépare, de la duchesse de Queensberry ! Des douairières, aussi pressées que les carrelets, abondent autour de moi; et l'ombre de Pope glisse justement sur l'herbe de mes pelouses, par un clair de lune très-poétique. J'ai assez de terrain pour y établir une ferme comme celle de Noé, lorsqu'il mit dans son arche un couple de tous les animaux ; mon logis est cependant un peu plus propre que le sien ne devait l'être, quand ils furent ainsi restés quarante jours ensemble. Les Chenevix l'avaient disposé pour eux. Il y a, au second étage, ce qu'ils nomment la bibliothèque du mari : on y voit trois cartes, une tablette et un télescope boiteux, sans le moindre verre ^. »

Le fils d'un ministre ne pouvait se contenter d'un si modeste asile. Bientôt donc la première demeure fut ren-

* Ce mot, en anglais, veut dire Colline des fraises, ' Borace WalpoWs private correspondence^

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versée; un château gothique lui succéda lentement. La correspondance de Walpole offre peu de détails sur sa construction. En juin 1753, il allègue à Georges Montagu, pour s'excuser de ne point lui avoir rendu visite, que les travaux demandent sa présence. Il fait peindre son escalier; les armoiries indiqueront l'ancienne noblesse du propriétaire. On a placé dans la lanterne, qui surmonte la spirale, des vitraux de couleur : ils y jettent une aussi imposante obscurité que s'ils dataient des jours d'Abeilard ; tout en haut, Ton rencontre l'armure d'un chevalier. Ce monument occupa donc Walpole plusieurs années de suite. Deux causes différentes néanmoins l'empêchèrent de devenir très-remarquable. D'une part, l'élégant archéologue était peu généreux : non-seulement il ne donnait point, même lorsque sa libéralité lui eût fait honneur, comme le prouve son indigne réponse à Chatterton, mais il n'avait pas honte de lésiner sur toutes ses dépenses. L'amour du beau ne corrigeait nullement son avarice, et il tâchait de se procurer les œuvres d'art au plus bas prix possible . Une seule fois il démentit ce caractère sordide : quand la pension de 6,000 livres que madame Du Deffant recevait de la cour fut réduite de moitié par l'abbé Tremblay, il lui demanda comme une grâce et à genoux, disait-il, de lui permettre qu'il complétât la somme chaque année. Son affection pour une vieille amie l'emporta sur ses goûts habituels.

L'architecture ogivale n'en triompha point. Horace Walpole économisa sur les matériaux ; il rejeta la pierre comme trop coûteuse, ou du moins n'en fît qu'un usage borné, pendant qu'il prodiguait le plâtre et les lattes. C'était une manière étrange d'imiter les robustes forteresses de ses pères. Le monument n'a d'ailleurs que deux étages, au lieu de s'élancer vers le ciel, comme tous les édifices gothiques. La seconde cause d'imperfection pour ce château fut la maladresse des ouvriers : ils ne connais-

saient point et reproduisaient gauchement le style du moyen-âge ; il leur fallait le temps de «'y habituer. Le» occasions ne leur manquèrent pas ; l'exemple de Walpole fut bientôt suivi, comme le constatent ses lettres.

Une muraille crénelée, mais fort basse, entoure le jardin; au milieu est ménagée une porte gothique, derrière laquelle s'élèvent presque immédiatement les constructions. Dèa que je fus à cet endroit, je sonnai, dans l'espérance qu'os allait me laisser voir le bâtiment et la collection d'objet» de toute espèce qu'il renfermait. Un gros domestique, bieiï vêtu, bien tenu, ciré, poudré, lustré, m'ouvrit majej^tueusèment la porte. J'essayais d'entrer, quand il s'y opposa. Je lui fis alors une demande dans les règles : / cannot kt you go (Je ne puis vous laisser passer), fut toute la réponse que j'en obtins. Je le priai de me dire si ses maîtres étaient au logift, l'assurant qu'ils me permettraient de visitor leur demeure : / cannot let you go, me répliqua-t-il. Je lui offris de l'argent ; et comme il se disposait à me répéter se» mots sacramentels, je doublai la somme. Il m'écouta en souriant^ je poursuivis. / cannot let you go^ me dit-il une dernière fois ; et, m'éloignant avec précaution, il me ferma la porte au nez.

