‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L*e» prisonnier» de l^lndsor.

Lorsque je me fus mis en état de bien comprendre et de bien juger le royal manoir, je m'y acheminai en traversant une partie de la ville. On aborde ainsi le château du côté du sud. Devant vous se dresse une immense et irrégulière façade^ qui est au moins aussi longue que celle des Tuileries. Un large fossé, plein de ronces, d'arbrisseaux,

dessiné par un talus^ près des murs, et par une contrescarpe, vous tient à une respectueuse distance. Deux ou trois raugs de fenêtres, selon les endroits, s'échelonnent sur la hauteur du monument. Dix grandes tours montent vers le ciel entre des corps de logis plus ou moins étendus. Les unes sont rondes, les autres carrées ou octogones; des créneaux ceignent leur front et bordent partout les combles de rédiûce. Le château lui-même couronne une forte éminence, d^où il surveille et menace les plaines voisines.

Deux portes y donnent accès. La plus fréquentée se nomme porte de Henri VIU. Les ogives en sont surbaisèées> dépourvues des chapiteaux à leur base, ce qui annonce l'extrême décadence de Tart gothique. Elle introduit dans la cour dite inférieure. Le château embrasse effectivement

trois cours : celle dont nous venons de parler, la moyenne et la supérieure. Elles ne sont point isolées Tune de l'autre et forment une gigantesque enceinte. La première contient la chapelle Saint-Georges; la deuxième, le donjon ; là troisième est vide. Les bâtiments y offrent le tnêmô aspect qu'au dehors. Cette masse de tours, de créneaux, de logis, percés d'innombrables fenêtres, composé un ensemble étonnant par sa grandeur et sa richesse.

Je me deinandai quelle partie de Tédiflice je visiterais d'abord; j'inclinais pour la chapelle, dont les formes gracieuses me séduisaient; le donjon obtint cependant la préférence. Je voulais de là-haut saisir la totalité du monument. tJn gardien me dirigea vers l'entrée, pendaiit que j^examinais l'architecture de ce fort bâti au milieu d'une citadelle plus vaste, polir que l'on put s'y retirer en cas de défaite, lorsque tous les ouvrages extérieurs seraient pris. Une élévation artificielle lui sert de base, et un grand fossé l'environnait jadis. Quatre étages, les deux derniers en retraite sur les deux premiers, que soutiennent d'épais contre-forts, exhaussent dans l'air une moindre tour, à la cime de laquelle flotte un immense étendard portant les armes de la Grande-Bretagne. On monte par un escalier couvert et prodigieusement long, qui gravit le tertre et semble conduire dans l'infini. Des lUeuHB singulières lui donnent un aspect fantastique. On dirait que Ton va voit un de ces châteaux mystérieux, où la légende promène des fantômes et loge des nécromans.

L'intérieur n'offre plus aucune trace dés anciennes dis* positions. Le goût moderne a tout envahi, tout changé^ tout rendu insignlûaàt. C'est le même lieu, ce ne sont pas les mêmes retraites. Les souvenir» dont elles étaient pleines demandaient pourtant des égards. Là, le roi de France avait langui dans l'affliction ; là, deux milves personnages célèbres avaient accordé leur gjiitare et chanté leurs dou-

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leurs. L'histoire ne raconte pas de destinées plus touchantes ni de itns ^lus tragiques. L'un se nommait Jacques !•• d'Ecosse, l'autre Henri Howard, comte de Surrey.

Avez- vous lu la Jolie Fille de Perthy cet admirable poëme dont l'humanité doit être orgueilleuse ? Walter Scott n'a rien hki de supérieur; Ivanhoê neTéclipse pas, et il éclipse les autres romans du grand homme. Pour un juge sagace, les Puritaim ne peuvent être mis en parallèle . De nombreux caractères y sont tous vivants, tous tracés avec la force intime du génie ; l'action marche sans languir^ sans s'interrompre uue minute, et l'accord des diverses parties offre une merveilleuse unité. La description de la bataille, qui forme le dénoûment, n'a, selon moi, d'égale dans aucune langue. Ivanhoë met sous nos yeux la vie des châteaux durant l'époque intermédiaire ; la Jolie Fille de Perth montre la vie d'une commune gothique : ce sont deux produtftions analogues, qui se tiennent, se complètent et se réclament ; il fallait leur décerner la même gloire et ne

point livrer l'une aux ténèbres, pendant que l'autre brillait au milieu d'une splendeur injustement exclusive.

Si vous n'avez pas lu ce chef-d'œuvre, lisez-le donc : vous y verrez qu'un odieux châtelain, poussé par le duc d'Albany, frère du roi,|qui veut s'assurer le trône, fait mourir d'inanition dans un cachot l'héritier présomptif. Robert III, le père, sort un moment de sa faiblesse, et va ordonner que l'on saisisse l'instigateur du crime ; mais le chagrin le suffoque, les paroles mortelles ne peuvent sortir de sa bouche. Ce délai sauve le meurtrier; des flots de larmes succèdent à la transitoire énergie du prince, il a pitié de son frère et lui accorde sa grâce. Il prescrit seulement aux fidèles gardes qui l'entourent de massacrer le duc, s'il approchait de Jacques, son second fils; puis il se retire au château de Bute, pour y pleurer dans la solitude Penfent

qu'il a perdu. Mais bientôt il craint que la trahison ne frappe son héritier jusque sous ses yeux i^il s'en sépar# afin de l'éloigner du péril, et l'envoie à la cour de France, où il recevra une brillante éducation, une généreuse hospitalité. Jacques n'avait alors que onze ans. Une -troupe nombreuse de seigneurs, ayant à leur tète Fleming de Cumbernauld, lui servirent d'escorte et protégèrent son départ. La brise gonfla les voiles ; le jeune prince semblait échapper aux desseins cruels de ses ennemis.

On se flattait trop tôt. Robert avait compté sans l'homme dont il venait d'épargner les jours : le duc d'Âlbany ne l'épargna point et blessa de nouveau ce cœur déjà souffrant. L'escorte s'éloignait à peine de la mer qn'un Douglas, complice du meurtrier, leur chercha dispute sur la bruyère d'Hermanston; il voulait probablement détruire d'ane seule fois tous les amis de Jacques. La plupart, en effet, tombèrent sous ses coups, et Fleming resta au nombre des morts. De son vaisseau, l'enfant exilé vit peut-être périr ceux qui lui étaient chers; peut-être leurs cris de douleur furent-ils portés jusqu'à son oreille. Mais une autre affliction le menaçait ; Henri IV d'Angleterre, soit qu'il s'entendît avec l'oncle perfide du jeune homme, soit qu'il eût appris par un autre moyen la décision de Robert, avait aposté des pirates chargés de saisir le roi futur de l'Ecosse. Ils l'attaquèrent et le firent prisonnier, au moment où il doublait le cap Flamborough. Les deux nations étaient en paix l'une avec l'autre, et Henri violait le droit des gens ; mais l'importance de la capture l'éblouit. «Au fait, dit-il, mes voisins auraient dû me choisir pour précepteur, car je suis très-fort sur la langue et la littérature françaises. » Ceci avait lieu durant l'année 1405; le malheureux pèse de Jacques était à souper, lorsqu'on lui annonça l'horrible nouvelle. Il fut saisi d'une telle douleur, qu'il sembla près de rendre l'âme entre les mains de ses domestiques. On le porta dans son lit, mais il refusa toute

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nourriture et expira trois jours après de faim et de désespoir ^

Le roi d'Angleterre n'abusa pas de son avantfige, il Ôt donnar au prince une brillante éducation. La perte de s^ liberté lui lut peut-être utile sous ce rapport. On lui enseigna la grammaire, l'éloquence et la poésie; on lui donna des notions de médecine; il apprit à jouer du luth, de la harpa 0t de quelques autres instruments, h estimer les œuvres de peinture et d*arclxitecture; i) savait lutter, cpnduire ua cheval^ manier la lance et le glaive; on l'admirait dans les tournois cpmiue un champion hors de ligne ^. Quoique (l'unQ médiocre stature, il était bien proportionné, forten^ent constitué ; les ménestrels ne pouvaient choisir ufi objet plus digne de leurs chants.

