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CHAPITRE IX

Hampton-Gourt.

Hampton-Court, demeure jadis plus vaste, forme actuetlement un édifice quadrilatéral, qui embrasse trois cours dans son périmètre. Les bâtiments de ces trois cours n*ont point le même âge. Une portion date du cardinal Wolsey, une autre doit son existence à Henri VIII et ne diffère point de la précédente pour Tarchitecture ; Guillaume III a élevé la dernière. Celle-ci fait face aux jardins; Christophe Wren, l'entrepreneur de maçonnerie classique, le chef de la secte gréco-romaine par delà le détroit, le héros du pédaûtisme anglais, en a dirigé la construction. Le hasard voulut que j'abordasse le monument de ce côté. Je ressentis peu de plaisir. La belle vue, en effet, la séduisante perspective qu'une large façade plate comme un damier, sans les accidents de lumière, qui donnent tant de richesse aux portails de nos vieilles églises, aux f rottispices de nos vieu^ hôteld ! L'intéressant objet d'admiration et d'étude que ces fenêtres carrées, ces pilastres invariables, ces chapiteaux uniformes, ces éternelles corniches, ces lignes roides, mcmotones, plus froides que les terres du Nord, où la mode lep h

transportées ! Fiers donjons, gracieuses chapelles, cathé-» drales splendides, vous nous offrez d'autres tableaux, voua parlez au cœur un autre langage!

La première cour, étant du même style que la façade, me causa un égal ennui. Les bâtiments ressemblent à des milliers de constructions que Ton voit en tous lieux. La deuxième cour me dédommagea. On l'attribue à Henri VIII, et elle porte son nom. Elle a un aspect oriental et vénitien, qui étonne sous le pâle soleil de la Grande-Bretagne, Alentour règne une galerie dont les ogives surbaissées annoncent l'extrême décadence de l'art gothique, aussi bien que le fenestrage irrégulier de leurs vides. Au-dessus se déploient des murs en briques, percés de rares croisées en pierre, avec des meneaux semblables. Puis vient un cordon de moulures, puis l'on aperçoit des créneaux et de vastes cheminées, aussi élégantes, aussi pompeuses que celles de Chambord. Au milieu de l'enceinte, un jet d'eau s*élance vers le ciel, comme l'âme du poëte, et retombe éploré dans le terrestre embrassement de la naïade. On se figure voir un cloître del'ancienne reine des mers, ou le préau voluptueux d'un sérail mahométan^

Les souvenirs qu'elle rappelle sont des souvenirs de même nature. Le roi théologien a passé mille fois dans ces avenues désertes, s'abandonnant à des rêves d'amour et à de cruelles pensées. Les victimes de son affection despotique marchaient sans doute près de lui, souriant lorsqu'il souriait, pâlissant de terreur au moindre nuage qui venait obscurcir son front. Ces voûtes silencieuses l'entendirent implorer la charmante Anne de Boleyn : ravi de sa grâce, de son expression douce et attrayante, de ses discours spirituels et d'une beauté qui n'avait point alors d'égale en Europe, il lui offrait le trône d'Angleterre. Et elle, la fille d'un obscur gentilhomme, elle qui, devant tomber la première sous la hache du bourreau, ne pouvait craindre ce

malheur, employait toutes les ressources qu'elle tenait de la nature à séduire, à enivrer de plus eu plus le monarque. Elle ne songeait pas que durant ces entreliens Catherine d'Aragon versait des larmes amères : fascinée par l'éclat du diadème, elle ne voyait que son but. Pourquoi son bon ange ne se plaça-t-il pas devant elle, le glaive tourné contre sa poitrine, afin de dissiper son horrible somnambulisme? Elle s'éveilla trop tard, il lui fallut répondre à des juges prévaricateurs, s'entendre accuser d'inceste et poser sur le billot sa tête innocente. Après sa condamnation, elle dit au roi : « Vous m'avez tirée de l'ombre et m'avez faite lady ; de lady, vous m'avez faite comtesse ; de comtesse, vous m'avez faite reine; et d'une reine, vous allez faire maintenant une sainte dans le ciel. » Mais qu'importait à Henri VIII la mort d'une princesse jadis chérie? Le lendemain de son exécution, il épousait Jane Seymour : la bouche qui venait de prononcer une affreuse sentence, prononçait de nouveaux serments, couvrait de baisers le sein d'une nouvelle femme, pendant que l'autre achevait de refroidir. Aussi, vil tyran, lâche meurtrier, comment soutiendras-tu sa présence, lorsque vous paraîtrez devant le juge auquel rien n'échappe? Tu n'auras pas alors d'accusateurs vendus pour la noircir et pour te faire absoudre, tu n'auras point de gardes pour la frapper de crainte, pour tarir sur ses lèvres charmantes l'éloquence du malheur et de la vérité. Vous serez seuls, comme dans ces nuits d'ivresse où tu lui jurais un amour éternel. Mais cette fois, quelle indicible épouvante glacera tes os ! Sur ce cou de neige, dont tes yeux admireront encore la grâce et la blancheur, tu remarqueras un mince filet de pourpre ; la trace sera légère, et toi seul la verras peut-être : on n'oublie pas les gages de tendresse que l'on donne à l'épouse de son cœur. Il me semble vous voir en face Tun de l'autre : celle qui porte le signe de |ton amour n'ouvre même pas

la bouche, elle Jette sur toi un regard profond comme rîmmensîté;.dans ce regard tu lis tous tes crimes et une tristesse sans bornes. Il te précipite loin du Dieu de miséricorde à travers les abîmes de l'espace ; et chaque fois que tu essaye» de remonter au ciel, le même coup d'œil te repousse plus loin du bonheur et de l'espérance : tu descends ainsi jusqu'aux portes de Tenfer. Alors, pâle, égaré, sentant déjà la flamme inexorable, pendant que tes cheveux en tombent d'horreur, tu lèves vers elle tes mains suppliantes, comme elle les leva jadis vers toi; mais aussitôt, avec le calme des bienheureux, elle tire de son sein une petite lettre parfumée, qu'elle t'adressa quelques jours avant sa mort et que tu lus, misérable, que tu lus sans lui faire grâce. Elle te la montre toute baignée de lueurs divines ; tu détournes les yeux pour ne point la voir, et le gouffre vengeur se ferme sur ta tête maudite ^