Peu s'en fallut que je ne perdisse patience. J'eus envi© d'escalader la muraille. Venir de si loin et être si brutalement repoussé, quand on allait examiner un lieu intére»sant à plusieurs égards I Je demeurai près de la porte, ne sachant ce que je devais faire. Je n'ose dire avec quelle chaleur j'envoyai au diable toute l'aristocratie anglaise, ou du moins son orgueilleuse valetaille.

Je maugréais d'autant plus que la collection d'IIoracô Walpole avait été parfaitement conservée depuis sa mort> survenue en 1797. Pour qu'on ne la laissât point dépérir, il légua Stravs^berry-Hill à mistress Anne Damer, avec 2,000 livres sterling, sous la condition qu'elle le maintien-

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draît en bon état, qu'elle y résiderait, et ne pourrait en disposer qu'au profit de la comtesse de Waldegrave. C'aurait d'ailleurs été un digne sujet d'étude que ce musée gothique, analogue à celui de M. du Sommerard, et antérieur d'au moins soixante ans. Walpole prépara chez nos voisins la transformation littéraire, qui germait alors chez nous et devait bientôt amener un printemps poétique.

La littérature anglaise, séduite par la nôtre, abandonnait les routes fleuries de la civilisation et de l'art modernes, pour se blottir dans les antres du passé. Plus on songe à cet engouement, plus il semble bizarre. Tout milite en favaur de la tendance contraire : les séductions de la vie et de la réalité présentes sont si grandes, que rien ne devrait l'emporter sur elles; il ne devrait plus rester à l'âme qu'une vague et molle attention pour les blafardes images d'une période complètement évanouie. C'est l'opposé qui a lieu. En France, l'adoration des morts, la haine de tout ce qui était jeune, frais, palpitant, avait si bien dérouté les esprits, que le père Bouhours cite comme un exemple de mauvais goût ce magnifique sonnet, rimé, dit-il, par un poète de province; quel poëte? il ne daigne pas nous apprendre son nom.

LUNDÉPENCANGE.

Je me ris des honneurs que tout le monde envie. Et méprise des grands l'insidieux accueU ; J'évite le palais comme un perfide écueil, Où, {)our un de sauvé, mille perdent la vie.

Je fuis la cour des grands autant qu'elle est suivie ; Le Louvre me paraît un splendide cercueil, La potnpe dont il brille une pompe de detiil. Où chacun doit pleurer sa liberté ravie.

Loin de ce gra^d écueil, loin de ce grand tombeaii, Je renferme en moi-même un empire plua beail; Palais, honneurs, plaisirs, tout est en ma puissance.

Pouvant ce que je veux, voulant ce que je puis, Et vivant, calme et fier, dans mon indépendance, Gomme les rois sont rois, je suis ce que je suis.

Ces nobles accents étaient rares du temps de Louis XIV.

Chez les Anglais, la théorie classique, transportée dans la Grande-Bretagne par Charles II, prince élevé en France, où il avait adopté les mœurs, le costume et le goût français ^ , n'exerça toujours qu'un empire restreint, ne gouverna pas le domaine entier de la poésie, et fut bientôt dépouillée, comme une usurpatrice, du manteau royal. Si ailleurs elle avait été une arme de guerre contre le catholicisme, elle fut là un moyen de réaction contre les principes puritains. Les cavaliers se faisaient une joie de choquer jusque dans leurs plaisirs, jusque dans leurs moindres locutions, la bigoterie de leurs adversaires. Les démocrates béats roulaient des yeux pleins d'horreur, en entendant ou en voyant imprimées ces abominations païennes. Mais le succès des formes gallogrecques, déterminé par des causes transitoires, ne pouvait durer longtemps. Deux générations les acceptèrent sans murmure; la troisième protesta. Horace Walpole, né en 1717, avait vingt-sept ans lorsque mourut Pope, chef de la seconde ^ ; il pouvait donc exercer dès ce moment une certaine influence. GoUins, Gray, Thomas Warton, Beattie, Chatterton, Percy et quelques autres secondèrent ses efforts, soit en reprenant la harpe nationale, soit en arrachant à Toubli les vieilles ballades et les hauts faits des anciens jours. Notre auteur se distingua dans ces deux sortes de travaux; Robert Burns, Cowper, EUis, Clara

* n y contracta même une préférence secrète pour la religion catholique. Tout le monde sait qu'après sa mort on trouva dans son cabinet des papiers remplis d'arguments favorables à cette croyance. Jacques II, son successeur, eut la folie de les mettre au jour.