Mais quelque soin que Ton prit de le former, quelques égardp que l'on eût pour sa haute origine, Ton n'en surveUr lait pas moins toutes ses actions, et il aurait essayé inutilenient de fuir» On avait trop d'intérêt à le garder en otage. Lorsque RoJ^ert III fut couché dans la tomhei le duc d'Air banyï associé depuit longtemps au pouvoir» continua de gouverner le royaume sous le titre de régent. Or, ce titre, il ne le possédait qu'avec la permission de l'Angleterre; si on délivrait Jacques, on lui arrachait du front sa couronne enipruntée. Par ce inoyen, on le tenait dans la dépendance; une nienace éternelle le forçait d'obéir aux instigation? venues de Londres.

ïl était donc bien loin de faire aucune démarche pour tirer son neveu de prison, comme son devoir et les murr niures de l'Ecosse le lui ordonnaient. Une circonstance embarrassante montra toute sa mauvaise volonté : son propre flls,Murdach,était tombé entre les mains des Anglais

$ Buohanan*

^ fi(iîlenden*$ framfoHon of Hector Boy ce.

LES PlilSONNIERS DE WINDSOR, 295

à la bataille d'Somildon, deux finnées avant que Jacques éprouvât le même sort. Albany eptama des négociatious afin d'ouvrir les portes de son cachot. Il lui fallut alors parler à contre-cœur de Théritier du trône; mais, tacitement d'accord avec ses geôliers, il insista faiblemept sur cq pointf Murdach seul, cgmme il le désirait, eut la joie 4^ revoir sa patrie,

Henri lY cepepdant yint h mourir V; le néfaste Hepri Y n'eut pas plutôt saisi Tépée royale qu'il la tourna cpntre Id^ France : occupé de sep guerres d'envahissement, il dél^issfr le jeune paptif, C'est alors Pftijs doute que, pour plus de sûreté, on le confina dans le donjon de Windsor, Il allait ' y passer de tristes jours et peut-être y nîourir de chagrip, • si un esprit consolateur n'était venu illuminer sa retraite

et emporter son âme défaillante pous les pmbrages d'uo lieu de délipes, où de célestes brises lui rendirent ses fpraes,

Jacques P' était un vrai poète, comme le montrent leg vers qui nous restent de lui. Lorsqu'il fut séquestré, aban-j donné à lui-même, il accorda son luth et fit résonner de ses chants les tristes murailles du donjon* H écrivit un grand nombre d'ouvrages, qui sont presque tous perduSt Le hasard en a sauvé trois d'une haute importance» Le premier fut découvert dans la bibliothèque bodléienne,^ Oxford» par William TytlerWoudbouselee, vice-président delà société des antiquaires d'Edimbourg, et imprimé en 1783, C'est le seul dont nous nous occuperons pour le moment, Il a d'au«« tant plus de valeur à nos yeux que Jacques y dépeint ses souffrances et le brûlant amour dont l'enivra une princesse anglaise. Il est intitulé le Cceur du roi (King's quair), déno-' mination charmante, qui éveille soudain l'espoir de péné*> trer au fond de cette âme enthousiaste et mélancolique. Je

* En 1413.

possède un exemplaire de la seconde édition, publiée en 1786 et actuellement fort rare. Elle contient deux gravures intéressantes : l'une est le portrait du roi captif, dessiné d'après une toile qui appartient au comte de Buchan; cette toile elle-même a été copiée sur un tableau original, exposé dans la galerie du château de Keilberg, près de Tubingue en Souabe, où réside la famille Lytrura. Singulier destin, qui a conservé au milieu de la Forêt Noire la seule image authentique d'un prince écossais M II a un air à la fois doux et grave, comme beaucoup d'hommes supérieurs; un chaperon couvre sa tête; sur sa poitrine tombent une chaîne et rinsigne d'un ordre quelconque; il est vêtu d'un justaucorps sombre et presse entre ses mains le poignard attaché à sa ceinture. La deuxième estampe nous le montre dans sa prison : c'est une chambre voûtée, que ferme une porte garnie de clous énormes. Une table, un manuscrit, une harpe en forment l'ameublement : le roi, debout, considère avec surprise un petit oiseau qui passe par la fenêtre, tenant dans son bec un rameau fleuri, signe de prochaine délivrance, comme l'indique l'histoire de Noé. C'est en outre un message de la dame qu'il chante.

Le poëme commence de la manière la plus heureuse. La nuit était douce et pure, les étoiles répandaient une clarté brillante, et la lune venait d'atteindre le milieu du ciel. Le poète, éveillé depuis quelque temps, ne pouvait se rendormir dans sa couche solitaire. Des pensées orageuses fatiguaient son cerveau ; pour calmer ce trouble intérieur, il prend un livre et choisit les Consolations de Boëce. Outre leur rapport avec l'état de son âme, il a encore ce motif de leur donner la préférence, qu'elles ont été traduites par Ghaucer, guide aimable et radieux dont il suit les vestiges.

* Une Glle de Jacques II épousa un comte palatin : ce fut eUe, sans doute, qui transporta en Allemagne Teffigie de son grand-père.

Il cherche à se réconforter en lisant les discours stoïques du vieil auteur ; quand il les a étudiés une partie de la nuit, ses yeux se lassent, il ferme l'ouvrage et le place sous son chevet. Alors il roule dans sa tête les considérations ingénieuses qui l'ont frappé, il médite sur les caprices de la fortune; point de position durable ici-bas, la joie même recèle d'obscures menaces et de tristes présages :

Car la vie est semblable à ces pauvres chanteuses. Qui charment vers le soir les cités populeuses De leurs refrains d'amour et de leurs airs joyeux, Avec la mort dans l'âme et des pleurs dans les yeux.

Lorsqu'il s'est bien agité, rêvant aux misères de son propre sort, il entend résonner la cloche de matines. Cette voix douce et harmonieuse qui traverse, pour le saluer, l'air frais du crépuscule, éveille en lui une émotion des plus profondes. Il lui semble qu'elle parle et dit : « Chante ta malheureuse destinée. » Une lumière d'un beau rose jaillit du sein de l'Orient; il s'habille, se place devant sa table et s'apprête à écrire. Il trace d'abord une croix sur son papier, pour que le Ciel lui vienne en aide, puis il commence. Son début renferme un trait d'une grande naïveté.

« L'âme inquiète, au sein des noirs écueils, je rame et je pousse ma faible barque; seul, sans secours, durant une nuit d'hiver, j'attends la brise qui doit me dégager. voile pendante I où est le souffle qui me mènera vers le port et me laissera prendre terre? Calliope, et toi, vent propice, accourez au nom de la sainte Vierge. »

Une muse invoquée par le nom de Marie, mère de Dieu, me semble placée dans une étrange position. Quoi qu'il en soit, le barde remémore les infortunes de sa jeunesse, la manière dont on l'a capturé, ses douleurs de chaque jour au milieu d'une citadelle anglaise. «Là, souvent, continue-t-il, je pleure sur mon triste sort, et je me dis : — Quelle faute

ai-je commise pour être ainsi priyé de ma liberté, pour avoir perdu tous les plaisirs de ce moiide? Les autres créatures &n jouissent sans obstacle : Toiseau, la bête fauv0, le poisson dans la mer, ont chacun leur indépendance; et moi^ un homme, moi qui abhorre la contrainte, je cherche vainement pourquoi j^ensuis dépouiller Quelle raison avait Pieu de me condamner plutôt qu'un 9Utre h ces souffrances? Me voilà si misérable que jene puisme rendre utile à personne , et que j'ai besoin de tout le monde ! «

Il les soulevait done aussi, le poëte-roi, ees questions étemelles et profondément tristes qu'agitent sans cesse les malheureux. Pourquoi sommes-nous étendus de préférence sur I9 ctxevalet du destin? Pourquoi le Dieu qui nous a donné la vie, ne nous a-t-il point donné le bonheur? Il lui suffisait de le vouloir, puisqu'il possède la toute-puissance. I^'homme, dans sa douleuî^ s'attaque au ciel même, et pjiercjie h ébranler les portes mystérieuses qui lui cachent l'impitoyable travail du sort.