D'autres fantômes peuplent cette cour solitaire. Catherine d'Aragon, Jane Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et la veuve de Latimer y apparaissent l'une après l'autre. Nulle n'est restée comme la nature l'avait faite ; celles qui ne portent pas au cou une marque sinistre ont au cœur une plaie livide, qu'elles tâchent de voiler sous leur main . Le désir du scélérat est comme la bouche dQ l'aspic, il laisse derrière lui une blessure qui ne guérit jamais. La femme qu'obtient cet homme en garde un éternel repentir, soit qu'elle le méprise, soit qu'elle perde avec lui sa noblesse première. Il sème d'ailleurs l'infortune sur sa roule, et joint les souffrances matérielles aux tortures

* La lettre d'Anne de Boleyn contient efTectivement un appel au tribunal de Dieu : « Je souhaite, dit-elle à Henri VIII, qu'il ne vous demande point un compte sévère du traitement que vous me réservez, traitement cruel et indigne d'un prince; nous paraîtrons bientôt tous les deux devant lui, et là, quelle que puisse être l'opinion des hommes, mon innocence sera prouvée, sera mise dans tout son jour. »

morales. Von» pouvez l'attester, pauvres reines proscrites ! Vous devez avoir de tristes récits à vous faire, quand vos ombres mélancoliques viennent errer dans ces longues galeries. D*arcade en arcade, la lune jette sur vos pâles visages sa lumière somnolente; d'affreux souvenirs pa*^ raissent tous occuper. Lé moindre bruit vous inquiète : une feuille qui tombe, une porte qui murmure, une girouette qui crie, vous font tressaillir, et quand l'horloge s'ébranle, vous vous arrêtez soudain pleines d'effroi : comme pendant votre existence, il vous semble toujours entendre sonner votre dernière heure 1

Une chose dans ce cloître mondain excite particulièrement à évoquer les images de ses habitantes infortunées ; c'est le jet d'eau qui répète au milieu sa complainte monotone. L'onde élancée vers le firmament retombe comme un voile ou un suaire diaphane, et clapote, et gémit le long do ses bords. Les caprices du vent changent les intonations, la voix monte et baisse tour à tour; un souffle emporte la mélodie, un souffle la ramène. Chaque note éveille un écho dans Tédiflce tragique, et l'âme se laisse bercer par leurs vagues modulations. D'invisibles génies semblent chanter au fond du bassin, tandis que leurs frères soupirent aux détours des avenues. Effets mystérieux que produisent l'uniformité des sons et l'inculte harmonie de la nature I

On montre comme une rareté, dans cette deuxième enceinte, l'horloge qui fonctionne au-dessus de la porte du midi. On la plaça en 1540, suivant l'inscription qui s'y trouve annexée : elle passe pour une des premières machines de cette espèce fabriquées par des mains anglaises. Le lever et le coucher du soleil, sa marche à travers les douze signes du zodiaque, les phases de la lune, les mouvements des sept planètes et d'autres évolutions.astronomiques y sont fidèlement représentées. Voilà tout ce que

nous en dirons : il est peu de pays qui n'offrent de pareils prodiges.

Une voûte richement décorée de nervures, de dessins en ogive et en cercle, introduit dans la dernière cour. Sauf les arcades, elle ressemble à la seconde pour la disposition architectonique. Elle est seulement beaucoup plus grande, et son étendue la fait paraître imposante. Les tours qui flanquent chaque entrée ajoutent à Télégance du monument. Il porte le nom du ministre hautain par Tordre duquel on réleva, et dont la nombreuse suite le remplissait de tumulte. Les pages, les écuyers, les varlets et les gardes y cheminaient sans cesse. La nuit, ses croisées brillaient au loin, comme une troupe de lumineux fantômes. Bien des seigneurs venaient y capter les bonnes grâces du maître et attendre un favorable coup d'œil. A présent, la hulotte glapit sur les toitures, l'herbe croît au pied des murailles, le byssus verdit les créneaux ; jamais illumination intérieure ne dore les fenêtres : les seuls bruits que l'on entende sont le pas lourd des sentinelles, ou le murmure du vent dans les hautes cheminées.

L'extérieur de Hampton-Court présente la même apparence que ses faces internes. Grec dans la portion la plus nouvelle, les autres portions offrent cette diversité de couleurs, de travail et de matériaux que nous avons dépeinte, et qui caractérise également le palais Saint-James à Londres, celui de Westminster, où siègent les lords. Le magnifique château du cardinal était jadis bien plus spacieux : il renfermait quinze cents chambres, et avait cinq cours au lieu de trois. Une chapelle s'y dressait, tout éclatante d'or, de peintures et de vitres historiées. Audessus des créneaux, un svelte régiment de clochetons et de toitures aiguës, munies de girouettes ciselées, semblaient, comme d'activés sentinelles, épier les campagnes des environs» Les dessins qui reproduisent l'antique fls-

pect de ce séjour nous permettent d'en admirer la beauté. Un fait spécial prouve sa grandeur : on a évalué à trois acres la surface des lames de plomb qui le couvraient entièrement. Des conduits très-solides y apportent, d'une lieue de distance, une eau plus pure que celle de la Tamise. On avait détourné, pour le même usage, une branche de la rivière Golne, située à dix milles de là. On peut juger des vastes ressources du cardinal par l'énorme dépense que nécessitèrent ces deux opérations.

