CHAPITRE II
Voyag^e à ti^avers EiOndre».
J'avais résolu de me ^)romener plusieurs jours dans Londres, un peu àraveuture, sans autre but que d'obs erver les mtBurs et Tafipect général des choses. L'hôtel même où je fixai mon domicile m'offrit d'abord un sujet de remarques. C'était une pension bourgeoise, qui ne s'ouvrait point pour tout le monde ; il fallait y être présenté. Petite maison, au reste, bien close, avec des tapis du haut en bas. Deux vieilles An^alses le tenaient, et deux servantes d'Irlande étaient chargées du labeur, sauf le travail de la cuisine. Jamais certes domestiques ne furent plus malheureuses. La haine que leur race éveille chez ses oppresseurs allumait perpétuellement la colère de leurs maîtresses; une tempête d'injures pleuvait sur elles du matin jusqu'au soir; des brutalités les accompagnaient souvent. Mal nourries, mal couchées, mal vêtues, elles apprenaient à conuaître la justice et la charité humaines. Elles s'épuisaient pour satisfaire leurs despotes et n'y réussissaient point; je doute qu'on leur adressât dans toute
Tannée une parole bienveillante. Elles avaient un senti-^ ment si profond ^e leur détresse qu'eHes. ne répondaient point aux insultes et ne gémissaîeiît paa des naauvaî» traitements; leur œil avait fini par n'avoir plus de larmes. Pourquoi pleurer une infortune sans espérance I ^
Les pauvres filles n'étaient pas belles, je le confegse ; mais elles ne m'eja inspiraient pas moins une souveraine pitié. J'aime la nation gaélique dont elles m'offraient l'image et me peignaient Ip malheur. Débris d'une race puissante, qui a jadis couvert presque toute l'Europe, elle termine, au sein de la désolalion, une glorieuse et pénible carrière. Les Normands, les Saxons, qui la tiennent sous Içurs pieds, ne lui laissent pas une heure de relâche : ils la plongent dans cette boue glacée, où le poète de Florence exile les traîtres ; ils l'y enfoncent d'un degré àa plus chaque jour, et si elle tente un effort, si elle veut échapper à l'abîme, ils lui mettent sur la gorge uno lame infectée de poisons mortels. Ah! pourquoi une pationne peut-elle expirer comme un individu? l'Irlande verrait au moins finir son supplice.
-Accablée d'une triple malédiction, elle produit cependant toujours des grands hommes; elle tient tête à sa cruelle rivale et lui dispute les triomphes de la gloire. Il semble qu'elle veuille rendre son injustice plus éclatante et plus odieuse. Dan» tous les temps, elle a pris pour emblème une. harpe; elle la brodait autrefois sur ses bannières, elle l'employait à chanter 'ses victoires. Hélas! elle ne chante plus gue ses tristesses, et le veat même, qui effleure les cordes magiques,eo tire des accents désespéxép.
Lorsque je prenaiiî la parole en faveur de ces esclaves, mes hôtesses se bornaient à me répondre : « Ce soat d^s Irlandaises, » comme si leur nationalité justifiait tous las excès. .
Les deux victimes avaient pourtant de loin en loin
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quelques heur» de joie. Lorsqu'elles se troavaieBt seules, la gaieté, qui est naturelle aux peuples celtiques et que les Fran$ais n'ont point perdue, les délivrait un moment des étreintes du chagrin. Elles causaient alors avec moi et s'étonnaient de ma sympathie : elles se croyaient des objets de haine pour le monde entier! Une fois je revins pendant qu'elles nettoyaient ma chambre; des notes musicales frapptoent mon oreille, et comme je reconnus l'accent des Irlandaises, je m'arrêtai plein de surprise pour écouter. Elles chantaient une mélodie nationale,, tour à tour vive et triste; l'air passait du ton de la menace au ton de la plainte ei exprimait alors un affreux découragement. Leurs voix du reste se succédaient; quand Tune prenait la parole, Tautre devenait muette. La nature dopoêiioe le réclamait alosi : deux anges gardiens, les deux anges de l'Irlande, s'y entretiennent de l'île proscrite, s^y adressent au peuple et lui donnent des avis contraires. Le premier est le gàxie poétique des Gaêls; le second, leur génie belliqueux, celui qui les inspire dans les batailles. Le premier conseille la résignation, les pleurs, l'attente et la prière; mais une douleur sourde,, une navrante mélancolie étouffe le sras de ses discours. Le deuxième raille la tranquillité de la nation,, l'appelle aux armes, l'excite au carnage, et lui promet la victoire, si elle lui obéit, une affliction étemelle, ai la daymore vengeresse ne sort pas du fourreau.
