‹ Voyage d'un curieux dans ParisChapitre 19 sur 29 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

lie Paris intime.

Jusqu’à cette heure j'ai étudié dans son enveloppe le Paris extérieur, la grande ruche humaine qui se dit la tête du monde civilisé. Il m’a été impossible de ne pas être frappé de cet ensemble de grandes choses entassées, depuis trois siècles, dans la cité merveilleuse. Les plus grandes époques, les plus grands hommes ont laissé là, partout des traces ineffaçables de leur génie et de leur puissance. Mais ces hommes ne sont plus. Et quoique leurs idées, leurs mœurs, leur civilisation aient marqué d’une forte empreinte leurs œuvres extérieures, nous ne les retrouvons plus que dans leur souvenir, et cette froide poussière que les révolutions même n’eut pas toujours respectées. J’avais donc à connaître le Paris moderne, le Paris humain dans sa vie présente de civilisation, depuis l’existence privée et intime jusqu’à la vie publique et officielle. La matière était pour moi pleine d’intérêt. J’ai fait cette étude longuement, patiemment, avec une impartialité

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sévère. Je n’aiduêtre ni un flatteur banal des hommes, ni un censeur systématique.

J’ai dû commencer parla vie intérieure, celle des relations qui n’ont pour but ni les intérêts, ni les affaires. J'ai voulu connaître ce que- j’appelle le Paris intime.

Mélange de races si distinctes, celle qui habite Paris et en forme le monde aux divers degrés de l’échelle sociale, se distingue par un caractère bien tranché, celui de la bienveillance. 11 suit de là que les relations de la vie intime à Paris, sont délicieuses. De plus, comme Paris est le point où convergent toutes les idées , où se pressent toutes lès opinions, l’homme de Paris a une grande tolérance pour les idées et les opinions qui ne sont pas les siennes ; et les idées qui se sont constamment adoucies au contact de celles des autres, sont presque toujours modérées.

Je n’ai pas pu m’expliquer autrement cette grâce, cet abandon des relations dans la société parisienne. Comme vous êtes chez le peuple le plus poli de la terrr, cette politesse même engendre des actes de bienveillance perpétuelle et la disposition de l’âme à se rendre agréable à tous, exerce sur les procédés comme sur le langage, la plus heureuse influence.

Je n’oserai pas dire que les relations sociales amènent le cœur à des liens de forte amitié. Je ne le crois pas. Ces sympathies énergiques, qui donnent tant de charme à la vie. rares hélas! partout, -ne doivent

pas naître d’un commerce de relations où le cœur doit dépenser beaucoup de la bienveillance universelle qui fait l’homme bien élevé. Mais à défaut des grandes amitiés, naissent des amitiés, que j’appellerai secondaires, qui font que les hommes se rencontrent avec plaisir dans le même monde, qu’ils se rendent de mutuels services. Rien de plus ordinaire que d’entendre dire : c’est mon ami. — Je vous présente mon ami. — Je l’ai vu chez notre ami.

Paris est la ville des recommandations, tout s’y fait par recommandations, il faudrait peut-être même dire : rien ne s’y fait sans recommandations. Or dans le monde parisien, on use fréquemment de ses amis pour ces importants services qui se font par recommandation. Cette disposition est devenue tellement générale que souvent il vous est adressé cette parole : Par qui êtesvous recommandé ? Le parisien se prête à rendre ces services avec beaucoup de grâce et de bonhommie, il n’exige pas de vous de reconnaissance. Il lui semble qu’il a remplacé dans la ville reine les praticiens de l’antique Rome, qui étendaient leur protection sur de nombreux clients, et disposaient, par leur influence, des charges et des emplois publics.

Heureux donc celui, qui, au lieu de l’existence vulgaire de la province, loin de ces luttes, de ces animosités souvent acharnées, peut se donner l’existence parisienne! Quelle urbanité dans les manières, quelle

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gracieuse simplicité dans les usages! Point de prétention dans le langage ; nulle curiosité indiscrète sur les secrets de votre existence ; on vous a accepté avec bienveillance, on vous reçoit toujours avec une affabilité aussi constante. Vous venez voir fréquemment vos amis ; ils vous en savent gré. Vos travaux rendent vos visites plus rares, vous avez votre excuse. Vous faites une longuè absence, quand vous rentrez à Paris, l’accueil que vous recevez est aussi empressé que si vous l’aviez quitté à peine depuis quelques mois.

La seule exigence du monde parisien est une tenue convenable. Si vous êtes vêtu conformément à l’usage, du moment que vous avez touché le vestibule de la maison, vous êtes là, parmi d’autres hommes, avec toute votre valeur personnelle. Nul ne s’informe si un bel équipage vous attend dans la rue, si vous avez un somptueux hôtel, si vous menez une existence brillante, vos manières, votre langage, votre distinction réelle, forment le seul appoint que vous apportez à ce commerce délicat. Mais aussi vous ne valez que par votre distinction. De quelque ordre qu’elle- soit, sur quelque matière que vous ayez exercé votre talent, du moment que vous êtes un homme distingué , votre place est toute marquée. A Paris, la distinction, le talent, sont une royauté que tous saluent et que nul ne jalouse, parce que tous, distingués eux-mêmes, s’attendent à urf pareil hommage.

Voilà le Paris intime ; nulle part la calomnie et la médisance, ces malheureux péchés habituels de la province ne sont aussi rares que dans le monde parisien. Non pas qu’au milieu de sa bonhomie, il n’ait sa dose de malice, mais il la conserve pour l’objet perpétuel de ses conversations et de sa curiosité. Il n’est malin qu’en politique. La nouvelle du jour est fréquemment une invention malicieuse. — On dit ceci, on dit cela. Le parisien est badaud, c’est-à-dire crédule. On lui glisse le canard avec une incroyable facilité ; celui du jour a le privilège d’être cru comme article de foi. Le parisien oublie que celui de la veille n’avait pas de vraisemblance. Il n’est pas guéri pour cela, et il ira le répétant avec une bonne foi enfantine.

Rien donc de curieux comme la chronique du jour du monde parisien. Vous êtes là chez les modernes Athéniens et comme sur l’agora. d’Athènes, on se demande à toute heure; qu’y a-t-il de nouveau?

Mais là un événement quel qu’il soit, n’a le privilège d’être nouveau que quelques heures. Qu’un archevêque tombe sous le poignard d’un assassin, Paris entier va s’en émouvoir. Quelques jours après, si vous parliez de cette vieille histoire, le parisien semblerait sortir d’un rêye et vous demanderait : qu’était-ce que M. Sibour?

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