CHAPITRE XVI
lies ITlusées «le Paris.
En y comprenant le musée du Luxembourg, qui contient des chefs-d’œuvre des artistes vivants, l’école des Beaux-Arts, où l’on a réuni les chefs-d’œuvre de la Renaissance, le musée d’Artillerie, dont la collection est si précieuse, toutes nos richesses d’art sont renfermées dans le Louvre et dans le musée de Cluny. Il n’y a pas de course plus intéressante de voyage dans le monde de l’idéal et du beau, qui donne plus de jouissances, que de nombreuses visites au musées. Je me suis bien gardé d’imiter le vulgaire inintelligent qui, prenant par une extrémité ces galeries précieuses, les parcourt rapidement, au risque d’être ébloui de toutes ces merveilles, et de n’en rapporter que des impressions générales et les souvenirs les plus confus. Je me suis- imposé la douce tâche de les suivre, salle par salle, muni à la fois et du livret qu’on achète partout, et d’un calepin où je recueille mes observations, sur les chefs-d’œuvre qui me frappent le plus.
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Le musée de peinture tient le premier rang parmi nos richesses d’art. L’histoire de sa formation mérite d'être connue. Sous l’ancienne monarchie, il n’y avait pas à Paris de musée de peinture. François Ie* a eu la gloire de s’occuper, le premier parmi nos souverains, de se former un cabinet d’antiquités. II avait attiré de grands artistes à la cour, Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Benvenuto Cellini, le Primatice, Il Rosso, etc. II avait obtenu quelques-uns des chefs-d’œuvre de Raphaël et du Titien. De plus, il avait envoyé en Italie des agents, entr’autres le Primatice, qui lui rapportèrent des tableaux, des statues, des bronzes de médailles, des ciselures, et lui permirent de former ainsi une collection choisie des œuvres de l’art antique et de la renaissance. Le cabinet du roi était à Fontainebleau; par conséquent complètement dérobé auxregards du public et aux études. Les rois ses successeurs, au milieu des troubles politiques de leurs règnes, ne songèrent point à accroître cette collection. Il n’y avait pas deux cents tableaux dans toutes les résidences royales à l’avénement de Louis XIV. Mazarin voulut se faire un cabinet à lui-même, Il Peut bientôt formé et principalement des dépouilles de celui de Charles Ri , roi d’Angleterre, vendu aux enchères publiques par ordre du parlement. A la mort de Mazarin, Louis XIV % fit acheter tous les objets d’art laissés par le ministre ; et, avec l’aide de Lebrun, il en accrut immensément le
nombre, faisant des emprunts successifs à tous les pays et à toutes les écoles. Le roi fut si enchanté de la richesse de cette collection, qu’au lieu de songer à en former un musée public, comme les Uffizi de Florence, il donna ordre que tableaux, statues, bronzes, bijoux, fussent transportés à Versailles, pour orner ses appartements.
Au temps de Louis XVI, tout était dans le même état, que sous le règne du grand roi.
Ce fut la Convention qui, par un décret du 27 avril 1793, ordonna la formation d’un muséum français.
On transporta dès lors au Louvre tous les objets d’art qui garnissaient les palais royaux.
L’empire accrut considérablement le musée du Louvre. Les commissaires de Napoléon parcoururent l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la Flandre, recueillant partout les chefs-d’œuvre des grands maîtres en peinture et en statuaire; la collection, qui prit alors le nom de Musée Napoléon. t était incontestablement la plus riche du monde. Mais à la chute de l’empire, les alliés revendiquèrent ces trophées de nos victoires. On eut beau représenter que les traités attribuaient nominativement ces objets d’art à la France, Louis XVIII luimême eût beau protester contre cet enlèvement; et M. Denon, le conservateur du Musée en fermer les portes; aidés de leurs soldats, les commissaires de la sainte alliance eurent bientôt dépouillé ce magnifique
musée. Aujourd’hui lorsque nous visitons les musées de Naples et de Florence, de Rome, de Venise, on nous dit avec orgueil : ce tableau, cette statue avaient été transportés à Paris sous l’Empire.