vieille Irlande ! 6 vieille sœur de la Gaule ï écoute le chant de ton ange exterminateur! ne reste point immobile comme une statue de la désolation, fais briller au soleil ton glaive intrépide, ce glaive dont l'éclair seul effrayait jadis tes ennemis ; ne te laisse pas endormir par de vaines harattgues, par des subtilités judiciaires ; les voies de la chicane ne sont pas les routes de l'indépendance. Quand un peuple veut s'affranchir, le grondement du canon est la plus éloquente des langues ; la mitraille et Tépée sont les
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moyens les plus persuasifs. T'imâgîties-^ii convaincre, attendrir l'Angleterre ? penses-tu qu'elle viendra limer te» chaînes et te dire : Embrassons-nous? Jamais folie n'aurait égalé la tienne. Dea publicains lâcher leur prqîe, l'œil humide de repentir! cela ne s'est pas encore vn. Dn rhéteur délivrer des millier» d'homme&l cela ne s*est pas^ encore vu, cela ne se* verra point. Chaque jour de délai te pré* pare une année de servitude ; pendant que Ton te rpdte de belles protestations, les Normands^ f investissent ; de» troupes, des bâihnents de guerre couvrent ton sol et veulent, la mèche allumée, sur tes côtes; des barques s'emparent de tes lacs, de tes fleuves, pour que ni la terre, nî l'Océan, ni Fonde qui t'arrose ne puisse t'offrîr une retraite. vieille Irlande! écoute, écoute léchant de ton âûge exterminateur! La justice et la vérité sont des proscrites sur ce globe; elles ne triomphent que dans le sai^ des martyrs, que dans le sang des oppresseurs. Leve-loî, le monde te regarde. Si tu dois périr, meurs de la mort des braves et non point de Fignoble mort qui te prend par les entrailles ; ne te laisse pas affamer comme les loups d'Albion par les meutes anglaises. Que tes hommes luttent Jusqu'au dernier soupir, que les femmes prennent ensuite leur place et gue les enfants leur succèdent ; qne le tambour ne cesse de mugir, la trompette de résonner : qu'une immense et étemelle bataille ensanglante tes campagnes. Tu auras du moîns fait commettre à ta rivale le plus grand assassinat politique dont l'histoire gardera le souvenir.
Maïs tu n'es pas marquée du sceau de la réprobation, tu peux vaincre et purger ton île de la race normande, de la race hypocrite. La Grèce avait six fois moins d'habitants^ elle était enchaînée depuis des siècles, elle n^étaît pas moins indigente ;, vois ce qu^elle a fait, et juge par là de ce que tu peux feîre. Que orains-tu de perdreT Que redoutes* tu? Frappe donc, frappe, et compte sur le Dieu que tu n'as
point abandonné, sur ta propre valeur, sur ton propre génie, sur les nations fraternellas, qui tressailliront de joie et d'espérance !
Je regrette de ne pas avoir écrit le chant qui m*agita de la sorte : il avait une grandeur farouche et toute la subli-. mité de l'inspiration: mais je me contentai d'en jouir. Mon dessein n'était pas alors de publier d^s notes de voyage. Les Irlandaises m'apprirent qu'il avait pour titre : les Deux Anges gardiens * .