Le vieux manoir de Hampton-Court, ou, comme on disait alors, de Hamutone, appartenait aux chevaliers hospitaliers vers le commencement du treizième siècle. En 1514, dans la sixième année du règne de Henri YIII, Wolsey l'acheta au prieur de Tordre. Une vingtaine de manoirs inférieurs en dépendaient, et ces propriétés réunies composaient un immense fief. Son étendue semblait exiger que l'on y construisît une habitation d'une égale importance. Wolsey réalisa ce plan et sembla vouloir éclipser le faste des souverains.

Les sommes que lui coûta l'édifice n'étaient pourtant rien auprès de celles que dévorait son luxe journalier. Des mémoires nous en ont transmis le détail : on ne peut le lire sans une violente surprise. Le nombre de ses domestiques montait à plus de six cents ^ Un maître des cérémonies, un trésorier, qui était chevalier, et un contrôleur, ayant le titre d'écuyer, les surveillaient, une baguette blanche) à la main. Trois immenses tables, servies tous les jours avec un luxe royal, étaient présidées par des ofiîciers d'un haut rang. Pour la cuisine particulière du ministre, un chef habillé en satin, en damas ou en velours,et portant une chaîne d'or au cou, venait de bonne heure recevoir ses ordres. Le service musical de la chapelle fera juger du reste :

^ Goldsmith le porte à huit cents, mais je ne sais'sur quelle autorité.

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fl se composait d'un doyen fameux par son habileté, d'un sous-doyen, d'un répétiteur des chœurs, d'un prêtre pour lire l'Évangile, d'un autre pour lire les épîtres, d'un maître pour les enfants de chœur, au nombre de douze, d'un domestique pour leur usage, et de seize chanteurs. Il y avait dans la sacristie un officier et deux aides; des musiciens d'un grand talent venaient doubler les Voix durant les jours de fête.

Les individus spécialement attachés à sa personne étaient on grand chambellan, un vice-chambellan, douze huissiers, deux autres pour sa chambre particulière, et six domestiques. Il avait quarante hommes à titre d'échansons, de découpeurs et d'employés analogues. Un prêtre et un aumônier se tenaient près de lui pendant son dîner; seize docteurs et chapelains célébraient tous les jours la messe dans son oratoire; son cabinet occupait plusieurs secrétaires, deux préposés de son sceau, et quatre conseillers instruits dans les lois du royaume.

Comme chancelier d'Angleterre, le cardinal se faisait assister par le secrétaire de la couronne, par un secrétaire de la trésorerie et par un chauffe- cire.

Il avait pour le service extérieur un héraut d'armes, un sergent d'armes, quatre ménestrels et un garde de ses tentes. Lorsqu'il se rendait à la cour, il était accompagné du surveillant d'York, d'un clerc du drap vert et d'un auditeur : toutes ces personnes assistaient ou le servaient, soit à son coucher, soit à son lever.

Neuf ou dix jeunes lords, ayant chacun deux domestiques, vivaient dans ses appartements. Ils étaient regardés comme ses pupilles, et lui payaient une pension très-forte pour leur éducation : l'un d'eux, le comte de Derby, avait cinq laquais à ses ordres. Au surplus, tous ses officiers, tous les gentilshommes qu'il occupait, se faisaient servir par deux ou trois domestiques, ce qui augmentait beaucoup le

nombre des valets. Ajoutons qu'une garde, formée des hommes de la plus haute taille que l'Angleterre pût fournir, veillait à sa sûreté. La multitude de seigneurs et de grands personnages qui venaient mendier les sourires du prêtre fastueux, augmentaient encore la splendeur de sa cour * .

Le luxe étalé dans sa maison «répondait à ce nombreux entourage. Outre un superbe mobilier, ses châteaux renfermaient des valeurs considérables en ornements d'église, en riches étoffes et autres objets. Sa vaisselle^d'or et d'argent représentait, à elle seule, un capital immense ^ ; il n'y avait pas de prince en Europe qui en possédât une aussi magnifique. Après sa disgrâce, on trouva chez lui, comme simple provision, mille pièces de la plus belle toile de Hollande.

Wolsey entendait toujours deux messes avant de quitter son appartement; il se rendait ensuite dans une vaste pièce, où l'attendaient les personnes qui venaient d'ordinaire à son lever. Il portait un habit de cardinal, en satin cramoisi, en taffetas ou en damas, de la plus belle qualité; une petite toque ronde en velours noir couvrait sa iête, et une palatine de fourrure ses épaules. Il tenait à la main une orange dont on avait extrait la pulpe, que remplaçait une éponge imprégnée de parfums pour chasser le mauvais air ; lorsqu'il traversait la foule, lorsque des courtisans l'importunaient, il respirait cette odeur, comme s'il avçtit craint de gagner la peste. Toutes les fois qu'il se rendait à Westminster-Hall, un seigneur ou un homme de distinction, marchant la tête nue, portait devant lui le grand sceau d'Angleterre et son chapeau de cardinal. Deux prêtres d'une haute taille et d'un extérieur agréable venaient ensuite,avec deux énormes croix d'argent. Tune pour son titre d'archevêque d'York, rautrjD pour celui de légat a laiere; deux autres avaient en

* Mémoires de George Cavendish, traduits par le comte de Barna,.