Un jour qu'il était sous TinfLueupe de cette mélancolie navrautBi jl s'approchade la fenêtre pour se distraire par la vue des objets eî^térieurs, pour suivre do l'œil les gardes arpentant les cours solitaires, et les nuages plus heureux que lui, qui cheminaient à travers l'espace au gré de leurs caprices. Un vent doux et tiède effleura son yisage; de splendide^ rayons illuminaient la campagne, Thirondelle voltigeait en babillant au-dessus des tourst C'est que 1q printemps venait de commencer : on était alors dans le mois de mai, la saison de l'amour, les calendes du bonheur, ditTÎl; les pompes joyeuses de la ziature augmentèrent ^a soulfrance par leur contraste ayep son morne abandon» Tout à coup une ravissante image dissipa Tennui qui le dévorait.

Au pied du bâtiment oti il était eondamné à languir^ se trouvait un petit jardin que remplacent maintenant des

broussailles. On y admirait un bocage touffu d'arbres divers, parmi lesc[uels la blanche aubépine se détachait sqr de noirs genévriers. Les rameaux étaient si épais que Tœil ne pouvait pénétrer sous leur dôme, les rossignols chantaient d'une voix claire et douce, et les préaux retentissaient d'hymnes d'amour. Jacques voyait les bardes mélodieuî?; lustrer leurs plumes nouvelles, s'agacer, se fuir, se rapprocher avec tendresse. Ne connaissant poiqt le délire de la passioU;, il regardait, plein de surprise, ces joyeux transports. Au même instant il aperçoit» la plus fraîche et la plus belle fleur » qui ait jamais orné la terre ; du milieu du bosquet sort une jeune personne enchanteresse. La grâce prér 3ide à tous ses mouvements, ses traits annoncent mille vertus : la bonté, la réflexion, Iq dévouemei^t. Une parure exquise rehausse d'ailleurs l'élégance de ses formes ; ses blonds cheveux sont maintenus dans un filet de perles^ d'émeraudes et de saphirs : un rubis taillé en cœur, suspendu à son cou par une chaîne d'or, brille sur sa poitrine comme une étincelle de feu. Sa robe blanche, légèrement soulevée, laisse sa marche libre ; ainsi vêtue, elle est assez belle pour rendre un monde fou d'amour. Deux suivantes l'escortent, et un petit chien orné de grelots folâtre autour d'elle . Le prisonnier se sent ému d'une étrange façon, il croit commencer une nouvelle existence, et, l'oeil attaché sur la promeneuse, il remercie Dieu de l'enivrante émotion qui trouble son âme. Puis il récite, dit-il, son chapelet en l'honneur de cette belle sainte.

Le départ de l'inconnue termine son enchantement. !]Çlle lui a jeté un coup d'œil avant de s'éloigner, mais ne l'en abandonne pas moins à la tristesse. ï\ demeuré tout le jour devant la fenêtre, espérant qu'elle viendra encore charmer ses yeux. Hélas ! le soleil décline, les vapeurs du soir blanchissent l'horizon, la première étoile de la nuit allume son flambeau, "et la jouvencelle ne reparaît point ! Il verse ^lors

(les pleurs amers, et pose sa tête sur le bord de la croisée. Là, dans une espèce d*agonie ou d'extase^ moitié dormant, moitié en syncope, il a une vision qui lui manifeste le sort ultérieur de son amour. Il se figure être enlevé au ciel et conduit au palais de Vénus : elle lui dit des choses peu intéressantes et peu intelligibles, que nous laisserons de côté. Il est bien fâcheux que les marionnettes grecques soient venues prendre la place du sentiment, de la narration et de la poésie. Dès leur entrée en scène, nous ne voyons plus qu'un jeu de poupées; or, comme elles ne sont point divertissantes, j'aime mieux le théâtre de la foire. Dans les livres des anciens à la bonne heure ! elles y ont le port et la majesté des dieux; mais chez nous, elles ne valent ni Arlequin, ni Brighella, ni Polichinelle. En voici un exemple bien remarquable : le premier ouvrage écossais, où elles se montrent, perd sa valeur du moment qu'elles paraissent. Il y a de quoi donner au diable tout l'Olympe.

Quand le songe est fini, le prisonnier lève la tête et aperçoit le petit oiseau que Ton connaît déjà. Reçut-il vraiment un pareil message, ou bien est-ce une fiction poétique? je ne saurais le décider. Le livre se termine de cette manière, et il nous faut actuellement recourir à l'histoire.

La personne que le captif avait vue se nommait lady Jane de Beaufort ; elle appartenait à la famille royale, étant nièce de Richard II par sa mère, et par son père le duc de Sommerset, petite-fille de Jean de 6and,duc de Lancastre. Jacques I*' devint son mari de la façon la plus inattendue.

Il regrettait depuis dix-neuf ans son indépendance, et croyait, sans doute, ne jamais pouvoir librement respirer l'air du ciel. La mort d'Albany n'avait point changé sa situation. Comme pour insulter à la Providence, le traître devenu octogénaire avait paisiblement quitté ce monde; ses créatures environnaient son lit funèbre, et sa dépouille reçut les mêmes honneurs que si elle avait abrité l'âme

d'un juste. Murdach, comte de Fife, avait hérité de sa puissance, qu'il exerçait déjà depuis cinq ans; il avait lui-même trois fils prêts à la recueillir. Tout semblait donc annoncer au monarque légitime que sa captivité n'aurait point de bornes. Le désespoir, ce terrible compagnon des longues infortunes, avait pénétré dans sa geôle, et, posant la main sur son cœur, en arrêtait les battements. Le froid de la tombe gagnait cette noble poitrine.

Mais lecomtede Fife n'avait point les talents de son père : il lui manquait à la fois son activité, sa ruse et son audace; il était d'une humeur facile, les embarras politiques le chagrinaient, sa paresse ne s'accommodait point de la vigilance que le désordre de l'époque rendait nécessaire. Il n'avait pas assez de fermeté pour conduire un peuple turbulent, et ne savait même point gouverner sa propre famille. Il songeait donc à renoncer au pouvoir, lorsqu'une faible circonstance l'y détermina, il possédait un faucon excellent, qu'il aimait beaucoup; Walter, le plus âgé de ses fils, le lui avait plusieurs fois demandé en vain. Furieux de ces échecs répétés, l'insolent jeune homme s'empara de l'oiseau, comme le duc le tenait sur le poing, et lui tordit le cou. Profondément blessé d'un acte aussi brutal, le Régent s'écria, dans sa douleur: « Puisque vous ne m'accordez ni respect ni obéissance, je vais ramener dans sa patrie un homme qui nous fera tous obéir. » Il commença dès lors à négocier pour la délivrance de Jacques*.

Ses gardiens y mirent deux conditions : le roi devait d'abord épouser une princesse d'Angleterre; ils voulaient, par là, se ménager à sa cour un intercesseur, qui prendrait leur défense et apaiserait son ressentiment. Le noble captif n'hésita pas, comme vous pouvez le croire; il demanda et obtint lady Jane de Beaufort. On les maria en grande

* Walter Scott, History of Scotland,

pompe, dans la capitale; Tobjet de son amour contribua ainsi à le rétablir sur le trône de ses tùieux. Jusque-là, il ne pouvait se plaindre; mais les Anglais prétendirent qu'il devait leur payer sa nourriture. Ils ne Tavaient pas laissé mourir de faim dans son cachot : il était donc leur débiteur. Comme pour le roi Jean, ils évaluèrent eux-mêmes leurs frais, et les portèrent à 40,000 livres sterling ou un million de francs. Cette somme, vu le taux de l'époque, et sans même prendre en considération Tindigence de TËcosse, représentait alors 4 ou 5 millions de notre monnaie actuelle. C^était peu de chose, après tout : car, enfin, ils auraient pu demander bien davantage. Ils accordaient d^ailleurs six âûnées au roi pour solder ce compte frauduleux. Il promit l'argent. Aussitôt l^idée vint aux Anglais qu'un acte de libéralité leiir ferait honneur. Après son mariage, ils lui offrirent donc, à titre de dot pour sa femme, une quittance de 10,000 livres sterling. Ils faisaient, de la sorte, les généreux sans bourse délier. N'est-ce pas un trait dé délicatesse anglo-normande, c'est-à-dire allemande?