Le musée reçut peu d’accroissement depuis 4 84 5, si l’on excepte une collection de tableaux espagnols, propriété privée de Louis Philippe et la merveilleuse Vénus de Milo, le chef-d’œuvre de l’art antique, que les étrangers doivent légitimement nous envier. Il y avait même durant cette longue période de paix, une espèce d’insouciance qui laissait dans la grande galerie la plupart des tableaux mal éclairés, appendus aux murailles dans un véritable pêîe mêle, n’offrant aux visiteurs aucune distinction d’école, aucun ordre dans la chronologie de l’art. A partir de 4 848 et dans les années suivantes, le musée reçut enfin une disposition raisonnée et bien entendue. On cessa d’y faire les expositions annuelles qui cachaient les tableaux anciens pendant des mois entiers. On éclaira les galeries d’une manière plus favorable. Les tableaux furent classés par ordre méthodique : d’abord par grandes écoles, ensuite dans chaque école, par ordre, autant que possible, d’ancienneté. Pour imiter le musée de Florence qui a son salon particulier de chefs-d’œuvre, appelé la tribune, on réunit dans le salon carré, quelques-unes des œuvres choisies des plus illustres maîtres.
C’est dans cet état que la galerie du Louvre se présente aujourd'hui à l’admiration des visiteurs.
Quand on a admiré aux Ufftzi de Florence, la riche collection des premiers peintres de l’école italienne, on trouve bien pauvre, à ce point de vue, celle du Louvre. Elle ne possède en œuvres byzantines, qu’une madone, de Cimabuée, qu’un seul tableau, la Vierge aux anges , de Giotto, qu’un saint François , et du célèbre Fra Angelico, qu’une œuvre importante, le couronnement de la Vierge. Mais cette œuvre a une grande valeur; et la Vierge aux anges de Cimabuée est une de nos meilleures pages, qui peut la disputer avec ce que le musée de Florence possède de meilleur de ce vieux maître.
Les richesses du musée commencent par Léonard de Vinci dont il possède, comme œuvres remarquables, une sainte Anne , la Vierge et Jésus , et le portrait connu sous le nom de la belle Ferronnière. Viennent ensuite : DuPérugin, l’illustre maître de Raphaël : une belle Nativité et des Madones.
Du Corrège : le Mariage de sainte Catherine. On dispute encore si le tableau du même maître dans les Jludi de Naples est l’original ou si c’est celui du Louvre. Le sommeil cT Antiope , merveilleuse toile de Raphaël : cinq tableaux parmi lesquels quatre saintes / amilles , les plus remarquables sont la Jierge au linge , la belle Jardinière et enfin la grande sainte famille du salon carré, qu’on appelle la sainte famille de François Ier;
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parce que ce roi l’ayant achetée du duc d’Urbain, avec le saint Michel terrassant les démons , la reçut en grande pompe dans son palais de Fontainebleau. Ce tableau de la seconde manière, de Raphaël est un de ses chefsd’œuvre. Quelque vanté que soit le saint Michel, il présente toujours aux regards nne certaine raideur. Il y a toujours contraste entre l’idée d’un ange et celle d’un guerrier en cuirasse, qui combat la lance à la main. Ce sont des sujets où le génie lui-même semble devoir échouer. Qu’on me pardonne ce blasphème sur Raphaël.
Du Titien, le plus fécond des artistes de l’école italienne, le musée possède dix-huit tableaux. Le musée Napoléon eut autrefois sa grande Assomption de la Vierge qui est retournée à Venise. Le Christ au tombeau est un tableau merveilleux de sentiment et d’expression. Le Couronnement d'épines a été peint par le grand artiste à l’âge de soixante-seize ans ; et dans cette belle page, rien n’indique que son talent soit affaibli. Il faut s’arrêter devant un portrait de femme qu’on appelle la maîtresse de Titien, œuvre d’une perfection achevée, qui rappelle le mot de Tintoretv devant un autre tableau de Titien : « cet homme peint avec de la chair broyée. » *
Le musée n’a presque rien du Tintoret ; mais il possède de grandes toiles de Paul Véronèse. On peut dire que Paris est plus riche que Venise elle-même en
chefs d’œuvre de ce maître vénitien. On a de lui le repas chez Simonie lépreux , dont le Sénat de Venise fit présent à Louis XIV, et l’immortelle toile des noces de Catia que Napoléon avait apportée à Paris, et que l’on conserva en donnant en échange au gouvernement autrichien, un repas chez le Pharisien , de Lebrun. Dans ce tableau le peintre vénitien a peint un festin de son époque avec l’architecture des maisons et les costumes des habitans de Venise, letoutavec concert, pages, chiens et chats. De plus, dans cette vaste composition, les personnages forment une réunion de portraits. On reconnaît parmi les convives des Noces de Cana : François Ier, Charles-Quint, le sultan Soliman, Marie, reine d’Angleterre, le marquis de Pescavie, etc., et, dans le groupe des musiciens, outre son propre portrait, ceux de Benedetto, son frère, de Titien et du Tintoret.
