CHAPITRE III
Situation topographique de Paris.
Je ne pense pas qu’on ait fait encore la remarque suivante : que Paris se trouve placé sur la limite des deux grandes races européennes qui forment le monde occidental, celui qui porte en ce moment le drapeau delà civilisation. La Loire et la Seine sont les deux fossés de circonvallation qui séparent le Nord et le Midi. La Beauce, entre Orléans et Paris est une espèce de marche, de terrain neutre, uniquement producteur de céréales. Plus bas sont les races ardentes et énergiques du Midi. Depuis la Loire jusque sous les régions de feu de l’équateur, vous avez l’homme méridional, vif, pétulant, aux passions bouillantes, aux convictions fanatiques. Depuis la Seine, jusque sous les glaces du pôle arctique, vous ave2 l’homme du Nord, calme, au génie froid, aux passions modérées.
Placé plus au Midi, Paris serait une ville comme Naples ou Madrid. Le Nord lui serait profondément antipathique. On la laisserait à ses mœurs méridio-
nales. Elle ne pourrait jamais fusionner les races humaines.
Placée plus au Nord, ce serait ou un Londres industriel ou un Berlin livré aux études spéculatives; ce ne serait pas la ville initiatrice. Les races méridionales n’iraient pas se glacer sous son froid soleil.
Dans la vallée de la Seine, aux larges prairies normandes qui rappellent beaucoup le Nord , les races septentrionales se sentent encore chez elles. Il y a sur le fleuve, à certains mois, assez de brouillards pour que le génie rêveur des allemands, l’esprit plus pensif des anglo-saxons, ne se trouvent pas trop loin de leur patrie et fassent aisément de la grande cité leur patrie nouvelle. Et quand l’hommedu Midi voit les coteaux qui bordent la Seine couverts de riches vignobles, que le raisin doré de Fontainebleau, les pêches parfumées de Montreuil lui sont servies avec abondance, que les chauds soleils de l’été et de l’automne redoublent leurs réverbérations sur les toits d’ardoise ou de plomb de la ville immense, le méridional retrouve son ciel ardent de la Provence, de l’Espagne ou de l’Italie.
Paris doit immensément à cette situation heureuse. Il est un centre naturel où les races antipathiques sont amenées sans répugnance, et où l’homme qui se blesserait des contrastes trop accentués des cités placées dans d’autres régions qui auraient la prétention de se placer à la tête du monde, ne rencontre rien qui
d'un curieux dans paris \\
viennent heurter ses instincts les plus puissants d’éducation première, et froisser ses sympathies les plus ardentes de patriotisme. C’est là ce qui explique comment le Nord et le Midi acceptent franchement la suprématie de la grande cité parisienne.
Un pareil phénomène ne s’est jamais rencontré qu’une seule fois dans le monde antique. Rome, assise sur les bords du Tibre, devenue maîtresse du grand lac méditerranéen par la double puissance de ses flottes qui humilièrent Carthage, et de ses légions qui triomphèrent de l’Espagne, des Gaules, et de tout le littoral asiatique se trouvait un centre au milieu des racescivilisées d’alors. Vouspouvezprendreun compas, et de Rome, vous rayonnerez sur la Grande-Bretagne, le Rhin, le Danube, limites alors du monde civilisé vers le Nord. L’Euphrate, le Nil supérieur, la chaîne de l’Atlas jusqu’aux colonnes d’Hercule à l’Océan atlantique baignant notre vieille Gaule, formaient le Midi et l’Occident de ce prodigieux empire. Carthage était trop au Midi. Elle dut céder la prépondérance. Byzance plus tard devint la capitale de ce monde des Césars. Mais ce fut l’origine de la rupture entre l’Orient et l’Occident. Il devait y avoir séparation. Byzance était une ville orientale, et les mœurs du reste de l’empire à l’Occident lui étaient profondément antipathiques. La fusion n’eût pas lieu.
Par son admirable réseau de chemins de fer et sa
situation sur l’Atlantique, Paris est en rapport permanent avec le reste du monde. L’Angleterre, par ses paquebots transatlantiques, l’emporte à l’heure présente sur Paris pour la rapidité de ses communications avec l’Amérique. Mais la navigation à la vapeur n’a pas encore dit son dernier mot. Nous ignorons à quel degré e le peut se perfectionner encore et il est permis de penser que la cité-reine n’aura rien à envier un jour à la superbe Londres.
Je ne viens pas nier l’éclat et la puissance de la capitale de l'Angleterre. Mais les anglais, comme le furent les Carthaginois, ne sont puissants que pour le commerce et par la marine. Nous n’envions pas, dans une guerre injuste , à venir arrêter, comme le fit Rome de sa rivale, cette admirable prospérité. Ces destructions de peuples, ces villes capitales rasées, réduites en cendres, tout cela heureusement, c’est un spectacle que le monde moderne civilisé par le christianisme ne donnera pas. Il n’en est pas moins dans la logique des faits , qu’en raison de cette spécialité même, la Carthage moderne que nous avons pour rivale, ne prenne jamais la direction sociale de l’humanité. Londres sera longtemps le grand comptoir des deux mondes. De plus en plus les autres forces de l’humanité convergeront vers Paris. Les peuples , comme un seul homme, ne vivent pas seulement du bien-être que la richesse procure; ils ont d’autres as-
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pirations ; et le génie anglais ne semble pas fait pour les comprendre. Ce n’est pas un génie sympathique. Ce génie est celui de la France.