‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Rvum^y^Meaa et le ehàteau de t^ITtndsor.

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A moitié route de Staines et de Windsor, le obemin qui unit les deux endroits traverse une prairie eélèbre : on la nomine Runney-Mead ; c'est là que fut signée la grande obarte du roi Jean, base de IMndépendance anglaise, prin^ oipe des garanties modernes. Pourquoi signa«t^on en plein air cet acte fondamental ? Par une excellente raison, comme vous le verres tout à Theure.

La nécromancie de l'bistoire ne peut évoquer une ombre plus vile que celle du roi Jean. Quand ce spectre bideux apparaît dans la nuit du passé, on détourne involontaire^ ment les regards. Il se montra en effet comme un emblème de toutes les turpitudes : lâche, perfide, rampant, eruel> avare, lubrique et plein d'arrogance, il offre le type complet de l'homme méprisable. Depuis le jour oU il assassina lui-même son neveu Arthur, que personne B*avait voulu poignarder, jusqu'à l'heure où la mort engourdit son activité fatale, sa vie fut une longue suite de forfaits. Pour tant de poisons, la nature n'avait préparé qu'un squI antidote : elle avait joint à sa bassesse une aveugle sottise^

qui ne lui permettait pas de former des plans habiles, et une versatilité qui l'empêchait de suivre jusqu'au bout ses misérables desseins. Il était donc aussi stupide qu'il était abject ; il en résulta qu'il fut pris dans ses pièges, contraint de faire une grande œuvre, et causa lui-même sa ruine. Le sort, ou k Providence, tire parfois ainsi le bien du mal et tourne contre les scélérats Tarme furtive qu'ils ont chargée. Les spectateurs en ressentent une émotion pro* fonde, car l'intelligence n'assiste qu'avec désespoir au triomphe du crime. Rien au monde n'est beau, consolant et fortifiant, comme de voir dans nos théâtres populaires la multitude enivrée de plaisir, quand un traître périt sous des mains généreuses, et satisfait par sa mort à l'ordre éternel. Victimes de la ruse, de la calomnie, de la haine et du parjure, vos cendres doivent frissonner dans vos Jtombeaux et vos âmes divinement sourire, lorsque vous entendez ces cris de joie, qui maudissent les lâches et attestent l'inébranlable pouvoir des idées du bien et du juste!

Le roi Jean accablait l'Angleterre de toutes les oppressions. Il humiliait les seigneurs par son impertinence et déshonorait leurs familles par ses débauches; il les transportait de rage par sa tyrannie et les appauvrissait par ses extorsions ^ . Les basses classes souffraient également de sa cruauté, de son avidité : le mépris et la haine fermentaient dans les cœurs ; sombre mixtion, effrayant travail, d'où le châtiment allait sortir comme un implacable génie.

Plusieurs fois les barons avaient essayé de former une ligue secrète, mais différentes causes les avaient empêchés de réussir. Ils n'y parvinrent que sous l'influence de Langton, primat d'Angleterre, qui se chargea de délivrer la nation. L'amour du peuple, la haine du roi, d'autres motifs

^ Goldsmith.

peut-être concoururent à l'y déterminer. Dans un synode où il réunit les principaux membres du clergé britannique, il eut des conférences mystérieuses avec un certain nombre de barons : les vices et les crimes du souverain y furent rigoureusement jugés. Le prélat fit voir aux mécontents la charte de Henri I", dont il avait, par un grand bonheur, retrouvé une copie dans un cloître. Ces promesses publiques, violemment obtenues des princes lorsqu'ils ceignaient la couronne, avaient porté jusqu'alors si peu de fruits, qu'on y avait non-seulement renoncé, mais qu'on en avait perdu la mémoire. Un seul exemplaire de cet acte important subsistait encore ; le hasard le fit découvrir dans le fatras d'un grenier monastique. Il contenait un si grand nombre d'articles tendant à borner le pouvoir du roi, que Langton pressa les conspirateurs d'en exiger le renouvellement et l'exécution. Ils jurèrent de mourir plutôt que deperdre des prérogatives fondées sur la nature, la justice et des faits accomplis. Chaque jour l'association gagna du terrain ; la monarchie avait l'air d'une mine encore silencieuse, où va bientôt pénétrer la flamme.

