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CHAPITRE XIII

Pinces, rites , quais retiiarquaMes île Paris.

Avant de rien étudier des monuments de Paris, j’ai voulu bien connaître le Paris extérieur, le Paris en plein air, ses grandes places, ses grandes rues, artères puissantes de ce corps immense où semble circuler et déborder la vie.

11 y a un singulier contraste entre les différents quartiers de la grande ville. Si vous suivez les boulevards depuis la Madeleine jusqu’à la place de la Bastille, les grandes rues du Paris septentrional, celles par lesquelles débouchent les faubourgs, les nouveaux boulevards qui traversent la ville, il vous semble que ce sont les vomitoires sans fin de ces vastes amphithéâtres, où s’entassaient, dans les jeux publics, les villes de l’ancien monde. Si vous parcourez les rues régulières et pacifiques du faubourg Saint-Germain, les rues transversales de certains beaux quartiers modernes, vous y trouvez presque de la solitude, tant le

mouvement de la population s’y fait peu sentir. On se demande si l’on est dans deux mondes différents, ou si un singulier hasard a fait deux Paris. L’un du recueillement et de la solitude, l.’autre du bruit et de l’activité. Je me suis rendu compte de ce phénomène trèssimple. C’est que le mouvement dans une grande cité ne tient pas à la population elle-même de chaque quartier, mais à la position de certaines rues que leur direction a rendues le passage obligé, parce qu’il est le plus court et le plus facile, d’une partie notable de la population.

La place de la Concorde m’a paru l’une des plus belles de toutes les grandes villes du monde connu. Si elle semble au premier aspect un peu perdue entre le massif des Tuileries et les arbres des Champs-Elysées, les deux monuments qui la terminent du côté du Nord, le beau pont, qui semble la prolonger au Midi et lui donner pour encadrement le péristyle du palais Bourbon, arrêtent si heureusement le regard, qu’on aime ce mélange d’édifices somptueux et de verdure. Je n’ai rencontré nulle part en Europe un coup d’œil plus imposant. L’obélisque de Louqsor, qui en est le centre, est d’un admirable effet. On a parlé de placer ailleurs ce précieux monument de l’ancienne Egypte. Ce serait un malheur; et il faut faire des vœux pour que l’édilité parisienne, docile en cela au sentiment général, s’oppose à un tel déplacement.

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Ce monolithe de granit rose, était à l’entrée d’un pilone de temple égyptien. La destinée première d’un tel monument n’est donc pas d’être isolé sur une place. Mais il ne fant pas oublier que, pour nos regards accoutumés aux obélisques apportés de l’Orient ainsi dressés sur des places publiques, ces monuments sont des trophées de la civilisation. Je dirai seulement, que le bloc énorme de granit qui supporte l’obélisque a de trop fortes proportions. Pourquoi n’avons-nous pas eu le goût, de donner à l’obélisque son véritable piédestal composé de monstres égyptiens sculptés en bas-reliefs que nous avons relégué dans le musée du Louvre? Je ne saurais applaudir à l’idée de l’architecte d’avoir fait graver en creux sur le piédestal les figures des diverses opérations auxquelles a donné lieu l’érection de l’Obélisque. C’est pauvre d’effet et la dorure, dont on a couvert ces desseins d’architecture, contraste avec la noble gravité des hiéroglyphes. C’est évidemment un manque de goût.

L’inscription gravée sur le piédestal est du style le plus vulgaire. On devrait croire que nous n’avons pas une académie, des inscriptions et belles lettres, pour qu’on n’eut pas trouvé quelque chose de plus digne au socle d’un monument de cette importance. On a sagement nivelé des fossés qui coupaient la place ; mais on a respecté de petits édicules supportant des statues colossales des grandes villes de la France. Gardons les

statues : mais enlevons ces lourdes masses sur lesquelles elles reposent. Il n’y a pas proportion au regard'.

Les deux fontaines, qui avec l’Obélisque, décorent la place de la Concorde sont d’un dessin gracieux. Elles sont en fonte, et le modèle y perd de la finesse ; mais l’effet général est bon. Ce qui sera éternellement réprouvé par les hommes de goût, c’est que quatre gerbes d’eau lancées du bassin inférieur aillent se perdre sur les vasques supérieures d’où tombe !a masse d’eau principale. Il y a là un contre-sens dont l’œil est choqué. L’art doit s’astreindre aux lois de la nature, quelque latitude qu’on donne à ses conceptions. Ici vous voyez des eaux qui partent du sol et qui vont se briser contre la cascade qui tombe du sommet des bassins. C’est dur au regard ; c’est recherché.

