CHAPITRE XXV
lie Paris artistique.
Plus encore que la science et les lettres, l’art a besoin de se manifester dans la grande ville où le goût se développe au sein de l’aisance. L’artiste compte moins sur la postérité; il crée des œuvres et il les expose. Il n’a pas besoin que le temps vienne péniblement lui assurer une récompense tardive. — Voyez, dit-il, et achetez. Non pas qu’il ne soit sensible à la gloire ; mais il comprend qu’elle doit commencer pour lui par les hommages contemporains en attendant ceux de l’avenir.
L’art est inconnu dans la petite ville de province, laborieuse et économe. Le provincial maladroit s’est suicidé lui-même en laissant se propager l’opinion que Paris est tout, qu’il n’y a de grands artistes qu’à Paris. I! pousse cela si loin qu’il n’ose pas avoir une conviction à lui, sans que Paris, les journaux de Paris lui aient dicté son jugement. Il s’est ainsi condamné à l’impuissance, et en devenant le vassal de l’opinion de Paris il a abdiqué son autonomie en toutes choses.
d’un curieux dans paris
Dès-lors les hommes qui produisent, ceux qui se sentent de l’avenir, ne s’amusent pas à attendre péniblement une petite réputation- en province, où le pain du jour leur serait marchandé. Ils vont tenter la fortune sur le grand théâtre, qui leur présente plus de chances de succès.
Quelques hommes de goût, qui habitent la province, ont vainement tenté de réagir contre cette effrayante absorption que fait Paris des talents de toute espèce. Us ont accusé l’orgueil, l’ambition des artistes ; il fallait accuser l’inintelligence et la mesquine parcimonie des villes de province. Il faudra bien des années, pour que s’arrête cette tendance générale à tout concentrer dans Paris. Depuis les chefs-d’œuvre de la peinture et de la statuaire, jusqu’aux chiffons de la toilette des femmes, tout doit venir de Paris.
La grande ville profite de cet engouement provincial. Elle se garde bien de désabuser l’opinion sur son propre mérite. Elle continue à mettre sa marque sur tout ce qui se produit en France ; elle sait qu’il y a des millions de bonnes gens qui diront : c’est beau ; cela vient de Paris.
Mais cette disposition fatale des esprits a nui immensément à l’art. Il a beaucoup produit ; mais il a mal produit. Il a donné des œuvres superficielles et médiocres à des gens qui trouvaient tout beau, parce
cela sortait de Paris. On a ainsi commencé une triste décadence qui certes ne s’arrêtera pas.
Puis la concurrence s’étant faite à Paris, il s’en est suivi que l’art a été mis au rabais. Des artistes dissipateurs ont travaillé au jour le jour ; des artistes dans le besoin ont cédé à vil prix le fruit de longues veilles et la province, qui aime tant à marchander, a voulu, dans l’art comme dans le reste, du meilleur marché ; moyen infaillible de tuer Part, et de lui préparer un fatal avenir.