Une deuxième conférence eut lieu à Saint-Edmund's Bury : Langton y déploya de nouveau la charte qu'il avait déjà montrée, exposa aux séditieux tous les griefe de la nation et leur demanda s'ils n'en tireraient point vengeance. Animés par ses discours, ils firent devant le maître-autel le serment de se soutenir l'un l'autre, de persister dans leurs réclamations et de poursuivre jusqu'au bout leur entreprise. Ils décidèrent qu'ils iraient trouver le roi tous ensemble, après Noël ; en attendant, ils devaient fortifier leurs châteaux, lever des hommes, se préparer pour une grande insurrection. Au commencement de janvier 1215, en effet, ils se rendirent à Londres, munis de leurs armes : ils présentèrent au souverain une pétition menaçante, qui contenait leurs plaintes et leurs réclama-

tions. Bien loin de les satisfaire, il exigea d'eux une promesse écrite et scellée qu'ils ne renouvelleraient plus cette démarche. Les mécontents ayant refusé d'un commun accord, le prince vit qu'il fallait temporiser. Il s'engagea donc à répondre, aux fêtes de Pâques, d'une manière définitive, et remit entre leurs mains comme otages l'archevêque de Gantorbéry, l'évêque d'Ély et le connétable. Les barons, ayant accepté ces offres, retournèrent tranquillement chez eux : la conscience de leur force leur donnait la certitude de triompher.

Le prince employa le délai qu'il avait obtenu en manèges de toute espèce. Il chercha d'abord à séduire le clergé : pour se le rendre favorable, il lui accorda une charte, où il confirmait toutes ses immunités ; il prit la croix des libérateurs du Saint-Sépulcre, afin de jouir des avantages qu'elle donnait, et en appela au chef de l'Église. Le pape se déclara pour lui, attendu qu'il lui avait fait hommage de son royaume et s'était proclamé son vassal. Il écrivit à Langton, blâma sa conduite et celle des autres évêques ligués; mais ni ceux-ci, ni les grands feudataires ne tinrent compte de ses remontrances. Ils poursuivirent leurs prér paratifs, obtinrent de nouvelles adhésions et, l'époque solennelle étant venue, se réunirent à Stamford, avec deux mille chevaliers et de nombreux fantassins ; ayant alors marché sur Brackley, où se tenait la cour, des pourparlers, qui s'ensuivirent, n'amenèrent aucun résultat. Ils assiégèrent donc Northampton, prirent Bedford, et furent joyeusement reçus par les habitants de Londres. Aussitôt ils écrivirent des lettres à tous les nobles qui n'étaient point accourus sous leur bannière, les menaçant de ravager leurs domaines, s'ils n'embrassaient pas la cause nationale.

Le roi Jean, abandonné, traqué, désespéré, implora l'appui de Langton, qu'il ne savait pas être le chef de la ligue.

et le pria d'excommunier les rebelles. L'archevêque n*eut garde d'y consentir; charmé de Tignorance et de la sottise du prince^ il lui débita une homélie attendrissante, parla au nom du Oiel et de l'Évangile : la clémence, la douceur étaient les moyens les plus efficaces ; il obtiendrait certainement de bons résultats^ s'il licenciait d'abord les mercenaires qu'il a^it fait venir d'Allemagne et de Flandre. Jean crut le saint homme, renvoya ses gardes, sa dernière escorte, et se trouva sans défense. Les barons, vous le pensez bien, parlèrent plus haut que jamais, intimidèrent le prince cauteleux . Obligé de se rendre à discrétion, il pria les seigneurs de venir le trouver dans son château de Windsor : c'était un beau château, un agréable château ! Ils y seraient on ne peut mieux et reçus avec une aménité, une cordialité ! ils n'avaient certainement rien à craindre. Les barons en doutèrent si peu qu'ils s'abstinrent de la visite ; ils jugèrent plus prudent et plus sûr de terminer la dispute en rase campagne.