En me plaçant au pied de l’Obélisque, je vois l’allée centrale des Champs-Elysées se développer avec une incroyable magnificence. C’est unique en Europe et probablement dans le monde. Quand !e soir vous contemplez cette longue et large avenue, sillonnée de milliers d’équipages aux lanternes brillantes, au milieu desquels paraissent les feux variés des voitures publiques scintillant de toutes couleurs, vous assistez à l’illumination permanente la plus féérique aux regards que vous puissiez imaginer.

On sait les destinées politiques de cette grande place

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de la Concorde. C’était autrefois un terrain inculte et abandonné, sur lequel on éleva en \ 763 une statue équestre de Louis XV Le piédestal était orné àux quatre angles de figures allégoriques dues au célèbre sculpteur Pigale. L’assemblée législative fit démolir cette statue en i792. La place prit le nom de place de la Révolution. La guillotine y fut établie en permanence. Ce fut là que tomba la tête de Louis XVI et celle de Philippe-Egalité. Les bas-reliefs de Pigale avaient subsisté sous l’échafaud. On les retrouva en -1799 et on y plaça une statue colossale de la Liberté, en plâtre. La place prit alors le nom de la Concorde. La Restauration avait voulu y placer un monument expiatoire à la mémoire de Louis XVI. Ce travail ne fut pas exécuté et ce fut Louis-Philippe qui inaugura l’Obélisque sur la place où avait coulé le sang de son père.

La place Vendôme, qui n’a pas l’étendue de la place de la Concorde, a un tout autre caractère. Ici vous sentez la régularité froide des constructions du xvne siècle. Cette place fut en effet construite sous Louis XIV. On dit même que le roi rectifia le plan des architectes et lui donna la forme d’un quadrilatère à pans coupés. Son nom lui vient de l’hôtel de Vendôme bâti par Henri IV, sur l’emplacement duquel elle a été construite. Mais au xvii« siècle on l’appelait la place des Conquêtes. Les bâtiments qui l’entourent, construits sur le plan fourni par Mansard, étaient destinés à lo-

ger la Bibliothèque royale, les Académies, la Monnaie, et l’hôtel des Ambassadeurs. Les travaux interrompus à la mort de Louvois furent repris plus tard aux frais de la ville. On avait érigé au centre une statue équestre de Louis XIV, œuvre de Girardon, qui fut détruite en \ 792.

La colonne de bronze, qui en occupe le centre, a été élevée par Napoléon 1er à la gloire des armées françaises, et en souvenir de la campagne de 4 805. Le bronze provient des canons pris sur les ennemis Elle a 43 mètres de hauteur et les architectes qui l’ont construite ont copié lacolonneTrajane. Malheureusementles nombreux bas-reliefs qui la couvrent sont d’une sécheresse désespérante, comme en général toutes les œuvres d’art de l’empire. Elle n’en a pas moins un aspect imposant, et c’est sans contredit le plus beau souvenir que l’empire ait laissé. La statue de bronze qui était au sommet représentait l’empereur en costume de César. Le jour que les Bourbons firent leur entrée à Paris, on essaya vainement de la renverser à l’aide de cordes. On l’enleva quelque temps après et elle fut remplacée par un drapeau blanc.

Sous le règne de Louis-Philippe on inaugura la statue actuelle. Elle fut fondue avec le bronze provenant des canons pris à Alger. Cette fois l’empereur César a fait place à l’empereur historique, coiffé du petit chapeau et revêtu de la redingote grise, costume vérita-

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ble de Napoléon quand il ne voulait rappeler ni les empereurs romains ni Charlemagne. Une seule inscription se lit sur le piédestal. Elle est en latin. Mais les critiques prétendent que ce latin est de mauvais aloi à commencer par le mot Neapoli qui signifiait plutôt Naples que Napoléon.

