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tant qu’elle en empêche de plus nécessaires. Enfin pour ne plus revenir sur la science qui m’est chère entre toutes, le savant évêque de Dublin ne remarquait-il pas récemment que si la nation anglaise est demeurée si éloignée des révoltes et si habile au travail, elle le doit principalement aux quatre cents cours populaires d’économie politique, ouverts sur chaque point de son territoire? Elle ne sera pas socialiste, disait-il au milieu des commotions de 1848; elle sait trop bien l’économie politique; et cela s’est vérifié. N’est-il pas incroyable aussi bien que ce soient les connaissances les plusutilesaux populations, celles qui assurent les bases de l’ordre social, qui devraient diriger et qui seules expliquent les occupations journalières, la vie des diverses classes de la société, qu’on se refuse le plus à répandre? Est-ce parce que l’économie politique est l’ennemie déclarée de l’arbitraire, toujours condamnable, et l’amie dévouée de la liberté, toujours bienfaisante? Je ne sais; mais je prévois qu’on enseignera presque partout les hiéroglyphes avant les lois du travail ou les droits de la propriété.
Et bon nombre s’opposent même à l’enseignement des hiéroglyphes. Qu’on ait des livres, ils le passent encore, puisque c’est la manie commune; mais ils souhaiteraient de les voir uniquement servir, comme chez Chrysale, à mettre en presse des rabats. Ils aiment Y heureuse ignorance. « Si les lettres étaient profanées à toutes sortes d’esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre, et beau-
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coup seraient plus propres à s’opposer aux vérités qu’à les défendre, » déclarait Richelieu ; ils répètent souvent ces paroles. A leur avis, Paul-Louis Courier n’a dit qu’une chose juste : l’a h c a perdu le monde. Ils oublient malheureusement que ce sont les pays les moins instruits qui manquent surtout de croyances et demeurentle plus enclins aux désordres, et ils n’indiquent pas pourquoi Richelieu lui-même a fondé le second de nos journaux, la Gazelle de France. Préférait-il donc à ce moment se fier à l’intelligence et à la dignité des hommes plutôt qu’à leur bassesse et à leur peur. Sans le faire entrevoir, ils s’en tiennent à féliciter Voltaire d'avoir recommandé de ne point instruire les cordonniers et les servantes.
Je m’arrête aux pensées de ces personnes, qui recommencent à faire école, parce qu’elles triomphent dans les Deux-Siciles. Il n’y faudrait point rappeler celte phrase si connue de Leibnitz, par exemple : « Faites-moi maître de l'enseignement, et je me charge de changer la face du monde. » Se trouvant à merveille, elles n’y ambitionnent aucun changement. Aussi ne pouvais-je m’empêcher, à Naples, d’admirer Y Univers de s’imprimer à Paris. Dans son zèle pour l’enseignement ecclésiastique, il y entreprendrait sans doute de ramener aux écoles les prêtres qu’on y voit occupés, près de la douane, à l’examen des livres et des dessins , et il lui en pourrait coûter. Il craint si peu de déplaire aux puissants!
Mais j’en étais aux hiéroglyphes, et leurs partisans, comme les économistes ou tous autres, à part
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les personnes dont je viens de parler, pourraient être aisément contentés. Il n’y aurait qu'à proclamer pour cela la liberté de l’enseignement dans toute son extension. Les premiers épelleraient alors sans nulle gène l’alphabet égyptien, et les seconds qui voudraient obéir aux doctrines économiques , s'efforceraient de mettre l’instruction d’accord avec les convenances et les besoins actuels. L’offre, affirment-ils, répond partout à la demande, lorsqu’on n’y oppose point d’entrave ; iis s’emploieraient assurément à la prouver. Des distinctions et des degrés s'établiraient en conséquence dans chaque branche de l’enseignement, pour satisfaire à la diversité des vocations et des capacités ; de môme que, sous l’impulsion d’une entière concurrence, les méthodes ne cesseraient de se perfectionner. Tant que la liberté de l’enseignement en outre ne sera pas complète, absolue, comment les droits de la famille et les franchises du travail seraient-ils respectés? Ce n’est pas tout pourtant de les acclamer.