Le 15 du mois dejuin,ils dressèrent donc leurs tentes au bord de la Tamise, à Runney-Mead. Le parti opposé s'établit en face d'eux, comme pour une bataille, que l'inégalité des forces rendait impossible. Dans cet état de choses, les discussions ne furent pas longues. Inflexibles comme des vainqueurs, les alliés ne permirent pas qu'on changeât rien au texte de leurs demandes; les nobles délégués parle roi ayant après tout les mêmes intérêts, le pacte fut bientôt conclu. Jean signa la Grande Charte quelques jours plus tard, avec une facilité de mauvais augure * . Cet acte célèbre confirmait les anciennes prérogatives des ordres libres, le

* Le texte de la Grande Charte, devenu très rare, a été réimprimé à Utrecht, en 1861, par le professeur G, Van Rees. L'éditeur y a joint deux morceaux non moins précieux, la Pétition ofRi^ht, de 1627, et le Bill ofRightSy de 1688. Ces trois documents politiques sont la base de la constitution anglaise.

clergé, la noblesse, la population des villes, et leur en accordait de non moins essentielles; la population des campagnes, les serfci y sont à peine nommés : l'heure de Tâffranchissement n'avait pas encore sonné pour eux. Lorsqu'ils eurent ainsi atteint le but de leurs désirs, les vassaux triomphants regagnèrent leurs donjens, pendant que leur chef politique, ulcéré de sa défaite, cherohaît comment il éluderait ses promesses et tirerait une vengeance éclatante dfes rebelles* Il alluma de la sorte une deuxième guerre, où il finit par trouver la mort. Des sables mouvants et une marée inattendue engloutirent son armée; la fatigue, la rage êl la peur terminèrent sa propre existence.

Rien ne faisait songer, dans la prairie que je traversais, àl'importante assemblée qui l'occupait six siècles auparavant. Étendues sur l'herbe humide, des vaches y ruminaient avec leur indolence et leur calme habituels ; c'est tout au plus si elles levaient faiblement la tête pour me regarder, sans suspendre le mouvement de leurs mâchoires. D'autres broutaient d'un air aussi grave et me jetaient un coup d'œil oblique. Appuyé contre un vieil aulne^ le pâtre sifflait une mélodie monotone . A ma droite , la Tamise fuyait en silence : ce n'était plus cette nappe d'eau trois fois large comme la Seine, que j'avais admirée à Londres, mais une petite rivière étroite, agreste et paisible} on aurait presque sauté par-dessus. Un peu plus haut que l'endroit où je me trouvais, l'île de la Grande-Charte s'allongeait au milieu du fleuve pastoral ; les saules qui la bordent penchaient sur le courant leurs branches jaunes et roses. Une bergeronnette trottait à vingt pas de mol, en hochant la queue. Tout le monde eût oublié devant ces douceâ images la scène imposante doRt Runney-Mead a été le théâtre. La nature ne lient pas compte des actions de l'homme; elle fait croître le chardon et l'ortie dans le sang du juste et du héros, déploie la pervenche sur une tombe criminelle, et attache en sou-

riant les festons de la vigne vierge aux moulures d'un château dévasté parla flamme.

De Runney-Mead à Windsor la dislance est petite. La route gravit bientôt la colline et vous fait cheminer entre le parc et les abords de la forêt. Un hôtel situé dans une encoignure, d'où on les aperçoit l'un et l'autre, frappe les yeux dès que l'on arrive; ce fut là que j'entrai et me préparai, en feuilletant quelques livres anciens et quelques brochures modernes, à visiter le royal édifice.

Bien des années avant la cônquéte,les rois saxons avaient bâti une forteresse dans le lieu où se trouve maintenant le château de Windsor. Les sinuosités du fleuve en cet endroit lui firent donner le nom qu'il porte [wind^ tourner, shore^ rivage); les anciens auteurs l'appellent Windleshora. Édouard-le-Gonfesseur, déterminé par ses pieux sentiments, abandonna le fief, qui comprenait alors la vieille et la nouvelle ville, aux moines de Westminster . L'acte de transmission existe encore. Ils n'en conservèrent pas longtemps la propriété, néanmoins. Son excellente situation, comme poste militaire, ayant frappé Guillaume-le-Gonquérant, il invita les religieux à l'échanger pour des terrains qu'il leur offrait dans la province d'Essex; ils y consentirent, et le prince éleva sur la colline sa citadelle favorite. Un chroniqueur nous apprend qu'il aimait cette résidence avec passion, qu'il fit construire dans les bois d'alentour plusieurs rendez-vous de chasse. Henri P' ajouta quelques bâtiments à ceux qu'avait érigés son père ; il ceignit le tout d'une grande muraille. Ces constructions pourtant ne devaient point subsister : le chevaleresque Edouard III rêvait une demeure plus somptueuse; il abattit l'ancien château pour édifier le séjour actuel.

