‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 24 sur 28 · LE CHEVALIER DÉSAPPOINTÉ · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DÉSAPPOINTÉ

ou LA POLITIQUE DES DAMES.

Un chevalier qui ne savait que boire, Ivre à demi, regagnait sa maison.

Lorsque le sot aperçut, dit l'histoire.

Une beauté rêvant sur le gazon :

« Il ne faut pas perdre le temps, madame :

« Parmi les fleurs couchons-nous tous les deux ; « J'aurai bien soin, j'en jure sur mon âme , « De votre robe et de vos longs cheveux.

— « Mais voyez donc comme l'herbe est humide I « Je vais gâter ma robe de satin,

« L'étoffe est neuve, et coûteuse, et splendide : « Je l'essayais' encore ce matin.

— « Pour célébrer une si douce fête,

« Tenez, voilà mon manteau des grands jours; « Venez, ma belle, y poser votre tête :

« Nul ne sera témoin de nos amours.

sont à peu près de la même longueur et les rimes sont disposées de la même façon. Je cite le début pour qu'on ne mette point sur mon compte les expressions un peu libres de l'auteur anglais ; je ne pense pas, du reste, que les hommes de notre siècle se montreront plus scrupuleux à cet égard qu'un évoque protestant :

There was a knight was drunk with wine, Upon the grass there is a dewe,

A riding aloDg the way, sir; Will spoil my damask gowne, sir :

And there he met with a lady fine, Hy gowne and kirtle they are newe,

AmoDg the cocks of hay, sir. And cost me many a crowne, sir.

Shall you and I, o lady faire, Among the grass lye down-a :

And I will hâve a spécial care Of rumpling of your gowne-a

I hâve a cloak of scariet red»

Upon the ground l'Il throw it;

Then, lady faire, come lay thy head; We'il play, and none shall knowe it, etc.

— « Mon palefroi broute dans la prairie ; « Si le fermier survenait par hasard ,

« Ne pourrait-il l'emmener, je vous prie?

« Se repentir alors serait trop tard.

— » Ce diamant est de Teau la plus pure, « Et vous voyez quel superbe anneau d'or !

« Si le rustaud saisit votre monture,

« A ce prix-là je vous mettrai d'accord.

— « Non, non, venez au château de mon père :

« Vous y verrez maint somptueux réduit :

« Nous choisirons un endroit solitaire, « Et vous m'aurez pour page cette nuit. »

Elle monta sa blanche haquenée, Il se hissa sur son épais cheval; Elle semblait par T amour entraînée, Il galopait sans prévoir aucun mal.

Le vieux donjon bientôt frappa leur vue; Un grand fossé protégeait ses abords.

En un clin d'oeil elle fut descendue, Ouvrit la porte et le laissa dehors.

« Voilà, dit-elle, un sou pour votre peine ; « Allez, monsieur, le boire à ma santé ; « Ne ditea pas quel sujet vous amène :

« Vous auriez l'air par trop désappointé. »

Le chevalier tira sa grande lame;

Il l'essuya sur sa manche, en jurant :

« Maudit soit l'homme aveuglé, qu'une femme

« Par ses discours trompera maintenant. »

Lft belle prit une épingle à sa tète Et l'essaya sur sa manche, en riant :

« Maudite soit toute femme assez bête « Pour accepter un si triste galant !

« Il est au monde une herbe longue à croître, « Que les vieillards appellent le regret :

« Le plus sot moine enfermé dans un cloître, « Beau paladin, vous en remontrerait.

« Il est au monde une fleur éclatante,

« Que la jeunesse appelle le plaisir;

« Saisissez-la, quand elle se présente;

« Plus tard on veut, mais ne peut la cueillir. »

Un autre jour, l'infortuné messire Trottait encore avec son beau manteau ; Mais, ce jour-là, ce fut à lui de rire :

Il aperçut la dame au bord de l'eau !

« Ah! ah! dit- il, châtelaine moqueuse, « Vous ne pourrez cette fois me tromper !

« J'avais sans doute une mine piteuse?

« A votre tour; essayez d'échapper. »

La pauvre fille en perdit contenance.

Elle rougit et frissonna de peur.

Elle ignorait, Dieu lui donne assistance !

Par quel moyen préserver son honneur.

Le chevalier quitta soudain la selle.

Il était fier de ses riches habits ; « Je vous admire, ô noble demoiselle !

« Je vous admire, aussi vrai que je vis. »

Il prit sa main, tout brûlant d'espérance; Elle parut agréer son amour Et ne faisait aucune résistance :

Elle venait d'imaginer un tour.

« Hélas ! hélas ! bon chevalier, dit-elle,

« Je vois là-bas venir mon fiancé ;

« Je reconnais sa jument Isabelle';

« Vous serez mort tout à l'heure, ou blessé. »

Pour regarder, le sot tourna la tête ; Il se dressa sur la pointe du pied :

L*dnde coulait, la pucelle était prête ; Elle y poussa le galant chevaher.

Il descendit an fond de la rivière ; Sabre, manteau, plumet, tout disparut.

Il surnagea, mais ivre de colère, Priant^ hurlant pour qu'on le secourût.

« Portez- vous bien, lui dit la jouvencelle,

« Vous avez là ce que vous méritez ;

« L'amour brûlait votre pauvre cervelle;

« L'eau froide est bonne aux sens trop agités. »

La belle espiègle, après cette vengeance.