Il est inutile d’insister sur la valeur de cette production, la plus vaste comme toile que jamais peintre ait conçue, et travaillée avec toute la perfection qu’on peut attendre des maîtres de l’art. Il faut passer des heures entières devant cette œuvre merveilleuse pour la magnificence de sa composition et la richesse de son coloris. Je ne dois pas oublier, un tout petit tableau du - Titien représentant la Vierge glorieuse , c’est un ravissant chef-d’œuvre.
Je voulais ne rappeler ici que les toiles les plus remarquables de chaque école. Je sens que je m’égare
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et Ton me reprochera de reproduire ici tout mon calepin. Je dois dire cependant que le musée est riche en toiles des Carraches, du Dominiquin, du Guerchin et du Caravage.
L’école espagnole est représentée au Louvre par un chef-d’œuvre de Ribera, Y Adoration des bergers , par le Jésus portant sa croix du divin Moralès, mais surtout par quelques toiles du grand Murillo qu’on appela le peintre du ciel. On admire son jeune mendiant qui est le sublime du genre trivial. Mais le tableau qui a le plus de réputation est celui de la Conception qui provient du maréchal Soult. et qui a été acquis de ses héritiers pour la somme énorme de 700,000 francs. ïl a été copié des milliers de fois, et il n’y a pas de sujet qui ait plus de vogue. Malgré le mérite incontestable de ce tableau, comme peinture, dans ce qu’on a appelé le genre chaud , je ne dirai pas moins que la vierge représentée dans les airs portée sur un nuage, que soutiennent des anges, rappelle beaucoup mieux une velleda, une prêtresse inspirée, que la douce mère du Christ telle que l’Evangile et les traditions chrétiennes nous ont appris à la connaître. Une sainte famille de Murillo est encore l’un de ses chefs-d’œuvre.
Les écoles Flamandes et Hollandaises, sont aussi noblement représentées au Louvre. Van Dyck y figure par un petit tableau appelé La Vierge au Donateur. Van Orby, pour son mariage de la Vierge. L’illus
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tre Rubens y compte quarante et un cadres, vingt et un tableaux allégoriques, connus sous le nom d 'Histoire de Marie de Médicis, donnent une haute idée du grand peintre. Malheureusement le musée ne possède aucune des grandes toiles de Rubens qui sont à Anvers, à Munich et à Vienne.
En compensation, il est riche en beaux portraits de Van Dyck, un des artistes les plus parfaits en ce genre, et en œuvres précieuses du célèbre Rembrandt. On remarque de lui, outre ses propres portraits, car il avait la manie de s.e peindre presque tous les ans, deux miniatures à l’huile, dans lesquels il s’élève à sa dernière hauteur, l’une, les philosophes en méditation l’autre le ménage du menuisier. Philippe de Champaigne, Van der Meulen ont de belles pages. Le musée montre avec orgueil des tableaux admirables de Girard Dow, entre autres son œuvre la plus excellente, qui se nomme la femme hydropique , tableau donné au musée par le général Clausel, devenu depuis maréchal de France. Il a aussi quelques Téniers, mais d’un ordre secondaire. Enfin on y trouve quelques œuvres de presque tous les paysagistes de Flandre.