C'était en 1356, l'année même de la bataille de Poitiers * ;

* Le combat eut lieu le 19 septembre.

on eût dit que le roi pressentait qu'il allait avoir à loger un grand captif; il aimait d'ailleurs beaucoup Windsor, il y était né d'une mère française ^ lui le plus terrible ennemi de la France, et voulait égaler sans doute à l'éclat de ses victoires la pompe de la résidence où il avait vu le jour. Son premier soin fut de chercher un artiste capable de seconder ses intentions.

Il avait alors près de lui, en qualité de chapelain, un homme âgé de trente-deux ans, qui se nommait William de Wykeham. Il était doux, réfléchi, laborieux et plein d'intelligence; il dessinait avec autant de goût que de facilité. Le roi, qui l'avait pris à son service en 1 346, avait remarqué son talent. Il jeta les yeux sur lui. Ce n'était pas sans peine, du reste, qu'il s'était frayé un chemin jusqu'auprès du trône; issu d'une famille honorable, mais indigente, il avait eu à lutter contre tous les obstacles. Son père n'ayant pas le moyen de lui faire donner de l'éducation, il aurait langui dans les ténèbres de l'ignorance et les chagrins de la misère, si le seigneur de Wykeham, sa ville natale, n'eût discerné en lui les germes d'un grand mérite. Il se déclara son protecteur et l'envoya étudier à Winchester. Il y montra non-seulement une grande piété, mais beaucoup d'amour pour la science. Gomme il ne recevait de l'établissement qu'une instruction grammaticale, il apprit dans ses heures de loisir l'arithmétique, la géométrie, la philosophie du temps, les lois civiles et ecclésiastiques. Son patron l'employa bientôt comme secrétaire, puis, le jugeant digne d'une plus haute destinée, appela sur lui l'attention d'Edouard III, et le fit recommander en outre par l'évêque de Winchester. Ces deux hommes généreux s'appelaient, le premier Nicolas Uvedale, l'autre Edyngdon. Que le récit de leurs bontés leur serve de pierre commémorative .

* Isabelle, sœur de trois rois et fille de Philippe-le-Bel.

Ayant donc choisi William pour être Texécuteur de ses vastes desseins, le roi le nomma surintendant des travaux et lui conféra d'amples pouvoirs. Il fixa ses honoraires à un shilling ou vingt^cinq sous par jour, lorsquMl habitait Windsor, et deux shillings, lorsqu'il lui fallait s'en éloigner; son clerc recevait trois shillings par semaine. On démolissait et on rebâtissait à mesure , de sorte que le château pouvait toujours être habité.

Les assertions de notre historien Froissard et le témoi«> gnage des historiens anglais ne permettent pas de douter que le roi Jean ait été enfermé au château de Windsor^ peu de temps après que Ton eut commencé les travaux. Le Prince-Noir ûi d*abord une entrée solennelle dans la capl* taie : « 81 estolt le roi de France monté sur un grand blanc coursier, très-bien arréé et appareillé de tout point, et le prince de Galles sur une petite haquenée noire de lès lui : ainsi fut-il convoyé tout le long de la cité de Londres ^ » On le laissa tranquillement se reposer de ses fatigues, puis on Téloigna de la ville. « Un peu après, fut le roi de France translaté de Thostel de Savoie, et remis au chastel de Windsor et tous ses hostelsetgens. Si alloit voler, chasser, déduire et prendre tous ses esbattemens environ Windsor, ainsi qu'il lui plaisoit '. » M. Jesse, conservateur des châteaux de Sa Majesté Britannique, prétend qu'on lui assigna le donjon pour local ; mais est-il croyable que cette immense tour fût déjà terminée? Puisqu'on traitait si bien le captif, Taurait-on d'ailleurs enfermé sur-le-champ dans un lieu désagréable? Tout ce qu'on peut admettre, c'est qu'il y séjourna par la suite, quand on l'eut bâti et que les Anglais se lassèrent de leur courtoisie insolite. En effet, leur hospitalité ne fut pas aussi noble, aussi généreuse,

* Froissard. Cette entrée n'eut lieu qu*au commencement de Tannée

* Ibidem,

qu*OD a bien voulu le dire. Lorsque, plus tard, la France paya la rançon du monarque, Edouard se fît compter 10,000 réaux pour chacun des mois qu'il avait passés en Angleterre . Il évaluait à ce prix ses dépens de garde. Ce n'était pas assez sans doute qu'on lui achetât le prince 3 millions d'écus d'or et la souveraineté de l'Aquitaine . Il lésinait, le grand roi ! îl demandait la pièce ! et, comme un valet mal appris, taxait lui-même la libéralité des donateurs. La France cependant suait sang et eau; pour payer des sommes aussi prodigieuses, elle se laissait mourir de faim. Albion, à sa place, ne les eût point payées du tout.

