CHAPITRE Y
lia petite ILutèce des JParisii.
Et cependant cette prodigieuse cité qui, dans quelques mois, va briser ses barrières et ne s’arrêter qu’à l’enceinte fortifiée dont une prévoyance peut être exagérée a pris soin de la défendre, a eu pour berceau la petite île de la cité. Là, entre lesdeux bras delà Seine, s’éleva paisible, la capitale ignorée des Parhii. Quelque romain moqueur î ui donna le sobriquet de Lutèce, ville de boue, en souvenir de sa situation marécageuse et probablement de la malpropreté de ses rues. Mais Paris est son nom celtique, son nom national. Nos aïeux, comme font encore les Orientaux, devaient prononcer ce nom, en donnant de la valeur à la dernière consomne. Nous avons aujourd’hui le tort de dire Pari, traduction trop écourtée du vieux mot Parisii qui fut le nom de la peuplade gauloise aborigène. C’est dans César, illustre capitaine et grand écrivain, que nous trouvons la première mention de Paris.
Au sixième livre de ses Commentaires, il raconte comment il transporta à Lutèce des Parisiens l’assem-
blée générale, le congrès annuel des tribus gauloises qui devait se réunir au commencement de chaque printemps (V).
Au livre suivant, César raconte le siège de Paris fait par Labienus, son lieutenant, et la sanglante bataille gagnée par celui-ci contre les Gaulois commandés par Camulogène. Cette bataille de Paris, ce premier souvenir de l’histoire de la grande ville qui devait un jour célébrer elle-même tant de victoires, a occupé, on le pense bien, tous les écrivains, tous ceux qui arrivent à chercher dans les documents primitifs les faits glorieux des époques les plus reculées.
J’ai naturellement voulu me rendre compte de cette bataille, et, mon César à la main, j’ai satisfait ma curiosité de visiteur et d’antiquaire.
« Labienus venait de recevoir des renforts de l'Italie. Il partit avec quatre légions pour Lutèce, ville des Parisiens placée dans une île du fleuve de la Seine, où à la nouvelle de l’arrivée des Romains, des troupes nombreuses de toutes les cités voisines s’étaient réunies. Le commandement de toutes ces troupes avait été donné à l’aulerque Camulogène qui, malgré son âge avancé, reçut cet honneur, à cause de sa grande science dans l’art militaire. Le chef gaulois ayant remarqué que la Seine était enveloppée de marais sur
(1) « Concilium Galliæ primo vere (ut virlutuerat) iiulicto... Goncilium Lutetiam Parisiorum transfert. » De Bell. Gall.. lib. VI, 11 .
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ses deux rives, et qu’ainsi l’accès de la ville était trèsdifficile, s’arrêta dans ce lieu et résolut d’empêcher les Romains de franchir les marais. Labienus essaya d’abord avec des fascines à combler les marais par un agger et à s’y établir. Mais, ayant remarqué les lenteurs et la difficulté de ce travail, il sortit en silence de son camp, à la troisième veille, et se rendit à Melodunum (Melun) par la route qu’il avait suivie déjà. C’était une ville des Sénonais, placée dans une île de la Seine, comme nous l’avons dit de Lutèce. Ayant saisi cinquante barques environ, les ayant réunies avec célérité, il y fit monter des soldats, et s’empara sans difculté de la ville, les habitants étant effrayés de la nouveauté de cette attaque et alors en petit nombre, parce que la plus grande partie était avec l 'armée. Il reconstruisit le pont que les ennemis avaient coupé quelques jours auparavant; il fit passer ses troupes et redescendant le fleuve, il reprit le chemin de Lutèce.
Les ennemis ayant appris cette nouvelle par les fuyards qui venaient de Melodunum, ordonnèrent de brûler Lutèce et de couper les ponts de la ville. Euxmêmes, sortant du marais qui était sur les rives de la Seine, allèrent en construire leur camp à l’opposé du camp de Labienus. »
Telle était la situation des deux armées. Labienus rentré dans son camp reçut de fâcheuses nouvelles. Il allait être enveloppé par des forces supérieures, dont
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il apprit l’arrivée prochaine. Attaqué de la sorte sur les derrières, ayant devant lui l’armée aguerrie de Camulogène, soutenue encore par la défense naturelle d’un grand fleuve, il comprit qu’il fallait changer son plan de campagne.