L’école française méritait une étude sérieuse et approfondie. J’ai suivi l’art dans tous ses développements et sa transformation au commencement de ce siècle. Le musée est riche en Nicolas Poussin , en Claude Lorrain, en Eustaehe Lesueur, en Charles
Lebrun. Ce sont là les grands maîtres II n’était pas possible que la France, cette nation si puissante par le génie , restât inférieure aux autres peuples dans l’art sublime de la peinture. Après eux l’art dégénère, Pierre Mignard fait des Mignardises , Watteau décline, avec le règne de Louis XIV, et commence la décadence du XVIIL siècle. Cette décadence marche rapidement avec Vanloo Coypel et Boucher. Greuse indique un retour et laisse des œuvres honorées. Joseph Yernet se distingue par ses marines. Enfin Joseph Vieil et Louis David, son élève, accomplissent la rénovation de l’art. David remonte aux études de l’antique et son école rend à l’art français son importance et sa dignité. Nous avons encore à faire pour atteindre les grands maîtres ; mais le mouvement est donné et il est impossible que, dans l’excitation puissante donnée aux arts dans ce siècle de beaux génies, ne se révèlent pas encore pour recommencer de nouvelles gloires.
Je ne quitterai pas le musée de peintures sans applaudir à l’idée ingénieuse qu’on a eue non-seulement d’exposer dans un musée les meilleures gravures, mais encore de livrer au public, aux prix d’un tarif imprimé, des exemplaires de ces gravures offertes à son choix. C’est un bon moyen de populariser les chefs-d’œuvre de peinture et de statuaire, que la gravure a presque tous reproduits.
Le musée de sculpture n’a rien à envier aux autres musées de l’Europe, si ce n’est cette précieuse collection des marbres du Parthénon que lord Elgin a enlevée au célèbre monument de l’acropole d’Athènes.
J’ose espérer qu’un jour l’Europe intelligente se cotisera pour relever, par une restauration habile, le monument chef-d’œuvre, le monument type de l’art, et que l’Angleterre rendra au Parthénon les précieux débris qu’elle conserve au British Muséum.
C’est au musée de sculpture qu'il faut se transporter pour étudier l’art depuis ses premières manifestations jusqu’à ce jour. La statuaire n’a pas été classée par son ordre chronologique comme on l’a fait de la peinture. Il n’est pas possible de la suivre dans son développement. Je voudrais que l’on songeât un jour à cet ordre précieux qui n’est autre chose que l’histoire elle-même, appliquée aux œuvres de l’esprit humain comme nous l’appliquons aux évènements.
Voyons donc uniquement les chefs-d’œuvre dans le pêle-mêle où ils se présentent devant nous.
Le morceau le plus précieux, sans contredit, que possède le Louvre, est la Pênus de Milo , découverte dans ce siècle et qu’on a eu le bon goût d’exposer au musée, sans lui faire subir aucune restauration. On s’accorde à lui attribuer l’origine la plus illustre. On ne craint pas de supposer qu’elle soit sortie des
mains de Phidias. Et certainement elle appartient à l'époque où l’art antique était à son apogée.
Quand on compare cette statue à la Vénus de Médicis qu’on admire à Florence, la statue de Milo accuse une incontestable supériorité. Si l’on se transporte par la pensée devant la statue de Florence, celle-ci paraît trop vantée et l’on est fier pour la France, que son musée possède l’œuvre la plus parfaite de la statuaire grecque sans en excepter le célèbre Appollon du Belvédère, qui lui-même aussi a été trop vanté.
Après la Vénus de Milo, il faut étudier la Diane chasseresse, rare morceau qui n’est pas trop admiré, et l’une des œuvres les mieux senties de l’art grec. On place en troisième ligne le gladiateur , qui est plutôt un athlète des jeux olympiques.
Ces trois statues sont placées aujourd’hui dans l’estime de tous, en première ligne parmi les antiques les plus remarquables du musée.
Viennent ensuite des œuvres qui ne manquent pas de valeur. La Vénus d’ Arles est intéressante au point de vue de l’histoire de l’art. Elle appartient à l’école des romains gaulois et fait honneur à cette école. Elle pèche peut-être par une légère exagération de la force et le modèle manque un peu de finesse; mais c’est encore une œuAre capitale. Le Marsyas , la Polymnie , une Melpomène colossale, des Faunes , des Apollons , des Muses, méritent d’être remarqués. Les bustes des
empereurs retracent des figures dont l’histoire nous a donné les caractères. Il est important de les étudier. On doit supposer que ces tètes ont une exacte ressemblance.
Des sculptures antique, on arrive naturellement à celles des écoles modernes. Je nommerai seulement les plus célèbres. Michel Ange, Benvenuto Cellini, Jean de Boulogne, Jean Goujon, Jean Cousin, Germain Pilon et le plus célèbre des statuaires de l’Ecole française, Pierre Puget. Viennent ensuite les Cosyevox, les Coustou, puis enfin des artistes plus modernes, dont le plus renommé est le célèbre Canova.