Hors de ma retraite, des scènes, des formes, des objets curieux stimulaient, captivaient mon attention. La beauté des femmes me causait une surprise pleine d'enchantements. Les belles Anglaises (il y en a une foule qui méritent cette épithète) ne sont pas belles à moitié ; la finesse de la peau, la blancheur du teint, la pureté des lignes, font de leur visage un attrayant, un glorieux chef-d'œuvre. Haïssons nos voisins tant qu'il nous plaira (ils nous ont trahis dans la dernière guerre) ; leurs femmes et leurs filles méritent d'autres sentiments. Leurs cheveux sont d'une nuance délicate, ni brune, ni blonde, tirant sur les deux couleurs et exprimée par le terme à'auburn. Un peintre ne saurait imaginer rien de plus doux à l'œil, rien qui se fonde plus agréablement avec le pâle rose de la chair. Elles déploient en outre un faste prodigieux : lé salin, la moire, le velours habillent seuls les riches; les moindres étoffes sont dédaignées. On m'objectera sansdoutequelesbrillan tes insulaires manquent de grâce; ce reproche m'effraie peu, je l'avoue. La beauté, quoi que l'on dise, l'emporte sur la grâce : l'une réside
* Voici des chiffres qui ont une lugubre éloquence. La population de l'Irlande diminue rapidement, malgré Tenvahissement continuel du pays par les colons d'Angleterre et d'Ecosse. Elle était en 1841 de 8,175,124 habitants. Dix années plus tard, en 1851, elle avait éprouvé une réduction de 19 pour 100, et n'atteignait plus que le chiffré de 6,552,385. En 1861, elle était réduite à 5,764,543 habitants, dont 678,661 individus appartenant à la religion anglicane, 586,583 sectaires et 4,490,583 catholiques.
dans les mouvements, dans le port, dans un certain genre d'expression ; elle est vague, accessoire, fugitive et supplémentaire. Elle ne tient pas au fond même de l'organisation, à l'essence de l'être ; elle naît du jeu de la vie et s'efface presque entièrement sous le pinceau. La beauté a un caractère plus réel, plus positif : elle vient de la constitution et forme un seul tout avec elle. Signe extérieur d'une perfection interne, elle est invariable comme son principe. Le dessin peut la reproduire, l'œil la voit, l'oreille Tenlend, les mains la saisissent, et elle n'échappe pas tout à fait aux autres sens. Elle laisse dans l'esprit une image nette, un brillant souvenir; elle l'atteint, elle le charme plus directement; elle supporte l'analyse et la contemplation.il est rare d'ailleurs qu'elle se développe sans que la grâce l'escorte bientôt : cet effet se produit chez bon nombre d'Anglaises, comme chez les dames du continent.
Si l'on va au théâtre, on est ébloui par les figures enchanteresses que l'on aperçoit de tous côtés* L'Italie seule offrirait peut-être de semblables réunions. Un fluide magnétique inonde, pour ainsi dire, la salle. Un de mes amis me contait dernièrement à cet égard une aventure, qui montre bien quelle séduction exercent les blanches filles des Trois- Royaumes. Debout au parterre de Hay-Market, il promenait sa vue de loge en loge, de galerie en galerie. Des yeux charmants, de frais visages, des bouches créées pour l'amour l'enivraient d'admiration. Tout à coup une jeune femme vint s'asseoir au premier rang des fauteuils de balcon ; deux hommes, son frère et son mari sans doute, se placèrent près d'elle. Aussitôt qu'elle parut, les autres spectatrices furent éclipsées ; il n'y en eut pas une qui soutint sa présence, car si elles étaient brillantes, celleci était divine. Elle possédait une de ces beautés parfaites, qui éveillent un sentiment religieux et attendrissent comme ^es magnificences de la nature : on aperçoit en elles une
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empreinte plus vive de la main créatrice, un rayon plus ptir de la lumière céleste. Malheur à ceux qu'elles remplissent d'une idolâtrie sans errances ! On ne les aime point d'un &ible amour ; elles excitent des désirs violents comme le Êinatisme et indomptables comme lui. La passion perd alors son caractère habituel : on dirait que les sens n'y entrent pour rien, que Tâme parle seule et veut embrasser, dans une magique union, Tesprit immortel sous des formes passagères. Elle brave donc tous les périls : que sont les malheurs et Tagonie eUe-méme auprès de Tinef- &ble volupté qu'elle ambitionne ?
