‹ Voyage d'un curieux dans ParisChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Les f}!bliotliè(|»eg et Ses archives de Paris

Les livres et les documents historiques, sont le grand patrimoine que lègue chaque génération à la génération qui la supplante. Quand on réfléchit aux pertes irréparables que l’homme a faites des livres précieux de l’antiquité, dont il ne nous reste souvent ou que le nom seul, ou que des citations ; on comprend de quelle importance il est dans une époque civilisée, de veiller avec un soin extrême à la conservation des livres et des manuscrits de toute sorte.

Il n’y a pas de ville au monde qui soit riche en imprimés et en manuscrits autant que Paris. Six grandes bibliothèques publiques, sept autres bibliothèques où l’on est reçu avec une autorisation, les bibliothèques réservées des écoles, les bibliothèques non publiques des ministères et des .différents corps de l’Etat, où sont entassés des documents si précieux pour l’histoire, tout cela renferme des trésors d’un prix inestimable.

Maintenant, au rebours de toutes les autres richesses qu’on étale avec complaisance dans les musées, les

d’un curieux dans paris 455

livres portent encore le cachet fatal du fruit défendu. Non-seulement vous n’avez pas de moyen de connaître dans la bibliothèque des manuscrits, et au dépôt des archives, les documents qui peuvent convenir à un travail que vous voulez entreprendre, mais encore si vous avez besoin de recourir à quelque livre imprimé qui n’ait pas la chance d’être catalogué, vous n’aurez pas de livre qui dort paisiblement sur les étagères. Jusqu’à cette heure, tout a été organisé pour que les livres rares, curieux, intéressants, contenant des documents inédits, ne puissent pas être atteints par le public. Vous suivez d’un regard affamé ces précieuses collections manuscrites, où dorment tant de richesses inexplorées, et mises là sous la garde de vigilants argus, il vous est dit : tu n’y toucheras pas.

Ce que j’écris ici, semble une exagération grossière. Cependant rien de plus réel. — Que demandez-vous? est la question qui vous est adressée quand vous pénétrez dans le sanctuaire. Il faudrait répondre : Je demande votre catalogue ; un catalogue complet, détaillé par ordre de matières, par nom d’auteurs. Il vous est répondu : — Nous n’avons pas de tels catalogues et nous ne montrons pas nos catalogues manuscrits. Il vous faut alors recourir à quelques catalogues imprimés, sur certaines matières spéciales, et rarement arrivezvous à arracher quelques volumes entassés dans le gouffre des grandes bibliothèques.

toG

La raison de cela, fort peu connue du public, est très-simple. C’est que les conservateurs sont des savants plutôt que des bibliophiles ; que ces savants travaillent et écrivent, qu’ils ont besoin pour cela de se ménager pour eux-mêmes les sources précieuses, comme matériaux de leurs livres. Le jour où les bibliophiles seuls qui aiment les livres, pour les connaître, les classer, les cataloguer, les exposer, Seront conservateurs et employés des bibliothèques, le jour de la réparation aura sonné et l’on trouvera un livre rare, un manuscrit précieux, un document' aux archives avec la même facilité que dans un musée, le catalogue à la main, on arrive à un ivoire précieux, à un émail, à une miniature.

On fait espérer en ce moment une réforme salutaire, une commission est instituée pour que l’œuvre d’un catalogue universel de la bibliothèque impériale marche enfin avec moins de lenteur. Puissent ces espérances ne pas être encore trompées.

Les bibliothèques en général ne sont qu’un grand entassement de livres. Comme elles appartiennent toutes à l’état ou aux communes, il faudrait, à l’aide d’échanges intelligents , compléter ces collections; mieux encore il faudrait former des bibliothèques spéciales, où toutes les autres collections enverraient les exemplaires quelles possèdent. Par ce moyen, à l’aide de catalogues raisonnés et faits avec soin, on aurait

d’un curieux dans paris 157

instantanément la connaissance de tout ce qui a été écrit sur une matière donnée.

Ces remarques s’appliquent surtout à la bibliothèque impériale, la plus nombreuse, la plus importante et la plus mal cataloguée de toutes.

L'édifice vient de subir ]du côté de la rue Vivienne, de belles réparations, qui vont se suivre sur la rue Neuve des Petits-Champs et sur la rue Richelieu. Il faut espérer que les améliorations dans l’organisation intérieure, suivront ces améliorations matérielles.