Des œuvres gracieuses de Canova, je vais faire un bond à travers les siècles et me transporter dans les salles des musées égyptien, assyrien et hébraïque, j’aurais dû, je le comprends, commencer par là mes études sur l’art. L’étude de ces monuments est d’un grand intérêt : elle se lie intimement à l’histoire de ces peuples chez lesquels s’est développée la première civilisation et où l’on doit par conséquent chercher le berceau des arts. Je m’arrête d’abord au musée égyptien.
Depuis la découverte dé l’écriture hiéroglyphique par Champollion, perfectionnée depuis la mort si regrettable de cet illustre savant, les précieux débris de l’art égyptien avec leurs nombreux hiéroglyphes, ne sont plus muets pour nous. Une précieuse classifica-
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tion nous permet de suivre à travers les siècles, te mouvement de l’art au sein d’un peuple où tout semble avoir été immobile. Ces monuments se rapportent à quatre époques historiques. La plus ancienne est appelée du style archaïque, qui s’étend jusqu’à la douzième dynastie des rois égyptiens (environ 2,400 ans avant Jésus-Christ.) La sculpture est purement hiératique ou sacrée. On comprend combien doivent être rares et précieux des monuments d’une telle antiquité. La seconde époque s’étend jusqu’à l’invasion des Pasteurs ou Arabes Kouschytes (vers l’an 2,200 avant Jésus-Christ), c’est un moment où l’art gagne en délicatesse, où les proportions sont mieux observées, où l’exécution a plus de fini. La troisième époque date de l’expulsion des Pasteurs. C’est un temps de renaissance. L’art revient au style hiératique pour les formes, mais il conserve et accroît même la perfection du travail qui caractérise la seconde époque. Enfin la quatrième époque commence au règne d’Adrien, où les sculpteurs romains firent de l’art égyptien, par une de ces modes singulières, comme nous reproduisons aujourd’hui des monuments gothiques en plein xixc siècle. Je visitai avec un soin tout spécial les nombreux objets apportés récemment d’Egypte, par M. Mariette et trouvés par lui dans ses fouilles du célèbre Serapium ou temple de Sérapis.
La statue du bœuf Apis, admirablement conservée
avec ses taches noires tracées sur la pierre par une peinture, est un des objets les plus curieux que renferme cette belle collection. Il y a là des lions sculptés, qui accusent une statuaire très-avancée. M. Mariette continue ses fouilles précieuses.
Une salle toute entière renferme dans ses vitrines
les objets les plus délicats de l’art égyptien. Là nous apparaît toute cette antique civilisation. Il y a à passer de longues heures dans l’examen détaillé de tout ce qui rappelle des mœurs religieuses et civiles, si distinctes de nos mœurs modernes.
Le musée assyrien m’a inspiré plus d’étonnement encore que celui de l’Egypte. Là se voient ces monstrueux chéroubs ou bœufs ailés dont nous trouvons la description dans la Bible. I!s servaient de décoration à l’entrée des portiques. D’immenses bas-reliefs avec leurs inscriptions cunéiformes nous ont révélé tout un art oriental distinct de l’art égyptien, dont nous ne pouvions pas même pressentir les formes.
Le musée. de JNinive est complété par le musée hébraïque dû à une expédition intéressante de M. de Saulcy dans la Palestine. On y voit un sarcophage tiré du tombeau des rois à Jérusalem : les sculptures végétales qui le décorent sont fort curieuses; c’est le premier monument hébraïque qu’un musée d’Europe ait possédé.
Après les salles immenses du Louvre, ou la statuaire.
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la peinture étalent leurs merveilles, j’ai à visiter le musée de Cluny, où l’on a rassemblé les productions d'art du moyen-âge et de la renaissance. Il a été ouvert au public en 1844. L’édifice lui-même est un joli spécimen de l’architecture de l’art gothique dans sa dernière période. Sa décoration est fort élégante quoiqu’elle n’ait pas la finesse de beaucoup d’autres œuvres, que le moyen-âge nous a léguées. Mais Paris est trop pauvre en monuments de ce genre.
