‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Hampton-Court {Suite),

Des pièces moins brillantes que ces trois salles éveillent à Hampton-Gourt une aussi grande attention. Je ne sais pourquoi on y laisse entrer si peu de visiteurs. Elles forment un petit appartement avec un oratoire. Ce dernier seul flatte les yeux de Tartiste : une voûte sculptée d'un bout à l'autre et des fresques religieuses lui donnent un air solennel. Quand Charles I*' eut été vendu à ses ennemis d'Angleterre par ses sujets d'Ecosse, on l'enferma d'abord dans le château d'Holmby, mais il n'y resta pas longtemps et fut transporté dans le séjour qui nous occupe. On y adoucit les rigueurs de sa captivité : ses domestiques eurent le droit de le servir, ses chapelains de le consoler et de dire l'office suivant leur croyance. Mais sa plus grande joie fut de voir ses enfants à diverses reprises. Ces entretiens étaient si touchants, que Gromw^ell, ayant assisté à l'un d'eux, ressentit une profonde émotion : il déclara que jamais scène ne lui avait paru plus attendrissante.

Toutefois ces égards ne durèrent que peu de jours. L'armée, qui se tenait alors entre Windsor et Bagshot, luttait

contre le Parlement : elle voulait se donner Tair d'avoir l'approbation de Charles ; quand elle eut triomphé, l'hypocrisie cessa, le monarque fut de nouveau trailé sans aucun ménagement. On ne permit plus à ses domestiques de lui parler en secret; des espions surveillèrent ses discours et ses gestes. Des rapports insidieux, le menaçant de périls qui n'existaient pas, le firent craindre pour sa vie. Cromwell entretenait habilement ses terreurs ; la fuite du roi lui eût laissé le champ libre, soit qu'il parvînt à sortir de l'île, soit qu'une tentative malheureuse aggravât sa position.

L'intrigue fut couronnée de succès : le captif résolut de s'évader. Un de ses gentilshommes, sir Âshburnham, qui gardait ses fonds, reçut Tordre d'employer son domestique à se procurer dans différents ports trois ou quatre vaisseaux, pour que l'on put, au besoin, choisir entre plusieurs routes. On envoya aussi des relais à Sutton, petite ville du Hampshire. Lorsque tout fut prêt, Charles écrivit trois lettres, quMl laissa sur son bureau : deux parlaient d'affaires politiques, une autre d'affaires privées *. C'était le 10 no- Tcmbre 1647, un jeudi soir ; voulant rester seul de bonne heure, le monarque avait feint un malaise. Quelque temps après que minuit eut sonné,il descendit en silence avec Legg et Ashburnham, par un escalier secret. Il jeta un dernier regard sur le château de ses pères et traversa le jardin comme un criminel. La nature semblait compatir à sa douleur : d'épais nuages voilaient le firmament, une bise glacée pleurait dans les branches des tilleuls et saccadait le murmure de la fontaine. A la porte du parc, ils trouvèrent sir John Berckley, avec des chevaux qu'ils s'empressèrent de monter. A peine étaient-ils en selle, que des aboiements retentirent : un lévrier s'élançait à leur poursuite et don-

^ Poup cette faite de Charles P', voyes les mémoires de GlarendoD, Hébert, Warwick et Berckley.

nait Talarme. Les gardiens surpris accourdrenl ; les traces d*hoBQmes et d'animaux, qui frappèrent leurs yeîix, ne leur lalssèrftnt aucun ,doute sur la fuite du roi. Charles cepen** dant précipitait Sa course. Ayant une plus grande connaissance des chemins, il guida la petite troupe et se dirigea vers Oatlaads. Mais bientôt un orage affreux éclata ; la pluie tombait comme sous les tropiques, le vent tourbillonnait dans les rameaux avec le grondement de la foudre, et, potif comble de malheur, la saison étant fort avancée, nul éclair ne leur montrait la route. Pendant que le ciel se déchaînait contre lui, le prince songeait aux cruautés des hommes. Il se plaignait à ses derniers serviteurs des trahisons qui l'avaient perdu, il se demandait si ses chagrins étaient finis et s*il pourrait aller mourir paisiblement sur une terre étrangère * . Après quelques heures de marche, un nouvel incident accrut sa tristesse : il vit qu'il s'était égsffé. Il aurait voulu être à Sutton trois heures avant le jour ; mais ayant dévié d'au moins dix milles, et les chemins étant trèsmauvais, ils n'atteignirent que le matin l^atiberge où ils devaient changer de montures.

Gomme ils en approchaient, un domestique effaré se jeta au-devant d'eux; un comité révolutionnaire y tenait séance : ils durent faire halte et envoyer quelqu'uii chercher leurs chevaux. S'éloignant alors, bride abattue, de la ville malencontreuse, ils prirent la route de Soulhamp* ton; mais, parvenus en haut d'une colline, le roî donna ordre de mettre pied à terre^ et^ descendant la pente, les rênes à la main, ils tinrent conseil sur leur triste position. Le pfînde demanda si Ashburnham avait frété des vaisseaux, comme ils en étaient convenus. Rien n*égala sofi étonnement et sa douleur, quand il apprit que non. Ou son trésorîçr u*avait pu réeilQoient y parvenir, ou ses

^ ^ Berckley nous a conservé He^ pâfotég.

ennemis l'avaient suborné : c'est un point demeuré douteux, malgré toutes les recherches. Le ftigitif résolut en conséquence de garder seulement William Legg avec lui et de se rendreà Tichfleld, demeure de lord Southampton, située au bord de la mer, tandis que ses deux autres chambellans iraient sonder le gouverneur de Fîle de Wight. Ils y allèrent, pour ainsi dire, préparer sa perte, car il n'en sortit que sous la conduite d'une troupe furieuse.