Errait un soir dans le parc du château.

Lorsqu'au milieu de l'ombre et du silence Quelqu'un survint : c'était le damoiseau.

« Te voilà donc, railleuse, en ma puissance ! « Jette des cris, nul ne les entendra.

« L'heure a sonné de faire pénitence :

« Nous allons voir qui de nous deux rira.

— « Eh quoi ! faut-il pour si peu, gentilhomme, « Vous irriter contre une simple enfant?

« Je jure ici par tous les saints de Rome « Que je voulais plaisanter seulement I

— « Je n'aime pas votre plaisanterie.

« Belle façon! Jeter un homme à l'eau,

« Puis l'y laisser et s'enfuir quand il crie î te Si j'étais mort, on eût dit : Quel nigaud!

« Pourtant je veux encor vous ftiire grâce, « Bien que je sois ontré d*un pareil tour; « Mais sans retard il faut que l'on m'embrasse « Et que j'obtienne enfin le don d'amour.

— « Je sens mon cœnr tressaillir de tendresse, « Mais vous avez des bottes, cher amant; « Ne se peut-il qu'un éperon me blesse?

« Défaites-les et montrez- vous galant.

— Que dites-vous? j'ai des bottes de guerre; « Je ne puis seul les mettre ou les ôter.

— « Eh bien! grand homme, asseyez- vous par terre; « Venant de vous, rien ne doit me coûter. »

Lors à demi la narquoise les tire ; « Vous avez cru me prendre en vos filets?

« Détrompez-vous maintenant, pauvre sire ; « Vous avez l'air d'un voleur aux arrêts. »

Pour la punir le chevalier s'agite.

Criant, jurant, ainsi que les damnés ; Il roule, écume, et pleure et se dépite :

Car, s'il se lève, il tombe sur le nez.

« Entendez- vous, mon cher, résonner l'heure? « Sept, huit^ neuf, dix : il est tard, boDne nuit! « Je vais sans vous rentrer dans ma demeure.

« Nos chiens sont gros : ne faites pas de brait f

« Pardonnez-moi ce petit stratagème :

« Vous n'êtes pas un homme bien ardent; « Se laisse-t-on arrêter, quand on aime?

« C'est être sot que d'être si prudent. >»

Jusqu'au matin, dans la forêt profonde, Le chevalier de rage se tordit; Quand l'aube enfin vint éclairer le monde.

Un voyageur sur ses pieda le remit.

Gomme il gagnait son château solitaire.

Il soulagea son cœur par un serment :

« J'assiégerai le manoir de son père; « Tant d'impudence aura son châtiment!

« Je tirerai la barbe du vieux comte,

« J'appellerai tous ses fils en champ clos,

« Je couvrirai la famille de honte ;

« Ils n'auront plus ni bonheur ni repos. »

Il investit le doajon eéculaire, Sans avoir peur cfe l'énoane fossé ; La demoiselle, à son air de colère, Vit que le temps des jeuiL était passé.

K Je saurai bien, quoique je ftois peu forte, « Nous mettre tous à l'abri de tes coups ; «< J'apaiserai l'ardeur qui te transporte, « Et pour toujours s'éteindra ton courroux I »

Feignant alors une humble repentance.

Elle implora vivement son pardon.

Lui promit tout, amour, obéissance,

Des nuits d'ivresse et des plaisirs sans nom.

<c Mon père au loin a déployé sa tente « Et je suis seule à garder la maison ; « Venez, venez, si le bonheur vous tente, « Venez au ciel emporter ma raison.

— « Je vous connais, ô femme astucieuse!

« En vains propos que sert de tous lasser?

« La porte est close , et sur cette eau bourbeuse « Je ne vois point de route pour passer.

— « Quand il s'en va, mon père, en homme sage, « Lève le pont et ferme les verroux ;

« 11 a les clefs ; mais un autre passage « Va sur-le-champ me réunir à vous.

« J'ai fait là-bas mettre une planche épaisse; « Elle est en chêne, et voyez sa largeur!

« Il ne faut pas, certes, de hardiesse « Pour y courir au-devant du bonheur. »

Cette parole à peine était lancée, Qu^îl se risquait sur le fragile pont ; Mais en dessous la planche était sciée :

Il se noya dans le fossé profond.

Voilà un spécimea de la littérature anglaise au moyenâge. Elle ressemWait fortement à la nôftré durant la même époque. Il devait en être ainsi dans uas périgde unitaire, oii une seule croyance gouvernait jet inspirait plusieurs nations. Le ménestrel délabré faisait de son mieux pour ajouter au charme de la ballade . Il prenait ou essayait de prendre un air subtil, en racontant les stratagèmes de la belle ; il affectait de la niaiserie, quand le chevalier parlait, et voulant rendre plus comique la peinture de ses désastres, fermait un œil lorsqu'il arrivait à l'endroit, puis me regardait malicieusement avec l'autre.

— « Où diable avez- vous appris cette chanson, brave homme ? lui demandai-je aussitôt qu'il eut fini.