Jacques le trouva détestable. Son premier soin, quand il eut regagné l'Ecosse, fut de prescrire à ses sujets l'exercice de l'arc ^ Il savait que les forces et les victoires des armées d'Angleterre avaient pour source l'adresse de leurs tireurs. Il voulait se mettre en état de leur prouver sa gratitude, s'il trouvait une occasion favorable. Pour soutenir son édit, il rima un chant t)opulaîre de nature à lui donner une plus Vive action. Le morceau existe encore; on l'a découvert dans Une bibliothèque d'Edimbourg, et joint au Cœur du rot *.

Mais l'état du pays fixa bientôt exclusivement l'attention de Jacques î**. Une affreuse anarchie divisait et ruinait

* Ce fut la matiète d'un adte solennel dans èdn ptemier parlement.

* Il a pour titre : Christiskirk ofthe Green; c'est le nom d'un village où .se tenait une grande fête. Le troisième poëme est une œuvre comique intitulée : Pehlis to the play.

rÊcôsse . La faiblesse d'un vieux monarque el deUx régences à la suite Tune dé l'autre avaient permis aux grands vaSèaux de se rendre presque indépendants de la couronne; ils exerçaient autour d*eux un pouvoir sans limites. Ï3es querelles frivoles leur mettant chaque jour Tépée à la inain, ils finissaient alors de dévaster les campagnes appauvries. Les gens qu'ils pillaient, malmenaient et rançonnaient, devaient encore se faire tuer pour leurs caprices. tJne immense tristesse régnait depuis le Border jusqu'au détroit de Pentland. Jacques résolut de terminer ces brigandages. Il avait lui-même souffert des maux qui pesaient sur le peuple; s*il avait longtemps gémi dans un funèbre exil, c'était par la trahison de deux seigneurs, Albany et Douglas ; beaucoup de familles secondaires les avaient soutenus. Le moment de Texpîation était enfin arrivé, la justice allait détrôner le crime. Seul, avec son génie, sa bravoure et Tassentiment des classes inférieures, le rôî entreprit, au quinzième siècle, ce que Louis Xt, François P' *, Richelieu et Louis XIV eurent tant de peine à exécuter chez nous. Il voulut détruire la funeste puissance des barons, pour lui substituer celle de la loi et du gouvernement centrai ; les seigneurs résistèrent, une lutte formidable s'engagea : spectacle sublime et dramatique au dernier point 1

Peu de temps après son retour, il conîttiençà rcfeUVi*ô périlleuse qu'il avait méditée sous les verrous. Wftlter, le fils brutal du tlégent, fut d'abord saisi par son ordre. On arrêta ensuite le comte de Lennox, beau-père dé Murdach, el sir Robert Grahame, chevalier plein d'orgueil et d'une extrême audace. Enfin, le 12 mars l42S, pendant qu'il tenait son parlement dans la ville de t^erth, le roi ne craignit

* François I*", en appelant la noblesse à la cour, déti'uiait «on in* fluence locale, source de son pouvoir.

point de faire prendre et mettre en lieu de sûreté le Régent lui-même, les comtes de Douglas, de March et d'Angus, les trois seigneurs les plus redoutables de TÉcosse, et vingt autres personnages du premier rang, dont on lit les noms avec effroi. C'était un acte de courage presque téméraire. Le troisième fils de Murdach parvint seul à s'échapper. Il s'enfuit dans l'ouest, leva des troupes, brûla Dunbarton, et, au milieu d'un engagement, tua l'oncle du souverain. Steward le Rouge de Dundonald ; mais, vigoureusement pressé lui-même, il s'embarqua pour l'Irlande.

Une fois que Jacques eut en son pouvoir les partisans de la famille Âlbany, les chefs séditieux qui eussent pris sa défense, il intenta une accusation générale à tous ses membres. Ils furent cités devant un jury de nobles, que l'on aurait cru impartialement composé, mais que dirigeaient les amis du prince. Le roi lui-même assistait au jugement, le sceptre à la main et la couronne sur le front. Les charges ne manquèrent pas : bien des faits répréhensibles avaient eu lieu pendant son séjour en Angleterre, et une sentence de mort fut rendue. On l'exécuta dans la forteresse de Stirling, sur une éminence artificielle nommée Hurley-Hacket. De cette butte, les regards des victimes embrassaient la riche et poétique province de Monteith, un de leurs domaines héréditaires, et apercevaient au loin le magnifique château de Donne, que Murdach habitait pendant sa régence. A l'heure suprême où ils allaient quitter le monde, le théâtre de leur bonheur et de leur gloire se déployait ainsi devant leurs yeux. Ces collines, ces vallons, ce paysage enchanté, qui avaient vu leurs fêtes somptueuses, voyaient maintenant les apprêts de leur supplice. Un contraste si lugubre émut la foule, en lui rappelant la misère de l'homme et l'inconstance de sa destinée. Après la mort des conspirateurs, on laissa retourner chez eux les barons, avertis par cet exemple.

Mais les grands feudataires n'apprirent point seuls à craindre la loi. Les coupables de tout genre furent poursuivis sans relâche. Aucun forfait, dont on put découvrir la trace, ne demeura impuni. Les vassaux, les particuliers même, tremblèrent au nom de la justice. On eût dit que les hommes allaient rendre sur la terre un compte plus rigoureux de leurs actions que devant le tribunal sans appel. La sévérité de Jacques se manifesta dans une occasion intéressante, dont les historiens nous ont conservé la mémoire. Un noble de haut rang, et allié de près à la couronne, eut l'audace de frapper un jeune homme sous les yeux du prince. Le châtiment ne se fît pas attendre; Jacques lui ordonna de poser la main droite sur la table du conseil : l'offensé y appHquale tranchant d'un large couteau et se tint prêt à la séparer du corps, lorsque le roi lui en donnerait le signal. Ils gardèrent l'un et l'autre cette position pendant plus d'une heure; la reine, les dames de la cour, les ecclésiastiques se prosternaient en vain aux pieds de Jacques, pour obtenir la grâce de l'offenseur. Il ne céda qu'à la longue, et le bannit temporairement de sa présence.

Quand il eut ainsi dompté les seigneurs de la plaine, il tourna ses regards vers les montagnes. Les chefs des clans s'y étaient arrogé une menaçante indépendance; au milieu de leurs vastes forêts, sur les bords de leurs lacs déserts, ils se croyaient à l'abri de ses coups. Il les dissuada. Pour première mesure, il fit recoiistruire et augmenter la citadelle d'Inverness; puis, déguisant ses projets, il convoqua un parlement dans la ville. Presque tous les nobles des Highlands s'y rendirent; quelques-uns d'entre eux pouvaient mettre deux mille hommes sur pied. Alexandre, lord des Iles, et sa mère, la comtesse de Ross, y vinrent comme les autres. Jacques les attira successivement au château et les fit prisonniers. Cinquante ayant ainsi donné

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dans le piège, lo roi, charmé de son triomphe, improvisa une ballade dont il nous reste seulement deux vers, traduits en latin par un chroniqueur :

Âd turrim fortem ducamus cautè cohorlem ; Per Ghristi sortem, meruerunt hi quia mortern.

Amenons prudemment cette troupe en mon fort ; Par les douleurs du GbriKt, ils méritent la mort.