On avait trop négligé autrefois l'étude du moyenâge. Le dédain qu’on avait jeté depuis la renaissance sur son architecture, sa statuaire, sa peinture, sa ciselure, a provoquéà notre époque une réaction légitime, maisqui, comme toutes les réactions, n’a pas gardé de limites et en est venue à une admiration exclusive, déversant à son tour le dédain sur les chefs-d’œuvres antiques qu’elle déclare bien inférieurs en mérite aux œuvres du moyen-âge. Aux yeux des hommes passionnés du moyen-âge, la Vénus de Milo elle-même ne lutterait pas en beauté avec quelques-unes des statues de Notre-Dame de Chartres. Tout en rendant justice au moyen-âge, j’ai voulu éviter cette erreur fatale, qui serait le principe d’une nouvelle barbarie. Quel malheurpour lagénération nouvelle, que l’idéal dans les arts se renfermât uniquement dans les œuvres d’une époque spéciale qui eut une grande vigueur de conception, qui produisit avec une âpre persévérance, et travailla cha
que chose avec une patience extrême, mais qui tomba dans l’enflure, dans le petit, dans le maniéré.
Le musée de Cluny offre de nombreux objets d’étude sur lesquels on peut se faire à soi-même ses principes d’esthétique. Il est vivement à regretter que le musée ne soit pas rangé sévèrement par ordre chronologique. les études seraient beaucoup plus faciles et infiniment plus profitables.
La peinture du moyen-àge se localise spécialement dans les vitraux peints , les émaux, et quelques petits tableaux sur bois. Il viendra un temps où le musée du Louvre devra compléter sa série chronologique et commencer sa collection par ces essais précieux de l’art depuis le xiii* et le xive siècle.
L’orfèvrerie du moyen-âge est surtout remarquable. Armes, croix, crosses, custodes émaillées, bijoux, tout cela étale son luxe archéologique au musée de Cluny. Les beaux meubles sur lesquels les sculpteurs épuisaient leur patience, se montrent là avec leur dentelle et leurs fines ciselures.
J'ai réservé une visite au musée de Cluny pour étudier le palais des Thermes, contigu à ce musée. Des travaux récents viennent de déblayer les précieux restes de cet édifice. Il mérite toute l’attention du voyageur curieux. On conjecture que ce palais fut l’œuvre de Constance Chlore qui séjourna dans les Gaules de 292 à 306. Il est positif que Julien y résida plusieurs
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années avec sa femme Hélène, qu’il faillit y être asphyxié par des charbons ardents qu’on avait placés un jour d’hiver dans sa chambre, pour en dessécher les murailles, et qu’en 360, il y fut proclamé Auguste par ses soldats. Les rois Francs habitèrent le vieux pa’ais romain jusqu’au commencement de la troisième race. Clotilde y vit couler le sang de ses petits-fils et Bathilde, connue sous le nom de sainte Bandoni , y éleva Clotaire III. C’était encore un édifice important sous Philippe-Auguste, qui en fit don en 1180 à Henri, son chambellan. Un abbé de Cluny, Pierre de Chalus, en fit l’acquisition en 1340 au nom de sa communauté. La seule partie de ce palais qui ait été conservée, est celle qui servait aux bains; de là le nom de palais des Thermes. Il reste de ces Thermes une salle réellement magnifique, toute dégradée qu’elle soit par le temps et privée de ces peintures murales, que nous voyons à Pompéï décorer les habitations romaines. Llle a vingt mètres de long sur onze mètres cinquante centimètres de large. Sa hauteur est de dixhuit mètres. Sa voûte, fort curieuse, est partie à arête, partie en berceau. La retombée de ces voûtes est soutenue par huit consoles en encorbellement sculptées en forme de proues de navire. On peut conjecturer que la ville de Paris a reçu un navire dans son écusson, en souvenir de ces consoles antiques qui rappelaient elles-mêmes les nautes, marchands qui fai-
saient le commerce de la Seine, et qui étaient déjà puissants sous Tibère. Deux autres salles de moindre importance joignaient la grande salle du côté du Midi. L’une- d’elles subsiste encore. Au Nord, on trouve la piscine, de forme quadrilatère, de dix mètres sur cinq. Les eaux qui servaient à ces bains venaient d’une -localité antique indiquée sous le nom de Rungis , distant de Paris de trois lieues, un aqueduc, dont on voit encore les restes à Arcueil, faisait traverser à ces eaux la vallée de la Bièvre.