— « Ah ! monsieur, me répondit-il, je la sais depuis bien longtemps. Un vagabond, sauf votre respect, un malheureux comme moi, venait la débiter chez nous, lorsqu'il passait dans le village. Mon père était tailleur et je cousais près de lui : nous ne voyions point sans plaisir entrer l'hôte qui nous égayait pendant l'ouvrage ; ma mère faisait un prudding pour que la j ournée fût complète ; elle nous donnait du vin de cerises * et nous nous endormions fort tard : le bon Strolling couchait avec nous. Ah ! dame, il en savait celui-là des histoires ! il aurait pu chanter deux jours, trois jours de suite ; Thomas-le-Rimeur n'en connaissait pas davantage. Durant la froide saison surtout, c'était une fête que de l'écouter dans notre chaude boutique : la neige tourbillonnait au dehors, les piétons, les charrettes même circulaient sans bruit, le vent agitait notre enseigne, et Lap, le chien de la maison, rêvait à coté du feu. Moi, j'apprenais par cœur les récits de notre vieil hôte ; je fredonnais toute l'année ceux que ma mémoire conservait, et mon père

* Il ne faut pas confondre le cherries'-wine, ou vin de cerises, avec le sherry'wine, ou vin de Xérès.

égayé doublait quelquefois le lapage/Oui m'eût dit qu'un jour ces chants seraient ma dernière ressource !

— « En effet, comment avez-vous abandonné l'aiguille pour la musique f

— « Eh ! eh ! monsieur, d'une manière bien simple et bien naturelle. L'ouvrage diminuait chaque année : il finit par cesser entièrement, puisquelabasse classe, faute de moyens, prend chez nous l'habitude d'aller toute nue. Je rapièce encore de temps en temps une veste, un pantalon délabrés, mais pour du neuf, je n'en vois plus et n'en porte pas. »

Ces derniers mots furent accompagnés d'un regard piteux, qu'il jeta sur son costume.

— a Voyant que lafiaim me gagnait, repriWl, je me demandai dequelle manière j'éviterais la perfide. Languir dans une maison de travail * , retomber à la charge de la paroisse et vivre de dons publics, cela ne me souriait guère . Mendier, la loi et les hommes rouges le défendent. Je pensai au brave SlroUing, qui m'avait toujours paru gaillard et bien nourri . De mes dernières pièces de monnaie, j'achetai cette vieille mandoline : j'en joue un peu rudement peut-être; maison n'y prend pas garde et je vis sans inquiétude. J'arriverai au soupirail de l'autre monde quand mon heure sera venue. N'oubliez pas le chanteur, s'il vous plaît !

— « Voilà pour votre peine, digne ménestrel.

— « Merci, monsieur, et bon voyage ; la pluie cesse, je vous quitte. Profitez du beau temps. »

Il était à peine sorti qu'un rayon de soleil pénétra dans la chambre. Las de mon repos involontaire, je m'élançai dehors, comme un oiseau s'enfuyant de sa cage.

Les arbres du parc égoultaient leurs rameaux; des perles liquides scintillaient à chaque branche et tombaient lourdement sur la terre. Le ciel, achevant de s'éclaircir, montrait

* Work-house.

de larges pans d'un blême azur. Çà et là, les moineaux joyeux pépiaient et voletaient. Une brume diaphane, illuminée par le soleil, rendait l'air visible pour ainsi dire, augmentait la profondeur des avenues et Tincerlitude magique des lointains. Le château s'ofifrit à moi comme dans un rêve.

Ce fut Guillaume IIL qui en disposa les jardins, tels qu'ils se trouvent maintenant. Ils présoptaient d'abord une apparence plus naturelle ; mais le roi. voulut absolument les arranger selon le goût français. On planta donc, pour lui plaire, des buis, des houx, des ifs, qui prirent peu à peu maintes formes étranges : des dragons, des animaux, des casques,, des initiales de verdure charmèrent l'œil ébloui du monarque. Au lieu de promener leurs ondes sans contrainte, ou de les réunir par intervalles pour former des nappes sans art, les ruisseaux cheminèrent droit devant eux> maintenus par des bords réguliers, ou s'assoupirent dans des bassins géométriques. Les hauteurs devinrent des terrasses, les pentes des escaliers; un sable jaune remplaça le gazon et les fleurs des champs. Les arbres s'alignèrent comme s'ils étaient près de se livrer bataille. On dessina les jardins avec une froide symétrie : à distance, ils res* semblaient au patron de quelque jupe brodée. Ce n'était qu'avenues, étoiles, rectangles, balustrades et quinconces. Des statues, des vases, des jets d'eau complétèrent cette pompe factice. La nature ne se montra plus que sous un masque et à travers des grilles.

Ce genre de disposition est maintenant décrédité. Il a sans doute des vices nombreux et tombe parfois dans le grotesque. Mais, employé avec mesure et sagesse, il offre un certain attrait. Ni la grandeur, ni l'expression ne lui manquent : on respire à l'aise dans ces avenues énormes, dans ces larges terrains inondés de lumière ; la simplicité des lignes leur communique une sorte de tristesse majes-

tueuse. Là encore on peut dire avec le célèbre Bacon : « Les jardins fournissent à l'homme les plus purs de tousses plaisirs : ils sont pour l'esprit la meilleure des récréations; les bâtiments et les palais qui n'en ont point ne semblent que de grossiers ouvrages. » Cette manière, d'ailleurs, convient parfaitement aux promenades publiques des grandes villes ; leur enceinte doit pouvoir contenir une population de gens inactifs. Or, les allées tortueuses, les vastes pelouses, les bocages multipliés du système anglais ne le permettent point. Croit-on que les Tuileries gagneraient beaucoup à être dessinées de la sorte, et, dans tous les cas, donneraient-elles, après ce changement, un libre accès aux flots de citadins qui les visitent ?