Au château de Windsor le prince français trouva un autre personnage, qui s'ennuyait de son mieux et avait grand besoin de compagnie : c'était David Bruce, roi d'Ecosse. L'heureuse Angleterre eut donc la satisfaction de voir en même temps pâlir, dans une de ses forteresses, ses deux plus redoutables ennemis. Pendant que le va* leureux Edouard assiégeait Calais, David, excité par la France, mit sur pied cinquante mille hommes, envahit le Northumberland et porta la désolation jusque sous les murs de Durham.La situation était critique; les Anglais tremblèrent. Lionel, fils du roi, que le prince avait laissé derrière lui, était trop jeune pour conduire une armée. Ce fut la reine, Philippa de Hainault, qui sauva la nation : elle rassembla douze mille hommes, en prit le commandement, se fît seconder par lord Percy et marcha aux Écossais. L'ennemi était campé à la croix de Neville, près de Durham. La princesse chevaucha dans les rangs, exhorta les troupes à déployer leur courage et les enflamma de sa propre ardeur. Bruce était impatient d'en venir aux mains : il croyait vaincre sans peine des soldats guidés par une femme, mais îl eut bientôt la preuve du contraire. Son armée fut mise en fuite, quinze mille hommes restèrent sur le champ de bataille, lui-même fut pjîs avec les comtes

de Sutherland, de Fife, de Monteith, de Garrick, lord Douglas et d'autres nobles de première qualité. Il songeait depuis sept ou huit ans à sa défaite, lorsque son camarade vint le distraire. On l'avait mis dans une tour située près du donjon ; pour leur donner le moyen de se voir et de causer ensemble, on éleva une galerie entre les deux bâtiments. Ils purent y méditer sur l'ironie de la fortune et s'y demander des nouvelles de la température.

Ils n'avaient guère, en effet, d'autre amusement que le spectacle des travaux qui s'exécutaient près d'eux. Le bruit de la scie, le chant des ouvriers, les coups de marteau remplaçaient tristement les fanfares de leurs anciens carrousels. En 1359, on augmenta les privilèges de l'architecte, et on le créa gardien du manoir. La construction n'étant point assez rapide au gré du roi, des scènes de violence eurent bientôt lieu; trois cent soixante maçons furent conduits de force à Windsor, pour accélérer la bâtisse. Quelques-uns d'entre eux s'évadèrent et acceptèrent de l'ouvrage ailleurs, moyennant une plus haute, rétribution. Edouard publia aussitôt un ordre qui défendait de les employer; les contrevenants perdraient leurs biens et leurs châteaux : le même édit prescrivait d'enfermer à Newgate tous les fugitifs que l'on pourrait saisir. En 1362, une peste effroyable vint contrarier le roi. La Grande- Bretagne perdit le quart de sa population : à Londres, dans le cimetière des Chartreux seulement, cinquante mille personnes furent ensevelies. Les tailleurs de pierre mouraient comme les autres. Des lettres furent donc adressées aux shériffs de plusieurs provinces pour leur commander une presse de trois cent deux maçons. Les comtés d'York, Salop et Devon étaient tenus d'en fournir chacun soixante. L'année d'après eut lieu un enrôlement de verriers. Très-peu d'ordonnances sont postérieures à l'année 1369, aucune à l'année 1373 ; on peut en induire

que le monument était alors complet. Le roi n'avait épargné de Tédiflce antérieur que trois tours situées au couchant.

Edouard ne voyait point sans orgueil le château de Windsor ; il en était fier comme d'une conquête et d'un exploit. Aussi, quelqu'un étant venu lui dire que William s'en attribuait tout l'honneur, et avait ordonné qu'on gravât sur les murs :

Eocfecit Vykeham,

il entra dans une violente colère. Il lui demanda ce que cela signifiait. L'architecte dévot se tira ingénieusement d'affaire. Il assura que l'on devait interpréter la phrase sans changer l'ordre des mots, qu'il n'avait pas voulu se dire le fondateur du monument : c'était le monument, au contraire, qui l'avait fait ce qu'il était, en l'arrachant à son obscurité primitive : Hoc fecit Wykeham. Apaisé par ce subterfuge, Edouard continua de se montrer bienveillant pour l'artiste. La belle chose que le latin !