* On en trouve la description et le catalogue dans un ouvrage de Qu^jb, iiititulà ; Ççll^tanm curiosa*

main des colonnettes duméme métal, signes du double appui qu'il donnait à TÉglise. Derrière eux on voyait paraître un poursuivant d'armes, chargé d'une forte masse de vermeil, puis deux huissiers (jui criÉ^ient : « En avant, milords et maîtres, faites place à Sa Grâce. » Il allait ainsi vers la porte de la salle, où Tattendait une mule entièrement caparaçonnée de velours cramoisi. Les porte-croix et les portepiliers montaient des chevaux couverts de drap écarlate, et quati^ valets de pied, richement vêtus, ayaat à la nmin des bâtons dorés, marchaient près de lui. Arrivé à Westminster, le cardinal descendait de sa mule et traversait la grande salle avec son cortège, pour se rendre à la ehan^ceUerie. Quand il visitait le prince, ce luxe audacieux .Be Tabandonnait pas.

Comme on Timagine bien, une avidité sans bornes était seule capable de le soutenir/ Aussi le pieux ministre accumulaitril place sur place et revenus sur revenus. Aux béné-^ fioes de l'archevêché d'York, il ajouta ceux de Tournay, quand cette ville fut prise par le roi, ceux de Bath, de Worcestet et d'Hereford, diocèses conférés à des prélats d'Italie, avec la permission de demeurer hors du royaume, permission qu'ils payèrent en abandonjuant une grande part des profits, Les. sièges épiscopaux de Durham et de Winchester accrurent l'opulence du ministre. Il força Warham à lui céder l'emploi de grand chancelier; il obtint l'ahbaye de Saint-Albans, puis l'inspection du trésor. Le pape, sur sa demande, lui envoya une bulle qui lui donnait le droit de faire des chevaliers et des comtes, de légitimer les bâtards, d'octroyer les différents grades universitaires en médecine, théologie, arts et lois, d'accorder toutes sortes de dispenses. Ces pouvoirs lui rapportaient des sommes considérables. Il s'arrogea, en outre, la surintendance des affaires de l'Église d'Angleterre, des diverses maisons religieuses, et nomma aux emplois qui en dépejadaient, Siaurce de gains

sans nombre. Les monastères, où s'étaient glissés des abus, lui payaient de grosses amendes. Il se fit donner par Tempereur les sièges lucratifs de Badajoz et de Palencia. Pour dernière opération enfin, il supprima, de l'aveu du pape, un certain nombre de couvents, sous prétexte de transmettre leurs biens aux deux collèges fondés par lui Fun à Oxford, l'autre à Ipswich, lieu de sa naissance. On peut dire que sa liste civile égalait celle des rois.

D'où lui venait tant de puissance ? Quels moyens avaient porté si hautleûls d'un boucher? Son talent d'abord, le génie politique et administratif qu'il devait à la nature. Dès son enfance, il avait annoncé les plus belles dispositions. Ce fut ce qui détermina ses parents, ses premiers maîtres et ceux qu'il intéressait, à unir leurs ressources pour l'envoyer à l'université d'Oxford. Ses rapides progrès lui méritèrent le surnom du petit bachelier ; il n'avait que quinze ans lorsqu'il obtint ce grade, dont peu de personnes ont été honorées si jeunes. Ses profondes connaissances le firent recevoir membre du collège de la Madeleine ; il en devint ensuite régent. Plus tard, dans ses fonctions de chancelier, dans le jugement des causes ténébreuses, dans les affaires diplomatiques, et, en général, dans toutes ses actions, il montra une vraie capacité. Mais la force de l'esprit sert à peu de chose sans l'adresse ; il avait donc pour soutenir son intelligence, pour lui frayer le chemin, une étonnante dextérité. Souple, insinuant, flatteur, il joignait Taudace à la ruse, et la promptitude à la clairvoyance.

Le trait qui jeta les bases de sa haute fortune aurait pu lui servir de pronostic. Henri VII, ayant eu besoin d'envoyer secrètement un homme habile à Maximilien d'Autriche, qui résidait alors dans les Flandres, choisit Wolsey, qu'on lui avait recommandé. Wolsey partit bride abattue, traversa la mer, et se présenta au palais de l'empereur : on

lui donna audience sur-le-champ. Le lendemain TafiFaire était expédiée selon les désirs du roi, et le messager revenaii sans perdre haleine. Au bout de trois jours, il paraissait devant le monarque ; celui-ci l'ayant aperçu lui demanda sévèrement ce qu'il attendait pour se mettre en voyage. « Sire, répondît Wolsey, j'ai déjà vu l'Empereur, et j'espère avoir rempli ma mission au gré de Votre Majesté. »

Près de Henri VIII, il n'épargnait aucun artifice. Il étudiait son caractère pour s'y plier et le séduire ; il chantait, riait et dansait en public avec tous les libertins de la cour, et on ne le vit, dans aucun moment, refroidir par son air improbateur la gaieté licencieuse des jeunes lords.Quand il recevait son maître, il excitait et caressait tous ses goûts. Il lui donnait de somptueux festins, accompagnés de jnusique. Il y invitait les femmes les plus belles, les plus attrayantes; le lascif Henri VIII promenait sur ces blanches sultanes son regard dévorant. Afin qu'il pût choisir, que rien ne gênât ses amours, le prêtre subtil donnait des bals masqués, où régnaient la joie, l'espoir et le mystère. Le son des instruments berçait des voix mélodieuses; les conviés échangeaient des mots furtifs, de doux- regards, de secrètes promesses; la folie du plaisir transportait leur âme jusqu'aux premiers rayons du jour, qui venait, comme la lu-mière de la conscience, jeter la pâleur sur tous les fronts et glacer toutes les étreintes.