« En présence de ces difficultés qu’il n’avait pas prévues, il comprit q.u’ii ne pouvait avoir de ressource que dans son courage. Ayant convoqué, le soir même, un conseil de guerre, il exhorta les chefs à exécuter avec soin et rapidité le plan qu’il avait conçu. Il lit monter par des chevaliers romains les barques qu’il avait amenées de Melodunum et letir ordonna de descendre le fleuve, à la première ville, à la distance de quatre mille pas, et de l’attendre dans cet endroit. Il laissa, pour garder le camp, cinqcohortes des plus faibles pour combattre. Il ordonna que les cinq autres cohortes de la même légion partissent au milieu de la nuit et remontassent le fleuve avec tous les bagages, en faisant un grand tumulte. Il se procure quelques petites barques et il les envoie de ce côté du fleuve avec un grand bruit de rames. Lui-même, peu après sort en silence avec trois légions et se rend au point où les barques avaient ordre de l’attendre. Etant arrivés là, ils surprennent les avant-postes ennemis, placés le long du fleuve; ils sont favorisés en cela par un violent orage qui s’était levé tout à coup. Les chevaliers romains qui
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en avaient la charge font passer rapidement le fleuve à la cavalerie et à l’infanterie.
Presque en même temps, au point du jour, on annonça aux ennemis que dans le camp des romains il se fait un tumulte inaccoutumé, que de nombreuses cohortes remontent le fleuve, qu’on entend du même côté le bruit des rames et que des soldats descendent un peu plus bas le fleuve sur des barques. A cette nouvelle, pensant que les légions allaient franchir le fleuve sur trois points et qu’effrayées par la défection des Eduens, elles se préparaient à fuir, ils partagèrent aussi leurs troupes en trois parties. Ayant laissé une garnison en face du camp de Labienus et envoyé vers Metiosedum une petite troupe qui avait ordre de s’avancer autant que les barques, ils portèrent le reste de l’armée contre Labienus.
Au point du jour, tous les nôtres avaient franchi le fleuve et l’on voyait l’armée gauloise rangée en bataille. Labienus ayant exhorté ses soldats à se souvenir de leur ancienne valeur et de tant de victoires déjà remportées, et à se figurer que César, sous la conduite duquel ils avaient si souvent battus l’ennemi, était avec eux, donne le signal du combat. Au premier choc, sur la droite où était la septième légion, les ennemis sont repoussés et mis en fuite. Sur la gauche où était
la douzième (4) légion, quoique le premier rang des ennemis fut tombé percé de coups de lances, le reste résistait avec opiniâtreté et nul ne laissait soupçonner qu’il put lâcher pied Le général gaulois, lui-même, Camulogène combattait avec les siens et les exhortait. L’issue du combat était demeurée jusque-là incertaine lorsqu’on vint annoncer aux tribuns de la première légion ce qui se passait à la gauche. Ils portèrent alors leur légion sur les derrières de l’ennemi et levèrent leurs étendards. Dans ce moment même aucun des gaulois ne quitta sa place, mais entourés de toutes parts ils furent massacrés.
Camulogène eut le même sort. Ceux qu’on avait laissés en face du camp de Labienus, apprenant que le combat était engagé, vinrent au secours des leurs et s’emparèrent d’une hauteur. Mais ils ne purent soutenir le choc de nos soldats vainqueurs. Ainsi mêlés avec leurs fuyards que ni les forêts ni les hauteurs ne purent cacher, ils furent taillés en pièces par la cavalerie (2). »
J’ai laissé parler César, et l’envahisseur romain donne naturellement le nom d’ennemis à nos braves aïeux qui se font tuer devant les restes de leur ville incendiée. Le récit n’en est pas moins plein d’intérêt.
(1) Les commmentateurg disent qu’il y a erreur de chiffre et qu’il faut lire la quinzième.
(2) De Bell. Gall. , lib. vu, u.