En France, d’ailleurs, l’instruction n’est plus seulement aux mains de l’Université, et les sciences physiques occupent une partie de ses programmes, depuis que la philosophie et l’histoire y tiennent moins de place. Mais nul changement radical n’a malheureusement été apporté au fonds même de nos études, et l’Université continue toujours à diriger l'ensemble de notre enseignement, par sa surveillance et surtout ses examens. Quel père, en effet, renoncerait à voir son fils bachelier, puisqu’il le faut être pour en-
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trer dans les carrières les plus opposées? Quel maître même refuserait la visite des inspecteurs de l’Etat, et ne préparerait en conséquence ses élèves ? On dirait que nous n’avons aboli les lois de Sparte par rapport aux enfants, qu’afin de rétablir, en ce qui les' concerne, le régime des contrôleurs et des vérificateurs des anciennes corporations industrielles.
Aussi, on ne le saurait trop remarquer, le socialisme en tout a-t-il parmi nous du bonheur. Il s’est toujours montré grand partisan de l’antiquité, de l’intervention des fonctionnaires et du baccalauréat, toute erreur fondamentale lui semblant propice, se reconnaissant dans tout monopole, et conservateurs et libéraux, pour me servir des mots admis, se sont constamment empressés à le servir. C’est que beaucoup pensent probablement qu’il s’agit surtout de conserver ses traitements, et la liberté nous paraîtra longtemps encore, il est à croire, le droit de crier sur les places, de lever des soldats et de dépaver les rues.
Je pourrais à ce propos me faire aussi touriste, en comparant l'enseignement et les écoles des différents peuples. Mais je m’en tiens pour l’étranger à ce que j’ai dit de l’Angleterre, dont l’enseignement libre est certainement plus avancé que celui de l’Autriche, où le gouvernement défendait à ses sujets, il y a peu d’années encore, de s’instruire hors du pays, et contrôlait jusqu’au choix des précepteurs particuliers. 11 sied de se restreindre , quoique souvent ce soit regrettable. Que l’Amérique, par exemple,
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me fournirait de curieux renseignements ! N’est-ce pas là que l'instruction, étant le moinsdépendante, s’est le mieux appropriée aux nécessités présentes, et que des associations, les familles, la société entière surveille le plus les méthodes et les professeurs? Ne sait-on pas également que la physique de Newton s’est pour la première fois enseignée en Ecosse, où nul règlement scolastique d’Angleterre n’était obligatoire? Mais je ne veux parler que de la France. Or, comparez les jeunes tilles qui s’y instruisent selon le désir des parents, aux jeunes gens qui s’y élèvent suivant les programmes officiels. Celles-là ne lisent pas Homère, il se peut même qu’on les entretienne plus souvent de l’Evangile que de la mythologie ; mais, bien que je ne contredise pas l’opinion sur les couvents de madame de Maintenon, de Fénelon et du Père La Chaise, elles savent leur langue, et se trouvent, à dix-huit ans, cent fois supérieures dans la société des femmes, aux bacheliers du même âge dans la société des hommes. Il n’est en notre pays, parmi les écoles de filles, que celle de Saint-Denis qui soit dirigée par l’État, et vous semhle-t-elle préférable aux autres?
A cette réflexion , je me trouvais en face du temple de Minerve. Ayant pénétré dans la maison voisine, je m’apitoyai de nouveau sur les réduits autrefois consacrés aux Lares : Les anciens Dieux n’étaient pas exigeants. Les femmes n’avaient non plus, dans Pompéi, que la moindre partie des habitations. Leurs appartements n’y ressemblaient en
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rien «à ceux des femmes de Priam et d'Ulysse, s’il en faut croire Hpmère 5 et ils font bien comprendre l’assentiment que dut rencontrer, chez la plupart de ses contemporains, MetellusNumidicus, lorsqu’ils’écriait : « S’il était possible de n’avoir point de femmes, nous nous délivrerions de ce mal; mais comme la nature a établi qu’on ne peut guère vivre heureux avec elles, ni subsister sans elles, il faut avoir plus d’égards à notre conservation qu’à des satisfactions passagères. » Cependant Ménandre avait indiqué déjà un notable avantage à épouser une femme riche; elle vous fait, dit-il, enterrer honorablement.