Cependant l'orgueil frappait de vertige le cardinal ; ainsi que tous les hommes flexibles et adroits, qui savent user des circonstances, mais se laissent dominer par elles, sa position réglait entièrement sa conduite. Arrivé au faîte des honneurs, le succès l'éblouit ; une insolence prodigieuse le boursoufiEla. Autant il se montrait soumis envers le prince, autant il affichait de dédain pour le reste de la cour. Ce n'est point un effet du hasard, si l'impertinence et la servilité se trouvent presque toujours unies : la même cause

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enfknle ces deux sortes de bassesses : on respecte les autres, quand on se respecte soi-même; un individu que les humi- ! liations n'effrayent pas, croit chacun prêta les supporter

comme lui. Le sotiple cardinal faisait faire antichambre pendant cinq et six mois aux gens qui avaient besoin de l'entretenir. Pfofllaient-ils d'une occasion pour lui adresser la parole , il jetait sur eux un coup d'oeil glacial et ne leur répondait point. Au lieu de vouloir aborder sans permission l'afTaîre qui les amenaitjlui demandaient-ils simplement une audience, ils n'obtenaient que cette phrase arrogante : « Si vous ne voulez pas attendre mon bon plaisir» vous pouvez vous éloigner. » Lorsqu'il se promenait dans les jardins, il fallait qu'on restât à une portée d'arbalète de sa personne; nul n'avait Je droit de raccourcir la distance. Léon X, l*ayanl nommé légat, eut la maladresse de confier les bulles à un homme d'un rang secondaire ; Wolsey fut choqué de ce manque d^ostentation.Dès que l'ambassadeur atteignit les côtes d'Angleterre, il fit suspendre sa marché ; on rhabilla de splendides vêtements, et une brillante députation alla -le prendre pour l'escorter dans les rues de Londres, On avait paré la nef de Westminster; le cardinal reçut rin,vestiture de sa haute dignité en présence de tous les évêques de la monarchie, des abbés de la capitale et des prélats d'alentour. On n'eût pas étalé plus de pompe au §açre d'un roi.

Ce fasite insolent et continuel ne pouvait manquer d'exciter des murmures. L'habile parvenu affectait de tfaîter sivec mépris les plus grands seigneurs ; ils le lui rendirent. Le connétable d'Angleterre, Edouard, duc de Bgickingham, témoigna surtout son indignation. Homme franc et emporté, il ne se mit pas en garde contre la vengeance de Wolsey. Il osa dire que si Henri VIII mourait ç^fl^PQStôrité, il réclamerait le trône^ comme descendant d'Anne (jç Glocester, fille d'Edouard III, et qu'alors, armé

de la puissance souveraine > il infligerait au cardinal un châtiment exemplaire. La trahison de ses domestiques apprit qu'il avait consulté un devin sur ses espérances. Le ministre commença par lui enlever la protection de deux puissants seigneurs : le duc de Northumherland, son beau-père, fut misa la Tour sous un prétexte frivole; le duc de Surrey, son gendre^ fut envoyé en Irlande. Devant le tribunal où il comparut, un domestique chassé de sa maison affirma lui avoir entendu dire que, si on Texaspôrait, il poignarderait le roi. Il fut déclaré traître, malgré ses protestations d'innocence, condamné à mort et livré au bourreau. Son malheur nous prouve combien l'orgueil du succès peut rendre cruels les hommes faibles; pour garder quelque vertu, ils ont besoin que le sort les tienne en bride : une ivresse furieuse les saisit, quand ils ne sentent plus de contrainte extérieure. Natures de serfs qui ont besoin de voir le fouet du maître toujours levé sur eux * ! Neuf ans encore l'étoile de Wolsey brilla d'une splendeur sans égale ^. Peut-être se croyait-il trop haut pour que l'infortune arrivât jusqu'à lui ; maïs l'heure terrible sonna enfin dans l'abîme des temps : les noïts meiSsagers de la douleur se présentèrent à sa porte et lui firent signe de Icfs suivre. Henri VIII l'exilait dans les bocages d'Esher, petit domaine situé non loin de Hamp ton-Court. Une fois déjà l'insatiable ministre avait chancelé sur son trône d'emprunt : ayant voulu,durantrannée 1525, établir des impôts ruineux, le peuple se souleva, les lords et le clergé firent entendre des plaintes; Henri VIII fut contraint de le désavouer. Soû

* Avec un semblable caractère, on pense bieti ^ue Wolsey n'était pas vaillant. Une faible émeute ayant eu lieu à Londres en 1521^ le Cardinal, qui se trouvait à York, fit braquer autour de son palais des pièces de canon.