Reury de Garmoran et John Arthur, les plus criminels et les plus farouches de la bande, eurent la tète tranchée pour des actes de pillage et d'oppression. Voulant montrer qu'il était impartial, le roi fit pendre un certain Campbell, parce qu'il avait assassiné un lord des Iles. Quant au lord présent» le souverain usa de clémence à son égard ; sa seule punition fut d'entendre blâmer sa conduite sauvage, ses tyranniques habitudes, et de promettre qu'il y renoncerait. Il obtint la liberté à ce prix ; on garda sa mère en otage pour réponse de sa bonne foi. Mais Alexandre ne se vit pas plutôt dans son fief qu'il rassembla dix mille hommes, et, dé* ployant sa bannière, envahit le nord de l'Ecosse. Le prince^ qui avait regagné le sud, leva des troupes et accourut audevant du rebelle. Celui-*oi avait déjà brûlé laverness, lieu de malédiction où il avait regu Toutcage qui lui faisait tirer la claymore. Jacques lui présenta la bataille, qu'Alexandre n'eut garde de refuser; mais à peine en venait-on aux mains, que les clans Ghattan et Gam'eron l'abandonnèrent et prirent le parti du roi.Xes fiigblanders furent cruellement battus; le lord des Iles, terrassé du coup, demanda la paix. Le monarque ne lui pardonna pas sans condition; la veille de la Saint-Augustin, il lui fallut se rendre au grand autel de l'église Sainte-Croix, à Edimbourg, en chemise et en ealeçon^ etlà, devant une nombreuse assemblée, se mettre à genoux, puis offrir au souverain son épée, en la tenant par

LES PHIS0NNIEH8 DE WINDSOR. 307

la pointe. Dans cette humble attitude, le fier seigneur avoua ses torts et demanda l'oubli du passé. Jacques lui fit grâce de la peine de mort et l'emprisonna dans la forteresse de Tantallon. Donald, son cousin germain, s'étant mis à la tête de la tribu, essaya d'en secourir le chef; mais poursuivi, abandonné à son tour, il gagna l'Irlande comme un fugitif. Les Irlandais, voulant se concilier les bonne» grâces du roi, coupèrent la tête de son ennemi et la lui envoyèrent.

Le prince, du reste, n^employait pas seulement la force} des mesures politiques, d'habiles lois secondaient la ter* reur de ses armes. A son instigation, le parlement promulgua une ordonnance, qui défendait toutes les ligues que les barons avaient eu jusqu'alors l'habitude de former entre eux ; il voulait ainsi les empêcher de se réuniî* coiître lui. Dn autre édit assura l'exécution de la justice. On y promettait que les pauvres gens seraient soutentts par dé bons avocats aux frais de la couronne; les malheuretïX purent de la sorte faire condamner de riches oppresseurs. Jacques choisit en outre ses officiers, ses ministres, dans les rangs de la petite noblesse. William Grichton et Alexandre Livingston, deux obscurs gentilshommes, dôtïés de grands talents, obtinrent les premières places de TÊtat. Ceux qui calomnieraient les actes du prince furent menacés de la peine de mort. Il ne recula pas devant un dernier expédient, plus énergique et plus terrible que ïes autres r pour détruire l'influence des aeigneurs et l'attachement personnel de leurs vassaux, il les éloigna de leurs posses* &ions patrimoniales* Il leur en donnait d'équivalentes à la place; mais leùrfamilleD'y était pas connue,ils y arrivaient eux-mêmes comme des étrangers : une indifférence glaciale les environnait. Ces changements excitaient contre lui des haines implacables. Les nouveaux biens paraissaient toujours inférieurs à ceux qu'on avait perdus : les nobles

regrettaient avec amertume et les châteaux de leurs aïeux, et les souvenirs de leur enfance.

Nous n'avons pas besoin de décrire longuement cette lutte, pour montrer dans quelle situation périlleuse se plaçait le roi. Tous les grands feudataires avaient secrètement juré sa perle. Leur fureur pouvait temporiser, mais non s'éteindre, et «lie guettait en frémissant l'occasion de la vengeance. Le prince triomphait sans doute; mais il se lèverait tôt ou tard le jour des représailles, et alors malheur à lui ! Jacques s'aperçut bientôt de leurs desseins, un fait important les lui révéla.

Au mépris de la trêve qui subsistait entre les deux nations 'depuis son couronnement, un seigneur des Marches anglaises passa la frontière et dévasta une portion du territoire écossais. Battu par le comte d'Angus, il demeura prisonnier. L'outrage n'en avait pas moins eu lieu, et une insulte nouvelle s'y joignit. Charles VII, dans le but de cimç^ter la vieille union de la France et de l'Ecosse, avait demandé pour le dauphin, qui devait être plus tard Louis XI, Marguerite, la fille aînée de Jacques : on la lui avait promise. Au bout de hait ans, elle monta sur un vaisseau et alla célébrer ses fiançailles à la cour de son beau-père*. Mais ce fut par un grand hasard qu'elle atteignit le continent, les Anglais s'étaient embusqués pour la saisir durant le trajet. Le prince, dont cet ignoble guetapens renouvela toutes les douleur», ne perdit pas une

« Elle devint réellement belle-fiUe de Charles VII, en 1436. Ce fut elle qui, dans son admiration, baisa sur la bouche le poëte Alain Chartier, qu'elle trouva endormi; elle tenait, comme on voit, de famille. « Elle passait les jours et les nuits à faire des ballades, des rondeaux et autres pièces de vers, si bien qu'on en était inquiet pour sa santé. » Elle mourut de chagrin avant dé monter sur le trône, victime du caractère soupçonneux de Louis XI et des mauvais propos d'un certain Jamet. Le sort la persécuta comme son père. Ne semblet-il point qu'il y ait une hérédité du malheur?

minute . Il leva Tarmée la plus effrayante que les habitants du Nord eussent lancée contre l'Angleterre : deux cent mille hommes intrépides marchèrent au son de la cornemuse sous son étendard .11 assiégea Roxburg,et tout lui promettait une brillante campagne, mais les seigneurs de la plaine et des Highlands, se trouvant réunis, commencèrent à s'entendre. Jacques vit que, s'il restait au milieu d'eux, il serait infailliblement assassiné. Quinze jours après son départ de l'Ecosse, il y rentra en toute hâte et dispersa les troupes qui devaient châtier l'Angleterre.

Mais il n'avait détourné que momentanément le péril. Une conjuration se forma bientôt. Parmi les seigneurs qui détestaient le roi, se trouvait un homme aussi énergique dans sa haine et son aveugle opposition que le monarque l'était dans ses plans de réforme. Il engagea une lutte acharnée contre lui. C'était ce Robert Grahame dont nous avons plus haut fait mention; emprisonné au retour de Jacques, il lui en gardait une violente rancune. Son animosité prit de sinistres dévelçppements, lorsqua son neveu, le jeune comte de Strathexne, abandonna son flef, par ordre supérieur, et alla occuper celui de Monteiîh. Dès lors l'oncle furieux ne connut plus de bornes. Dans le parlement de 1429, il se chargea d'exprimer au souverain le déplaisir de la noblesse : il devait le faire avec respect et modération, mais il poussa l'audace jusqu'à offrir d'arrêter son seigneur-lige au nom des États» Un silence de mort ayant accueilli sa proposition, il fut lui-même arrêté. Jacques le dépouilla de ses biens et l'envoya en exil. C'était une faute : pour de tels individus, îln'y a d'autre politique raisonnable que la force. Le bourreau eût délivré Jacques de ce terrible ennemi, et peut-être assuré son triomphe. Il le laissa vivre ; le châtiment l'exaspéra au lieu de le dompter; le monarque paya cher sa faiblesse intem-* pestive.

Grabame se retira dans les solitudes des Highlands. Cette âpre nature ne lui suggéra que des idées de meurtre. Combinant sans cesse des plans de vengeance, il osa écrire et faire remettre au prince un déS où il le bravait, se posant comme son égal et lui jurant une baine implacable. Une grosse somme fut promise à qui le livrerait mort ou vivant. lAsis il était trop tard; cet édit n'eut aucune suite, et bientôt après, les barons^ excités par Grahame, formèrent une conjuration ayant pour but de tuer leur souyeraîn.