La bibliothèque impériale se partage en plusieurs départements : les imprimés, les manuscrits, les médailles et antiques, les estampes, les cartes et plans. Ces cinq divisions sont complètement séparées, on ne passe pas commodément de Tune à l’autre. L’homme de travail, dont les heures si précieuses, ne peut pas se transporter de la salle des manuscrits où il travaille, à la salle des imprimés, où il va faire, dans un livre, une recherche de quelques instants. Ce sont donc cinq bibliothèques réellement distinctes, quoique dans le même local. On connaît très-peu les richesses de la bibliothèque des imprimés, et encore moinscelles de la bibliothèque des manuscrits, les livres comme les manuscrits provenant des collections acquises depuis Louis XIV, sont restés sous cette forme bizarre, qui réunit dans line même série d’ouvrages, des matériaux souvent disparates. C’est ainsi que vous avez le fonds de Saint

Germain-des Prés, le fonds de la Sorbonne, le fonds la Vallière, etc. Il faut aller chercher un document dans ces collections , comme on pêche les perles dans l'Océan.

Le département des manuscrits est le plus précieux de tous. Quoique de bons travaux de publication aient été faits dans ces derniers temps, c’est une mine que l’on peut dire encore inexplorée. On le comprendra, lorsqu’on saura que les richesses enfouies dans les monastères, sont arrivées là en grand nombre. Elle ne possèdepas moins de quatre-vingt-dix mille manuscrits.

Les trésors de la numismatique ne sont pas moins importants dans le cabinet des médailles. On pense qu’il y a, dans les casiers de la bibliothèque, près de cent cinquante mille médailles, dont un grand nombre sont d’une extrême rareté, quelques-unes même sont uniques.

Outre ces médailles si précieuses aujourd’hui pour les études historiques, le cabinet possède dans ses vitrines, des antiques d’un prix inestimable; ce sont des figurines, des camées, des sceaux, des ornements de femmes, de guerriers, des vases, etc.

Les départements des estampes et des cartes, ne sont pas moins riches. Là il faut dire qu’il est plus facile d’obtenir les documents que l’on recherche. Il n’y a pas d’encombrement.

La bibliothèque sainte Geneviève, et celle de l’arsenal sont les plus importantes après celle de la rue Ri-

d’un CURIEUX DANS PARIS \ 5Q

chelieu. La bibliothèque de l’arsenal se trouve placée dans un local bien éloigné du centre de Paris. Aussi, malgré ses richesses, est-elle très-pen fréquentée. Il n’en est pas de même de celle de sainte Geneviève. Située dans le Paris scolastique, dans le pays latin, comme on disait autrefois, elle est d’une ressource immense pour les hommes d’étude. Urçe heureuse innovation lui attire un plus grand nombre de lecteurs. Depuis quelques années, la bibliothèque a des séances de nuit qui sont très-fréquentées. Le local a été reconstruit avec élégance et est devenu un monument qui décore la place assez triste du Panthéon. Il ne faut pas oublier que la bibliothèque de sainte Geneviève a quarante mille volumes, qui forment la collection la plus considérable et la mieux choisie qui existe en fait de théologie. Les bibliophiles y trouvent également une admirable collection de livres rares et de manuscrits à miniatures.

La bibliothèque Mazarine compte environ cent cinquante mille volumes, parmi lesquels quatre mille manuscrits, provenant, pour la plupart des abbayes et des couvents. Elle possède, de plus, beaucoup de livres rares. Dans une de ses salles se trouvent exposés les reliefs des monuments pélasgiques de la Grèce et de l’Italie. Ces reliefs exécutés par M. Petit-Radel, au commencement de ce siècle, présentent un véritable intérêt et rendent avec une grande exactitude les mu-

railles cyclopéennes, premiers monuments des peuples pour défendre les villes.

Il est aussi un autre sanctuaire de la science, que Paris renferme, et dont les trésors sont inapréciables, c’est la grande collection des archives. Selon notre manie française, elles ont bien des fois changé de nom. Archives nationales, Archives impériales , Archives du royaume. Ne serait-il pas plus simple de leur donner définitivement le nom à? Archives de la France ? Les pièces que cette belle collection renferme, embrassent une période de plus de plus de douze siècles. Le plus ancien diplôme est de 625. D’après le dernier recensement, les archives impériales renferment 24t,9î8 cartons, liasses, registres, portefeuilles, volumes, plans et cartes distribués en trois sections : section historique , section administrative , section législative et judiciaire.

Le public est admis à travailler aux archives ; mais les recherches sont difficiles, parce que l’on manque de catalogues détaillés. C’est encore là du fruit défendu.

Je sais, par expérience, qu’il y a là des recherches historiques inappréciables. Et je dois dire qu’à défaut de bons catalogues, on rencontre dans tous les employés des archives, l’empressement le plus délicat à aider les écrivains dans leurs recherches.

Je dois indiquer aussi une autre source bien précieuse de documents et qui est bien connue, ce sont les

d’un curieux dans paris 4 64

archives de la préfecture de police ; malheureusement elles ne sont pas ouvertes au public et il est assez difficile d’obtenir d’y faire des recherches. L’histoire du drame terrible de la révolution est écrite là, pour ainsi dire, en lettres de sang. On y voit tout taché de sang et de vin, le registre des condamnations à mort des victimes de 4 793.

Page 1