Une chose étrange, c'est que la mode française passe pour dater de Louis XIV et pour une invention de Lenôtre. On la croit fille du goût moderne : engendrée à Vaux, sous les yeux du surintendant Fouquet, grandie à Versailles au milieu des pompes royales, elle aurait passé de là dans mille autres lieux. Elle serait ainsi le complément de l'architecture gallo-grecque, elle présenterait les mêmes formes et les mêmes caractères. Il y a sans doute une grande analogie entre les châteaux élevés depuis deux siècles et les jardins qui fleurissent alentour; les lignes se ressemblent beaucoup ; mais on tire de cette harmonie superficielle une induction entièrement erronée.

Le système français d'horticulture a pris naissance au moyen-âge, c'est le vrai système gothique .Lenôtre lui donna plus d'extension, mais ne l'inventa point. Les demeures crénelées de nos rois et de leurs grands vassaux dominaient presque toutes des parterres du même genre. L'hôtel Saint- Pol, celui des Tournelles, les palais de la Cité, de Creil, de Vincennes, le donjon de Coucy, le Louvre de Charles V voyaient se dérouler à leurs pieds des plantations artificielles, qui annonçaient bourgeoisement le parc de Ver-

sailles. Les textes ne permettent pas d'en douter. Le jardin du Louvre, par exemple, était embelli de tonnelles S de haies et de boulingrins. Un treillis ornait deux de ses côtés dans toute leur étendue. Quatre pavillons, ornés de plantes grimpantes, occupaient les quatre coins, y formaient des nids de feuillage. Tour à tour bleue et blanche, verte et rouge, selon qu'un ciel pur ou couvert de nuages se mirait dans sa profondeur, que son jet d'eau fendait l'air pour retomber échevelé, ou que Técarlate du soir ensanglantait sa surface, une grande fontaine reluisait au milieu du parterre, comme une vaste escarboucle. A quelque distance de là, une volière pleine de tourterelles et d'oiseaux rares faisait résonner son petit orchestre, et les poissons d'un vivier voisin, sautant et frétillant, paraissaient vouloir danser au bruit de la musique^. Les habitations féodales occupant presque toujours des hauteurs, il fallait, bon gré, mal gré, suspendre les jardins et construire des terrasses : leurs grands murs à pic étaient d'ailleurs d'excellentes fortifications. Dans son livre sur les plus illustres monuments de France, Androuet du Cerceau donne le plan des jardins de Goucy : on y trouve la recherche et les combinaisons savantes de nos parterres. Cette mode régnait encore au seizième siècle d'un bout à l'autre de l'Europe ; elle exerçait peut-être en Angleterre un empire plus absolu qu'ailleurs. On y formait, non-seulement des arches, des pilastres, des tours verdoyantes, mais certaines allées offraient une cage pendue sous chaque cintre, une petite figure au-dessus, et une rose de verres peints au sommet de chaque pilastre. Le moyen âge devait, du reste, enfanter cette manière de cultiver les lieux de plaisance. L'architecture y dominait toutes les productions du génie : de même qu'elle s'imposait à la

ni y en avait autrefois dans le jardin des Tuileries. Voyez Sauvai. ' Sauvai, Félibien, Corrozet, Piganiol de la Force, Duchesne, le comte 'de Glarac.

statuaire, qu'elle la forçait de lui obéir et de seconder ses vues, elle s'imposait au monde réel et forçait la nature d'accepter ses lois. Le système de nos'aïeux était donc un jardinage gothique, dans le sens propre du mot. Il employait les lignes, les formes adoptées par les maîtres tailleurs de pierre; il constituait, pour ainsi dire, une architecture végétale.

Admirable coïncidence ! le premier qui parla de plantations moins factices, qui revendiqua les droits de la nature, ce fut Id prôneur de la méthode expérimentale, le chef de la science moderne* Les belles idées qu'il exprimait dans son Novum Organum, influant jusque sur ses plaisirs, rectifiaient son goût : Bacon proscrivait à la fois les hypothèses du moyen âge et son horticulture violemment arbitraire; du même coup, il rajeunissait l'entendement humain par l'observation, et les promenades par une manière plus simple de les concevoir. On lit dans ses Essais la description d'un jardin royal, qu'il offre comme un modèle, où on retrouverait les grâces natives de la campagne; fait charmant, qui prouve la puissance créatrice et régénératrice de la philosophie ! Elle semble perdue au milieu des nuages, mais elle y habite comme les divinités, pour régir le monde et le fertiliser de ces hauteurs sublimes.

Spenser et Millon prirent aussi la défense des plantes réduites en servitude : le premier annonça que l'art devait seconder la nature, au lieu de la contraindre, qu'il devait réparer ses oublis et ses fautes, mais nonla soumettre à une gêne tyrannique. Le chantre dn Par adis perdu emmena ses lecteurs dans les bocages spontanés, dans les libres avenues, sur les pelouses luxuriantes, au bord des ruisseaux tortueux de son magnifique Éden. Les journalistes vulgarisèrent cette théorie : Addison employa deux numéros du Spectateur * à la développer; Alexandre Pope un numéro

* Les numéros 414 et 447.

du Gardien ^ à ridiculiser l'autre manière : il dessina de plus les jardins de Twickenham selon le nouveau goût. Le fameux Kent lui vint en aide : il fut l'artiste inspiré de l'horticulture naissante et déploya dans ses combinaisons le talent d'un grand peintre. Southcote, Shenstone, Brown suivirent ses traces ; Mason chania la réforme qui venait de s'opérer *; Delille, toujours au dépourvu, l'imita en com* posant ses Jardins, La vieille mode perdit son empire; le nature osa se montrer sans voile aux regards de ses admi* râleurs et n'en parut que plus belle.