Le chef déclaré de l'entreprise fut Walter, çojnte d'A-. thole, oncle du roi (son père était Robert II, qui l'avait eu de sa seconde femme) : il voulait placer sur le trône son petit-flls, Robert Steward. Quoique ce dernier fût dans les bonnes grâces du monarque, et remplit les fonctions de chambellan près de sa personne, il ne balança pas h le trahir. Si le moindre intérêt efface du cœur de Thomme toute gratitude, comment le désir du pouvoir suprême ne l'anéan tirait-il point? La translation de la cour à Perth, où Jacques voulait célébrer les fêtes de Noël, facilita l'exécution du complot, cette ville étant peu éloignée des moii* tagnes.* Le 25 du mois de février, le prince, qui habitait le monastère des dominicains, alors séjour royal, venait 4e traiter à souper son oncle hypocrite et allait se retirer dajis sa chambre, lorsque trois cents hommes envahirent 9a demeure. Le rusé Steward les avait lui-même introduits. Une femme de la reine, Catherine Douglas, les aperçut la première. Elle était dans une salle qu'ils devaient traverser; on en tenait la porte close avec une barre de fer, mais soit qu'elle n'eût point le temps de la prendre, ou que cettq barre fût absente, la jeune fille passa héroïquement son bras dans les anneaux qui servaient à la retenir, et se -la laissa briser pour suspendre la marche des assassins, tandis qu'elle donnait l'alarme. Les conjurés eurent bientôt rompu ce frêle obstacle; Il avait toutefois permis à la reine

et à ses caméristes de descendre Jacques dans .un souterrain, par où Ton pouvait gagner la cour du -chiteau. Malheureusement il en avait fait murer l'issue la veille même, ses balles s'y étant égarées pendant qu'il jouait à la paume. Il se trouva donc enfermé sans espoir de salut, si on le découvrait. Les meurtriers explorèrent l'appartement royal : n'ayant point vu l'objet de leur fureur, ils blessèrent la reine et se dispersèrent, pour continuer leurs recherches dans les autres partiiBS du monument. La femme de Jacques, impatiente de le soustraire au péril^ voulut le tirer du caveau, mais elle fut surprise : deux frères, du nom de Hall, s'élancèrent vers le prince et l'atta* quèrent le poignard à la main. Jeune encore, intrépide et robuste, le monarque se défendit comme un lion ; il terrassa ses deux enflerais et les foula sous ses pieds. Il était absorbé par cette lutte et se coupait les doigts aux lames des montagnards, en essayant de les -désarmer, lorsque le farouche Grahatne se précipita dans la crypte : « Je t'apporte, lui dit-il, la récompense de tes bienfaits; » et, le perçant de plusieuEô coups, il retendit mort devant lui. Comme d'ordinaire, la sottise opiniâtre et furieuse l'emporta donc sur l'intelligence : un des plu» grands hommes de l'Ecosse périt àous la dague d'une brute. Se& idées de réforme l'accompagnèrent dans la tombe. L'injustice et la violence triomphèrent de plus belle; les opprimés perdirent tout espoir, et, durant deux siècles encore, la tyrannie des seigneurs désola le royaumç.

Le prince fut vengé d'une manière digne de loi. D'abord les conjurés ne se retirèrent pas sans perte. Les barons qui formaient sa suite et les gens qui le servaient se réunirent enfin. Ils( attaquèrent les meurtriers, les chassèrent du palais et les contraignirent de se sauver dans lesmontâgnes,laissailt sur la place quelques-uns des leurs. La feine les y flt traqueif » Jacques connaissait depuis long-

temps le danger de sa position; il avait même, selon toute apparence, le pressentiment de sa triste mort ; la dernière fois qu'il avait réuni les États, il avait obtenu d'eux un serment écrit d'obéir à sa veuve. Lorsqu'elle l'eut perdu, elle se trouva donc armée d'une puissance formidable et tira aussitôt le glaive de la justice. Le brûlant amour, les entretiens,les conférences journalières de cette âme héroïque^lui avaient communiqué une partie delà chaleur divine qui l'animait. Elle se montra vaillante et inflexible comme lui ; jamais crime ne fut plus sinistrement expié. Elle ne laissa aux coupables ni une heure de sommeil, ni un jour de repos. Les sombres forêts des Highlands ne les dérobèrent pas à ses poursuites : dans les châteaux, dans les huttes, au fond des cavernes, sur des lacs, sur les neiges éternelles,partout ils furent relancés comme des bêtes fauves et garrottés comme des frénétiques. Au bout d'un mois, pas un seul n'était libre ; les basses-fosses de Perth les tenaient prêts pour le châtiment. Robert Steward, le traître, fut d'abord exécuté ; il mourut dans les supplices, en avouant sa faute. L'ambitieux comte d'Athole, qui rêvait le diadème, fut puni selon la nature de ses desseins : on lui posa sur le front une couronne de fer rouge, puis on lui trancha la tête, et on l'exposa aux regards de la foule, avec l'instrument de son sacre dérisoire. Le principal conspirateur, sir Robert Grahame, qui avait ourdi le complot et frappé le monarque, soutint qu'il avait usé de son droit. « Jacques, disait-il, lui avait fait une insulte impardonnable, et lui, en conséquence, rompant tous les liens qui les unissaient, lui avait envoyé une lettre de défi. On allait sans doute le condamner; mais lorsqu'il n'existerait plus, la nation le pleurerait ainsi que le libérateur de TÉcosse et le destructeur d'un tyran. » On lui infligea de cruelles tortures, qui ne domptèrent point son âme sauvage : il expira sans se démeutir et sans témoigner de regret. Sa prédiction ne se

réalisa point, car sa mémoire fut odieuse au peuple, qui le flétrit dans ces deux vers :

Il a tué notre roi, sir Grahame,

Que le Seigneur Ten punisse, l'infâme * !

Si malheureux qu'ait été le sort de Jacques, on ne le plaint qu'à moitié. Il eut le suprême bonheur de trouver une femme digne de lui ; elle le charma durant sa captivité, elle eut part à sa délivrance, elle arrosa son tombeau du sang de ses ennemis et calma l'indignation de sa grande ombre. Poète et réformateur, il vécut noblement; il expira comme un martyr et emporta dans le cercueil l'affection de tout un peuple. Qui ne voudrait acheter au même prix la même destinée ^?

On conserve à Windsor l'armure de Jacques; elle se trouve dans la chambre, maintenant restaurée, qui lui a servi de prison. Elle est couverte de dorures,de ciselures, et paraît faite d'hier, tant on l'a bien entretenue. Elle devait être ainsi la dernière fois que le prince l'a portée. Je ne pus voir sans émotion cette cuirasse intacte et splendide, où a battu un cœur magnanime, hélas ! depuis longtemps réduit en poussière. Je m'approchai de la fenêtre par laquelle il avait tant de fois regardé. C'étaient les mêmes bâtiments; un garde se promenait, comme jadis, au pied de la tour ; des arbustes mêlaient leurs branches à la place où il avait aperçu la femme de son cœur ; un gai soleil éclairait ce coin de terre sanctifié par l'amour et la poésie. Rien ne semblait changé : on eût dit que le prince venait de ceindre la couronne de ses pères; et quatre siècles avaient roulé surl'édifice, anéanti vingt générations, trempé

* Robert Grahame That killed our king, God grive him shamel

* L'histoire de Jacques I®' d'Ecosse m'a inspiré une grande pièce de théâtre. Le Duel saiis fin, qui se trouve dans mes Drames politiques, volume publié chez Dentu en 1865.

314 LES PRISONNIERS Mî WINDSOR.

de sang et de larmes le sol de la Grande-Bretagne.

D'autres souvenirs aussi intéressants, aussi dramatiques, s'emparèrent bientôt de mon esprit et le ramenèrent vers le donjon. Henri Howard, comte de Surrey, y fat enfermé à son tour dans une chambre voisine de celle que Jacques avait occupée. Les fondateurs des littératures anglaise et écossaise modernes éprouvèrent ainsi les mêmes douleurs, gous les mêmes créneaux. Le barde royal et le noble poète substituèrent des formes plus savantes aux formes naïves du moyeu âge, l'un sur les bords de la Tamise, l'autre sur les bords du Forth« L'expression, grâce à eux, acquit de la richesse y les tournures se diversifièrent. Les historiens de la littérature britannique admettent ce fait comme une vérité indubitable.

La mort du comte de Surrey a de l'analogie avec celle d'André Gbéniér, mais son existence fut plus brillante et prête davantage au récit.