Pendant leur absence, il put vérifier lui-même son état d'abandon et mesurer la grandeur de son infortune. 11 avait beau parcourir le détroit du regard, aucun bâtiment ne s'offrait à sa vue : la tempête avait éloigné jusqu'aux moindres chaloupes. Les vagues de l'Océan, que dominaient jadis ses flottes, semblaient elles-mêmes renier sa suprématie et l'accueillir avec un murmure dérisoire. Oh ! quels sentiments durent agiter son âme, lorsqu'il chercha des yeux dans le lointain celte France hospitalière, qui n'a jamais trahi le malheur, qui console tous les pouvoirs déchus et leur fait oublier les violences du sort * ! La reine y était déjà ; on l'y traitait avec une délicate sympathie; le moindre esquif l'eût porté vers sa noble femme, l'eût rendu au bonheur ou à l'espérance ; mais cette profonde et terrible solitude qui régnait sur la mer ! Gomme il dut avoir envie de s'écrier à genoux : « Une barque ! une barque ! mon royaume pour une barque ! » Vain désir ! sa couronne même ne lui appartenait plus. Tandis que ses larmes tombaient dans les flots, Gromwell préparait la sentence qui allait le livrer à la hache de l'exécuteur.

Outre les objets intéressants dont nous venons de parler, Hampton-Gourt ne renferme pas moins de mille

* Les Anglais ont souvent trahi leurs hôtes. Marie Stuart, Charles I*', vendu par les Écossais, et Napoléon, se repentirent amèrement de leur confiance. Jacques P' d'Ecosse, se rendant en France, fut saisi au passage et demeura dix-neuf ans captif.

tableaux : c'est la plus vaste galerie publique de l'Angleterre. Nous n'entreprendrons point de décrire toutes ces toiles : un monument aussi étendu et aussi riche en curiosité lasserait la patience même ; il donnerait joaatière à un volume, et nous ne pouvons lui accorder une aussi longue attention. Le plus grand nombre dés peintres fanjeux, des écoles célèbres, 5 y trouvent représentés, ceuxci d'une manière éclatante, ceux-là par des œuvres douteuses. Il faudrait nous borner à dire un mot de chaque production ; un tel catalogue ennuierait le lecteur, sans lui, rien apprendre . •

Trois séries de peintures vont seules nous occuper : Tune due au talent d'Holbein le jeune, Tautre à celui de deux artistes devenus presque anglais, par suite d'un long séjour dans la capitale britannique, la troisième à Raphaël. La première se compose de vingt-sept tableaux, qui ornent la pièce nommée The Queen's gallery. Elle offre aux curieux l'image d'Holbein, celles de sa femme, de son père et de sa mère, de Frobenius, hôte et imprimeur d'Érasme à Bâle, un double portrait de ce dernier, la reine Marie, Elisabeth âgée de treize ans, la famille de Henri VIII, son bouffon, lady Vaux, le comte de Surrey, François I". Voilà pour les bustes ^ D'autres ouvrages sont plus étendus et plus compliqués. On y admire le départ de Henri VIII pour le camp du drap d'or^ l'entrevue des deux rois, l'entrevue de Henri VIII et de Maximilien, la bataille de Pavie, la journée des Éperons, la Madeleine au tombeau du Christ et un petit paysage circulaire.

Ces peintures, qu'Holbein traça dans toute la force de son talent, réunissent toutes ses qualités. On y trouve, d'une part, l'observatioû profonde, le soin du détail et

* Us ont tous été reproduits par la gravure et publiés en 1828, par John Ghamberlaine.

l'air vivant qui distinguent ses toiles; de l'autre, celte manière fine, spirituelle, gracieuse de rendre la nature, que lui et Lucas Cranach me paraissent avoir surtout possédée. Sefi têtes respirent une sagesse et une modération qui devaient être dans son propre caractère, ou du moins dans son intelligence. Il semble qu'on aurait vainement essayé d'induire en erreur les personnages de ses tableaux : leur physionomie exprime une sagacité presque railleuse. C'était bien l'homme qui devait crayonner la danse des morts, cette grande satire, et avoir pour ami le panégyriste goguenard de la folie humaine. À ces dons il en joignait un autre qu'ont reçu tous les artistes du premier ordre, celui de distinguer avec un tact infaillible les éléments caractéristiques et essentiels des traits accessoires et facultatifs. Il emploie les meilleurs moyens pour atteindre son but, et n'emploie que ceux-là. Ce qui ne concourt point à l'effet prémédité, il le rejette sans la moindre hésitation. Le goût délicat d'Holbein, la fermeté de son dessin, le charme de sa couleur, surtout dans la seconde moitié de son existence, ne sont inconnus de personne. Ils brillent ici de leur plus doux et de leur plus vif éclat. On prendrait la Madeleine au tombeau du Christ pour un chef-d'œuvre italien ; l'habileté du maître étonne encore davantage, quand on pense qu'il travaillait de la main gauche.

Comment un si grand nombre de ses créations se trouvent-elles dans un manoir anglais ? Holbein est un peintre allemand : il naquit à Augsbourg en 1498 ; son père ayant changé de demeure, et étant venu se fixer dans la ville de Bâle, le jeune homme y donna les premiers signes de son mérite extraordinaire. A l'âge de quatorze ans, il dessina, d'après uature, son père et son oncle avec une telle habileté, qu'on prévit sa grandeur future, et que Sandrart, ne Voulant point laisser périr ces esquisses, les a fait graver

pour son Académie allemande *. Son talent se développa de plus en plus : il acquit bientôt une certaine gloire, de façon que l'ouvrage ne lui manqua point. Mais une haT3itude de l'époque lui donna de singulières occupations. L'usage était alors de peindre l'extérieur des monuments depuis le faîte jusqu'au sol. Un petit nombre de maisons suisses et l'hôtel de ville de Mulhouse ofifrent encore un pareil bariolage. On employa le jeune Holbein à couvrir les murs de fresques trop belles pour leur peu de durée : ces tableaux sont anéantis, comme on le pense bien. On doit surtout regretter une danse de paysans, très-célèbre parmi les contemporains de l'artiste, et la fameuse Danse des morts, qui embellissait une galerie de bois construite sur un, pont, à la mode du lieu. Ces ouvrages n^étaient point les seuls qu'il exécutât cependant ; le musée de Bâle et tous les tableaux qu'il fit durant cette période le prouvent assez. Il aurait donc pu vivre heureux, sans songer à l'Angleterre, mais un cruel fléau le chassa loin de sa patrie adoptive.