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J’ai voulu retrouver ce passage situé à quatre mille pas au-dessus de Lutèce ou Labienus fit passer la Seine à ses légions. Ce point correspond à file qui se trouve en face de Saint-Cloud. Des fouilles récentes exécutées dans cette partie du fleuve ont amené des découvertes précieuses, des armes antiques, des médailles et tous les indices qui ne permettent pas de fixer ailleurs ce passage et en face de lui la sanglante bataille de Paris où échoua le courage de nos pères.
Un de nos plus illustres savants, M. de Saulcy , membre de l’Institut, a jeté sur cet épisode glorieux de l’histoire de nos pères le nouveau jour d’une savante discussion et a démontré que c’est réellement en descendant la Seine (1) et non pas en la remontant du côté de Corbeil qu’il faut chercher l’emplacement de cette bataille, comme la prétendent encore quelques écrivains.
Depuis César, les souvenirs de l’histoire sont rares sur notre Lutèce. Longtemps après f asservissement des Gaules, Julien, qui avait habité le palais des Thermes, situé sur la rive gauche de la Seine, en face de la cité, et qui avait été proclamé auguste dans ce lieu même par ses soldats, nous donne un précieux renseignement dans son Misopogon.
« Ma chère Lutèce est bâtie au milieu d’un fleuve sur une petite île que deux ponts de pierre rattachent
(1) Secundo flumine, dit César.
de chaque côté à la campagne. Ce fleuve ne change pas avec les saisons et n’est pas moins navigable l’été que l’hiver. Son eau est excellente à boire. Le climat de Lutèce est doux et tempéré , peut-être à cause de la proximité de la mer, et les vignes y sont de bonne qualité et en grand nombre. »
Depuis lors, rien dans l’histoire sur Lutèce et les Parisii. Il faut arriver à l’époque mérovingienne.
Les destinées de Lutèce, jusqu’à la fin du ve siècle, sont enveloppées d’une obscurité complète. Qui songeait, en pleine décadence de l’empire romain, quand le Nord était menacé par les barbares, que les deriers romains s’épuisaient dans une vie sensuelle au fond de leurs villas, rivalisant avec les palais des empereurs, qui songeait à la cité boueuse, malgré les prédilections de Julien?
Ne laissons pas inaperçus les traits principaux de la description donnée par le César écrivain : la salubrité des eaux de la Seine, la bonté de ses vignobles, la douceur de son climat. L’homme, hélas! a le pouvoir de changer la nature même. Les eaux de Paris sont devenues dégoûtantes, tant l’immense cité actuelle y déverse d’immondices. Il a fallu que l’art inventât les filtres; malgré cela, on se défie avec raison des eaux corrompues du fleuve, et l’édilité parisienne songe, ni plus ni moins, à amènera Paris, à l’aide d’un canal de dérivation, les eaux de la Loire descendant pures et
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limpides des montagnes où elles prennent leurs sources.
Quant aux vins de Paris, ils sont nettement classés au rang des vins détestables. Cependant ils eurent pendant des siècles la même réputation qu’au temps de Julien, et au xive siècle, on faisait cas des vins de Montmorency, de Ménil, de Pierrefitte, de Marly, d’Argenteuil, de Sèvres, de Meudon, etc. (t). Les vignerons parisiens, grâce à leur habitude récente de fumer la vigne pour lui donner un rapport plus considérable, ont enlevé à leur vin les principes délicats dont il retirait son parfum.
Depuis que l’homme a abattu les forêts, surtout celles qui couronnaient le sommet des coteaux, des vents impétueux que ne retiennent plus leurs barrières naturelles exercent leurs ravages sur le bassin de la Seine et amènent ces variations atmosphériques si fréquentes dont souifrent à Paris non-seulement les constitutions faibles, mais encore les natures les plus robustes.
Avouons-le, il y a une rude tâche dans la civilisation, c’est de guérir les plaies faites par la civilisation elle-même. Ce serait une pitoyable logique, pourtant, que de la flétrir en raison des maux qui la suivent, lorsqu’on sait d*’autre part les bienfaits qu’elle apporte.
(1) L’abbé Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris , t. IV, p. 27.