Nul ne ressent plus vite que mon ami cette profonde émotion. Loin de résister, en conséquence, aux transports soudains qui l'agitèrent, il s'y livra sans capituler. Ses regards s'attachèrent à la merveilleuse inconnue ; il Tétudia, l'analysa, en quelque sorte, et se laissa envahir par soq influence magnétique. Tout lui semblait exqui8,et les lèvres délicates, et le front charmant, et les yeux pleins d'éclairs, et les boucles soyeuses, qui encadraient le ravissant tableau. Le spectacle commença, il lui fut impossible de rien vair : son imagination lui offrait obstinément la belle Anglaise, il tournait sans cesse la tète de son côté. Las de cette position équivoque, il s'assit à rebours, le dos ve^rs la scène, la figure vers la jeune dame. Il craignait pourtant de lui déplaire, de l'éloigner du théâtre, mais son inquiétude dura peu. Il paraissait lui dire : « Je vous sacrifie la Tieprésentation ; vous êtes pour moi le plus intéressant des chefs-d*œuvre. » Elle comprit ce muet éloge, et lui en sst ^é ; il était délicat et manifestement sincère. Au lieu d'a^ bandonner la salle, comme il le redoutait, elle lui lança ixm regard bienveillant et caressant ; un léger sourire effleura même «es traits. Son attention dès lors fut partagée entre la scène et mon brûlauft ami. Que de choses ne se direntils poialt dans leur muet idiome ( Et, quand elle regardait
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le théâtre, quelle joie poïir son admirateur de voir les sentiments les plus oôntiaixes varier tour à tour sa physk)nozaie I De quelle grâce ils l'ornaient, depuis l'expression de la tristesse jusqu'à la franche gaieté, qui éclate et embellit le visage d'un suprême contentement 1 A ces agaceries involontaireH, elle joignait une liabile coquet* terie ; 6lle déployait toutes les ressources dont la nature prodigue l'avait armée : elle étalait sut le velours de la l^ustrade une petite main blanche, fine et potelée, à rendre un sculpteur immortel. Pour faire ressortir l'élégance de son £0u, dUe penchait, agitait sa douce et noble tète; pour monixer à son digne appréciateur, qui ne perdait pas un geste, la suavite de ses formes et de sa tournure^ elle se levait dans les eMr'act^, laissant tomber son ichâle avec nn^ feinte négligence. Ahl lorsqu'une femme a résolu d'ensonseler un homme et que la nature lui prête son aid^^ en quel abîme de démence ne pourraitelle pas le plongeri
Des heures s'éoaulèi»ntaôisi, bien lentes et bien rapides ; bien lenles, car eHes étaient pleines d*émotions et valaient ' des journées ; bien rapides, car TintelligeBMïe ne les mesurait point et ne les supputa que pour les regretter. 11 fallut partir néanmoins ; le rideau était tombé, la foule ise pressait aux portes. Is, tendre et vive inconnue resta une des dôrnières : elle trouva mon ami sur le palier; il lui glissa quelques mots penxlant qu'ils descendaient. Oh I s^il avait pu s'exprimer librement, «omme son éloquence eât ému la belle Anglaise! liais k foule était là, mais deux importuns étaient là. Ne pouvant lui répondre, elle se contenta de laisser choir ison éventail, un éventail de prix, je vous jure. Il le ramassa pour le lui offrir : un coup d^œil lui dit de le garder. Les irois personnes montèrent dans un équipage -: le galant monta dans une voiture ; il ordonna de suivre le carrosse, de passer devant l'hôtel où il ferait halte, et d'en
prendre le numéro. On lui obéit ponctuellement, de sorte que la maison de son enchanteresse lui fut au moins connue. Il lui restait à savoir son nom, mais les gens du quartier le lui apprendraient bien vite. Une fois chez lui, vous croirez sans peine qu'il eut hâte d'examiner l'éventail, qu'il le tourna, le déploya, le couvrit de baisers, selon la folle manière dçs amants. Ce qui le réjouit plus que toute chose, ce fut d'y voir des armes et un titre de famille, non point par un sot orgueil, mais parce qu'ils lui donnaient un nouveau renseignetnent. Il se présenta le lendemain à rhôtel : on l'introduisit comme une personne attendue, et on le ât asseoir dans une petite pièce solitaire. Il rêvait depuis cinq minutes, lorsque la jeune dame entra, plus charmante peut-être que le soir précédent, et l'accueillit avec
le sourire qui l'avait déjà enthousiasmé Le reste de
l'aventure est demeuré un secret entre les deux héros. Peu importe, au surplus : je voulais seulement décrire les effets que produisent les beautés de l'Angleterre.