La place des Victoires fut commencée en 4685 sur les desseins de Mansard. Ce fut le duc de la Feuillade qui la fit construire sur l’emplacement de l’hôtel d’Emery et de l’hôtel de Senneterre. Elle a la forme ellip^ tique. Le duc de la Feuillade érigea au centre en 4 686, une statue en bronze doré de Desjardins, représentant Louis XIV en costume royal foulant .à ses pieds un Cerbère dont les trois têtes personnifiaient la triple alliance vaincue par le monarque français. Une Victoire aux ailes déployées le couronnait de lauriers, tandis que son autre main portait un faisceau de branches d’olivier et de palmes. Aux angles du piédestal figuraient quatre statues de nations enchaînées. Ces statues, d’un fort bon style, sont en bronze et on les voit sur des socles à la façade de l’hôtel des Invalides. La seule inscription de ce curieux monument était celle-ci : VIRO iMMORTALI. Tout fut détruit en 4 792. On ne saurait trop regretter de pareils monuments qui auraient pour nous aujourd’hui un double intérêt, au point de vue de l’art et de l’histoire.

La statue, de Louis XIV fut remplacée pendant la

révolution par une pyramide sur laquelle étaient gravés les noms des victoires des armées républicaines. En 1806 la pyramide fut renversée à son tour. On mit à la place une statue en bronze de Desaix. Et celle-ci fut fondue en 1814 pour servir de matière au Louis XIV équestre qui se voit aujourd’hui.

Ce monument, d’un bel effet, quoiqu’il soit de trop fortes dimensions en raison du peu d’étendue de la place, fut inauguré en 4 822 II est l’œuvre de Plorio. Xouis XIV est représenté à cheval avec le costume d’un empereur romain, la tête coiffée d’une perruque et couronnée de lauriers. On ne peut trop blâmer ce système de représenter les grands personnages de l’histoire contemporaine avec un costume romain. Que l’artiste eut ôté à Louis XIV sa longue perruque., l’homme n’était plus reconnaissable ; qu’il lui ait conservé, comme il l’a fait, cette coiffure de l’époque, vous avez un tout bizarre. Les anciens ne commettaient jamais de tels contre-sens. L’exemple heureusement donné par la statue de Napoléon sur la place Vendôme, laisse croire qu’on ne tombera plus dans cette faute grossière.

Une petite place gracieusement encadrée par une aile du nouveau Louvre et par le Palais-Royal demanderait à son centre un monument.

Ensuivant la rive droite de la Seine, après avoir quitté le Louvre, je rencontre parmi les places les plus

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dignes d’être citées, celle de Grève qui a son nom dans T histoire. C’est ici que le vieux Paris a subi la plus complète transformation. Rien n’était hideux jusqu’en 4 848, devant la gracieuse façade de l’Hôtel-de-Ville comme cetteplace de Grève étroite, sale, enveloppéede vieilles maisonssans caractère, irrégulière et mal pavée, où souvent les eaux formaient des cloaques. Les scènes les plus terribles de nos révolutions se sont passées-là, et en remontant trois ou quatre siècles, vous avez en foule le souvenir funèbre des suppliciés dont cette Grève a bu le sang. Je laisse dans l’histoire toute cette série de victimes coupables ou innocentes qui, depuis le connétable de Saint-Pol en 4475, jusqu’aux guillotinés de 4 792 sont venus-là mourir sur des échafauds. Depuis 4 830, cette place n’est plus le lieu fatal des exécutions. On a pensé, avec raison, qu’on ne moralise pas le peuple en lui donnant des spectacles de sang.

Promenez-vous maintenant sur cette belle place nivelée, élargie dans de grandes proportions, encadrée de constructions élégantes, élcairée de candélabres, qui font oublier les lanternes ignobles, où trop souvent l’impatience populaire suspendit les victimes des haines politiques, et vous jouirez de ce spectacle qui console. Nous reviendrons maintenant à cet Hôtel-de-Ville qui nous offre aussi d’intéressants souvenirs.

Je vous entraîne maintenant avec moi dans une large

et immense rue, qui ne brille point aux yeux par îa richesse de son architecturë, mais dans laquelle règne une prodigieuse activité. Le parisien, qui dans le Paris élégant, me semble partout un grand personnage, et que dans le style moderne on appelle un monsieur , ici change de vêtement et d’allure. Le beau sire est tout simplement l’ouvrier en blouse. Nous sommes au centre du faubourg le plus industrieux de Paris ; cette grande rue est la rue Saint-Antoine. Quel va et vient! quel mouvement dans cette ruche où les métiers s’entassent, où des milliers de bras travaillent les objets de luxe que le monde entier étale dans ses maisons les plus somptueuses ! Nous voici au centre de cette vaste agglomération de travailleurs. Une place d’une étendue considérable , sans aucun caractère par les édifices vulgaires dont elle est entourée, porte cependant un nom, qui ne manque pas de réveiller dans l’àme une foule de souvenirs. C’est la place de la Bastille.