Depuis la mort de Guillaume III» on a simplifié les dispositions du royal enclos ; Bushy-Park (c'est ainsi qu'on le nomme) ne présente donc pas le ridicule tableau d'un jardin français ou gothique» avec toutes les chinoiseries en vogue sous le règne d'Elisabeth , Les traits généraux de cette manière, les formes les moins laborieuses, ont seuls été conservés.

Un grand parterre quadrilatéral se déploie devant la façade; dans le milieu sautille un jet d'eau que reçoit une vasque élégante; des plates-bandes diversement confîgu» rées se dessinent autour. Elles offraient alors une triste apparence : les lilas nus entr'ou vraient à peine leurs bourgeons, l'eau du ciel humectait les buis nains qui composaient presque toute la verdure; seulement quelques fleurs printanières égayaient la monotomie du lieu» Les perceneige séchaient leurs douces corolles, la jacinthe mêlée d'or et de blanc, la violette précoce, le safran jaune et azuré parfumaient l'air ; çà et là quelque tulipe gonflait ses joues ; des pivoines, des anémones^ l'iris aux pétales vivement découpés, montraient aussileurs têtes craintives.

Deux canaux resplendissent, à droite et à gauche, entre

» Le numéro 173.

' ' Dans un livre qui a pour titre : The engîish Garden, a poem in four bdoks.

le jardin et le parc : une nappe large de cent vingt pieds, longue d'un quart de lieue, prend leur centre pour base et rejoint la Tamise à travers les arbres, droit en face du château. Des avenues irradiées plongent de part et d'autre dans l'épaisseur du bois; l'une d'elles offre en perspective l'église de Kingston. Cette vue compose un gracieux tableau, qui me rappela les miniatures dont Van Eyck embellit ses fonds. D'énormes tilleuls dessinent le cadre, la vieille flèche occupe le milieu de la toile, les maisons se groupent au-dessous, comme des enfants autour de leur mère. Une bande de corbeaux voltigeait sur le monument, de transparentes fumées ondoyaient sur les toits. Spectacle délicieux I image de bonheur et de paix ! Quelle tranquillité on rêve dans ces chaumières où crient les marmots, où babillent les vieilles femmes, où jargonnent les campagnards !

Franchissant un pont de bois jeté sur le canal, je me mis à côtoyer la grande pièce d'eau. Il y a certes dans les fontaines, dans les rivières, dans l'onde muette des étangs et des bassins, un attrait vague et intime, qui ferait croire aux naïades de l'antiquité, aux génies que les modernes supposent y avoir établi leur demeure. Je ne passe guère auprès d'une source, d'un courant ou d'un vivier, sans que le Pêcheur de Goethe ou son Roi des Aulnes s'ofire à mon esprit. Quel homme rêvant au bord des flots limpides n'a éprouvé le désir de se plonger dans leur sein frais et tranquille, pour y perdre la mémoire de toutes ses douleurs ? Il semble qu'on goûterait un repos merveilleux sur l'herbe ondoyante des fleuves et la mousse touffue des lacs déserts. La nature est pleine de consolations pour l'homme : quand elle ne guérit pas ses maux, elle l'endort sur son cœur, en le berçant d'illusions magiques et de chants plus doux que les promesses d'une femme idolâtrée.

Tout en examinant ce beau réservoir où les nuages

fuyaient sous mes pieds, où les bois se reflétaient à l'envers et semblaient pendre échevelés dans les deux, où nageaient des goélands à manteau noir, avec leurs grosses têtes, j'arrivai près de la Tamise. Il me fallut abandonner la ligne droite. Remontant le cours sinueux du fleuve, j'atteignis une longue terrasse qui le borde. Un rayon de soleil y dardait une brillante traînée. Parfois dans l'ombre et parfois dans la [lumière, une troupe de cygnes jouaient sur Tonde émue. Tantôt ils voguaient réunis, calmes et l'aile entr'ouverte, comme une blanche flotte déployant ses voiles; tantôt ils se séparaient et batifolaient au gré de leurs caprices, ou demeuraient graves et taciturnes, cherchant leur vie au milieu des herbes. Je fus étonné de voir des cygnes sauvages à quatre lieues de Londres; mais je pus me convaincre, le lendemain et le surlendemain, que la Tamise en est toute couverte. Ils nichent, pondent sur la rive, promènent leurs petits sur le fleuve, se conduisent en seigneurs du lieu, et nul ne les inquiète. Aussi ne redoutent-ils pas l'homme, aussi viennent-ils prendre le pain qu'on leur tend. La familiarité des animaux a pour le rêveur un charme tout particulier : c'est comme un souvenir du monde primitif.