■ Dryden, chef de la première, était mort en 1700. Pope le suivit dans la tombe en i744,

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Reeve, Makensie, George Grabbe le misanthrope, et la sombre Radcliff, dont Walter Scott fait un si grand éloge, continuèrent ce mouvement. Héritiers et précurseurs à la fois, ils le transmirent à la génération des Moore, des Southey, des Wordsworth, des Goleridge et des Byron, gui acheva la réforme. Néanmoins l'esprit anglais, même quand il s'est montré le plus docile, garda toujours une part d'indépendance; il n'accepta point humblement la théorie classique. Deux ou trois auteurs lui obéirent seuls d'une manière complète. On retrouve dans les autres le goût national et les formes de la poésie moderne, légèrement recouvertes d'une parure empruntée.

Sous le ciel de la Grande-Bretagne et sur la terre de France, l'école régénératrice invoqua les mêmes principes. Walpole les a exposés mieux que personne, dans la préface de son Château d'Olrante et dans quelques-unes de ses lettres. Il dit dans la première qu'il a voulu fondre ensemble deux espèces de romans, l'ancien et le nouveau. Celui-là n'était qu'imagination et improbabilités; celui-ci cherche toujours à copier la nature et la rappelle quelquefois avec bonheur. L'invention n'y manque pas ; mais une stricte adhérence à la vie journalière en a fait bannir les grandes ressources de la poésie. D'un autre côté, si cette méthode brise l'essor de l'art, elle n'est qu'une juste réaction contre la méthode précédente, qui négligeait totalement la vérité. Les actions, les sentiments, les discours des personnages étaient aussi peu naturels que les machines employées pour les mouvoir. Je trouve excellente cette définition anticipée du roman, tel qu'il est devenu sous la plume de Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre, Walter Scott, Ghateaubriand, George Sand, Alfred de Vigny, Cooper, Goethe et leurs imitateurs. L'observation n'y règne pas solitairement, comme dans Le Sage et Smolett; l'idéal s'y joint au réel pour enfanter des chefs-d'œuvre.

La seconde question traitée par Walpole est de savoir si Ton peut unir le comique et le tragique. Il a cru devoir les mêler, à l'exemple de la nature : Shakespeare lui semble d'ailleurs un grand modèle, qui justifie cette association. Hamlet et Jules César ne perdraient-ils pas beaucoup, si les plaisanteries des fossoyeurs, les extravagances de Polonius et les lourds quolibets du peuple romain étaient ou omis ou remplacés par des tirades majestueuses? L'éloquence d'Antoine, la noble harangue de Brutus, si artiflcieusement simple, ne sont-elles pas rehaussées par les exclamations naïves de leurs auditeurs? Ces traits font souvenir de l'artiste grec qui , pour donner l'idée d'un géant dans l'étroite dimension d'un cachet, y représenta un jeune garçon mesurant le pouce du colosse.

A ce propos, Tilluste châtelain se moque de Voltaire. Dans ses notes sur Corneille, ce dernier avait dit que le mélange du bouffon et du sérieux est une chose intolérable ; Walpole le réfute en lui citant des passages tirés de ses publications précédentes, où il soutient absolument le contraire. Il lui demande alors quelle peut être Timportauce de son avis. Sa dérision ne se borne point là ; mais il nous suffit d'avoir montré que, chez les Anglais comme chez nous. Voltaire, le faux et inconséquent novateur, fut tout d'abord proscrit par les soutiens de la réforme.

Walpole blâme encore la pompeuse étiquette du théâtre français. Plusieurs endroits du Commentaire lui semblent autoriser cette opinion, que le principal mérite de nos poètes consiste à faire la voltige, malgré les chaînes dont ils sont liés : il ne voit là qu'un méprisable travail, que des puérilités difficiles.

Ce qu'il écrivait sur son Château d'Otraiite à madame Du Deffant achève de dessiner ses tendances littéraires. « Je ne l'ai point écrit, dit-il, pour ce siècle-ci, qui ne veut que de la raison froide. C'est, de tous mes ouvrages, Tunique

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OÙ je me sois plu. J*ai laissé courir mon îmaginaLion ; les visions et les passions m'échauffaient. Je Tai fait en dépit des règles, des critiques et des philosophes, et il me semble qu'il n'en vaut que mieux. Je suis même persuadé que dans quelque temps d'ici, quand le goût reprendra sa place que la philosophie occupe, mon pauvre Château trouvera des admirateurs. Il en a actuellement chez nous : je viens d'en donner une troisième édition ^ >» Walpole devinait donc fort bien les changements qui allaient s'opérer dans la littérature, et ne se faisait point illusion, en pronostiquant le durable succès de son livre. On le réimprime fréquemment au delà du détroit; pas de collection populaire et à bon marché qui ne le renferme.