Elle ne conserve plus une pierre de la terrible ' forteresse dont elle occupe l’emplacement. Je n’ai point à faire ici l’histoire bien connue de la Bastille. 11 est difficile cependant de s’y arrêter, sans que la mémoire soit assiégée des souvenirs qu’elle rappelle. Hugues Aubriot, prévôt de Paris qui la fit construire, y fut enfermé lui-même. Que de grands personnages, au milieu des luttes politiques du xvie siècle, furentjetés dans ce sombre donjon. Ceux-là du moins étaient entourés de

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tous les égards et n’avaient à regretter que la liberté. Le gouverneur de la Bastille ne leur parlait que debout et chapeau bas. Ils étaient entourés des mêmes soins et du même luxe que dans leuj*s palais. Le maréchal de Richelieu, pendant qu’il y fut enfermé, jouissait de l’air et de la lumière sur les terrasses. La rue Saint-Antoine était devenue la promenade de la cour. On passait devant le donjon pour saluer l’illustre prisonnier. Mais il y avait dans la redoutable Bastille, des créatures humaines, condamnées à vivre dans des cachots malsains sans que jamais un peu d’air pur arrivât à leur poitrine. Le comte d’Ailion sous Louis XIII, pour une étourderie d’enfant, fut enfermé dans un cachot qui n’avait ni fenêtre ni soupirail, et où il ne voyait que par la clarté' d’une lampe. Quand il revit le ciel pour la première fois, après une prison de sept ans, cet homme de vingt-six ans était un vieillard à jamais débile et dont les cheveux avaient blanchis. Un pauvre écolier du collège Louis-le-Grand, pour deux vers latins, pour une faute de collège, resta trentedeux ans dans un cachot. Le prisonnier célèbre connu sous le nom de Masque de Fer doit être placé au premier rang des hôtes étranges de la Bastille. Le duc de Nemours y subit une longue captivité, dans une cage de fer, sous Louis XI. On a eu tort d’écrire que le cardinal la Balue y avait été prisonnier. C’est à Loches que Louis XI fit enfermer ce personnage dans une cage

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de fer où il coucha quatorze ans. Voici comment Philippe de Comines, qui passa huit mois dans une de ces cages, en donne la description : « Elles étaient couvertes de pattes de fer par le dehors et par le dedans avec terribles fermetures, de quelques huit pieds de large, de la hauteur d’un homme et un pied plus (1). » Le maréchal de Biron fut décapité à la Bastille, sous Henri IV. Bassompierre y passa treize ans sous Louis XIII. La célèbre madame Guyon, l’amif de Fénelon, la Brinvilliers et la Voisin, dont le nom rappelle des crimes infâmes, le Maistre de Sacy, Voltaire, la Bourdonnais, Lally-Tollendal, le cardinal de Rohan, Linguet, la Chalotais sont les personnages les plus célèbres que cette prison ait enfermés jusqu’à sa destruction. Tous ces souvenirs avaient rendu la Bastille un objet de terreur. On savait que ce n’était ni leroi, ni les ministres, ni les parlements qui remplissaient les cachots. Le plus souvent, c’était un favori qui obtenait en blanc une lettre de cachet pour assouvir quelque vengeance personnelle. Avant le 4 4 juillet 1789 on avait déjà demandé qu’elle fut démolie. Le dernier article du cahier du Tiers-Etat de Paris aux Etats- Généraux était conçu en ces termes : « Sur le sol de » la Bastille, détruite et rasée, on établira une place i» publique au milieu de laquelle s’élèvera une colonne

(1) Mém. de Phil. de Comines. Liv. VI, ch. 12.