Né en 1519, de l'illustre duc de Norfolk, vainqueur à la bataille de Floddenfield, il montra dès son jeune âge de l'esprit et delasagacité. Il commença ses études au château de Windsor, où il séjournait avec Henri Fitzroy, duc de Richmond, fils naturel de Henri VIII, et partageait l'instruction que lui donnaient des précepteurs spéciaux. L'en-* fant royal éveillait, comme lui, la plus grande attente. Son père, l'aimant au delà de toute expression, l'avait déjà comblé de titres et d'hoimedrs. Il lui ressemblait parfaitement de visage, aussi bien qu'à sa mère, et, pour le prince jaloux, cette similitude devint une cause d'affection. Dans son intimité, Surrey apprit de bonne heure les manières de la cour. Ils se rendirent tous les deux, en 1530, au nouveau collège fondé par Wolsey, à Oxford, et y terminèrent leur noviciat. L'excellence de l'établissement, sa formation récente, y attiraient de nombreux écoliers : c'était d'ailleurs le premier endroit où l'on avaiVabandomné,^ chez nos voi^

sios, Ja science du moyen-âge; onlui substituait l'érudition antique, et le siècle s'en montrait avide. Lorsqu'ils eurent pris leur part du butin à la mode, les deux camarades visi-» tèrent la France ; les accidents du voyage redoublèrent IV mitié qui les unissait. Un lien solennel la fortifia encore : le jeune duc épousa Marie Howard, sœur du comte; mais le prince mourut en 1536, à l'âge de dix-sept ans, et sa femme redi^vînt libre sans avoir partagé sa couche. La douleur de Surrey fut immense ; il perdait le compagnon de ses jeux, un véritable frère, dans le seigneur plein d'espérances qui annonçait les mômes goûts et les mêmes talents que lui.

Tout son amour se reporta sur la belle Géraldine. Pendant que les deux élèves habitaient Windsor, ils allaient souvent au château de Hunsdon, que le roi d'Angleterre avait fait bâtir depuis peu : on y instruisait ses deux filles, Marie et Elisabeth . L'enfant naturel visitait ainsi les enfants légitimes. Avec les princesses se trouvait une jeune personne de noble descendance, miss Elisabeth Fitzgerald, Elle avait pour père un seigneur du même nom, comte de Kildare, en Irlande. Née dans cette île, où elle avait passé la première partie de son existence, elle occupait maintenant une position analogue à celle de Henri Howard. Sa famille se croyait issue des Geraldi de Florence : un nommé Otho, allié des ducs de Toscane, serait venu en Angleterre, suivant la tradition, à l'époque d'Alfred le Grand, et aurait été la souche de cette race. Voilà ce qui a fait penser que le comte aimait une Italienne ; des vers, où il rappelle la prétention des Fitzgerald, ont donné Heu à l'erreur*. Se voyant de loin en loin, ils contractèrent du penchant l'un pour l'autre. Henri eût voulu que le prince fût toujours sur la route de Hunsdon et l'accusait perpétuellement de né-

iFrom Tuscane came my ladies worthy race ; Fair Florence was sometyme hei* auncient seate.

gliger ses sœurs : comment pouvait-il aimer une retraite aussi ennuyeuse que Windsor I Howard était bien jeune, cependant, et ne pouvait connaître sitôt les orages de la passion. Il avoue lui-même qu'il ne fut réellement épris que plus tard :

Hampton me taught to wish her first for mine. A Hampton seulement je désirai sa main.

Ce fut sans doute au milieu des bals et galas donnés dans le château de Wolsey qu'il eut l'occasion d'apprécier tout son mérite. Elle passe pour avoir été très-belle; aussi Walter Scott la peint-il de cette manière : « La salle était pompeuse, mais combien l'éclipsait la forme délicate nonchalamment posée sur un lit splendide ! Autour de son sein errait sa brune chevelure; sa joue pâle annonçait les langueurs de l'amour. Vêtue d'une robe flottante, elle lisait une tablette d'ivoire, et à son air pensif on devinait que les paroles du barde pénétraient jusqu'au fond de son âme. Ces stances si bienvenues étaient un message de lord Surrey, cette forme charmante et gracieuse était celle de lady Géraldine. »

Le comte s'enflamma pour elle d'une ardeur extraordinaire, si l'on en juge par ses actions et ses poèmes. Le roi ayant épousé Catherine Howard, cousine de Surrey, et placé près d'elle, comme dame d'honneur, miss Elisabeth, ils purent se voir fréquemment. Il chanta sa belle sur tous les tons, dans des vers qui n'ont pas une grande originalité, mais qui sont préférables à ceux des autres écrivains du temps, Philippe Sidney, Thomas Wyatt, lord Vaux, George Boleyn. Il répète, ainsi qu'eux, les motifs de Pétrarque, et ce ne sont guère que des variations brillantes. Néanmoins la vive tendresse qu'elles expriment leur donne de la grâce et de l'intérêt.

Pour rendre ses sentiments plus notoires, le comte se

lança bientôt dans une étrange expédition. Il fit le tour de l'Europe comme un chevalier errant, et proclama en tous lieux la beauté sans pareille de sa dame. La cour^de France, celle de l'Empereur, l'entendirent prôner ses attraits, la lance à la main. On prétend, mais je n'en crois pas un mot, que le célèbre adepte Cornélius Agrippa lui fit voir, dans une glace, Géraldine couchée, malade, et lisant à la lueur d'une bougie un de ses plus affectueux sonnets. L'enchanteur de nos anciens romans prendrait ainsi part aux aventures de ce roman historique. Lorsqu'il eut visité TAUemagne, Surrey gagna Florence, où il donna un tournoi. Il y défendit contre ceux qui se présentèrent la supériorité des charmes d'Elisabeth. Son défi portait qu'il accepterait pour adversaires des Turcs, des Juifs, des cannibales amoureux, aussi bien que des chrétiens. Le duc de Toscane, flatté de l'origine italienne que s'attribuaient les Fitzgerald, permit d'entrer librement dans ses États. Le cartel fut accepté; le noble auteur fit preuve d'une adresse bien rare parmi les hommes d'intelligence, et demeura victorieux. Le bouclier qu'il présenta au duo de Toscane avant la joute existe encore : il pare la grande salle du château de Norfolk *. Cette entreprise fut, selon toute vraissemblance, la dernière du même genre.

Le roi, pour quelque vain motif, rappela le noble champion en Angleterre et suspendit le cours de ses prouesses. Il s'y montra comme un type parfait du chevalier, de l'amant, du poète et du voyageur. L'habileté qu'il déployait en maniant ses armes et son cheval lui attirait d'unanimes applaudissements. Dans un tournoi, qui eut lieu devant la cour durant l'année 1540, et où la plus grande partie de la noblesse était invitée, il l'emporta sur ses nombreux compétiteurs. Mais ses exploits, son mérite d'écrivain, ne

* Warton, History of english poetry; — "Walvole, Anecdotes on Pain* iing.