Holbein s'était marié très-jeune. Le hasard voulut qu'il prît pour femme une personne revêche et toujours en colère, une sorte d'ouragan incarné *. Elle ne lui laissait point de repos. Holbein attristé fuyait le domicile conjugal, passait sou temps dans les brasseries à boire avec des hommes du peuple. Ce genre de vie ne calmait pas les fureurs de son épouse, et surtout n'enrichissait point l'artiste : négligeant son travail, il se criblait de dettes. Il serait peut-être mort de chagrin, comme Albert Durer dans une postion toute pareille, si le sort charitable n'eut envoyé un ami à son secours.

* Voyez la deuxième partie de cet ouvrage, publié de 1675 à 1679.

* On voit son portrait dans la collection de Chamber laine, meH" tionnée tout à l'heure : l'original se trouve m palais 4^ K^^ingf^ni Elle a une figure triviale et stupide.

Cet ami, ce fut le sage Érasme, qui s'était alors fixé temporairement à Bâle. Il avait apprécié de bonne heure le mérite du jeune peintre, et connaissait le détail de ses infortunes ; il lui donna l'avis de fuir en Angleterre. II y avait lui-même vécu longtemps et formé des liaisons, qui lui permettaient d'assurer un bon accueil au pauvre martyr. Holbein commença ses préparatifs de voyage, et, d'abord, fit le portrait d'Érasme. Il y employa toute son habileté ! dans l'espoir que ce serait un chef-d'œuvre : l'idée que ses

maux approchaient de leur fin ayant exalté son imagination, ! il se surpassa. Muni de cette peinture et d'une lettre pour

j le grand chancelier Morus, ami intime d'Érasme, auquel il

j destinait le tableau, il partit pour Londres. Aussitôt dé-

I barque, il alla voir son futur protecteur.

Ce dernier lui témoigna la plus grande bienveillance. La missive prônait son talent et lui donnait le pas sur Albert Durer : l'œuvre confirmait ces éloges. Thomas Morus en fut enchanté : il résolut à l'instant même de garder chez lui un pareil artiste et de l'y garder secrètement, pour que le roi ne le lui enlevât point. Ce mystère plut à Holbein, qui craignait les recherches de sa douce moitié. Il vécut trois ans de la sorte, dans l'ombre et le silence, jouissant avec bonheur du repos qu'il goûtait, se livrant de toute son âme au travail. Il peignit le grand chancelier, sa femme, ses amis, ses parents; il traita en outre des sujets historiques : son protecteur posséda bientôt une galerie entière d'excellents ouvrages.

Aussi finit-il par trouver injuste de lui dérober la gloire qu'il méritait. D'un moment à l'autre, d'ailleurs, le roi pouvait apprendre son existence et être irrité d'en avoir obligation au hasard. Il Tinvita donc à une grande fête, avec une partie de la cour, puis le mena dans une salle où les tableaux de Holbein étaient tous exposés, brillants de verve, de naturel et de fraîcheur.

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Le monarque s'étonna de voir tant de chefs-d'œuvre, exécutés par un artiste dont il ignorait même le nom. Des visages connus frappaient ses yeux, de charmantes tètes lui souriaient avec une grâce magique : le dessin et la couleur, l'expression et les parures le séduisaient également; il ne cacha point son admiration.

Thomas Morus, en vrai courtisan, lui offrit alors toutes ces peintures; mais le roi ne voulut pas les accepter; il dit qu'il préférait avoir l'artiste à sa disposition et l'employer selon ses désirs. C'était justement ce que souhaitait le chancelier. Holbein sortit donc de sa retraite, et devint, nonseulement le peintre, mais encore le favori du monarque. Lui seul ne fut jamais disgracié; il ne s'occupa point, il est vrai, de politique : on peut croire, en outre, que ses précédentes infortunes lui avaient assoupli le caractère. Une méchante femme doit être un bien cruel tyran, puisqu'il se trouvait heureux sous un prince tel que Henri VIII ! Les plus grands seigneurs se disputèrent ses productions : il acquit une belle fortune, et, depuis sa mort, l'aristocratie anglaise ne lui a point retiré ses bonnes grâces. Ses tableaux sont très-recherchés dans les deux îles : on l'envisage même comme une des gloires britanniques. Outre son intérêt universel, la biographie que nous racontons a donc un intérêt local ; non-seulement Holbein a presque toujours vécu en Angleterre, non-seulement le palais de Hamp ton- Court renferme plusieurs de ses chefs-d'œuvre, mais il y assistait aux fêtes pompeuses de Henri VIII, épiant le caractère des hommes sur leur figure pour l'immortaliser sur ses toiles.