» avec cette inscription : à Louis XVI , restaurateur de » la liberté publique. »

Cette colonne ne fut point exécutée. Mais en 4 831, on éleva la colonne actuelle à la mémoire des combattants des journées de juillet t830. La colonne repose sur un massif circulaire qui lui sert de première assise. Au-dessus de ce massif est un soubassement carré orné de vingt-quatre médaillons de bronze. Il supporte le piédestal en marbre blanc sur lequel s’élève la colonne. Ce piédestal est orné aux angles de quatre coqs de bronze retenant une guirlande qui retombe en festons et va d’un angle à l’autre. Sur la colonne on lit en lettres d’or les noms des six centquinze combattants de juillet, dont les cendres reposent sous le monument. Le chapiteau est d’un style de fantaisie et à forme très-évasée. Au-dessus estunelanterneque domine unestatueen bronze doré, représentant le génie de la liberté. Quoique le monument dans son ensemble dépasse en hauteur, de quatre mètres la colonne Vendôme, il n’en a pas la grâce et la sévérité. Il ressent la recherche et l’on ne s’arrête pas devant lui avec ce saisissement que commandent les grandes œuvres d’art quand le génie leur a imprimé un caractère de beauté incontestable. Toutefois la colonne de juillet est admirablement placée ; et à part les dômes élevés des églises, les clochers, et les tours de Notre-Dame, elle se dresse avec orgueil au sein de la cité industrieuse,

comme pour attester sa force et ses aspirations jusqu’à ce jour si redoutées.

Je m’arrêterai peu à la place Royale, place silencieuse, toute plantée d’arbres, décorée de fontaines, et au milieu de laquelle s’élève la statue équestre de Louis XI1T. On l’a comparée avec raison au préau d’un immense monastère. Elle n’est fréquentée que par quelques enfants et quelques vieillards. Quoique les bâtiments en brique dont elle est entourée soient d’une bonne conservation, on se croirait ailleurs que dans Paris quand on traverse cette solitude. On dirait un quartier délaissé de la Rome moderne. La place Royale est une veuve qui porte depuis deux siècles le deuil du règne de Louis XIII, dont elle a vu les splendeurs.

Le Paris de la rive gauche, n’a pas de places dignes de quelque intérêt : celle de Saint-Sulpice est assez animée. C’est le passage incessant d’un grand nombre de voitures publiques. Mais la fontaine quilaxlécore est d’un goût détestable. Ses vasques énormes semblent être faites pour l’esplanade des Invalides, tantelles sont disproportionnées au peu d’étendue de la place. Une construction quadrangulaire surmontée d’une calotte sphérique présente quatre niches où se voient les statues de Bossuet, de Fénelon, de Fléchier et de Massillon. On a fait la remarque, pleine dejustesse, que si l’on a eu pour pensée d’honorer les quatre grands orateurs de la chaire française, il fallait substituer Bourdaloue à

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Fléchier. Cette fontaine est due aux dessins de Visconti. Elle a le défaut d’être construite en calcaire d’un grain grossier, ce qui nuit encore à la condition première de délicatesse qu’on aime à retrouver dans un monument. Je n’ai pas mis au rang des places l’esplanade des Invalides et le Champ-de-Mars. Ce n’est pas là un centre de mouvement. La beauté de ces vastes emplacements serait les arbres qui les entourent si l’on n’était pas forcé d’avouer tristement qu’elles sont tout à fait mal plantées. Les arbres y périssent chaque année, comme ils le font depuis longtemps aux Champs-Elysées. On accuse de ce fléau qui atteint la végétation, les émanations du gaz. J’ai \u aussi sur ces places un insecte ronger l’écorce des arbres et les faire périr.

Le Champ-de-Mars a ses souvenirs dans notre histoire contemporaine. Il vit la grande fête de la fédération du 14 juillet 1790 où Louis XVJ prêta serment à la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale, celfe du 10 août 1793, où l’on,, célébra la Fédération, celle du 9 juin 1794, appelée la fête de l’Etre-Suprême. La plus célèbre, sous l’Empire, appelée Y Assemblée du Champ de Mai , eut lieu le 1er juin 1817; Napoléon prêta serment aux nouvelles constitutions de l’Empire. Peu de jours avant son départ pour la campagne d’Italie, Napoléon III a passé au Champ-de- Mars de magnifiques revues de troupes.

Dans ces grandes solennités nationales, le Champde-Mars dont l’étendue est immense, voit par centaines de mille les spectateurs s’étager sur les glacis qui bordent la place. La façade monumentale de l’Ecole militaire sert de décoration à l’une des extrémités ; de l'autre c’est la Seine avec ses quais et le beau pont d’Iéna. Le Champ-de-Mars est pour le Paris moderne, ce qu’était à Rome l’immense amphithéâtre de Flavien. Mais la Rome antique offrait en spectacle des combats de gladiateurs, où les supplices glorieux des martyrs. Ici le spectacle est moins terrible; il n’en a pas moins son intérêt, ce sont les grandes représentations politiques de la France.