Ce ne fut qu'en 4 834 que la ville de Paris acheta les ruines des Thermes, oubliées pendant tant de siècles. Dès 4 S 4 8 , le duc d’Angoulêm Savait conçu le plan d’y réunir un musée gallo-romain.
On a réuni dans cette salle les objets d’art de l’époque gallo-romaine, qui ont pu être retirés des fouilles de l’antique Lutèce. Le plus précieux est un monument votif avec inscriptions indiquant que » sous Tibère, César Auguste, les nautes parisiens ont publiquement élevé ce monument à Jupiter très-bon et très-grand. »
Le musée d’artillerie est un complément nécessaire de celui de Cluny et n’offre pas moins d'intérêt. Voici quelle fut l’origine de ce musée. Lors de la prise de la Bastille, on trouva dans cette forteresse une grande quantité d’armes de toute espèce, dont quelques-unes étaient fort anciennes. On les réunit en -1794 aux ar-
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mes les plus précieuses des anciens arsenaux de prevince, notamment celui de Sedan. La collection fut considérablement augmentée pendant les guerres de l'empire. Et depuis l’on ne cesse de réunir tout ce qui tient à cette importante spécialité de l’art. Il occupe l’ancien couvent des Jacobins ou Dominicains, attenant à l’église de Saint-Thomas-d’Aquin.
Au musée d’artillerie, je dois joindre le palais des Beaux-Arts, qui n’est lui-même qu’une nouvelle forme de musée. Il occupe l’ancien couvent des Petits-Augustins, que M. Lenoir avait converti sous la révolution en Musée des monuments français. Sous la Restauration, la plupart des chefs-d’œuvre que contenaient les galeries de ce musée, furent rendus aux églises dont ils étaient du reste les dépouilles.
On va admirer au palais des Beaux-Arts d’importants débris de sculpture qui en font l’ornement, le portail d’Anet, chef-d’œuvre de Jean Goujon et de Philibert Delorme, l’arc de Gaillon, mélange de l’art gothique et de l’art de la renaissance. Il ne faut pas oublier dans la nef de l'ancienne église des Augustins, une copie du Jugement dernier de Michel-Ange, par Sigalon.
Je compléterai mes études sur l’art par un coup d’œil sur les édifices d’un ordre inférieur, tels que la Bourse, les Halles nouvelles, les gares.
Il ne faut pas oublier que notre époque est entrée
dans une phase, où les intérêts matériels reçoivent un grand développement. De là l’origine d’un art nouveau qn’on pourrait appeler l’art utilitaire. Celui-ci n’a pas pour but le beau, mais plutôt l’indispensable, le nécessaire. Néanmoins, tel est le besoin de poésie de l’homme, que tout en supputant les frais des travaux purement utiles, le génie industriel se trouve entraîné à faire une part quelconque à l’art. De là, les édifices consacrés aux intérêts commerciaux et industriels.
La Bourse occupe parmi eux le premier rang. C’est un monument véritable et un monument de style grec. Il faut le dire, il serait même irréprochable, au point de vue de l’art, s’il n’était pas élevé dans des conditions diamétralement contraires à son programme naturel. Une Bourse, au lieu d’une colonnade extérieure où le froid, le vent, la pluie régnent pendant huit mois de l’année, semble exiger logiquement une immense galerie intérieure'abritée, qui rappelât les belles galeries des villas romaines ou des temples antiques : qu’on élevât au centre le temple du dieu Plutus, qu’une vaste salle fut disposée pour les opérations de la Bourse, ce serait évidemment le complément de l’édifice. Rien de tout cela à Paris. Il faut lire sur la frise du monument, la légende qui en indique la destination, pour se dire : voilà une Bourse.
11 n’en est pas de même des Halles centrales. Elles viennent d’être reconstruites sur un plan et avec une
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exécution réellement monumentale. Elles sont un type de cet art que j’ai appelé utilitaire, et jé ne doute pas qu'aprèsquelques siècles elles ne soientadmirées comme un curieux monument de notre art.
Les gares sont aussi de vastes monuments. Quelques-unes méritent d’être visitées. Comme les halles, leur mérite tient à la sobriété, unie aux vastes développements.