Une anecdote singulière nous montre de quelle faveur il jouissait auprès du roi . Comme tous les peintres qui s'adonnent au même genre, il exécutait souvent des portraits mystérieux qu'il lui fallait cacher à tous les regards. Un jour, il s'occupait d'un travail semblable, quand un jeune

lord se présenta chez lui pour voir son atelier. Holbein quitta ses pinceaux et alla au-devant de lui. L'ayant rencontré sur le palier, il le pria de revenir une autre fois, et de lui indiquer son heure, attendu qu'il lui était impossible de le recevoir en ce moment. « Puisque je suis venu, le moment est bien choisi, » répliqua le seigneur. Holbein protesta contre cette assertion, poliment d'abord, plus vivement ensuite; peu à peu il s'échauffa, et le jeune noble ayant voulu entrer de force, il le saisit par le collet : précipité du haut des marches, l'insolent vint tomber aux pieds de ses domestiques, avec un cri d'angoisse.

A peine Holbein lui eut-il infligé ce châtiment, que ses terribles conséquences s'offrirent à son esprit. Une longue délibération eût été dangereuse ; il rentra chez lui, barricada sa porte et se sauva par la fenêtre sur les toits d'à* lenteur. Les serviteurs du comte n'avaient pas fini de lui donner les soins les plus indispensables, que Tartiste^^ hors d'haleine, se présentait devant le roi et lui demandait grâce, sans lui dire quelle faute il avait commise. Ayant obtenu d'avance une promesse de pardon, il lui raconta l'événement. Le roi blâma sa conduite, lui ordonna de se mieux posséder à l'avenir, et lui dit d'attendre l'issue de la querelle dans une chambre voisine.

Bientôt arriva le jeune noble, soutenu par deux domestiques, et garni, plus qu'il n'était nécessaire, de bandages et d'emplâtres. Il accusa son ennemi d'une voix lamentable et courroucée^ demandant sa prompte punition; il ne dit pas un mot, on le pense bien, des circonstances atténuantes qui pouvaient légitimer sa rudesse. Le prince l'écouta si froidement qu'il perdit patience. Il oublia sa position inférieure et s'écria que, puisqu'on ne voulait point lui rendre justice, qu'on avait l'air de tourner sa plainte en dérision, il se ferait justice lui-même.

En entendant ces mots^ le roi devint furieux à son tour;

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il reprocha au jeune homme de vouloir empiéter sur ses droits sacrés, lui jurant qu'il punirait ainsi qu'une offense contre sa personne toute molestation dirigée contre Holbein, « Pensez-vous donc, lui dit-il, qu'un peintre comme lui soit un homme sans importance? Amenez-moi sept paysans, les premiers venus, et dans un quart d'heure j'en aurai fait sept comtes de votre espèce; mais avec sept comtes tels que vous je ne pourrais faire un artiste comme lui. » Admi* rable sentence, qui exprime avec un grand bonheur la supériorité des distinctions naturelles sur les distinctions factices, mais qui ne règle la conduite de presque personne : dans tous les temps, les avantages matériels ont éclipsé les dons de l'esprit.

Le différend se termina par une promesse solennelle que fît Tagresseur de ne point se venger d'Holbein et de ne point remettre sa cause à des tiers. On connaissait trop les fureurs de Henri VIII pour que le jeune homme essayât de violer son serment. La haute et la petite noblesse d'Angle^ terre profita de cette leçon; elle traita désormais l'artiste avec la plus grande déférence, et nul depuis ce jour n'eut envie de forcer sa porte.

Il ne goûtait pas cependant un bonheur sans nuage. Il vit périr surl'échafaud son protecteur, l'excellent Thomas Morus ; bien des personnes dont il avait dessiné les traits disparurent de la même manière : dans le nombre étaient Anne de Boleyn et Catherine Howard, que ses toiles nous montrent vivantes encore, et parées d'un charme inalté-» rable. Il ne regretta sans doute pas sa femme, mais il put regretter que le sort l'eût toujours uni à de 'violentes créa*

tures.

Sa mort fut aussi peu ordinaire que son existence. Le despote qui l'avait aimé dormait depuis sept ans dans le tombeau, lorsqu'une peste affreuse ravagea Londres; c'était en 1554. Plusieurs centaines de victimes périssaient tous

les jours; la consternation, la peur et le silence planaient sur les rues désertes. Holbein, âgé de 66 ans, fut frappé comme les autres. Il est à croire qu'il expira seul et que la terreur éloigna tout le monde de son chevet, spectacle familier pendant le règne des maladies contagieuses. On enleva son corps sans plus de soin, et on le jeta dans une de ces fosses perpétuellement béantes, qui dévoraient alors la population. Durant les premières années du dix-septième siècle, le comte d'Arundel, intelligent admirateur d'Holbein, dont il possédait une collection de peintures et de dessins, réunie à grands frais, voulut lui élever un tombeau digne de son mérite et de sa gloire. Il dépensa beaucoup d'argent pour trouver ses restes, pour découvrir au moins le lieu de sa sépulture; ses efiforts demeurèrent sans résultat : la glèbe qui cache les os de l'artiste n'a point trahi son secret * .

La suite de tableaux représentant les maîtresses de Charles II excite un autre intérêt que les productions d'Holbein; la reine et plusieurs dames de la cour s'y trouvent mêlées, de sorte qu'on voit là presque toutes les femmes célèbres décrites dans les mémoires du temps. Si elles avaient pu me choisir pour juge, et qu'elles se fussent présentées devant moi, comme les trois déesses de la fable, j'aurais donné la pomme à la duchesse de Gleveland. Elle est cependant vêtue en Pallas, et j'aurais blessé la tradition; mais elle a un visage si régulier, une peau si brillante, des yeux si provoquants, une bouche si tendre, un air si peu hostile, malgré son casque et son armure, que je n'aurais pu la voir jeter là son habit de guerre sans expédier ses rivales, afin de demeurer seul avec elle. Bien des hommes ont eu cette joie, outre son mari et Charles II. Pepys et