Dans l’enceinte des Bains, je revins à la question de l’enseignement; je n'en pouvais sortir. Si je blâme les études classiques, pensai-je alors, ce n’est pas du moins, à l’image de certaines personnes, parce que je préfère le latin des auteurs barbares au latin d’Horace ou de Cicéron. Trouverait-on avantage à l’usage des solécismes et des gallicismes? Et je m’éloignais également de ceux qui se persuadent que les périls de la société tiennent au costume des professeurs. Que la soutane ecclésiastique remplace, dans les facultés ou les écoles, la robe universitaire, je ne m’y opposais pas sans doute, désirant la liberté pour tous; mais quels maîtres ont donc élevé les générations de la Régence, de l’Encyclopédie et de 1793? Est-ce aussi l’Université qui gouvernait le Paraguay, à l'admiration si vive de Rousseau , de Raynal et de Mably, et les populations de l’Italie dépassent-elles, en savoir et en moralité, les populations françaises ou
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allemandes? Il me semblait d’ailleurs que les accusations contre les professeurs ordinaires rappellent trop les mots de Camps de Caïn , de Synagogues de Satan , de Palais de V Antéchrist , que les saints d’Angleterre donnaient aux universités d’Oxford et de Cambridge, du tempsde Cromwell, pour qu’il ne convint pas d’y renoncer. Enfin, je ne pouvais imaginer que les maîtres, habillés comme on le voudra, changeassent jamais les pensées ou les sentiments exprimés dans les écrits de Rome et de la Grèce, ou fissent que l’explication d’un vers de Térence serve plus que la connaissance d’une loi physique , économique ou morale.
Après tant de souvenirs et de réflexions, j’étais parvenu au terme de ma promenade dans Pompéi. Les débris d’un autel me rappelèrent cependant encore qu'on répugne souvent à l’étude des sciences, par la crainte qu’elles n’habituent à certains usages, et par suite à certains sentiments que l’on condamne. Ce serait le triomphe de la philosophie sur la religion, ai-je entendu dire plusieurs fois, sans qu’on s’aperçût de l’idée singulière qu’on se faisait et qu’on donnait ainsi de la religion. Oui, me dis-je à ce moment, où j’apercevais de nouveau le magnifique golfe de Naples, l’homme a besoin des pensées, des perspectives de la religion, quelque condition qu’il ait reçu du sort, à quelque place que l’aient porté les chances de la vie. S’il y reste étranger, ou le désespoir ou le désordre, à bien des moments, s’emparera de son être. Mais la philosophie est-elle vraiment le contraire de la reli-
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gion ? On la prend avec raison pour synonyme d'examen, d'étude, de discussion, choses auxquelles, je le reconnais, accoutument les sciences; mais que vaudrait une religion opposée à tout examen, à toute discussion? Il y a de fausses philosophies, c’est vrai ; mais il y a aussi de fausses religions, et comment, sans y réfléchir ni les controverser, les découvrir et les combattre? 0 grands hommes qui insultez la pensée humaine, sans même apercevoir qu’elle vient de Dieu, que faites-vous donc en cherchant à justifier vos insultes? Et qu’il vous faut louer de pouvoir mépriser autant que vous ^montrez Platon ou Kant, Aristote ou Descartes ! Songez-y toutefois, la ciguë de Socrate ou le martyr de saint Pierre, le bûcher de Servet ou la Saint-Barthélemy, voilà les seules conclusions qu’il vous soit permis de donner à votre interdiction de l’examen et de la discussion.
Il faut prouver Dieu... Dieu lui-même doit avoir raison, disait Bossuet. Votre obéissance doit être raisonnable, écrivait saint Paul. Saint Thomas d’Aquin intitulait un de ses ouvrages Somme -philosophique ; et l’un des penseurs les plus illustres de notre époque disait récemment : a Sans la religion, la philosophie s’adresse à un bien petit nombre et court risque de rester sans grande efficacité sur les maux et sur la vie ; et sans la philosophie, la religion la plus pure n’est pas à l’abri de bien des superstitions, et par là elle peut voir lui échapper l’élite des esprits, qui peu à peu entraîne le reste, ainsi qu’il en a été au dix-huitième
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siècle l . » Seulement, la religion et la philosophie sont, je crois, trop séparées dans ces paroles. La vérité est une, absolue, immuable 5 il ne se peut, en conséquence, que la véritable religion soit autre chose que la véritable philosophie, etréciproquement.
C’est aussi pourquoi les plus habiles, les habiles véritables, ne discutent point sur la raison ou la foi, ni tout autre sujet. Que les opinions, les cultes, les lois soient choses de pure fantaisie ou de simple habitude ; de telle sorte ici, différents ailleurs, cela ne les choque ni ne les occupe. Ils se contentent de reprendre Dieu de nous avoir faits intelligents, en prétendant agir comme s’il avait autrement décidé. Par malheur, leurs efforts les plus constants et les moins rete^nus-, car ils n’y ont rien ménagé, n’ont jusqu'ici pu changer notre nature. Pour moi, je croirais sage de se résigner enfin à l’accepter -, ce qui serait nou 1 veau même à Pompéi.
1 M. Cousin, Du vrai, du beau et du bien, p. tâ9.
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