J’ai négligé les arcs-de-triomphe et les fontaines qui décorent Paris. Quelques-unes des fontaines de Paris sont des monuments classiques. Telles sont celle de Jean Goujon, au milieu de l’ancien marché des Innocents, celle de Jacques Desbrosses, dans le jardin du Luxembourg.
La fontaine des Innocents , levée sur le plan de Pierre Lescot et ornée de sculptures de Jean Goujon, a été malheureusement défigurée. Elle n’avait primitivement que trois côtés. Un ingénieur malavisé, proposa en 1788, d’en faire un monument colossal. On lui donna quatre faces sculptées. On l’éleva démesurément sur trois gradins. Il fallut ajouter aux sculptures. Ce qu’on doit le plus admirer dans cette fontaine, ce sont les naïades sculptées en très-bas-relief entre les pilastres qui décorent le monument. Inutile de dire que les naïades nouvelles n’ont pas l’exécution élégante et naïve de l’artiste éminent du xvie siècle. On
restaure en ce moment cette belle fontaine : lui rendra-t-on sa modeste simplicité?
La fontaine de Jacques Desbrosses, dans le jardin du Luxembourg, est remarquable par la richesse et l’ampleur de sa décoration. On l’a quelquefois attribuée à Rubens.
Nous avons des arcs-de-triomphe qui sont toujours visités avec intérêt. Ceux de Louis XIV ont remplacé les vieilles portes de Saint-Denis et de Saint-Martin. Ils ont un noble caractère et sont réellement une œuvre précieuse de ce siècle, qui comprenait les grandes choses. L’arc-de-triomphe du Carrousel a le défaut d’être une copie trop servile.
L’immense arc-de-triomphe de l’Etoile, chanté par une merveilleuse poésie comme le monument grandiose de la gloire française, n’est pas digne de tant d’éloges. Admirablement placé sur une hauteur d’où il domine tout Paris, il s’élève comme une lourde masse qui rapetisse jusqu’à la longue avenue des Champs-Elysées. Lorsqu’on le considère du pied de l’obélisque, l’on ne tarde pas à s’apercevoir qu’il y a quelque chose qui choque dans la perspective. C’est le monument dont les proportions sont exagérées et que l’œil exercé aux délicatesses de l’art, voudrait voir se plier plus naturelle* * ment aux exigences de la loi implacable de l’har1 monie.
Cet arc-de-triomphe ne devait pas être construit en
d’un cuiueux dans paris
petits matériaux. Les romains n’avaient jamais commis cette maladresse dans les monuments de ce genfe. C’est réellement de l’ignorance en architecture. Rien ne peut remplacer aux regards l’effet d’un monument dont les larges blocs s’élèvent avec majesté et semblent, seuls et sans sculpture, porter en eux un élément de grandeur. L’art égyptien, l’art assyrien, l’art hébraïque, l’art grec, n’ont jamais manqué à cette règle du beau.
Enfin, un défaut capital de l’arc-de-triomphe de l’Etoile, c’est l’immensité de son entablement qui écrase sa frise. Là les personnages sont trop petits et trop entassés.
J’ai le droit de conclure à la médiocrité du monument comme disposition architecturale. Il n’en est pas de même au point de vue de la statuaire : il y a là de magnifiques pages qui resteront et dont le temps ne fera que consacrer la valeur. Parmi les trophées, on remarque celui du Nord du côté des Champs-Elysées qui apour sujet le Départ de \ 792. C’est l’œuvre de M. Rude. On le regarde légitimement avec le fronton du Panthéon, comme la page la plus monumentale de la sculpture contemporaine. C’est une œuvre de premier ordre, où éclatent avec éloquence l’enthousiasme guerrier et l’amour ardent de la patrie : la pierre parle ; es personnages semblent marcher.
Ajoutons que ce monument terminé à peine depuis
quelques années, vient d’être gratté il y a peu de mois. On a demandé avec raison à Paris quel est le mauvais génie qui a mis dans son esthétique barbare de blanchir périodiquement nos monuments et nos statues. Il serait à désirer que le vandalisme prit lin, si nous ne voulons pas que les étrangers admirateurs empressés des œuvres de l'art français, ne nous accusent trop hautement de marcher à la décadence.