* Saudrart, De Piles, Johanna Schoppenhauer. Pour de plus grands détails, voyez Fiorillo, Descamps, Hotho et V Histoire de la peinture en Allemagne que j'ai publiée»

Hamilton nous racontent à ce propos des histoires extrêmement édifiantes. A-t-elle eu tort? Beaucoup prendront le parti de la chasteté; je doute seulement qu'ils l'eussent défendue, qu'ils l'eussent observée, qu'ils eussent même eu envie de s'y conformer en sa présence ; mais puisqu'elle n'existe plus, traitons-la comme des puritains. ' Ce fut aussi une grande pécheresse que Nell Gwyn, la plus jolie du sérail après la Clevelând. Née dans un grenier,marchande d'oranges au théâtre, sa douce voix et sa mine séduisante lui attirèrent bientôt des paroles flatteuses. Le comédien Lacy ne tarda pas à obtenir ses bonnes grâces, que lui enlevaun confrère nommé Hart. Elle devint alors actrice, et fut recherchée de lord Buckhurst : sa vertu n'y résista point. Elle ne résista pas non plus à mylord Dorset ; Charles II se mit à son tour sur les rangs, et trouva la même complaisance. Nell Gwyn le charma si bien par sa gentillesse, par ses façons avenantes, qu'il ne l'abandonna jamais. Les nouvelles venues lui disputèrent la faveur royale, mais ne la détrônèrent point. Une adroite Française, Renée de Quéroualles, ne put elle-même y parvenir, quoique le monarque l'eût faite duchesse de Portsmouth, eût reconnu son fils et l'eût également créé duc. Mme de Sévigné raconte leur jalouse dispute : « Elle n'avait pas prévu trouver en chemin une jeune comédienne dont le roi est ensorcelé. Elle n'a pas le pouvoir de l'en détacher un moment. La comédienne est aussi fière que la duchesse de Portsmouth : elle la morgue, lui dérobe souvent le roi, et se vante de ses préférences. Elle est jeune, folle, hardie, débauchée et plaisante; elle chante, elle danse, et fait son métier de bonne foi; elle a un fils, elle veut qu'il soit reconnu. Voici son raisonnement : « Cette demoiselle, dit-elle, fait la personne de qualité ; elle dit que tout est son parent en France ; dès qu'il meurt quelque grand, elle prend le deuil. Eh bienl puisqu'elle est de si grande qualité, pourquoi s'est-elle faite

catin? Elle devrait mourir de honte. Pour moi, c'est mon métier. Je ne me pique pas d'autre chose. Le roi m'entretient, je ne suis qu'à lui présentement; j'en ai un flls, je prétends qu'il doit être reconnu ; et il le reconnaîtra, car il m'aime autant que sa Portsmouth. » L'image de Nell Gwyn s'accorde avec l'histoire, annonce beaucoup d'esprit, de finesse, de vivacité; on partagerait aisément le goût de Charles II pour un semblable minois. Dans la même pièce, brille le portrait de l'orgueilleuse Française, qui avait à subir son humiliante concurrence et, malgré sa nol)le origine, malgré ses charmes personnels, malgré la protection de Louis XIV, ne pouvait en triompher. Oui, le roi-soleil était son protecteur à la cour d'Angleterre : bien mieux, il l'avait procurée, çfferte au libertin auguste; on l'avait choisie comme une sorte d'ambassadeur en jupons, qui devait soutenir les intérêts de laFrance dans l'alcôve de Charles IL II s'agissait de rompre l'alliance formée entre l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande, sous le nom de Triple Ligue. Louis XIV voulait y substituer un pacte public ou secret entre la France et la Grande-Bretagne, qui lui permettrait de conquérir toute la Belgique et d'attaquer ensuite les Provinces-Unies. Charles II, malgré la politique de son ministère, gardsât toujours une affection cachée pour le pays où s'était écoulée sa jeunesse, pour le dogme catholique et le système d'autorité absolue que pratiquait si bien l'amant de La Vallière, Il trahissait par plusieurs indices ces sentiments favorables; mais il tergiversait, hésitait : une grande manœuvre était nécessaire pour l'entraîner.

Louis XIV lui dépêcha son aimable sœur, la fameuse Henriette d'Angleterre. Il comptait sur sa dextérité, sur son esprit insinuant, sur la tendresse qui lui avait conservée Charles IL Pour masquer les négociations, il feignit de vouloir visiter ses frontières, spécialement les énormes travaux de fortification qu'il avait entrepris à Dunkerque :

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dans ce voyage artificieux, il emmena la reine et toute la cour. La duchesse d'Orléans traversa le Pas-de-Calais, tandis que son frère venait au-devant d'elle, pour la rencontrer à Douvres. Par ses raisonnements subtils et ses câlineries, elle obtint de Charles II qu'il abandonnerait ses alliés, contre toutes les maximes de l'honneur et de la prudence, s'unirait avec Louis XIV, l'aiderait à détruire la Hollande et préparerait sous main la conversion de l'Angleterre au papisme.

Mais des promesses ne pouvaient suflBre : le roi de France connaissait le caractère faible, indécis, du voluptueux souverain. Il résolut en conséquence de se l'attacher par la magie du plaisir, le seul lien qu'il ne fût pas en état de rompre, et il lui adressa une jeune coquette, pour le séduire et l'enchaîner : c'était Mlle de Quéroualles, qui accompagnait la duchesse d'Orléans. L'intrigue fut menée avec une étonnante promptitude ; quoique la demoiselle fût dé grande maison, sa chasteté fit si peu de résistance que le prince, au bout de quelques jours, l'emmena dans la capitale, où il la nomma bientôt duchesse de Portsmouth. Trois ans après, par lettres patentes du mois de décembre 1673, Louis XIV lui donna la terre d'Aubîgnysur-Niève, en Berry, et fixa d'avance le sort des enfants qu'elle pourrait avoir de Charles II, comme il l'eût fait pour ses propres bâtards.