Ajoutons qu'il mérite l'estime dont on Thonore : c'est une histoire fantastique habilement composée. Le merveilleux y est introduit avec un art et une foi naïve, qui persuadent le lecteur; des événements extraordinaires y sont racontés comme s'ils étaient les plus sitnptes du monde. L'ensemble du livre a d'ailleurs un caractère surnaturel, de sorte que rien ne détruit l'unité de l'impression. Les manières des héros y concourent également : le principal personnage a une telle fougue et se détermine avec une soudaineté si grande, que sa bizarrerie engendre une sorte de fantastique moral ; il s'unit au fantastique matériel et en double la puissance. J'ignore si Hoffmann avait lu le Châieau d^Oirante^ y ignore s'il Ta pris pour type, mais il a toujours soin de combiner ces deux éléments à la façon de Walpole. Les lois qui gouvernent rintelligence n'étant pas moins suspendues que les lois physiques, tous les souvenirs de la réalité s'éloignent à la fois : on pénètre au sein d'un mobile univers, où la conception de l'auteur

Walpole avait établi à Strawberry-Hill une presse, qui lui servait à imprimer sçs ouvrages, et à réimprimer des livres curieux, devenus fort rares.

joue le rôle de la Divinité. Dans le Château d'Otrante^ néanmoins, les personnages subalternes se laissent guider par les motifs d'action auxquels obéit la foule des hommes. Mais les prodiges ne les étonnent point, et leur naturel aide à croire au merveilleux qui les entoure. Ce n'est pas, du reste, une faible gloire pour Walpole que l'auteur des Puritains l'ait nommé son aïeul littéraire. L'ouvrage qui nous occupe est en effet le premier roman historique publié dans la Grande-Bretagne. Les mœurs, les costumes, les pratiques religieuses, les passions du moyen âge y sont décrits ; les heaumes, les cuifasses, les haches d'armes, y étincellent : on y parcourt de vastes souterrains, et, lorsqu'on revoit la lumière, c'est pour entendre hennir les destriers des comtes, les palefrois des châtelaines.

En fait d'architecture, Walpole, comme nous l'avons vu, montrait les mêmes goûts qu'en fait de littérature et inaugurait un mouvement du même genre. Il prôna, il exalta la manière gothique, jusque-là honnie et méprisée. L'imitation de la Grèce, de Rome et de l'Italie ne pouvait jeter de profondes racines dans cette île battue des vents, éclairée par un ciel triste et nuageux, si différent du ciel méridional, tout imprégnée d'ailleurs de la civilisation moderne, toute couverte de monuments de l'époque féodale et catholique. Le système étranger n'y a pas produit un seul chef-d'œuvre. Nulle part l'enseignement classique n'a été plus pauvre en résultats, et les hôtels princiers de Londres joignent la lourdeur, l'insignifiance, à la monotonie. Le style pseudohellénique, tardivement importé dans la Grande-Bretagne, ne devait donc point y exercer un empire absolu, ni prolonger indéfiniment son règne.

Aussi, pendant que les professeurs de rhétorique gouvernaient la littérature anglaise, pendant que l'exemple donné par Inigo Jones, Christophe Wren, Gibbs, Kent et Vanbrugh, transformaient, avec le livre théorique de

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Chambers, presque tous les constructeurs de la Grande- Bretagne en copistes, Tarchitecture ogivale préoccupait fortement les intelligences. Sans bien en comprendre la nature ou les lois, on discutait toutes les questions relatives à son origine. Akenside, Gray, Warburton, Evelyn, Stukely, lord Aberdeen, Warton et Horace Walpole, émettaient des avis différents et combattaient ceux de leurs antagonistes. Christophe Wren lui-même n'avait pas dédaigné la manière gothique. Il la considérait faussement comme une modification de l'architecture sarrazine, avec laquelle les chrétiens s'étaient familiarisés pendant les croisades ; mais il ne lui déniait pas tout mérite, ainsi qu'on le faisait alors chez nous. Bien loin de là, il professait une vive admiration pour la cathédrale de Salisbury et pour l'église de Westminster. Aussi, quand on le chargea, dans sa vieillesse, de restaurer le grand portail du dernier monument, il ne déclina point cette périlleuse mission, qu'il exécuta comme il put, sans se gendarmer contre Tart du moyen-âge. Antérieurement, d'ailleurs, il avait contrefait tant bien que mal le style gothique, en élevant les deux clochers de Saint-Michel et de Saint-Dunstan, à Londres. Sous leurs formes italiennes, beaucoup d'autres flèches construites par lui attestent l'influence des monuments chrétiens sur son imagination.