Les mémoires d'Alfleri contiennent une anecdote héroïcomique, dont tout le monde se souvient. Un grand personnage de Londres est trahi par sa noble épouse en faveur du poëte. Celui-ci commet une foule d'imprudence et brave la mort pour pénétrer jusqu'à elle. Leur liaison est découverte ; la femme adultère se sauve du domicile conjugal. Le mari a un duel avec l'Italien, où il le blesse légèrement, et il réclame des tribunaux le divorce. Alfieri est ivre de bonheur : sa maîtresse deviendra sa compagne légitime et portera son nom, dès qu'elle sera libre. Elle loi manifeste à c^t égard les plus sombres doutes; rien ne peut dissiper les nuages qui environnent son beau front. Ij l'accable de serments, il la supplie de bannir le chagrin ou de lui dire pourquoi elle s'attriste; elle lui confesse donc, au milieu des soupirs et des larmes, qu'il avait deux rivaux : son époux et le jockey de la maison. C'était le der-
nier qui, les espionnant par jalousie, avait eu connaissance de l'intrigue et avait mis le possesseur légal sur la voie. L'auteur dramatique se livre à des accès de honte et de rage. D'un caractère plus tranquille, le jeune seigneur garde son palefrenier, jugeant tout naturel qu'il eût profité de Toccasionrle poète admire, et le lecteur avec lui, ce flegme imperturbable. On vous raconte, en Angleterre, bien des histoires de ce genre. Maintes filles de lords, de comtes, de ducs, de barons et de marquis, sont séduites par leurs valets, dit-on, ou plutôt les séduisent elles-mêmes : car les pauvres diables n'oseraient point, je crois, tenter les premières démarches. Est-ce une médisance ou une calomnie? Je n'ai aucun moyen de vérifier le propos. Il m'eût indigné, sans la mésaventure d'Âlfieri.
On a si longuement et si habilement discouru de la prostitution à Londres que je n'en parlerai pas. Un ouvrage spécial donne sur ce triste sujet d'a£Freux renseignements' . Personne n'ignore que, dans la capitale de l'Angleterre, les filles publiques sont au nombre de soixante à quatre-vingt mille; treize ou quatorze mille ont de dix à treize ans. Ces chiffres en apprennent assez ; mais ce qu'ils ne disent point, c'est que les folles créatures ont le droit d'entrer partout. Les jardins, les musées, les théâtres, leur sont ouverts; elles y cherchent pratique. Elles possèdent exclusivement les foyers, où une femme honnête n'oserait mettre le pied. Dans les rues, elles guettent les pas3ants, le jour et la nuit. A une heure, à deux heures, à trois heures, à quatre heures du matin, elles voyagent sur les trottoirs, par les temps les plus rudes, l'hiver comme Tété, faisant un service de relais pour entretenir la débauche. Ayant d'ailleurs partout de magnifiques ou d'ignobles repaires, aucun lieu ne leur échappe. C'est un vaste filet de corruption qui
^ ProstUuiion in London, par le docteur Ryam.
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étreint la pruderie anglaise^ enchantée de s'y perdre. Sur cette terre de la morale publique et de la feinte piété, la loi ne permet aucun travail, aucun plaisir, le dimanche, sauf rivrognerie et une dégradante luxure. Il faut avouer, pour être juste, que les femmes publiques y sont remarquables ; je doute qu'il en existe d'aussi belles dans aucun pays du monde, et l'on serait tenté de Leur dire : « Ah I sî vous étiez pures, comme l'on vous adorerait ! Si vous n'étiez point vénales, de quels sacrifices ne payerait-on pas votre possession? »
L'usage d'ensevelir les morts autour des églises forme contrasta avec ce nombre immense de Madeleines toujours présentes. Un mur, qui a trois pieds de haut, sépare les tombes de la voie publique. Les courtisanes rôdent le long de cette enceinte, comme de brillantes apparitions ; lorsque tout sommeille dans la ville muette, que la nuit déroule au firmament ses chastes splendeurs, que le tra^^ail se repose et qae l'infortune oublie, elles provoquent encore les passants attardés, près de ce champ silendeux qui ordonne le repentir. Le bruit des voitures forme une autre disparale avec la majesté du cercueil. Le calme devrait au moins régner parmi les pierres de Tétemelle paix.