s Le duc de Buokingham fut exécuté en i5^i >*> Wo^ldey ^oourvk en 1530, Tannée même de sa disgrâee^

astucieux génie frissonna un moment de terreur ; mais il conserva les bonnes grâces du prince, en lui montrant un acte où il Tinstitualt son légataire universel, et en lui donnant son manoir de Hampton-Gourt par anticipation ^ Il continua pourtant à y séjourner, comme le prouvent des lettres datées de ce lieu et le témoignage des contemporains. Le second péril ne se laissa pas détourner si aisément. Anne de Boleyn, qui gouvernait alors Henri, et détestait le cardinal pour plusieurs motifs, surtout parce qu'il n'avait point facilité son mariage avec le prince, comme il eût réellement dû le faire après avoir éloigné d'elle Thomme de son cœur, le jeune Percy,fils du comte deNorthumberland, exigea du monarque et sa disgrâce et la promesse de ne plus le voir. Wolsey, battu par une puissance magique, fut contraint de renoncer à tous ses bonneurs, d'abandonner tous ses trésors, perdit en même temps ses deux châteaux, et quitta White-Hall. Il s'embarqua sur la Tamise pour se rendre à Putney, où des chevaux étaient préparés. D'innombrables nacelles pleines de curieux montaient et descendaient le fleuve. Le roi cependant s'était senti émouvoir de compassion; il avait expédié sir Norris au-devant du fugitif, pour lui dire que son malheur ne durerait pas, qu'il lui gardait son amitié : une bague enrichie d'un diamant l'assurait de ses bonnes intentions. Il avait beaucoup plu, le sol était détrempé ; le cardinal ne s'en jeta pas moins promptement à bas de sa mule : cet homme, pour lequel on ne trouvait point de flatteries assez rampantes, magnifiquement vêtu comme il l'était, s'agenouilla sans honte dans la boue, en levant les mains au ciel. Ce transport de joie servile dut offenser le Créateur; de pareilles actions de grâces ne s'adressaient vraiment point à lui, mais au roi

* Lorsque Richelieu eut bâti le Palais-Royal, que Ton nommait alors Palaîs-Gardinal, les murmures de la cour l'obligèrent aussi à en faire don au servile et cruel Louis XIII.

brutal dont le prêtre impie avait fait son dieu. Elles ne le sauvèrent pas : banni plus loin de la cour, dans son évêché d'York, il ne put même y vivre en repos ; le duc de Northumberland vint le sommer de comparaître à Londres, pour se justifier du crime de haute trahison. 11 essaya d'obéir, et mourut en chemin, soit qu'il se fût empoisonné, soit que la douleur eût plongé trop avant son scalpel et atteint quelque organe vital ^ Ses dernières paroles contiennent une leçon importante : « Si j 'avais servi Dieu, dit-il, comme j'ai servi le roi, il ne m'aurait pas de la sorte abandonné dans mes vieux jours *. » Quiconque suivra son exemple et sacrifiera tous les principes aux volontés changeantes d'un homme, en sera puni de la même manière. Quand on se laisse guider par de nobles motifs, si les événements se tournent contre vous, on a du moins le plaisir d'avoir agi selon son cœur. Vos efforts ne demeurent pas non plus sans résultat: ils préparent le triomphe éloigné de la cause que l'on sert. Mais déguiser ses sentiments, ses opinions, couvrir sa figure d'un masque inamovible, épier les regards d'un prince, feindre le bonheur au milieu de la tristesse, vivre, ou plutôt mo\irir de cette vie pendant des mois, des années, des siècles, oui, des siècles mesurés par la fatigue; puis, quand on s'imagine avoir dompté le sort et pouvoir dormir en paix, tomber du haut de sa grandeur sous l'impulsion du moindre caprice, oh ! il y a les tortures de l'enfer dans cette chute, comme les supplices du crime dans l'élévation qui précède ! Riches flatteurs, nobles valets, mercenaires titrés, quelle douloureuse compassion nous inspirerait votre destin, si vos fautes ne vous rendaient aussi funestes que vous êtes malheureux !

* Burnet Gavendish, Goldsmith, Hume et Lingard ne s'accordent pas sur ce point.

* Il avait pourtant pris cette belle devise : Dominus rnihi aijutor. Peut-être, cependant, n'indiquait-elle que son orgueil.

Toutes ces idées, tous ces souvenirs augmentent beaucoup l'intérêt qu'éveille Hampton-Court. Ils me remplirent d'un© certaine émotion, lorsque je franchis le seuil ; j'entrais, pour ainsi dire, tout vivant dans l'histoire. Les salles qui restent encore ont peu changé depuis la construction de rédificei La vue de bien des rois s'est promenée sur les ornements somptueux qu'admire le voyageur. Les princes dorment depuis longtemps sous la pierre du tombeau : les moulures, les broderies, de frêles vitrages sont demeurés intacts; ils ont mieux supporté que les chefs des nations les coups de l'inexorable puissance, qui doit un jour, pauvre lecteur, nous coucher tous les deux au fond d'une étroite cellule, parmi les vers de l'oubli.

On pénètre d'abord dans la plus vaste pièce du château, nommée salle de Wolsey. Les érudits lui contestent ce titre et avec de grandes raisons. Les notes des dépenses qu'elle exigea subsistent encore à Westminster : les gages des ouvriers, le prix et la quantité des matériaux depuis le soubassement jusqu'au faite, y sont inscrits en détail; ces registres prouvent que la construction eut lieu après la mort du cardinal et sur les ordres de Henri VIII. Cette immense chambre a 100 pieds de long, 40 de large et 60 de haut; il en existe peu d'aussi belles. Dès que Ton arrive, l'œil se porte naturellement vers les combles : une charpente merveilleuse couronne l'enceinte. Elle forme une série d'arcades soutenues à droite et à gauche par des moitiés d'ogives, dont le bas pèse sur des consoles fixées aux murailles. D'autres arches réunissent entre elles ces voûtes et ces demi-voûtes dans le sens de la longueur. Une clef pendante magnifique orne chaque point d'intersection. Tout cela est à jour : des poutrelles sans nombre, associées avec un art prodigieux, composent un vaste labyrinthe, une sorte de forêt enchantée dont rien ne surpasse l'élégance : arabesques, volutes, ogives inscrites, rosaces, colonnettes, se

