‹ Voyage d'un curieux dans ParisChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Caractère spécial de la beauté de Paris.

De quelque côté que vous arriviez à Paris, si vous vous arrêtez aux détails, vous éprouvez une singulière déception, dans l’idée que vous vous étiez faite des splendeurs de la grande cité. Les longues rues qui s’étendent hors des barrières, formées de maisons basses, aux ouvertures étroites, salement badigeonnées, étalant dans leur nudité, ce que les boutiques des marchands de vin multipliées de distance en distance ont de repoussant pour l’odorat et pour la vue, une population étiolée et amaigrie, courant comme en proie à l’activité fiévreuse du besoin, les barrières ellesmêmes, dont une récente mesure de l’édilité parisienne va enfin dégager Paris, rendez-vous habituel de la population qui va chercher dans le vin une distraction à ses travaux, tout cela donne un premier aspect, une idée singulière de Paris. Il faut avoir mis le pied à Paris pour la première fois, vers \ 828, en y pénétrant par la barrière d’Enfer, dans un temps où toutes les avenues des barrières, couvertes de boue, ne présen-

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taient qu’une chaussée centrale pavée destinée aux voitures, pour se rappeler l’impression pénible faite sur une imagination de dix-huit ans par ce merveilleux Paris.

Mais lorsque vous avez laissé derrière vous ces appendices immondes de la grande cité, que la véritable population de Paris s’est montrée partout à votre regard avec sa tenue pleine de goût, dans de larges et belles rues, que les maisons superbement étagées projettent leurs masses devant vous, et vous disent la richesse et le luxe qui les habitent, quand vous débouchez sur d’immenses places admirablement bâties, que des monuments d’une grande magniiicence viennent s'offrir à vos yeux étonnés, l’impression première reçue dans les vilains faubourgs se dissipe; vous commencez à dire : Je vois Paris

D’où vient alors cette impression nouvelle sur la beauté de Paris?

Si vous comparez à ce que vous connaissez déjà les plus belles maisons que vous remarquez dans les rues, vous leur trouvez assez de vulgarité et de monotonie pour en être peu frappé. Vous n’avez pas, dans Paris, dix maisons des plus somptueuses que vous puissiez comparer aux mille palais de Gênes dont l’architecture est éblouissante. La Seine toute belle, toute gracieuse qu’on la trouve, bordée de ses quais élégants , est toute honteuse de sa solitude ; à peine découvrez-vous

quelques barques dont elle puisse être sillonnée, et une pauvre petite frégate, en aissée dans le sable audessous du pont de la Concorde, est là, seule, pour vous dire que Paris, si rapproché de l’Océan, n’a pas vu encore changer la Seine en un canal grandiose de navigation destiné à lui ouvrir une communication incessante avec le monde entier. Comparez à cette rivière qu’on semble s’obstiner à vouloir cacher sous des ponts, la courbe grandiose que présente la rivière de Bordeaux, pleine de navires de toutes les nations, dressant au ciel leurs mats pavoisés qui semblent rivaliser en hauteur avec les flèches aiguè's de sa cathédrale, et vous sentirez encore, sous ce point, l’infériorité de Paris.

En étudiant les monuments, vous n’avez là ni le Panthéon de Rome, ni le Colisée, ni cet immense coupole de Saint-Pierre qui est le Panthéon antique suspendu dans les airs par un coup de hardiesse du génie moderne.

Si vous voyez la ville à distance pour en admirer la perspective, rien ne vous charme guère. Au milieu de cet immense entassement de maisons, les tours carrées de Notre-Dame , les deux laides flèches de Sainte- Clotilde, triste spécimen de l’art gothique copié au xixe siècle, les dômes des Invalides et du Panthéon, ne rompent pas avec assez d’énergie la monotonie des lignes. Vous pensez alors à Constantinople, à

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ses minarets sans nombre découpant avec grâce l’azur du plus beau ciel, et ici encore la comparaison ne dit rien en faveur de Paris.

Que serait-ce, si je parlais de Naples s’étageant en amphithéâtre au fond de son merveilleux golfe, l’un des sites les plus ravissants que l’imagination puisse rêver pour bâtir une capitale? Paris encore n’offre rien qui puisse rivaliser avec cette rn'ion splendide.

Il faut avouer toutes ces choses.

Mais ces beaux palais de Gênes sont jetés çà dans des rues étroites, confondus sans ordre, sa.:s harmonie avec des habitations vulgaires.

Mais Bordeaux ne peut présenter que son port grandiose et un quartier élégamment construit.

Mais Rome, malgré ses souvenirs antiques, malgré sa gloire comme capitale du monde chrétien, est un amas incohérent de quartiers qui se succèdent et se trouvent petits, au sein des ruines de la grande Rome, éparses dans la campagne, qui fut la ville immense des Césars et le Paris de l’ancien monde.

Mais Constantinople est un ignoble village aux rues étroites et sales, et aux maisons de bois, malgré ses monuments et son Bosphore.

Mais Naples est une ville horriblement vulgaire avec son golfe admirable, sa riche nature et son Vésuve.

Paris a un cachet de beauté que vous ne trouvez à aucune de ces villes.

Ce cachet spécial c’est l’ordre, l’harmonie, le goût. Paris a la physionomie gracieuse. C’est la ville d’un peuple éminemment artiste. Tout y plait par son ensemble, parce qu’on comprend que tout y est à sa place. Nul élément n’y domine trop sur les autres. Avec les magnifiques palais de Gênes ou de Venise, Püris serait la ^capitale attristée d’une aristocratie déchue. Ce serait un débris du passé ; et ici tout annonce la vigueur, tout présage un peuple qui a conscience d’un avenir plus brillant encore. Ce n’est ni la grande ville manufacturière, ni la grande ville des arrivages maritimes; c’est la ville delà pensée, delà science, de l’art. Elle se prépare à être la métropole du monde de l’avenir.

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