tJne chose qui étonne dans la métropole anglaise, dans cette capitale de l'or, du négoce et de l'industrie, c'est la simplicité des lieux publics- On n'y trouve point les somp* tueux ornements de Paris, et l'on se croirait au fond d'une province. Ni les magasins, ni les restaurants, ni les cafés, n'ont le luxe et le goût que Ton admire en France. La plurpart des boutiques où l'on vend de Taie sont même- dépourvues de fables; ceux qui les fréquentent boivent sur le comptoir, s'ils n'aiment mieux prendre place sur un banc qui entoure la salle. On reconnaît là une nation plus orgueilleuse que vaniteuse. Elle tient à posséder, à jouir; elle est fière de ses richesses, mais ne les étale pas. Les indi-
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vidus s'y contentent de leur propre estime, du bonheur solitaire qu'ils puisent dans leur opulence.
Le mauvais goût de ces marchands hautains contrilEie sans doute à leur &ire éviter les décorations très-apparentes. C'est un acte de prudence. La nature ne leur a donné qu'avec parcimonie le talent de la forme. Les inspirations chrétiennes, les travaux de l'Europe, les aiguillonnaient pendant le moyen âge, et leur communiquèrent transitoiremeni un don qu'ils ne tenaient pas du ciel : ils purent ériger de splendides cathédrales, de charmantes églises, de brillants oratoires. Encore prouverait-on sans peine que le style gothique a eu chez nos rivaux moins de pureté, moins de beauté qu'ailleurs: ils ont imaginé des plans moins heureux, produit des effets moins pittoresques. On trouvera des exceptions; quelle règle n'en a point ? Mais le génie catholique semblait pris de tristesse, un peu égaré sous ces froides latitudes, et il y dépérissait comme la végétation des arbres méridionaux. Le domaine Téel de l'Angleterre, aussi bien que de l'Allemagne, c'est la poésie : les formes plus vagues de la littérature conviennent mieux au spiritualisme du Nord. Livrées à eUes-mémes dans la sphère du beau plastique, les populations de la Grande- Bretagne ne révèlent qu'une mince aptitude et ne se distinguent que dans les genres inférieurs.
La Galerie nationale renferme une toile curieuse : elle est de Reynolds, habile artiste en portraits, sage critique, mais faible peintre d'histoire» On y voit les Grâces, ou du moins trois jeunes personnes qui les représentent, car l'artiste a eu la maladresse de copier des êtres réels, en abordant un sujet idéal, et de prendre pour types les fille^ d'un sir William Montgomery. Elles Bont emmaillotées de longues robes sans la moindre élégance, et agitent des écharpes burlesques. Le monument où se trouve suspendu ce tableau, offre lui-même im exemple comique
des fausses idées qui obscurcissaient, il y a quarante ans, le génie architectonique de TAnglelerre. Il borde un côté de la vaste place dite Trafalgar- Square; on ne peut imaginer rien de plus lourd, de plus insignifiant, de plus gauche et de plus nu. Près de là, au carrefour de Charing-Cross , on aperçoit une statue équestre, dont le cheval a une tournure singulière, qui provoque Thilarité. Enfin, la plupart des objets de luxe étalés aux montres des boutiques révèlent un pitoyable goût. Les broderies sont tellement grossières que Ton dirait des ouvrages d'enfant ; les chapeaux de dames ont un air grotesque; les modèles d'habits ne pourraient être endossés par aucun homme. Cette gaucherie va si loin qu'il n'y a pas, dans les Trois- Royaumes, une seule Anglaise qui sache plisser un col ou un jabot : le peu de femmes en état d'accomplir ce prodige sont venues de France. L'aristocratie de Londres se fait blanchir sur le continent : les paquebots emportent le linge et le rapportent. Je mentionne ces faits vulgaires, parce qu'ils sont caractéristiques.
