‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 23 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

BiiBby-Park. et les Jardine anglais.

Je fus réveillé, le lendemain matin, par les coups de vent qui agitaient ma fenêtre, et par l'indécise harmonie des gouttes d'eau qui tombaient du toit sur les dalles, le long de la maison. Une pluie fine, légère, serrée, ondoyait avec tous les souffles du ciel. Je me levai d'un air maussade : on était au commencement d'avril, et ce mois, dans le nord, est souvent plus désagréable, plus froid que son prédécesseur; je craignais de voir renaître l'hiver, ce qui aurait suspendu ou gâté mon excursion. Je descendis à la salle commune, visiblement triste, et la parcourus de long en large, l'examinant avec plus de soin que la veille. C'était une salle tout à fait arrangée selon le goût britannique : un papier coutil, bleu et blanc, ornait les murs et le plafond; celui-ci avait été maçonné pour cacher aux yeux les poutrelles, qui devaient y former saillie du temps des anciens propriétaires. Deux fenêtres éclairaient la chambre ; je n'ai pas besoin de dire qu'elle était parquetée : les Anglais ne font point usage de la brique dans l'intérieur des maisons. Une grande table en occupait le centre et la

cheminée un des coins, l'angle de droite, près d'une fenêtre.

Lorsque je me fus promené quelques secondes, je m'assis devant Tâtre. Un splendide feu de houille y brûlait depuis longtemps, car une douce tiédeur circulait à travers la pièce. Les nuages ne laissaient tomber qu'une lumière grise et funèbre : la pluie s'en échappait toujours, et le vent redoublait ses tristes plaintes. Je m'abandonnai sans résistance à la mélancolie dont une pareille atmosphère inonde les âmes. L'orage semblait m'emporter avec lui dans sa course et me bercer dans le roulis de ses vagues. Je planais sur les campagnes humides, sur les rivières troublées, sur les chemins fangeux, sur les bois rembrunis par l'eau des tempêtes, qui agitaient leurs branches et en tiraient de lamentables accords. Nulle part la rêverie n'est aussi charmante que sous un ciel étranger* Seul au milieu d'un peuple inoffensif, dont on n'attend rien, qui n'attend rien de vous, que l'on aime comme une fleur des champs, comme un rayon de soleil, comme un objet d'étude, qui ne vous rappelle ni douleurs, ni trahisons passées, ni inquiétudes présentes, on jouit d'un calme inefEable, peiv pétuel, on se livre à la méditation, à la poésie, à tous les songes qui forment l'élément divin de notre existence* Pauvres hôtelleries de la Saxe et de la Tburinge, cabanes solitaires des Alpes, chalets de la Forét-Noire, aubei^es de la Flandre et des côtes bretonnes, chaudes tavernes de l'Angleterre, quels moments j'ai passés dans l'ombre de vos salles, loin de'toutes les haines, de tous les chagrins^ de toutes les ambitions I

Ma lecture du soir, me revenant à ^l'esprit, me causa une sorte de mauvaise humeur. J'étais n[iécontent d'avoir trouvé Shakespeare en faute ; ce grand poète, ce profond politique, n'aurait pas dû, suivant moi, se prosterner devant Elisabeth, comme un de ses fictifs adorateurs. A en

juger par sa misanthropie, par sa personnification des ambitieux sous les traits de Macbeth, la cour lui inspirait une médiocre estime. « C'est nn beau monde que celui dans lequel nous vivons ! Qui est assez slupide pour ne pas voir cette supercherie grossière? Le plus hardi néanmoins prétend qu'il ne la voit pas. Bien vile est notre époque, et tout doit périr, quand il faut regarder en silence d'aussi coupables actions * • »

Je ne veux pas nier les mérites d'Elisabeth : son impénétrable dissimulation voilait et protégeait les facultés toujours très-rares d'un homme d'État; l'Angleterre fut en pleine prospérité sous son règne, mais elle avait du sang sur les mains et abusait du ridicule. Le vieux palais de Whitehall était devenu, grâce à elle, le repaire de tontes les vanités. « Là, dans les salles qui bordaient la cour des Joutes, à l'âge de soixante ans révolus, dit Pennant, avec sa face ridée, sa perruque rousse, ses petits yeux, son nez crochu, ses lèvres sèches et ses dents noires, elle savourait les adulations les plus grossières de ses courtisans. Essex, par la voix de son page, exaltait son mérite et sa beauté. Un ambassadeur de Hollande lui assura qu'il avait passé la mer pour la voir, elle dont les charmes extérieurs et la sagesse éclipsaient les mérites et les grâces de toutes les autres femmes. Un jour, pendant une audience, elle essaya d'obtenir que Melvil, ambassadeur de Marie Stuart, déclarât que sa maîtresse ne pouvait lui être comparée. L'adroit politique éluda la réponse. Chaque fois qu'elle l'attendait, elle mettait un nouveau costume, façonné à la mode de quelque nation étrangère, pour lui inspirer de l'admiration. (Comment n'aurait- elle pas fait tomber la tête de sa rivale, quand l'étourdie fut en son pouvoir !) Elle avait une si prodigieuse fureur de toilette, que

* King Richard III, acte III, scène vl

Ton trouva dans sa garde-robe, après sa mort, trois mille ajustements divers. Passionnée pour la danse, elle portait ce goût jusqu'à la manie. Chaque fois que Jacques VI d'Ecosse, son héritier futur, lui expédiait un messager avec des lettres, elle avait soin de se faire surprendre en train de sautiller, à la musique d'un petit violon, afin que l'envoyé du roi écrivit à son maître combien était éloigné le moment où il devait monter sur le trône d'Angleterre, la reine ayant encore des dispositions si juvéniles. »

Elle aima toute sa vie, même dans l'âge le plus avancé, les danseurs de corde, et faisait combattre des ours, des taureaux et des singes dans lacour des Joutes.