J’ai à parcourir maintenant les rues de Paris, celles surtout qui peuvent le mieux répondre à mon instinct d’investigateur curieux. Pour cela, j’ai à me Vendre dans ce qu’on appelle le beau Paris. Cette partie, en effet la plus splendide, donne une grande idée de la capitale. C est déjà une ville merveilleuse dans la grande ville. L’étranger qui la parcourt est forcé d’avouer qu’il ne se rencontre rien de pareil. U peut partir de la place de la Concorde, prendre la rue Royale, les boulevards, suivre les rues de la Paix, de la Chaussée-d’Antin, la rue de Rivoli, la rue Saint- Honoré, parcourir ces quartiers où s’est établie l’opulence princière, et après ses longues courses, il aura une idée nette de la prédominance de Paris sur toutes les

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capitales de l’Europe. On est surpris que des rues si sobres d’architecture aient un tel cachet de distinction.

Je ne suis pas moins curieux de me jeter comme à l’aventure, dans les quartiers où le commerce de luxe étale les magnificences des produits de l’industrie moderne. Quelle grâce dans l’agencement de ces riches magasins! Les uns ont la coquetterie délicate des plus jolis boudoirs. Les autres rappellent, par leur ornementation, les salons du meilleur goût du monde* aristocratique. D’autres sont des palais immenses, où l’on se perd de salle en salle. Je ne me contente pas de regarder aux devantures. Je veux m’approvisionner de quelques souvenirs de cette industrie parisienne, si renommée pour l’élégance de ses produits. A côté de la grande dame, qui achète pour des sommes considérables, je suis servi avec le même empressement, avec la même délicatesse, quand je n’achèterais que pour quelques centimes. La politesse du marchand parisien est exquise.

En sera-t-il de même dans les quartiers moins brillants, dans les faubourgs interminables, ou les boutiques succèdent aux boutiques, où les rues sont trop étroites pourle nombre des passants, où le mouvement, l’activité rappellent une ruche où tout bourdonne? Ici, je le vois, les maisons sont plus modestes, la devanture aristocratique avec ses glaces immenses et ses

dorures, et ses panneaux artistement vernis, fait place à l’étalage plus simple de nombreuses marchandises. J’entre aussi dans ces vastes magasins, comme dans les humbles boutiques. Partout mêmes attentions, même empressement, même politesse.

J’ai voulu me rendre compte de ce phénomène, qui donne à tant de milliers d’hommes si distincts d’éduducation, de mœurs, de caractère, ce cachet uniforme qui constitue le bon ton du magasin. C’est l’estime de soi, cette idée': je suis négociant à Paris. C’est ainsi qu’un soldat est brave : j’appartiens à tel régiment. On ne peut nier que les relations de la vie ne soient embellies chaque jour par cet échange perpétuel de politesses. C’est une école de bienveillance, c’est presque une demi- vertu.

Je terminerai mon exquisse de ce jour par l’impression que j’ai reçue d’une charmante course sur les quais de Paris. C’est probablement ce que les visiteurs étrangers ou provinciaux admirent le moins. Il y a là une œuvre grandiose qui ne contribue pas peu à donner au centre de Paris un caractère monumental. Le point le plus remarquable pour le coup d’œil, le soir,

est le pont de la Concorde. En amont, des feux innom-

brables s’alignant sur les deux rives de la Seine, parcourant les ponts, se reflétant dans ce beau fleuve, présentent une illumination séduisante. En aval, le regard suit les longues traînées de lumière du Cours-

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la-Reine et du quai d’Orsay, qui vont se perdre comme des nébuleuses dans les hauteurs de Chaillot.

Jusqu’à ce moment de mes recherches curieuses sur Paris, le sentiment général que j’éprouve et que je résume dans ces premières pages, est celui d’une simplicité grandiose, d’une distinction aristocratique et princière, qui se retrouve partout, dans les palais comme dans les habitations vulgaires sans cette prétention au colossal, qui est le défaut choquant, où tombent les peuples qui manquent de goût.

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