J'avoue néanmoins que la sécurité dont jouissent près d'une capitale ces oiseaux sympathiques, me causa une vive surprise. L'amour des peuples du Nord pour la nature peut seul expliquer leur paix profonde. Ses nombreux ouvrages leur semblent revêtus d'un caractère sacré. Les Germains adoraient les chênes d'Irmensul et croyaient que le silence des bois annonçait la présence de la divinité. L'Elbe et le Weser nourrissent, comme la Tamise, une population de cygnes. Dans toute TAllemagne, les cigognes trouvent un accueil hospitalier. Le Neckar semble appartenir aux hérons ; ils multiplient tellement sur ses bords que leurs nids forment des cités aériennes. Les littératures

septentrionales abondent en images champêtres : si les fils détestés par leur mère ont souvent pour elle plus de tendresse que les autres, ces enfants proscrits de la mère universelle lui portent également plus d'affection que les races privilégiées du Sud. Les poètes, les artistes méridionaux n*ont pas su peindre, chanter, idéaliser le Midi, comme ceux qui arrivaient de la terre des neiges. Goethe, Byron, Poussin et le grand Claude nous l'offrent dans toute sa splendeur : les bardes, les paysagistes de l'Italie et des Castilles ne le réfléchissent qu'en un miroir troublé.

Mais aucune nation peut-être ne sent mieux que les Anglais le charme divin de la création. L'enthousiasme dont elle les remplit se manifeste par le séjour des riches au milieu de leurs terres, par leurs préoccupations agro* nomiques et par la bonté générale pour les animaux. Une loi punit ceux qui les font souffrir : au commencement de notre siècle, lord Erskine proposa en plein parlement d'établir des hospices où Ton eût recueilli les chevaux hors d'usage. Los auteurs traitent les créatures sensibles^ mais dénuées de la parole, avec une superstitieuse déférence : une ballade de Wordsworth, intitulée Hart-ieap Welt^ représente comme un forfait demandant expiation la mort donnée à un pauvre corf : dans son poëme du Vieux Marin, ce chant digne des fées, Coleridge développe le même principe avec un éclat de style que rien ne surpasse.

Gomme je me sentais en humeur de divaguer, je m'assis sur le parapet et laissai mes jambes pendre au-dessus de l'eau. Mais un garde trouva sans doute que je pourrais mieux employer mon temps : il m'offrit de me montrer les curiosités du parc. Les plus simples convenances m'ordonnaient d'accepter sa proposition, bien qu'elle ne fût pas désintéressée.

Il me conduisit d'abord devant un chêne géant, qui a trente pieds de circonférence, devant un orme appelé la ba«

lançoire du roi Charles, qui dessine la figure d'une lyre, en sorte que Ton pourrait vraiment placer une escarpolette entre ses deux branches ; puis nous allâmes voir le fameux cep de vigne, qui a cent dix pieds de long et porte généralement deux à trois mille grappes de raisin noir. On le planta en 1769; ses rameaux luxuriants couvrent un large treillis en forme de toit; je doute qu'il en existe un plus colossal dans le monde. Caprice étrange de la nature! elle a fait grandir une plante au delà de ses proportions ordinaires, sur le sol inclément où périssent les autres tiges de même espèce. MoD guide me conduisit ensuite au labyrinthe, vaste réseau d'allées, embrouillement de haies; il n'a qu'une seule ouverture : on y pénètre avec facilité, comme dans les routes du crime, mais il est difficile d'en sortir.

J'avais vu tout ce que Hampton-Court offre d'intéressant. On pourrait écrire un volume entier sur les faits illustres qui s'y sont accomplis. C'est là qu'Edouard VI vint au monde, que sa mère, Jane Seymour, expira peu de temps après, que Philippe et Marie passèrent leur lune de miel; Elisabeth y donna de grands festivals, Marie Stuart y subit son premier jugement, Cromwell y fixa quelque temps sa demeure. Je néglige les autres souvenirs et pour^ suis mon excursion.

Du haut de la terrasse de Richmond, j'avais aperçu dans le lointain le château où Wolsey fut d'abord exilé : il se trouve à peu de distance de Ham ton-Court, et porte» comme je l'ai dit, le nom d'Esher. Pouvais-je me dispenser d'aller le voir? Je traversai la Tamise, arpentai un chemin sinueux : au bout de trois quarts d'heure, j'étais devant une petite porte en ogive, que des paysans m'avaient indiquée : c'était le passage ordinaire pour se rendre à l'antique habitation. Je ne l'aurais pas deviné. Elle s'ouvrait dans un mur plein de fentes, qui semblait se tenir debout avec une extrême difficulté : la pariétaire jaune, car c'est une fleur

des plus précoces, dorait déjà les pierres toutes noires de byssus et de lichen. Des mousses, des plantes sèches en couvraient le faîte, par-dessus lequel des charmes étendaient leurs grands bras noueux. J*agitai la cloche, dont les sons roulèrent tristement sous les voûtes désertes du bois. Point de réponse. Je donnai un second coup; même bruit plaintif, même solitude; on aurait dit un séjour des fantômes. Le troisième, le quatrième coup n'eurent pas plus de résultat. J'avais cependant sur le cœur ma mésaventiîredeStrawberry-Hill, et j'étais bien décidé à entrer d'une manière quelconque. Je remuai la cloche sans interruption, avec une ardeur si grande que tous les échos en retentirent. Je carillonnais depuis cinq minutes, lorsqu'une voix furieuse cria derrière la porte :

— a Au nom du diable, quel est l'enragé qui fait ce tintamarre ? »

Et aussitôt on m'ouvrit. L'œil étincelant, la bouche frémissante, les poings crispés, la chevelure en désordre, un vieil Anglais de taille moyenne s'offrit à mes regards, comme le démon du lieu.