joignent harmonieusemeut pour créer une sorte d'édifice aérien, plus léger que les flèches les plus transparentes, plus gracieux qu'un palais de fées, plus riche de lignes que les plu» laborieuses ciselures. Au-dessus des voûtes diaphanes s*étend la voûte réelle, chargée de baguettes et de décorations du même style que le reste. Ce volumineux échafaudage est peint de blanc, de rouge, de gris, de vert et d'azur : il est, en outre, doré dans toutes ses parties. Çk eï là brillent les armes d'Angleterre, revêtues également de couleurs splendides. La combinaison de ces divers moyens produit un effet magique : l'œil s'égare au milieu des arbalétriers, des vides, des ornements, des culs-de lampe, des nuances mates et des reflets métalliques; la lumière tombe, rejaillit, glisse dans les ouvertures, se brise de mille façons et augmente le surprenant éclat du tableau.

Sept fenêtres spacieuses d'un côté^ six de l'autre, et deux grandes verrières aux deux bouts de la salle y épanchent des flots de rayons. A l'une de ces extrémités brille le trône: la croisée qui s'ouvre au-dessus et deux petites baies mena* gées plus haut, dans l'angle du pignon^ contiennent des vitraux peints de fabrique moderne. La valeur m'en a paru douteuse, soit dit sans offenser l'artiste, M. Willementé Gomme dans la plupart des vitraux postérieurs au quator» zième siècle, l'aspect général de ceux-ci ne contente point les yeux. On croirait voir les grandes toiles de nos muséeiii plutôt qu'une tapisserie diaphane ou une mosaïque do pierres précieuses. Or, ce dernier genre, le seul vraiment gothique, a une beauté bien supérieure; il divise le jour à l'infini^ dans une multitude de compartiments égaux, avec une symétrie et une variété qui enchantent le regard. Quoi qu'il en soit, les deux petites baies contiennent les armoiries des chevaliers hospitaliers, du prieur qui vendit le manoir de Hampton-Gourli celles du siège d'York et de son Illustre archevdquea La principale croisée offre un portrait de

Henri VIII, de grandeur naturelle, son écu, son chiffre et sa devise, ceux des reines qui ont partagé sa couche et de ses trois enfants, Edouard, Marie, Elisabeth. Si Ton doit croire aux traditions locales,ce fut sur les anciens panneaux de cette fenêtre que Henri Howard, comte de Surrey, dont la vaillance, la tendresse, la poésie élégante et la fin tragique ont immortalisé le nom, écrivit une strophe en l'honneur de la belle Géraldine avec la pointe d'un diamant. On rapporte aussi que le drame de Henri F/// fut joué dans cette vaste enceinte, et que Shakespeare était au nombre des acteurs.

Entre les croisées flottent des bannières où élincellent la devise de Henri VIII, les armes du cardinal et les emblèmes de toutes ses dignités. Au-dessous de chaque étendard s'avance un bois de daim, fixé sur la tête d'un ces animaux, sculptée en pierre et couronnée de fleurs. Plus bas règne un cordon d'ornements, parmi lesquels on distingue la rose et la herse, que porte dans son champ Técusson des Tudor. Enfin, à partir des fenêtres jusqu'au «ol pendent de trèsbelles tapisseries; l'or y brille près de la laine, et le dessin en est du meilleur goût. On ne sait pas authentiquement d'où elles sont venues. Selon les uns, François I"les aurait offertes à Henri VIII, pendant leurs célèbres joutes en Picardie : les deux B que l'on y remarque désigneraient alors Babon de la Bourdaisière, qui dirigeait à Fontainebleau une manufacture soutenue par ce prince. Selon les autres, les deux lettres se rapporteraient à Bernard de Bruxelles, plus souvent nommé Bernard van Orley : Charles-Quint, dans cette hypothèse, aurait fait don des tapisseries au cardinal ministre, pour se concilier ses bonnes grâces. Elles représentent des sujets de la vie d'Abraham, entourés de figures allégoriques, telles que l'Obéissance, la Miséricorde, la Simplicité, la Débauche et la Vieillesse. On doit maintenant se former une idée de cette pompeuse salle, où tant de

rois ont promené, ceux-ci leur nonchalance, ceux-là leurs rêves ambitieux, et, ce qui vous intéressera peut-être davantage, ainsi que moi, où la musique a fait fréitiir tant de pieds charmants, que l'on aurait voulu suivre dans les sentiers de la vie, surtout dans les plus mystérieux el les plus solitaires.

Une porte située près du trône mène de la grande pièce à une chambre moins étendue, nommée le salon de compagnie ^ : elle date du temps de Wolsey. L'auteur des Puritains la trouvait, dit-on, si belle, qu'il en fit construire une du même genre dans son château d'Abbotsford. Une sombre et majestueuse expression la caractérise. Comme celle dont nous parlions tout à l'heure, elle entraîne la fantaisie au sein du moyen-âge; car l'époque gothique a duré plus longtemps qu'en France chez les nations plus éloignées de l'Italie , d'où est venu le goût moderne. Tandis que Wolsey et Henri VIII couronnaient leurs logements de toits aigus et de créneaux, François I", Georges d'Amboise, tous nos grands seigneurs, adoptaient le style de la Renaissance : la vieille manière ne se soutenait plus que dans les provinces. La décoration intérieure changea pourtant moins vite que l'architecture, et plusieurs espèces d'ornements furent conservées.

