‹ Voyage d'un curieux dans ParisChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Paris étudié du liant de l’arc de triomplie «le V Etoile.

C’est du haut de l’arc de triomphe de l’Etoile que j’ai voulu étudier Paris pris dans son ensemble. Ce monument colossal forme comme une sorte de belvédère d’où l’œil embrasse toute la cité. Je reviendrai pour l’étudier lui-même, caron a eu la prétention d’en faire un monument type, et comme un Panthéon de la gloire française. Aujourd’hui je gravis l’escalier qui conduit à la plate-forme.

C’est de là que le panorama de Paris a quelque chose de féerique. La longue et large avenue des Champs-Elysées se développe devant moi et toute vaste qu’elle soit dans ses dimensions, elle s’agrandit encore par la perspective. Coupée une première fois par un rond-point au milieu duquel est une fontaine dont tout l’art consiste à lancer de fortes gerbes d’eau, arrêtée ensuite par l’obélisque de Louqsor, elle se termine au pavillon central des Tuileries L’avenue est majestueuse, quoique les arbres soient mesquins. Mais le

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superbe massif des marroniers des Tuileries qui en forme le prolongement, fait oublier la pauvreté végétale de cette allée, ‘entrée grandiose du plus vaste palais de l’Europe.

Après que mes yeux se sont reposés sur les Tuileries, sur le Louvre qui les complète , ils se portent vers la Seine, couverte de ses ponts noirfbreux, je la vois tracer son large sillon à travers la grande ville. Quoique la Seine ne puisse être classée parmi les fleuves de première grandeur, il y a dans son cours paisible, et dans ses eaux assez profondes, un aspect dont l’œil est satisfait. Rien ne blesse le regard comme ces larges rivières sur lesquelles des cités brillantes sont bâties, dont le lit, à peine assez profond pour recevoir les eaux torrentielles à certaines époques, reste ensuite presque à sec durant la saison chaude de l’année. Vous suivez de l’œil un filet maigre d’eau limpide qui serpente au milieu des sables et des cailloux roulés, laissés à nu. A Pise, à Florence, dans la plupart des villes de la belle Italie bâties sur des fleuves tombant des Apennins, vous avez cette vue désagréable. La Seine a beau descendre par les plus grandes sécheresses, elle montre toujours un large bassin entre ses jolis quais. L’espace qui longe la terrasse des Tuileries présente surtout une belle masse d’eau. Malheureusement ce bassin qui s’harmonisait avec le jardin des Tuileries est coupé en ce moment par une passe-

relie qui vient aboutir au mur de la terrasse, sans correspondre à une rue, qui, du reste, aurait l'inconvénient de diviser en deux parts le magnifique jardin des Tuileries.

Je vois le fleuve se diviser et enceindre trois longues îles, dont la plus vaste fut Lutèce, la première cité des Parisii. La flèche aérienne de la Sainte-, Chapelle, reconstruite dep ûs peu d’années et toute brillante de dorures. Un peu au-delà les deux tours de Notre-Dame terminent en face de moi le panorama de la vi le moderne.

J’ai à ma droite le Champ-de-Mars, borné par ses longues et régulières constructions de l’Ecole militaire; un peu plus loin les Invalides, vaste palais surmonté d’un dôme dont on voyait encore les dorures en 4 830 ; enfin toujours dans cette direction, le Paris de la rive gauche, composé du silencieux faubourg Saint-Germain et du quartier populeux des Ecoles. Je distingue parfaitement les deux flèches de l’église gothique récemment élevée sous le vocable de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice. de style moderne, à côté les riches pavillons du palais du Luxembourg, enfin le dôme du Panthéon dominant le petit plateau auquel on a donné par hyperbole le nom de montagne Sainte- Geneviève.

Il faut bien le dire, c’est le côté de Paris où les monuments paraissent à l’horizon se développer avec le

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plus de grandeur ; et cependant ce n’est pas là le grand Paris, le Paris de l’activité, le Paris du mouvement et des affaires. Dans les révolutions récentes qui ont changé le gouvernement de la France, le paisible habitant de la rive gauche venait timidement s’informer sur le quai Voltaire ou sur le Pont-Neuf de ce qui se passait à Paris : il avait entendu la fusillade dans le lointain. Son quartier silencieux était demeuré étranger à la lutte et ce n’était qu’à la fin de ces journées qui ont tant marqué dans notre. histoire contemporaine qu’il apprenait la chute des Bourbons, le départ de Louis-Philippe, le coup d’Etat.

Voyons donc ce Paris de la rive droite. Il se montre devant moi avec une masse compacte de quartiers immenses au-dessus desquels mon œil découvre çà et là des monuments qui rompent la monotonie des maisons particulières. Ce sont les Tuileries récemment terminées et joignant le Louvre, l’église de la Madeleine en forme de temple grec, la colonne de bronze de la place Vendôme, travail qui rappelle les colonnes de la Rome antique , le Palais-Royal , les églises curieuses de Saint-Germain-l’Auxerrois et de Saint-Eustache, la tour isolée de Saint-Jacques, formant une espèce d’obélisque tronqué d’ordre gothique ; au-delà l’Hôtel-de- Ville, et dans les profondeurs du faubourg où sont entassées les industries les plus actives de Paris, la colonne de la Bastille, surmontée d’un génie doré aux

ailes déployées, qui manque de ce caractère de sévérité qu’on doit attendre d'une statue monumentale.

Tel est l’aspect de Paris du haut de l’arc de triomphe. Ce qui saisit à cette distance, où l’œil le plus exercé ne peut rendre compte d’aucun détail, c’est le caractère de force et de puissance dont la pensée se présente à l’esprit du spectateur. Il ne peut, sans une émotion involontaire, contempler l’enveloppe extérieure, la ruche travaillée par l’architecture humaine qui couvre le Paris intelligent , le Paris où bouillonne le génie de la France, celui de l’Europe civilisée qui se donne rendez-vous à toute heure çjans la grande capitale.

Mais voyez ce spectacle grandiose, lorsque le soir étincelant de millions de feux, dont la réverbération rougit l’atmosphère , il s’élève de l’immense ville comme un bruit de vagues frappant sourdement de hautes falaises, bruit lent qui rappelle les premières détonnations des orages et semble porter à l’oreille de l’investigateur toutes les passions qui s’agitent, toutes les paroles qui vibrent, toutes les joies qui s’exhalent, toutes les douleurs qui se lamentent au sein de ce cratère dont les explosions ont souvent fait trembler le monde.

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