La colère du vieux seigneur de Quéroualles formait une triste compensation à ces hautes faveurs : le scandaleux manège de sa flUe avait humilié son orgueil, révolté sa conscience, et il l'avait maudite publiquement. Le royal entremetteur crut devoir alors intervenir en personne. Il écrivit au père de la courtisane oflBcielle un billet mémorable :

« Les services importants que la duchesse de Portsmouth a rendus à la France, m'ont décidé à la créer pai-

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resse, sous le titre de duchesse d'Aubigny, pour elle et toute sa descendance.

a J'espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi, et que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir faire peser sur votre malheureuse fille. Je vous en prie en ami et je vous le demande en roi.

« Louis. »

Il est curieux assurément de voir le fier souverain nonseulement protéger la débauche, mais jouer le rôle de courtier d'amour et prendre des airs majestueux, en sollicitant pour une jeune aventurière. Après la mort de Charles II, la souple ambassadrice au département des affaires secrètes revint habiter la France. Le 13 novembre 1690, la pension que lui faisait Louis XIV fut portée de 12,000 livres à 20,000. Quoique déjà sur le retour, elle eut encore des aventures galantes, et fut chansonnée par les rimeurs de l'époque. La nature, au surplus, ne l'avait pas destinée à recevoir dans le ciel la couronne des vierges : les chroniqueurs prétendent qu'elle avait d'abord recherché les faveurs de Louis XIV et ne s'était résignée qu'en désespoir de cause à lui servir d'instrument diplomatique. Ses provocations ambitieuses avaient sans doute délivré le roi de tout scrupule concernant sa vertu. La princesse palatine, dans une de ses lettres, dit gravement de cette personne délurée : « L'Angleterre est certainement fort redevable à la duchesse de Portsmouth ; c'est la meilleure femme de ce genre que j'aie jamais vue de.ma vie ; elle est fort polie et d'un commerce très-agréable. Du temps de Monsieur, nous l'avions souvent à Saiat-Gloud ; aussi je la connais très-bien. » Saint-Simon a pris la peine de faire son portrait à la plume. Elle mourut bien après Louis XIV, en 1734, à l'âge de 87 ans, ce qui prouve que la malédiction paternelle n'abrégea point sa vie. On ne

peut nier qu'elle avait habilement soutenu les intérêts ou les projets de la France, pendant le règne de Charles II. Mais si la Hollande lui portait une haine immortelle, ce ne serait que juste : car elle a déchaîné sur les Provinces-Unies, par son influence occulte, l'effroyable guerre de 1672. Le fils qu'elle avait eu du souverain anglais fut créé duc de Richmond et de Lennox.

Lady Denham, peinte par Lely, n'eut jamais de relations avec Charles II, mais fit pécher son frère, le cruel et bigot duc d'York. Son existence fut courte et son décès tragique. Elle n'avait que dix-huit ans, lorsqu'elle épousa le poëte Denham, alors âgé de cinquante-deux ; mais il paraît qu'avant les noces elle avait déjà folâtré avec le prince. La surveillance du mari, les obstacles que l'union légale mettait à leurs entrevues, irritèrent la passioia du dévot libertin ; les deux amants levèrent le masque, et la jeune femme devint publiquemen t la maîtresse du noble personnage. Tout à coup elle fut prise d'un mal violent, qui la tua presque aussitôt. On accusa et la duchesse d'York et le poëte. d'avoir fait mêler du poison dans son chocolat; mais on ne put rien découvrir de positif sur le moment, et depuis lors atucune révélation n'a éclairé l'histoire. Lady Denham, quand elle expira, n'avait que vingt-deux ans. Son joli visage attendrit en sa faveur. Le mari devint fou peu de temps après la soudaine catastrophe qui avait terminé les jours de sa femme, et ne recouvra l'intelligence que pour la perdre de nouveau, puis mourir à son tour. Etait-ce le remords ou simplement la douleur qui avait troublé sa raison ? Avait-il châtié par une atroce vengeance son infidèle compagne ? Butler, Evelyn, Pepys ne l'accusent pas : rien n'a dissipé le mystère de cette lugubre aventure.

La duchesse de Gleveland, Nell Gw^yn, Renée de Quéroualles, ont une foule de compagnes dans la galerie de Hampton-Gourt. La belle Stewarl, la duchesse de Som-

merset, la comtesse de Rochester, mistress Mîddleton et d'autres encore rivalisent avec elles de coquetterie et de grâce. Onze de ces tableaux ont été peints par Lely, émule de Van Dyck et fréquemment son égal : ce sont les mieux faits. Wissîng, le plus habile de ses imitateurs, qui aveit quitté* La Haye pour s'établir à Londres, en revendique trois. Quelques-uns portent des signatures inférieures.

Pendant que j'admirais ces têtes enchanteresses, je me demandais ce que sont devenus les originaux. Quereste-t-il de ces femmes voluptueuses qu'on adorait à genoux, et qui se laissaient aisément fléchir? Ce ne sont plus des cadavres, ce ne sont plus des squelettes, ce n'est plus même de la poussière ; leurs éléments, dispersés dans le monde, se sont unis à toutes les formes-de la nature. Encore s'ils se trouvaient logés au sein des fleurs, sur l'aile du papillon et de la linotte, ou erraient à travers l'étendue, sous la forme d'un nuage resplendissant ! Mais ces atomes, qu'on ne pouvait approcher sans frémir, qui évoquaient tant de songes délectables, rampent peut-être maintenant avec le lézard et la couleuvre, animent l'herbe empoisonnée des marais, fument dans une chaudière pestilentielle, ou rôdent dans la boue des cités, avec un mendiant en guenilles, dont on détourne les yeux. Quand viendra le jour du Seigneur, le pauvre à besace el la maîtresse des rois se disputeront ces grains d'argile que tous deux auront un moment possédés.