La deuxième salle de Hampton-Court offre réunis presque tous ceux qu'aimaient nos ancêtres. De nombreuses poutrelles, soutenues par des poutres plus grosses, rayent le plafond. Elles sont peintes et dorées; des culs-de-lampe brillent aux points de contact, et des roses, des herses, des fleurs de lis, desécussons parent les intervalles. Les bouts portent sur des mutules historiées. Les fenêtres gothiques et un immense vitrage en fer à cheval, qui forme saillie au dehors, dans la cour des cuisines, laissent pénétrer abon-

^ Elle a 70 pieds dellong, 29 pieds de large et 25 de haut.

damment la lumière. Cette espèce de construction était fort goûtée au moyen -âge : on voyait des tours ovales dans la plupart des châteaux, dans l'ancien Louvre notamment, et dans une foule de maisons bourgeoises. Une vaste cheminée attire aussi les yeux; le portrait du cardinal orne le manteau ; on pourrait faire rôtir un bœuf devant l'âtre, car il a 19 pieds de largeur et 8 de hauteur. Les murs sont tendus de tapisseries très-curieuses : la maladresse naïve des peintres primitifs leur donne un charme spécial. L'absence de perspective, l'allongement des formes, la roi» deur des lignes, les anachronismes de tout genre nous reportent au quinzième siècle. Les figures ont delà douceur ou de la vérité : les poses, les costumes insolites ne manquent pas non plus d'un certain attrait bizarre. Jusque-là, tout est gothique.

Mais voici venir la Renaissance :les sujets sont empruntés à la fable, et des personnifications abstraites s'y mêlent aux héros de la mythologie. Priam, Lucrèce, le Destin» Mônélas, Atropos, Hercule > la Chasteté, Gourons-accidenti Fabius Maximus et d'autres acteurs y paraissent côte à côte, sans la moindre surprise de se voir réunis* Des vers français expliquent chaque tableau. Ils roulent presque tous sur la mort et la gloire; notre idiome y joue un singulier rôle : Scipion l'Africain j par exemple, y est nommé Chipionlafican^ les deux mots s'unissant pour en former un seul, qui a une grâce merveilleuse. Je recommande à nos poêles les citations suivantes, comme modèle de style ;

Combien que romme soit chaste et tout pudique Lés seurs fatalleâ, par leur loy autentique^ Tranchent led nerfs et filets de la vie ; A ce la mort tous vivans amovie (approche).

D'où il résulte que la pudeur ne sert à rien^

H AMPTON-GOURT . 210

La mort mord tout; mais clere renommée Sur mort triumphe et la tient déprimée Dessoubs les pieds , mais, après ses efforts, Famé suscite les haults fais de gens mors^

Le quatrain le plus digne d'attention me parut être celui qu'on voit au-dessus d'un Hercule dans les flammes : U donne une pauvre idée de l'auteur :

Dianira, pour li oster de œuvre immunde,

La chemise lui transmit par Licas, Qu'il mist à mort; et le plus preux du munde

Fina ses jours par ce malheureux cas.

Je doute qu'on puisse rien lire de moins élégant. Les cartons placés en haut des murailles ne font point disparate avec les tapisseries, quant aux sujets : Apollon et Daphné, Bacchus et Ariane, l'Amour et un satyre, Jupiter et Europe y charment les yeux par leurs belles formes. Ces dessins de Carlo Gignani servirent à peindre des fresques dans le palais ducal de Parme, en 1660. Ils vinrent annoncer aux Anglais le triomphe des idées classiques.

Disons quelques mots de la chapelle, et terminons ce bref inventaire. Là aussi, ce qu'on trouve de plus remarquable, c'est la voûte . De nombreuses nervures s'y étendent comme une espèce de fllet, et un triple rang de clefs pendantes, sculptées avec un grand luxe, la divise en trois berceaux. Elle est peinte et dorée comme celles que nous avons décrites. Les fenêtres en ogive contenaient d'abord des vitraux, mais ils furent brisés pendant les guerres civiles. Une chronique du temps rapporte ainsi leur destruction : « Sir Robert Harlow a fait, selon l'ordonnance du parlement, jeter à bas et démolir les tableaux superstitieux de Hampton-Gourt. Aujourd'hui on a renversé l'autel, porté dans la nef la table qui le couvrait, déraciné les grilles, nivelé les marches, anéanti les images papistes des croisées, que l'on

remplira de verres blancs. On a aussi arraché de Tautel une toile qui représentait Notre-Seigneur en croix, pleuré par Madeleine. Quelques autres signes d'idolâtrie ont également satisfait à la justice. » Cette chapelle a depuis lors été restaurée de la manière la plus gauche : des ornements latins remplacent ceux qui avaient disparu, de lourdes stalles cachent le bas des murs. Tel est le sort réservé aux monuments de Fart et aux artistes. Malheureux presque tous pendant leur existence, poursuivis par la routine, la jalousie, la pauvreté, la tristesse et les découragements qui leur sont naturels, le mauvais goût et le fanatisme les poursuivent encore dans le tombeau. Ces ennemis acharnés détruisent ou dégradent les œuvres de patience et de mélancolie, dont l'exécution a demandé tant de sacrifices. L'inimitié des ans ne leur paraît point assez brutale : ils précipitent l'inévitable ruine qui menace les plus belles et les plus laides choses de ce monde. Puis viennent les restaurateurs maladroits; ils gâtent et rendent pitoyable ce que les autres ont laissé debout : la production,tourmentée comme le producteur, va le rejoindre au sein de l'éternel oubli.

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