En 1581, elle donna un tournois splendide,pour fêter et honorer les seigneurs que le duc d'Anjou avait oflBciellement chargés de demander sa main. Elle fît construire exprès et magnifiquement décorer une salle, où elle voulait leur offrir un banquet. Il fut suivi d'une grande parade. Elisabeth se plaça dans une tribuoe appelée le château ou la citadelle de parfaite beauté. Quoiqu'elle eût déjà quarante-huit ans, elle attendait les éloges qu'on aurait pu prodiguer à une jeune fille de dix- huit. La forteresse fut assaillie par le chevalier Désir et par sa progéniture. Les champions, de part et d'autre, étaient des personnes du plus haut rang. On apporta des échelles pour tenter l'escalade. Toutes sortes de momeries eurent lieu, qui ravissaient la princesse. Enfin le chevalier Désir fut repoussé, indice que la reine, malgré sa passion pour le duc d'Anjou, voulait garder son indépendance. Quoiqu'il eut presque vingt-cinq ans de moins qu'elle, le mariage fut pourtant sur le point de se conclure. Elle était enfin résolue à orner son front de la couronne nuptiale ; on assure même qu'elle avait déjà pris la plume pour signer le contrat préliminaire. Les objections de ses ministres, les instances de ces dames d'honneur, qui, selon

Gamden, passèrent une nuit entière à gémir et à pleurer autour de son lit, rappelèrent son bon sens.

Le rôle des femmes dans l'histoire n'a pas été souvent heureux : les plus grandes ont un côté puéril. En effet, si l'on considère que depuis Brunehaut...

J'allais creuser ce sujet et aboutir à des réflexions profondes, quand un bruit que j'entendais depuis quelques minutes, changea le cours de mes idées. Les instruments de chauffage employés par les Anglais ne diffèrent pas moins des nôtres que la houille ne diffère du bois. La fumée de leur charbon a une pesanteur inouïe : on peut la faire rouler dans un canal ouvert, comme l'eau d'un fleuve dans son lit, et dresser la corbeille fort loin de la cheminée. On utilise ainsi toute la chaleur. Près de moi brûlait un appareil de ce genre, où on avait placé une cafetière à haute pression, ustensile fort usité dans la Grande- Bretagne, qui dissout le cacao, sans qu'on ait besoin de le broyer. C'est un avantage précieux ; mais l'eau contenue par un solide mécanisme cherche à détruire sa prison, et la ferait voler en éclats, si on ne capitulait avec elle. Lorsque sa rage est trop violente, une soupape lui donne issue, puis se fermé et lui coupe la respiration. Nouvel accès, nouvelle complaisance ; de minute en minute, les alternatives se rapprochent, le bruit devient strident et imite la respiration d'une locomotive. On dirait que la soupape bondissante marque la mesure d'une roode infernale. C'était là le tapage qui venait de suspendre tout à coup mes réflexions.

Je sonnai, pour que la servante fît cesser l'âpre musique. Une autre personne, que je ne remarquai pas d'abord, entra derrière elle. C'était un homme âgé, dont le vêtement annonçait la misère : il portait une redingote jaunâtre, délicatement rafistolée avec des pièces bleues et grises ; un gilet d'un vert pâle s'y assortissait à merveille ;

quant au pautalon, il aurait fallu chercher dans les chroniques pour savoir quelle en avait été jadis la couleur. Un morceau d'indienne plus que sale tenait lieu de cravate et de chemise. La figure du vieillard ne manquait pas d'originalité. Des tresses blondes, mêlées de cheveux blancs^ descendaient autour d'une face vermeille et guillochée de rides. Il y avait dans les yeux narquois une certaine finesse. Un chapeau de feutre couronnait le touL U ne devait point en exister de plus souple au monde : il avait reçu tant de horions, éprouvé des fortunes si diverseSy qu'il aurait eu besoin d'une obstination merveilleuse pour ne pas céder au moindre choc» Tel était le personnage qui se glissa dans la chambre derrière la domestique, puis se plaça debout, près de la table, à cinq ou six pieds de moi .

Sous sa redingote, il cachait une vieille guitare usée, salie, déformée, qu'il accorda tant bien que mal ; puis, me saluant d'un air obséquieux, il en lira quelques notes vagabondes, termina brusquement son prélude et entonna une chanson. La voix du musicien nomade n'était pas des plus mélodieuses, comme on pense bien. Je prenais ma bourse pour le congédier, quand les paroles qu'il nasillait frappèrent mon attention. Il me sembla y reconnaître une vieille ballade anglaise, que j 'avais Ivte autrefois, sans me rappeler dans quel livre ; au début de la cinquième strophe, la mémoire me revint : le conte du bonhomme se trouvwt dans les Restes d'anciennes poésies anglaises {Reiifuei of anciefit english Poetry)^ publiés en 1765 par Pillustre Percy, évêque de Dromore. C'est un des plus agréables de ceux que chantaient les ménestrels. J'essaye de le rendre littéralement S quoique la simplicité de l'origiDal soit contraire à la pompe française.

* Ma traduction est une espèce de fac-similé : je reproduis la Iml' lade vers pour vers, dans un même nombre de strophes; les vers

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