Les aberrations du goût, chez nos voisins, ont fini par atteindre un genre littéraire de la plus grande importance : l'art dramatique subit, au delà du Pas de Calais, une sombre métamorphose. Son orbe autrefois radieux, chargé maintenant d'une scorie impure, semble un astre à jamais éteint. L'île de Shakespeare, de Ben Jonson, de Beaumont, de Fletcher, de Rowe, d'Otway, de Congre ve et de Sheridan n'a pas un seul auteur comique ou tragique : la scène y est déserte, comme un cimetière. abandonné que des ombres fameuses parcourent seules durant la nuit, quand lés bises d'automne ont l'air de soupirer leurs noms. Aux touchantes aventures du roi Lear, aux profondes tristesses de Hamlet, à la noire hypocrisie de Richard III et d'Iago, à l'éloquence de Jules César et de Coriolan, succèdent, dans le même théâtre et dans la même soirée, d'ignobles farces qui
exhalent Tennui. Les clowns viennent parader où chantait Ophelia, de stupides acteurs grimacent où pleurait Desdemona. Le pauvre Timon raillait, il y a un instant, la folie humaine, et de sots quolibets lui donnent gain de cause. On insulte au poète en promenant cette onde bourbeuse sur son œuvre immortelle. J'ai vu jouer à Covent-Garden, après Roméo et Juliette, après leurs suaves amours et leur fin attendrissante, une pièce nommée : le Joyeux Diable d'Edmonton (The merry devil of Edmonton). La niaiserie ne peut aller plus loin. Le sel de l'ouvrage consistait en ce que les mimes avaient d'énormes têtes de carton qu'ils frappaient mutuellement à coups de marteau : on riait de les entendre sonner. La lutte dura une heure et demie; j'avoue que je bâillais d'une manière fantastique. Les jeux de scène, auxquels les histrions se livrent pour égayer la foule, choquent souvent les regards et l'esprit : l'homme le plus indulgent sur les convenances est blessé de voir mettre en usage des moyens si crapuleux. Les penny 'théâtres devenaient tellement ignobles que la police les a fermés.
Londres cependant a dix-neuf salles de représentations dramatiques ! Des milliers de spectateurs s'y engouffrent tous les soirs, des milliers d'agents s'y évertuent. La nation paye pour les maintenir des sommes effrayantes. La mécanique et la peinture y prodiguent leurs sorcelleries. Que d'efforts! que de ressources! quelle opulence matérielle ! D'où vient donc la nullité morale ? D'où vient que pas un honune de talent ne se lève au milieu de ce faste et ne lui communique la grandeur de son génie î Quoi ! tant de mouvements, de dépenses, de fatigues pour rien ! Quoi! c(3tte grasse terre |dévore tout ce qu'on y jette et ne produit pas une fleur, pas une graine, pas une baie sauvage t L'impuissance delà mort a-t-elle frappé le royaume?
Elle a du moins frappé le théâtre : sa splendeur même a
causé sa chute, l'armure trop lourde a tué le héros, Tâme s'est évanouie sous le poids du corps. L*art dramatique a cessé d'être un art pour devenir un négoce; il est tombé dans les mains des trafiquants, des actionnaires, des spéculateurs* Â ceux-là peu importent les lois éternelles du beau ! Us ne désirent que le gain et le cherchent sur tous les s^itiers. Leur pauvre intelligence comprenant mieux les effets matériels, ils se laissât absorber par eux ; les décors, le bruit» les illuminations, les parures, les automates, les jongleurs, les animaux extraordinaires, provoquent leur enthousiasme d; allument leur espoir. Les séductions littéraires ne viennent qu'en deuxième ordre : on économise sur la pièce au profit des machines. Les établissements rivaux emploient les mêmes moyens, et Tartiste indigné s'âoigne de ces cloaques, où son génie refuse de le suivre*
Admettons néanmoins qu'il se trouve un directeur plus instruit, plus sensé, plus bienveillant et plus sagace : un pareil prodige peut naître,, à toute force, dans le cours des siècles. Les auteurs y gagneront-ils ? Le £8tit me parait douteux. Comment d'abord pénétrer jusqu'à lui? Comment obtenir d'être lu avec attention, malgré une e£Eroyable coiïcurrence? Ce premier obstacle emporté, il faudra plaire à tous les acteurs, au machiniste, au concierge, attendre un moment propice des années entières, sourire toujours, accepter un eollaborateiir fictif, s'épuiser en courses, en d^iiarches, en prières, vivre dans une inquiétude mortelle, bref, unir la bassesse d'un laquais à la divinité de rin!^iration. Quelques dramaturges bi^vent cette ignomfflôe et perdent leur talent pour réussir; mais les plus dSgnes préfèrent laisser la muse expirer de chagrin sur leor cœur, ou, la détournant de ces lieux de prostitution, remmènent dans la solitude et l'occupent à des travaux qui ne demandent pas d'auxiliaires.