Pendant l'érection du monument, le prince avait comblé l'architecte de faveurs. En 1357, il lui avait donné le rectorat de Pulham, et, comme le pape ne voulait point confirmer sa nomination, il lui avait accordé, à titre de dédommagement, une rente de deux cents livres sterling, qui devait cesser lorsqu'il aurait obtenu la paisible jouissance de son bénéfice. En 1360, il fut établi doyen de l'église collégiale de Saint-Martin-le-Grand, à Londres, place qu'il garda trois années, pendant lesquelles il rebâtit à ses frais le cloître du chapitre et la nef du temple. Il n'était pas encore évéque de Winchester, qu'il avait déjà 21,000 francs de revenu ^ Cette promotion, qui eut lieu en 1366, augmenta beaucoup son opulence; elle atteignit

* 842 livres sterling.

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son plus haut période, quand il devint chancelier du royaume. Dans ses discours au parlement, il' se distingua de ses prédécesseurs ecclésiastiques en abandonnant le style du sermon pour l'éloquence des affaires. C'est à son heureux destin que nous devons de connaître sa biogra^ phie * • Une ombre éternelle l'eût sans doute enveloppée, si l'orateur et Thabile politique n'avaient protégé l'artiste. Quoiqu'on ait dernièrement retrouvé les noms d'une foule d'architectes, de statuaires et de peintres du moyen-âge, on n'a point exhumé les détails de leur vie; nos aïeux contemplaient leurs chefs-d'œuvre sans s'occuper de leurs actions. La foi les préservait eux-mêmes des chagrins et des petitesses de la vanité; comme les hommes de génie» dans les époques primitives, attribuent à l'inspiration de Dieu les grandes pensées qui leur viennent^ ceux-ci faisaient honneur au maître souverain de leurs brillantes conceptions. Étonnés des magnifiques tableaux qui ravissaient leur intelligence, ils ne pouvaient s'en croire les auteurs. Ce devait être par un effet de la grâce qu'ils avaient, pendant le jour, ces rêves de splendides cathédrales, dont les nefs immenses, rayonnant de mille couleurs, se perdaient peu à peu en de vagues et incommensurables lointains. Ils forment donc une seule et même classe avec les chantres populaires.

Wiliam de Wykeham méritait la partialité de la fortune; il n'acceptait d'une main que pour donner de l'autre. 11 fit rebâtir à ses frais la cathédrale de Winchester, il fonda deux institutions, qui existent encore, pour l'entretien et l'éducation gratuite de deux cents élèves. La première est une école établie à Winchester; la seconde, un collège situé à Oxford. Dans l'un, les jeunes gens reçoivent une instruction supérieure, après avoir commencé leurs études

* EUe a été écrite par Lowth. Voyez aussi Allan Gunninghanii

HUNNSY-MRAD £7 LS CHATEAU D£ WINDSOR. 287

daas l'autre. On les désignait sous ce titre : Pauperis $cho^ lares venerabilis domini Wilhelmi de Wykeham Winton^ episcopi. L'organisation d'Oxford est curieuse et porte bien le caohet du temps. Le supérieur et dix clercs représentent, suivant les statuts, la troupe des apôtres» Judas en étant éliminé ; le maître, le sous-maître et soixante-dix écoliers dénotent les soixante^douze disciples mentionnés dans la Vulgate ; trois chapelains et trois prêtres inférieurs désignent les six diacres fidèles (Nicolas, le septième, ayant apostasie, ne mérite point que Ton fasse allusion & sa per<sonne) ; seize chanteurs, enfin, rappellent les quatre grands et les douze petits prophètes. Chacun des deux monuments ne fut prêt qu'au bout de six années. Wykeham en traça le plan et dirigea la bâtisse ; ils ne témoignent donc pas moins de son habileté que de sa munificence. Il acheva eette belle entreprise le 28 mars de l'année 1393* U eut encore le temps de voir prospérer ses deux institutions, et mourut en 1404, &gé de 80 ans K Un splendide tomtbeau couvre ses restes dans l'église principale de Winchester. Il dort sous ces voûtes qu'il a lui-même construites; les chants religieux, le murmure de la prière» la voix douce et imposante de Torgue bercent majestueusement son dernier sommeil : comme l'esprit qui garde les sépulcres des justes^ le souvenir de ses bienfaits rend sa dépouille inviolable*