Il y avait longtemps que je parcourais le château, et le soir l'enveloppait déjà de ses premières tristesses, quand j'arrivai aux cartons de Raphaël. L'ombre naissante me contraria d'abord, d'autant plus qu'ils sont mal posés pour recevoir la lumière. Ils occupent une grande chambre, et leur sommet dépasse la ligne supérieure des fenêtres. Cinq d'entre eux couvrent le mur du fond, les deux autres les murs latéraux. Ils sont encadrés dans une boiserie sombre, qui leur donne du relief. Au surplus, ils méritent

imparfaitement le noai qu'on leur applique. Étant peints à la détrempe, ils forment de vrais tableaux, et non de simples cartons. Ils furent exécutés par Raphaël en 1513 et 151 4^ puis envoyés par Léon X à une ' manufacture d'Arras. Ilâ devaient servir de modèles aux tapisseries dont le pontife voulait orner l'intérieur de la chapelle Sixtine. On finit de les copier en 1519. Ce travail coûta au pape 50,000 diKîats d^'or, et les brodeurs obtinrent, la propriété des dessins. Un siècle plus tard, Rubens, ayant été instruit de leur existence, les acheta pour le compte du roi d'Angleterre Charles I"; mais il n'en restait plus que sept : cinq sur douze, avaient été perdus. Ceux mêmes qui subsistaient encore offraient une triste apparence. On les avait scindés en morceaux peu étendus, afin de rendre plus commode le travail de l'aiguille. Il fallut donc réunir les pièces, les coller sur un fond solide, et reconstruire l'œuvre du grand homme. On y a réussi de manière à ne laisser que d'imperceptibles traces. La vérité, la noblesse de ces productions fameuses, brillent dans tout leur éclat. Mises au jour par Raphaël, lorsqu'il trônait sur les dernières cimes de Tart, elles relèvent complètement son génie. La disposition des groupes, les attitudes, l'expression et le dessin y luttent de naturel et de beauté. Les Actes des apôtres forment là un drame étonnant : on y voit la mort d'Ananias, la pêche miraculeuse, saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux à la porte du temple, saint Paul et saint Barnabe à Lystre, la prédication de saint Paul à Athènes, Élymas le sorcier rendu aveugle par saint Paul, Jésus donnant les clefs à saint Pierre. Le peintre est digne des faits merveilleux qu'il retrace * .

^ La cathédrale de Meaux possède des copies, faites par Boulogne aîné, non-seulement des cartons de Hampton-Gourt, mais de deux autres cartons, aujourd'hui perdus : le martyre de saint Etienne patron de l'église, et la conTersion de saint Paul; elles sont placées

Loin de diminuer mon plaisir, en me valant quelques accessoires, la majesté des ombres croissantes le redoubla, peut-être. Les personnages me semblèrent se détacher de la muraille comme des hommes vivants; leurs yeux immobiles paraissaient me regarder. Je ne me défendis point de cette hallucination : il était trop intéressant de voir d'admirables créatures, si supérieures à celles qui fourmillent autour jle nous, prendre l'énergique saillie de la réalité. Beaux "enfants de Tàmour et du soleil, rêves du midi sous les brumes du nord, comme vous faites oublier le murmure des vents dans les cours solitaires, les nuages grisâtres qui défilent dans les cieux, et la pluie monotone qui ruisselle le long des toitures !

Un gardien m'annonça qu'il fallait me retirer. Je pris donc le chemin de la bourgade, sous les rameaux solennels de la vieille futaie. A la porte, le concierge m'arrêta en me présentant un petit livre. « Monsieur, me dit-il, sera peutêtre bien aise de lire ce soir la pièce de Henri VlIIy où Shakespeare a mis en scène le papiste Wolsey, un vilain homme et bien puni. » J'acceptai la brochure, avec l'intention d'en faire immédiatement usage, suivant le conseil du brave portier.

Il ne s'agissait plus que de choisir une retraite : une auberge au pignon gothique, aux vitrages multipliés, me séduisit par son air vénérable. Hélas! on m'offrit le même repas que je trouvais en tous lieux, comme une déception du goût! Cette fois, cependant, on y ajouta des pommes de terre cuites. dans l'eau, que je n'eusse pas mangées en France, mais qui, vu ma détresse, me parurent presque agréables. Pauvres Anglais! je conçois que vous vous laissiez mourir de faim sans prendre les armes, car vous êtes de

dans le chœur. Les neuf morceaux ont été reproduits en tapisserie à la manufacture des Gobelins, il y a quelques années.

tous les peuples du monde celui qui doit le moins regretter la nourriture absente I

— « A-t-oji préparé mon lit? » m'écriai-je en m'éloignant de la table, comme Macbeth lorsqu'il y voit assis le spectre deBanqtio.

— a Certainement, monsieur, me répondit une jeune personne ; » et, prenant une lumière, elle me conduisit au premier étage. Là, toute ma mauvaise humeur se dissipa Bur-le-champ. Qui aurait pu s'attendre à une bonne fortune de ce genre ! Mes regards étaient enchantés : ils ne se laissaient point distraire du ravissant objet. Quelle grâce I quelles formes! quelle tournure! je n'aurais pas voulu pour dix guinéee avoir choisi un autre hôtel . La pauvre fille ne savait que penser de mon air et de mes gestes. chance incroyable! j'avais sous les yeux un lit du quatorzième siècle, avec son dais, ses gouttières S ses panneaux, ses colonnes ouvrées, et ce lit, c'était celui qu'on me destinait !