— « Êtes-vous un échappé de Bedlam? continua-t*il. Vient-on troubler de la sorte les honnêtes gens ? Que voulez-vous? Quelle lubie vous tourmente? Passez votre chemin. »

— a Je voulais, lui dis-je, visiter le domaine d'Esher et vous offrir ensuite une honnête récompense. Si vous étiez venu* sani délai, je n'eusse pas tinté, comme une âme inquiète aux portes du paradis. Quoi qu'il en soit, prenez toujours cette monnaie. »

En parlant ainsi, je lui donnai une pièce blanche, qu'il reçut avec Tair à demi courroucé d'une mer qui s'apaise.

— « C'est égal, c'est égal, reprit-il; vous avez sonné trop fort : on ménage un peu les oreilles du monde. Ne

pouviez-vous prendre patience? Je suis encore tout étourdi. Mais puisque vous voilà, oublions le reste, venez. »

Je ne me le fis pas dire deux fois et entrai dans le parc. Le concierge du château, car c'était lui, ferma la porte au plus vite pour me rejoindre. Il approchait de la cinquantaine ; des signes manifestes trahissaient en lui un amour passionné pour les liqueurs fortes : c'était bien l'ivrogne au teint blême, aux cheveux rares, au nez violet, aux yeux bridés et bordés d'un ourlet cramoisi. Nous suivîmes une route couverte, dont la base du monument formait la perspective. Un rayon de soleil blanchissait les pierres. Ayant tournée gauche, au bout de Pavenue, la façade du château se dressa devant moi.

— « Examinez d'abord l'extérieur, me dit le gardien : je suis seul avec ma femme, je vous montrerai ensuite l'intérieur. » Et il disparut dans la maison.

L'édifice que j'avais sous les yeux était une charmante construction féodale. Représentez-vous un bâtiment carré, avec une épaisse tour octogone à chacun de ses angles. Trois étages de fenêtres s'alignent sur le corps de logis, dominés par un quatrième étage, qui perce le haut des tours. Les croisées inférieures se composent de petites ogives inscrites dans une grande : celles du dernier rang sont dés lucarnes gothiques dessinées en quatrefeuilles. De larges créneaux d en tèlent la cime. Par-devant, une sorte de porche, au-dessus duquel s'élève un pignon-^ festonné, comble l'intervalle des tours jusqu'au premier étage : là se creuse la principale entrée, que flanqueirt des niches vides. Telle est la disposition architectonique.

Mais ces vaines paroles ne donnent point une idée de l'effet que produit le monument. Quoique les siècles l'aient épargné, ils ont empreint sur sa face la mélancolie de la vieillesse; une teinte obscure lui donne l'air le plus vénérable. Deux lierres énormes^ s'attachant aux parois comme

Pinsulte au malheur, ont escaladé les tours qui se dressent près de la porte. Un coteau chargé d*arbres, coteau dans le goût de ceux que les Huysmans affectionnent^ monte derrière l'antique séjour. De hauts massifs terminent la pelouse à droite et à gauche> la lumière se glisse avec peine sous leurs branches touffues; on dirait que ces troncs gigantesques vont prophétiser, comme les chênes druidiques. Sur le devant coule la rivière Mole, qui forme une des clôtures du parc; son onde lente> flegmatique et presque assoupie, n'éveille pas la moindre rumeur. Sa nymphe protectrice semble être morte dans les vases. Le joncfleuri déployait çà et là ses ombelles encore vertes, où allaient s'épanouir des fleurs d'un rose tendre. Mes pieds foulaient une herbe épaisse et moelleuse, couverte de marguerites. Des choucas, logés parmi les combles, tournoyaient au-dessus de l'habitation, en poussant leur cri rauque et bref. Je ne sais quelle tristesse vague et douce agitait mon cœur.

— * « C'est bien là, me dis*je, un de ces châteaux que Ton rêve dans ses jours de misanthropie I A voir son calme profond, le temps semble dormir sous ses voûtes. La bise, qui siffle au loin, se tait lorsqu'elle y arrive, pour ne pas en troubler le silence. Quelle demeure propice aux âmes souffrantes! Comme on s'y guérirait de l'abattement et du doute, ces lèpres qu'on gagne parmi les hommes ! L'idéal est un bienfait de la solitude, a écrit un anonyme; oui, un bienfait, et le plus grand qu'il nous soit donné de recevoir, car sans idéal l'âme ne peut que languir et mourir. Elle vit de nobles pensées, de fortes croyances, de songes divins. Bénis soient les lieux déserts, la calme retraite, les muets ombrages qui la laissent se développer selon sa nature !

Les salles du château» grâce à des restaurations modernes, n'ont plus d'importance; elles me parurent, en

outre, délabrées et mal tenues. La poussière inondait les corniches, les saillies, le peu de meubles qu'on avait laissés ; les planches du parquet, disjointes et tordues, les points blancs qui couvraient les tentures, les longues toiles d'araignées qui pendaient aux angles du plafond, indiquaient Tabience du maître et la fainéantise du serviteur. On dirait qu'un mauvais sort persécute ce manoir. Lorsque Wolsey vint y expier momentanément ses erreurs, il le trouva si nu, qu'il emprunta des lits et les meubles les plus nécessaires à l'évéque de Carlisle et à sir Thomas Ârundel. Trois siècles se sont écoulés, il otTre encore le même aspect de désolation.