En effet, les premiers besoins de l'artiste sont le calm&
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et rindépendaïK^e. La force du génie est pleine de délicatesse : un rien l'excite ou le paralyse; on admire sa vigueur et son infirmité. Il a pour symbole la lumière, emblème d'une exquise justesse. Le brillant fluide répand de même la vie, la joie et la splendeur sur sa route; mais un nuage, une frêle exhalaison le tient en échec. Les hommes stupides et arrogants qui persécutent le mérite, ne savent pas quelles douleurs ils font naître, quelles nobles, quelles utiles pensées, quels chefs-d'œuvre ils étouffent.
Les circonstances, dont toutes les grandes créations dramatiques ont été jusqu'ici environnées, sont pleines d'enseignements.Ghezles Grecs, un concours national était ouvert, et il sufSsait de produire pour que la pièce fût soumise au public; on ne s'exposait donc point à de dégradantes épreuves : l'âme enfantait sans crainte et sans tristesse. Chez les Romains, les spectacles matériels détruisirent dans son germe l'art de Sophocle et d'Eschyle. En Espagne, Lope de Vega et Calderon travaillèrent immédiatement après ses débuts, de sorte que, n'étant point troublés par une foule de rivaux, ils purent ceindre la couronne et agir avec une liberté royale. En Angleterre, Shakespeare avait une scène à lui, où son talent jouissait d'une indépendance complète dans toutes les acceptions du mot, puisqu'il ne subissait même pas la gêne du décor, attendu qu'on n'en faisait point usage. Chez nous, Hardy obtint.de la destinée les mêmes faveurs: son impuissance les annula. Quelques-uns de ces avantages échurent à Corneille; maisTheure la plus propice était déjà passée; Richelieu, d'ineptes émules, les pédants, l'Académie, le poursuivirent et l'amoindrirent. La protection de Louis XIV aplanit le chemin de Racine. Molière possédait, comme Shakespeare, un théâtre où il était maître absolu. Dans le siècle dernier, les chagrins dont la troupe de Manheim abreuva Schiller lui firent prendre la scène en dégoût, et
ce sentiment l'accabla dix années. Jours afifreux de contrainte et de douleur, pendant lesquels l'âme regrette sa patrie, ces fécondes régions intellectuelles que Dieu lui avait assignées pour domaine ! Elle semble n'y plus tenir, elle en parle avec une feinte résignation : l'étranger pense que le sacrifice ne lui coûte point. Oh! comme il se détromperait, s'il pouvait Ure au fond de ce cœur palpitant, ou même s'il voyait frissonner le poète, lorsque la moindre espérance vient luire gux barreaux de sa prison ! Il se relève, il pousse un cri de bonheur; on dirait Lazare qui sort du tombeau, quand une voix toute-puissante frappe son oreille engourdie par la mort. Ses désirs se raniment ; les songes de gloire qui l'enivraient autrefois passent devant ses yeux, le remplissent d'une nouvelle force, d'une nouvelle ardeur. Cherchez maintenant quelques traces de son abnégation I Voilà ce que ressentit Schiller dans la salle du théâtre de Weimar : elle était sans doute bien exiguë, mais la liberté la parait de sa présence. Gœthe dirigeait l'établissement, et ces d'eux âmes fraternelles, que nul obstacle ne gênait, multiplièrent alors les prodiges. La seule royauté que sanctionne la nature est celle du génie : tâchez de le réduire en esclavage, il penchera la tête, et deviendra muet comme les générations endormies dans la stupidité de la mort.