— « Good night ! sir, good nightî » me dit la jeune fille, en posant la bougie sur une table; et elle s'éloigna, le sourire à la bouche. Elle était jeune, elle était gracieuse, mais que m'importait son départ? J'avais bien autre chose dans l'esprit! Quelle joie pour un antiquaire de dormir dans une semblable couchette ! Elle avait six pieds de large sur sept de long, les lambrequins et le ciel en étaient de drap vert,les colonnes ornées d'arabesques; il n'y avait plus trace des anciennes courtines ou rideaux de lit : une étoffe moderne les remplaçait. Les pièces de bois que nous nommerions les bateaux, et qui avaient alors une forme rectangulaire, offraient à l'œil de somptueux dessins, encadrant deux bas-reliefs : l'un montrait Noé, qui dort après avoir bu

* On donnait ce nom à Tétoffe garnie de franges qui cachait la naissance des rideaux.

et que ses enfantscouvrent d'un manteau Jeçon d'abstinence, de modestie et de respect filial; l'autre, Sisara, que^Jahel tue pendant son sommeil, en lui enfonçant un clou au milieu de la tempôt « si bien, dit l'Écriture, que la pointe traversa ' la tête, » leçon de vigilance et de précaution. Le panneau, qui formait le pied du lit et attirait d'abord la vue, était aussi le plus richement sculpté : on y voyait Jacob dans le désert, rêvant de l'échelle mystique, où lui apparaissent les anges; n'était-ce point un avis d'espérer toujours en Dieu, dont la bonté veille sur notre sort? La naaxime principale se trouvait ainsi personnifiée à la place d'élite. Heureux temps que celui où tout devenait pour l'homme une occasion de réfléchir aux mystères de la vie, où le présent et le passé lui donnaient de sages conseil&l

Quoique les draps et les rideaux de ce meuble eussent employé au moins quarante aunes d'étoffe, ce n'est point par badinage que je l'ai nommé une couehette ; on l'aurait appelé de la sorte au quatorzième siècle : les lits étaient alors de bien plus grande dimension ; ils devaient avoir, pour mériter ce titre, 10 on 11 pieds de largeur, sur 12 de longueur : une famille complète, père et mère, oncle et tante, enfants mâles et femelles, y pouvaient oublier les fatigues du jour, dans une touchante simplicité de moeurs. Les heures de Jeanne de France contiennent une miniature qui ne laisse pas le moindre doute sur cet usage/ On y distingue sept personnes étendues sous les mêmes cou* vertures ; et, malgré leur nombre, elles ne remplissent pas, tant s'en faut, l'énorme couche. Elles occupent un seul côté : or, nous savons de la manière la plus positive que l'on y dormait sur deux rangs, les pieds touchant les pieds, la tête dans une direction contraire. Lorsque la famille n'était point assez grande et ne songeait pas à l'avenir, elle se contentait d'un lit secondaire, comme celui qui était devant moi. On suspendait aléa-

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tour des rideaux brillants, soît verts, soit amarantes *. Je me plongeai avec délices dans cet abîme de laine et de toile, puis je commençai la lecture Ae Henri VIII. Le drame l'emporta bientôt sur mes préoccupations archéologiques- (Test effectivement un des plus singuliers de Shakespeare ; lui, qui témoigne, par la bouche de Hamlet, un si profond dédain pour la race humaine, a obéi, en écrivant cette pièce, aux motifs d'action par lesquels se laisse gouverner la foule. Il a humilié son génie devant une puissance politique, et rendu permanente, îndestructtble, une flatterie de courtisan. Il aurait dû intituler son ouvrager : la Naissmtce d* Elisabeth. C'est ce grand événement qui en forme Tunité, le sujet réel ; tout le prépare et y vient aboutir. On considère même avec surprise l'adresse que déploie Fauteur. Sans changer le fond de l'histoire, il sait, par de très-petites modifications,en changerle sens et la plier à ses désirs. Il peint, dès les premiers mots, le pouvoir exorbitant, le faste et l'insolence tyrannique de Wolsey . Le cardinal s'étant opposé au mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn, mère d'Elisabeth, il fallait le rendre odieux. Aussi le voyons-nous bientôt perpétrer son plus grand crime : il fait injustement condamner à mort le duc de Buckingham. Les dégoûts du roi pour Catherine d'Aragon, sa femme, lui sont aussi attribués. La chute de la princesse n'inspire à Anne de Boleyn que de la sympathie, elle la remplace malgré elle! Enfin Wolsey tombe, foudroyé par la colère de son ancien ami et par l'adulation de Shakespeare. Il meurt; Catherine le suit, pleine de mélancolique résignation, dans les vagues espaces du monde inconnu . C'est seulement alors qu'a lieu le triomphe, le couronnement de sa

* Cette mode dura en Angleterre bien plus longtemps qu'en France. Au xvi* siècle, les lits des rois et des reines de la Grande Bretagne étaient encore ainsi faits, notamment ceux du château de Windsor.

dame d'honneur. Les choses ne se sont point accomplies de la sorte : la première femme de Henri VIII vivait encore au moment où il épousa la seconde ; mais il fallait réunir sur sa tête les droits de l'amour à la sanction légale et religieuse qu'elle n'obtint pas. Le digne Granmer, qui lui fut toujours propice, reçoit les plus grands éloges. Le poète, afin de nous en donner une haute idée, anticipe sur l'ordre chronologique, et nous rend témoins de la belle scène où le monarque, feignant de le livrer à ses ennemis, leur permet de l'accuser, puis déjoue leur espoir, et les force à lui demander pardon. La reine, dans l'intervalle, est accouchée d'une fille, qui sera plus tard Elisabeth, « le modèle de tous les princes contemporains et de tous les princes à venir.» Le baptême solennel couronne la pièce. Je m'endormis au son des cloches, des joyeuses fanfares et des cris populaires .

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