purent le soustraire à une condamnation fâcheusement grotesque. En 1543, il fut incarcéré au château de Windsor, pour avoir fait gras pendant le carême^ un édit royal ayant depuis peu renouvelé ou confirmé la prohibition ecclésiastique. Sa désobéissance trahit un caractère indépendant. Une fois sous les verrous, il chanta comme chanteat tous les prisonniers : la muse, consolatrice de l'infortune, aime Tinaction et le silence; elle recherche les malheureux, bannis loin des plaisirs du monde ; elle leur parle de sa voix douce, mélancolique et fortifiante, relève leur tête courbée par la douleur et, déposant sur leurfront le baiserd'un divin amour, les laisse remplis de courage, en leur montrant les cieux, où elle s'envole. Les meilleures pièces de vers que nous ait léguées Surrey datent de cette époque. Windsor lui rappelait en outre les jeux de son enfance et les premiers battements de son cœur. Il a heureusement épanché sa tristesse et décrit ges souvenirs dans un morceau fameux. « Eussé-je deviné que ce manoir superbe, où mes premiers ans s'écoulèrent au milieu du bonheur et de l'insouciance, avec le fils d'un monarque, deviendrait pour moi une prison sinistre ! Chaque lieu m'y cause une amére douleur : les vastespréaux pleins d'herbe, où nous rôdions, les yeux tournés vers les chambres des dames et le cœur gonflé de soupirs; le jeu de paume où, débarrassés de nos surtouts, pour être plus agiles, mais éblouis par les rayons de l'amour, nous avons tant de fois manqué la balle, en regardant les jeunes femmes qui se penchaient sur les créneaux; l'arène où, montant de généreux palefrois, les gants de nos maîtresses attachés à notre heaume, nous luttions avec des épées et des cœurs amis, pendant que nous semblîons vouloir nous détruire ; les avenues solitaires qui ont résonné de nos douces plaintes et de nos félicitations, chacun de nous apprenant à l'autre les faveurs qu'il avait obtenues, l'espoir qu'il nourrissait depuis peu, ses craintes

d'une longue résistance ; la forêt sauvage, pleine de murmures, où nous lancions nos chevaux bride abattue, où jappaient nos chiens, où nous poursuivions le cerf au bruit du cor, et les chambres tranquilles où nous reposions la nuit, où d'agréables songes occupaient notre sommeil, où nous dormions avec délices I Ah ! lorsque j'y pense, la force m'abandonne ; des larmes inondent mes joues, aussi pâles que la mort ; je ne puis ni sécher mes pleurs, ni étouffer mes sanglots. Séjour de félicité, qui renouvelles mes tortures , enseigne-moi ce qu'est devenu le noble ami que tu recevais chaque soir, que tout le monde affectionnait, et qui m'était plus cher qu'à tout le monde. Hélas f l'écho répond à mes gémissements par une sourde plainte. Je suis seul, je languis dans un cachot, sur le théâtre de mon ancienne indépendance. Affreuse situation ! Pour me consoler de ma douleur présente, je n'ai que le souvenir d'une douleur plus amère I »

Voilà, certes, d'attendrissantes paroles. Ici encore Taffliction a inspiré au barde ses meilleurs vers. Les fantômes de ses beaux jours y passent comme des nonnes charmantes et tristes dans l'ombre d'une cathédrale déserte ; et son âme éplorée fait entendre, à leur approche, une sombre lamentation ; l'orgue ne module pas des accords plus touohanls sous les voûtes noircies qui Temprisonnent.

Surrey, cette fois, obtint la liberté; il se trouva au sîége de Boulogne et fut nommé gouverneur de la ville, lorsque le roi s'en fut emparé '. Mais, ayant été malheureux dan? quelques engagements avec les Français, on le rappela : le duc de Hertford vint commander la place. Irrité de cet affront, le comte menaça tout haut les ministres qu'il ju^ geait le lui avoir attiré, disant qu'il se vengerait. Ces paroles

* C'est par une singulière méprise que Warton le fait assister à la bataille de Floddenfield, qui eut lieu en 1512, six années avant sa naissance.

imprudentes retombèrent sur sa tête : depuis l'exécution de Catherine Howard et l'aveu fait par elle de ses débauches secrètes, sa famille était odieuse à Henri YIII. 11 avait d'ailleurs l'habitude de répandre le sang : un ulcère qui lui dévorait la jambe, Tentretenait dans une fureur perpétuelle, et sa hideuse corpulence l'éloignait de toutes les distractions ; il avait en quelque sorte besoin de supplices pour échapper à l'ennui. Peu de temps après l'arrivée du comte, il le fit donc saisir avec son père, le duc de Norfolk. Tous les deux devaient répondre du crime de haute trahison. Surrey fut jugé le premier : on chercha des témoins pour soutenir l'accusation, et, dans ces jours d'infamie, on en trouva sans peine ; sa sœur, la duchesse de Richmond, la veuve du jeune prince qu'il regrettait, porta elle-même la parole contre lui. Elle eut pour imitateur sir Richard Southwell, l'ami le plus intime du comte. La masse des hommes est tellement lâche, que les despotes l'abaissent au-dessous de leur propre turpitude, et c'est un nouveau motif de les haïr. Le chevalier poète nia les faits allégués pour le perdre, jeta son gant au délateur et l'appela en duel, mais ne put obtenir le combat singulier. On lui reprochait spécialement d'avoir écartelé les armes d'Édouard-le-Gonfesseur sur son écusson, et d'avoir par là, montré qu'il aspirait à la couronne. Pourtant ce blason lui venait de ses aïeux, et il avait reçu l'approbation des hérauts d'armes. Le jeune seigneur se défendit avec un rare talent, mais ses juges ayant ordre de le condamner, ces âmes viles prononcèrent une sentence de mort : on lui trancha la tête à l'âge de vingt-huit ans *. Lorsque le monarque apprit son exécution, un sourire joyeux effleura ses lèvres.

On se tourna ensuite vers le duc. Sa femme, qui ne

* Il existe de lui à Hamp ton-Court un portrait dû à Holbein. Cette vive et intelligente figure cause un attendrissement bien natureL

l*aimait pas, eut Tindignité d'apprendre à ses ennemis tout ce qu'elle savait contre son époux. Une grande dame, Elisabeth Holland, tâcha également de le noircir. On ne l'accusa néanmoins que d'avoir tenu un propos indiscret : dans une conversation familière, il avait dit que le roi était malsain, qu'il ne vivrait pas longtemps, et que le royaume, en proie aux dissensions religieuses, n'allait guère mieux. On ne le cita pas devant un tribunal ; la chambre des pairs, sans l'interroger, lança contre lui un bill d'attainder ou de proscription. Le roi, qui se sentait mourir, tremblait que Norfolk ne lui échappât, et il employait tous les moyens pour hâter son supplice. Dès qu'il eut obtenu sa condamnation, il ordonna de l'exécuter le lendemain matin, 29 janvier. Mais ayant lui-même cessé de vivre dans la nuit, le lieutenant de la Tour différa l'œuvre sanglante : le conseil ne trouva point à propos de commencer le nouveau règne par un sacrifice de douloureux augure. Norfolk n'avait pas été jugé, il était le plus grand seigneur de la monarchie, ses nombreux services plaidaient en sa faveur : on lui rendit la liberté. Mais quelle sombre désolation dut obscurcir le reste de son existence! Sa femme, sa fille, s'étaient conduites de la manière la plus odieuse, et l'honneur de ses vieux jours, son fils chéri, était mort dans l'éclat de sa gloire naissante, lorsqu'un délai eût pu le sauver! Quelles réflexions durent incliner sa tête blanchie et couvrir ses joues de larmes, pendant qu'il s'acheminait seul et désespéré vers le tombeau !

On me demandera peut-être ce qu'étaient devenus les amours de Surrey et de la belle Géraldine. Hélas! je voudrais pouvoir garder le silence. Il n'y a point d'affection durable sur la terre : les poètes, les chevaliers et les dames ne sont toujours épris que dans les romans. Le comte n'obtint pas la femme de ses rêves; Edouard Clinton, grand seigneur qui avait déjà été marié deux fois, la conduisit à

îl

322 Les ramoNifiEBS ds wiiidsor.

l'autel. Surrey lui-mém6 épotisa Francis, fille du comte d'Oxford, et eut d*elle plusieurs enfants ^ Triste ehute, après un début qui annonçait tant d'ivresse et faisait bdttire d'ad-* miration tous les jeunes cœurs 1

Peu de monuments sont aussi riches en souvenirs que le donjon de Windsor» Outre les captifs que nous avobs» pour ainsi dire^ exhumés^ d'autres personnages plus ou moins fameujt y ont langui dans la solityde et l'abattement. Quelques-uns gravèrent leurs armoiries et leurs noms sur les murs, où on les voit encore. Chaque pierre de oet édiBce parle au visiteur des jours qui nie sont p\m. De son sommet on découvre un immense paysage : si Ton en croit les guides, l'œil plane sûr douze coâités. Des centaines de bourgs et de paroisses frappent les regarda^ Ist Tamise promène son onde à travers le tableau^ et^ danà le lointain)» de pâles collines s'étendent côslme des èanes de vapeulr«

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