Il n'y avait donc pas dans la Grande-Bretagne, comme en France, une prévention opiniâtre, exclusive, pour l'art antique et pour l'art italien. Il fut conséquemment bien plus facile de renouer avec les traditions de l'art national. Dès l'année 1747 , Walpole entreprenait; comme nous l'avons vu, de se bâtir un manoir gothique. Si les principes de l'architecture ogivale y sont mal interprétés, mal appliqués, cela? devait être; sa tentative précoce n'en reste pas moins très-significative et très-curieuse. A cette époque, chez nous, on dédaignait l'ogive comme une forme barbare,

qu'on û*aurait voulu employer à aucun prix. Des ouvrages historiques et dogmatiques secondèrent, accélérèrent bien* tôt, par delà le détroit, le retour vers le style indigène et le rendirent manifeste.Ën 1771,Bentham publiait une histoire de la cathédrale d'Ely ; en 1787 , Ledwich imprimait des 06servations sur les anciennes églises; vers la même époque paraissaient les Observations sur f architecture gothiqucy de Pownal, Grose, James Murphy, Essex, Donne et Wilkins prenaient part à ces nouvelles études, à ces réclamations en iaveurd'un art méconnu.

Ainsi ^ termina le dix-huitième siècle* Quand le nôtre 96 mit en marche, avec son cortège de douleurs et d'espérances, les travaux concernant la manière ogivale devin^ rent plus nombreux encore. En 1802, la société des antiquaires de Londres mettait sous presse ime Monographie dt la cathédrale de Durham. Carter, Dallaway, King, traitaient plus largement la question, dans des livres qui embrassaient toute l'histoire de l'art monumental chez nos voisins de l'Ouest. D'autres ouvrages ou mémoires se succédaient sans interruption jusqu'en 1811, où parut le TraUé de Milner sur r architecture religieuse de l'Angleterre. Deux ans après, V Histoire de r origine et de rétablissèment du style gothique par Hawkins, V Essai sur l'architecture gothique y de Hall, prouvèrent que l'on allait toujours creusant le sujet, avec une passion ardente. Puis furent publiés : V Essai d'une méthode pour apprendre à distinguer les styles^ par Rickman, en 1817 ; les Recherches sur Forigine et Fin/luence de r architecture gothique^ par William Gunn, en 1819 ; et enfin, de 1805 à 1829, les quatre «plendides volumes de Britton : Antiquités architectoniques de la Grande-Bretagne,

Bientôt les Anglais ne se contentèrent plus d'étudier che« eux les monuments du moyen âge ; ils passèrent le dôtroiti et vinreaat en France, dans la province d'oii est

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sortie leur noblesse, cherchei* les origines, classer les caractères de rarchitecture en général et de leur style indigène ^n particulier. Pendant que nos archéologues rêvaient encore des Grecs et des Romains, les antiquaires des Trois Royaumes parcouraient notre sol, fouillaient nos archives, dessinaient nos cathédrales, nos hôtels de ville, nos châteaux, et en écrivaient l'histoire. Ainsi Whittington mettait au jour son Examen historique des antiquités religieuses de la France; Dawson Turner, son Voyage en Normandie à la recherche des antiquités architectoniques (1820) ; Gotman, ses Antiquités monumentales de la Normandie (1823); Pugin, sa collection de planches retraçant les principaux édifices de la même province, accompagnées d'un texte historique et descriptif par Britton (1827) ^ Que le lecteur me pardonne cette aride nomenclature ; elle est Irès-importante pour l'histoire des opinions artistiques et littéraires de notre siècle, pour quiconque aime à étudier rinfluence réciproque de l'Angleterre sur la France et de la France sur l'Angleterre. Et il y a longtemps que les deux peuples marchent côte à côte dans les routes de la Civilisation. Rien n'aurait dû interrompre ou affaiblir leur alliance. Mais les fureurs de Burke, de Pitt, de Napoléon !•% l'impitoyable sécheresse, le mesquin égoïsme de famille avec lesquels la reine Victoria nous a traités, la sottise et la bassesse dont lord Gladstone a fait preuve dans la dernière guerre, ont élargi le détroit du Pas-de-Calais, au lieu de le supprimer.