— « Le propriétaire du château, dis-je à mon guide, qui était venu me retrouver, ne l'habite donc jamais?

— « A peine s'il le visite. Il l'aimait assez autrefois. La grande entreprise le lui a rendu odieux.

— « Quelle entreprise? demandai-je. Serait-ce le chemin de fer sous lequel j'ai passé à un mille d'ici?

— tt S'il ne passait qu'à un mille, ce serait peu de chosemais Vous allez voir du haut des tours que le mal est plus considérable. *>

Nous gravîmes Pescalier de pierre et atteignîmes une des plates-formes. De là mon œil embrassait tout le parc; un regard me fit comprendre la douleur du maître. L'inflexible ligne traversait le terrain au beau milieu, puis franchissait la rivière. Ce n'était plus une calme Thébaïde, une charmante solitude : le bruit, la fumée, les étincelles, les voyageurs curieux mettaient la poésie en déroute; les chantres des bois s'éloignaient également. Nous ne faisions que d'arriver, quand un panache blanc et noir, qui flottait au loin, nous annonça une locomotive. Sa respiration haletante grondait de plus en plus fort* Elle venait» elle venait^ la machine terrible et sauvage; une lueur infernale accompagnait sa marche, de nombreux wagons roulaient der-

rière avec un sourd murmure. Elle passa comme un trait et s'éloigna toute frémissante. Raprochement bizarre ! c'était du haut d'une construction gothique, vieille demeure sans hôte, que je voyais fuir le symbole du génie moderne. Sur cette plate-forme,| où retentissait le pas des chevaliers, où leurs nobles filles respiraient la brise du soir, où la vedette sonnait du cor pour annoncer les visiteurs, l'enfant d'une terre étrangère considérait la longue structure d'un railway.!

— tt Comme il est agréable, dît le concierge, d'entendre un pareil sabbat, quand on se promène tranquillement sous l'ombrage, ou qu'on lit sur un banc la Quarterly Review ! L'effroyable machine ! elle porte le désert avec elle.

J'essayai vainement de consoler le digne gardien : toutes mes observations furent inutiles.

Descendu de la tour, je visitai l'enclos. Il était aussi triste que le monument : l'herbe et les rejetons effaçaient les sentiers : on voyait que les pousses nouvelles fermeraient bientôt le passage. Dans quelques endroits, des flaques d'eau pluviale l'interceptaient déjà : la lentille et la conferve y déployaient leur vert tapis. La mousse, le lierre, le lichen rongeaient les arbres; le gui pendait à leurs rameaux comme un signal de destruction. Le fantôme désolé de Wolsey doit se plaire dans ces bocages funèbres. Je m'en éloignai au plus vite et pris la route de

Windsor * .

De Hampton-Gourt à cet endroit célèbre il y a trois lieues, mais j'avais fait un détour, je devais parcourir des

1 C'est à deux pas d'Esher que se trouve le château de Glaremont, propriété du roi des Belges où Louis-Philippe a terminé ses jours. U fut bâti par sir John Vanbrugh et acheté par le gouvernement 65,000 livres sterling, puis offert à Léopold I*'. Le local est une belle maison, placée au milieu d'un parc orné avec goût. Elle n'a pas d'intérêt pour l'amateur. En 1817, la première femme de Léopold y rendit le dernier soupir, après être accouchée d'un enfant mort.

chemins de traverse; il était cinq heures du soir, je n'espérais pas atteindre mon but avant la nuit. Cela, du reste, ne m'importait guère : sûr de trouver un asile, je n'avais de prédilection pour aucun ; je marchai donc à la grâce de Diôu, admirant les villages qui bordaient la route. Point de maison qui n'eût sa parure : là, un chèvrefeuille grimpait le long d'un treillage ; ici, des pots de fleurs ornaient la croisée ; une petite haie taillée avec soin environnait presque toutes les demeures; des arbres à fruit, qui commençaient à blanchir, montraient le bout de leurs rameaux par-dessus les toits. Le plus grand nombre des chaumières avaient un air d'aisance et de bonheur : je ne me serais point cru dans le pays des mendiants et des pauvres nourris aux frais de la commune.

S'il existe un royaume que l'on doive parcourir à pied, c'est assurément TAngleterre. Les objets curieux s'y pressent, les chemiiis sont de véritables allées de parc, où les voitures roulent sans bruit sur le macadam, bordé de verts gazons. Ils serpentent avec grâce entre des propriétés ceintes de haies. Point de clôtures en pierre : tout au plus un fossé vide ou plein d'eau. Ceux qui se promènent dans* les jardins ont donc la vue des champs; ceux qui suivent les routes peuvent à leur tour examiner les jardins. Les Anglais jouissent ainsi par la vue des belles retraites qu'ils ne possèdent pas .

Enfin j'aperçus, dans les premières ombres du soir, la petite ville de Staines, où je devais ][)asser la nuit. Un pont y enjambe la Tamise, Les lampes commençaient à briller aux fenêtres, étoilant la cité rustique de lumineuses arabesques.

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