Son protecteur, Edouard III, n'avait point aussi paisiblement fini ses jours. Ce château de Windsor, qui l'avait va dans sa grandeur, le vit dans une affreuse détresse. Il y tomba malade et se coucha pour ne plus se relever»Larsque tout espoir de guérlson fut perdu, les sentim^its hideux que récèlent les âmes communes se montrèrent sans vergogne autour de son Ut funèbre. Ses valets l'abandonnèrent,

^ C'est aussi à ce grand homme que les Anglais doivent le château de Queenborough, immense édifice dans le genre de Windsoté

comme un homme incapable désormais de payer leurs soins. L'ingrate Alice, sa maîtresse, attendant qu'il fût aux prises avec l'agonie, le dépouilla de ses bagues, de ses joyaux, et le laissa dans une complète solitude. Il ne lui resta pas même un domestique pour lui fermer les yeux et lui rendre les derniers devoirs : c'est ainsi que le prince, jadis triomphant, expirait sans amis, sans gardien et sans secours * . Mais lorsque tous les cœurs serviles se furent éloignés de lui, un cœur peu sensible aux richesses du monde vint adoucir ses angoisses. Un moine étant arrivé jusqu'à sa chambre, et s'étant aperçu qu'il vivait encore, murmura prés de lui des paroles de consolation. Edouard n'avait point perdu connaissance ; il rouvrit les yeux et se laissa exhorter avec gratitude par le charitable ministre. Il témoigna un vrai repentir de ses fautes, et mourut en implorant le juge sévère, qui allait lui demander compte de ses actions.

Depuis ce temps, jusqu'à l'heure présente, le château de Windsor est demeuré dans le même état. Sans doute il a subi des modifications, des altérations, mais elles n'en ont changé ni le plan ni l'ensemble. Edouard IV rebâtit la chapelle et lui donna plus d'étendue, Elisabeth fit construire la terrasse du nord; elle augmenta aussi le côté septentrional de l'édifice, où elle résidait. Le goût perverti de Charles II fut une source de dommages pour Taustère habitation. II ordonna d'élargir et d'équarrir les fenêtres, attendu que les ogives lui déplaisaient souverainement. Il métamorphosa tout l'intérieur ; la vieille décoration pouvait-elle flatter ses regards éblouis des pompes de Versailles ? Il tâcha d'arranger le monument comme si Louis XIV avait dû y fixer sa demeure : Verrio peignit les plafonds, de nombreuses toiles couvrirent les murailles ;

* Son fils l'avait précédé dans la tombe.

on ne laissa que peu de traces de rancien luxe gothique. Les joyeuses et délicates amies du roi s'y égarèrent, sans craindre que leur esprit se reportât vers le sombre moyenâge ; on avait fardé le vieux château, comme on fardait la religion pour lui donner Tair d'une courtisane. LaTcélèbre collection d'Horace Walpole renfermait une bassinoire qui avait appartenu à Charles II, et qu'on employait à chauffer le lit de ses maîtresses ; le couvercle portait cette inscription dévote : « Sers Dieu et mérite la vie éternelle. » Ce trait peint le catholicisme des Stuarts.

La maison de Hanovre a retouché l'édifice 'avec une hardiesse égale, mais avec plus de respect pour ses vieilles formes et son antique origine. Il semblerait que le château avait un pressant besoin de réparations. En 1824 , le 12 du mois d'août, on commença donc les travaux. Les Chambres avaient voté à cet effet 300,000 livres sterling ^ , dont quatre lords et trois représentants devaient diriger l'emploi. Le duc de Wellington présidait ce comité. Les plus célèbres architectes du royaume, appelés à un concours, tracèrent des plans de restauration. Jefifry Wyatville l'emporta sur ses rivaux. Il se logea dans la tour de Winchester, ainsi nommée en souvenir de Wykeham, dont elle avait jadis été la demeure. La somme allouée n'ayant pas suflB, on la tripla insensiblement ; les dépenses montèrent donc au chiffre énorme de 22 millions et demi. On effaça autant qu'on le put Tœuvre de Charles II, pour rendre la construction homogène. Elle offre à l'heure actuelle une assez satisfaisante apparence ; si l'on y met un peu de bonne volonté, l'imagination se transporte dans les temps où le son du cor résonnait sur ses tourelles, où le hennissement des palefrois ébranlait ses vitraux.

7,500,000 fr.

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