Les archéologues de la Grande-Bretagne avaient donc précédé les nôtres de cinquante ans au moins, en fait d'é-

* Une nouvelle édition de cet ouvrage, qui a pour titre : Antiquités architecturales de la Normandie, a été publiée en 1855 à Liège et à Paris, chez Noblet, Borrani et Droz, libraires associés. Le texte de Britton n'avait jamais été traduit. M. Alphonse le Roy y a joint des notes excellentes et très-développées*

tudes architectoniques bien dirigées : ils préparaient la transformation du goût, des théories sur les beaux-arts, pendant que nos historiens et nos critiques, fidèles à leur engouement, répétaient sans cesse les noms de Phidias, d'Ictinus et de Praxitèle. Un passage du Cours d'antiquités monumentales, par M. de Gaumont, prouve combien nous étions arriérés à cet égard ; en 1830, le célèbre professeur disait au début de sa première leçon : « Les monuments du moyen-âge se trouvent répandus avec profusion dans nos villes et jusqu'au fond de nos campagnes. Avec tant de richesses, avec l'esprit d'investigation et d'examen qui dis* tiogue notre siècle, il semblerait que l'histoire des arts de cette époque a dû être étudiée par un grand nombre de savants et d'artistes, et que par suite elle est fort avancée : à peine existe-t-il en France cinquante personnes versées dans la connaissance des édifices du style ogival. Ce chiffre vous étonne, messieurs, et cependant je crains qu'il ne soit encore trop élevé. » N'oublions pas, au surplus, que les premiers travaux de ce genre exécutés par des Français ont été publiés en Normandie, et sont relatifs aux monuments de la province. MM. Deville, Jolimont, Deshayes, Gilbert, Langlois, de Gaumont, qui les imprimèrent avant 1830, avaient été stimulés par l'exemple de la Grande-Bretagne et les recherches spéciales de ses archéologues sur les édifices de l'ancienne Neustrie. En 1823, une traduction française des Antiquités anglo^ normandes de Ducarel paraissait à Gaen, et, deux années plus tard, le Voyage bibliographique^ archéologique et pitto^ resque en Normandie, du célèbre Dibdin, était publié dans notre langue par Théodore Licquet.

11 est résulté de là que TAngleterre moderne bâtissait depuis longtemps des églises, des collèges, des palais, des hôpitaux dans le style ogival, pendant que nos académiciens et leurs élèves continuaient à nous fatiguer de leurs monu-

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ments pseudo-helléniques. En fait de constructions religieuses et de monuments scolaires, le système gothique règne d'une manière presque absolue dans les Trois Royaumes.

J'avais donc mille raisons pour m'éloigner à contrecœur de Strawberry-hill, sans avoir vu autre chose qu'une petite cour, des fenêtres en ogives garnies de vitraux peints et uneattique crénelée.Une fois dans l'élégant manoirj'aurais pu me livrer aux songes des temps évanouis. Le premier habitant du logis me serait bientôt apparu au milieu de ses richesses, tel que le dépeint miss Hawkins : grand et fluet de taille, le visage et les mains d'une pâleur maladive, se tenant sur la pointe du pied; le chapeau sous le bras, selon la mode du siècle; des bas de soie gris aux jambes, portant un habit couleur de lavande. Il m'aurait semblé voir son étrange figure, si longue, si volumineuse et si froide,où ressortaient ses yeux brillants et scrutateurs; sa voix si douce eût flatté mon oreille. Combien mes regrets se fussent accrus, si l'on m'avait prédit que cette ÎDclle collection serait, avant peu, mise à l'enchère et dispersée pour toujours! elle fut vendue quatre ans après mavainetentative:sous les traits d'un domestique, le sort m'a fait une malice irréparable.

Pour me consoler, j e marchai en toute hâte vers Hamp ton- Court, monument d'une bien autre importance. L'air était doux, le chemin pittoresque, des brises profondes annonçaient le retour de labelle saison : je me trouvais heureux! oui, j'étais heureux, car la vie des cités accroît pour nous le charme de la nature. La haie sans feuillage, la plaine monotone, le sillon désert et le lointain blafard me séduisaient également. De larges espaces se déroulaient au moins devant mes yeux; des insectes hâtifs murmuraient dans l'herbe, et le ciel déployait sur ma tête sa radieuse coupole.

Je traversai promptement la bourgade et le parc, sauf à y revenir ensuite, quand j'aurais vu le château.

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