‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 14 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— Vous n’étiez pas hier chez Mantinelli?

— Non, madame.

— C’est dommage; il n’y a que les cardinaux pour recevoir, et quelles toilettes s’y trouvaient! Nos maris ont leurs galeries; nous avons nos écrins. C’est une réputation à soutenir : rien n’est cher comme cela. Mais voici Mantinelli 1 ; je veux faire votre présentation.

J’eus l’honneur en effet d’ètre présenté à Son Éminence le cardinal Mantinelli par la duchesse G.... Après quelques paroles sur la France, il me demanda si je ne m’étonnais pas de rencontrer autant de cardinaux, d’évèques et de prélats dans le monde. Je lui répondis par une citation du Père Le Moyne 2 ; il sourit, et me quitta pour aller près de la princesse B..., qui déjà conversait avec son frère, le duc Mantinelli. Qu’on ne se récrie pas d’ailleurs sur ma vanité.

1 Le inonde romain aime les abréviations; il supprime toujour s les titres des cardinaux.

* Auteur de la Dévotion aisée.

ROME

Si j’ai vu des ducs et des princes en si grand nombre à Rome, c’est qu’on n’y est encore que cela; et, m’a-t-on dit, on l’y devient sans prix trop élevé.

Un instant après, je me trouvais près d’un évêque français nouvellement arrivé, et qui paraissait n’avoir qu’à peine encore considéré la société à laquelle il était mêlé. Je me cache, me dit-il; notre robe sied mal dans les fêtes.

— En France, monseigneur, répondis-je.

— C’est vrai; mais je n’imaginais pas que les femmes montrassent si peu les leurs. La princesse N..., continua-t-il, que je n’ai pu refuser d’accompagner ici, ne regarde plus de ce côté; je m’en vais. Je n’aurai pas trop de temps pour ma prière du soir.

Cependant les salons se remplissaient de plus en plus. Car, à Rome, il n’y a que deux grandes affaires en dehors des cérémonies religieuses : le plaisir et l’étiquette. Il pourrait sans doute s’y rencontrer aussi les arts, l’industrie, la littérature, les sciences, la vie publique; mais on y danse et l’on s’y fait annoncer : cela paraît suffisant.

Pour moi, je m’appliquais, depuis mon entrée dans la fête dont je parle, à éviter le commandeur C..., l’obligeance même. Il accourt dès le matin vous informer qu’à midi le pape sortira du Vatican ; qu’on verra la Farnésine à deux heures; qu’il y aura foule vers la soirée au Pincio, et qu’un prélat est autorisé, pour le même jour, à visiter les restes de la Crèche, à Sainte-Marie-Majeure. Il vous explique la disposition de chacun de ces lieux, et vous apprend com-

ment chaque chose se passera. Il répète même plusieurs fois ses observations, dont, il s’en porte garant, vous reconnaîtrez l’importance. Pourtant, il doit vous quitter pour donner encore ces renseignements au comte T..., à la marquise S..., à une famille anglaise arrivée de la veille, et à une société d’Allemands qui partent le lendemain. Il n’a que le temps d’ajouter qu’un cardinal officiera, à dix heures, en l’église de Jésus. N’y manquez pas; vous l’y verrez, comme à la Farnésine, au Pincio, au Vatican, à Sainte-Marie- Majeure. Son regret , c’est néanmoins de ne pouvoir assez s'occuper des étrangers, et on le peut croire. Il est propre à tout, tout lui convient, et il est infatigable. Malgré ses courses et ses visites ellesmêmes, aucun jour ne se passe qu’il n’écrive en faveur de ses relations aux ambassades , au Vatican et chezTorlonia. Ce sont des rapports que le Saint-Père, le prince et les ambassadeurs veulent bien lui permettre; seulement les permissions qu’il en obtient sont inutiles. Il commandera votre déjeuner à Tivoli, et vous retiendra une chaise à San-Carlo.

M’ayant enfin découvert, il vint à moi, et quelques instants après je savais le nom, la généalogie et l'histoire de tous les invités. Je remarquai qu’il ne me nommait à peu près que des personnes d’origine étrangère parmi les dames romaines. C’est tout naturel, me répondit-il ; le fils ainé recueillant seul ici la fortune de ses parents, chacun de nous doit aller chercher sa femme ailleurs. Nos filles, lorsqu’elles font bien, entrent au couvent.

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L’alné, pensai-je, a du moins à Home la vocation de déshériter ses frères et sœurs, et si Jonhson a raison de dire que le droit d’aînesse ne fait qu’un sot par famille, qu'il s’y doit trouver de gens d’esprit! Mais une autre préoccupation me poursuivait touchant l’influence des diverses formes de gouvernement sur les lois civiles et jusque sur les sentiments eux-mêmes, lorsque le commandeur me dit : Quelle parure a ce soir la princesse M... !

— Elle me paraît magnifique, répliquai-je.

— Je le crois bien ! ajouta-t-il ; mais le prince était fermier de l’impôt: c’était un beau domaine. Dans les mauvaises années, il se montrait un peu plus dur; d’ailleurs il sous-louait. Malheureusement, c’était un consistoire à régler qu’une ferme à obtenir.

— Le pape y gagnait du moins de n’être trompé que par une personne, dit en passant le jeune duc et abbé R....; combien s’en chargent depuis!

— Je croyais, dis-je au commandeur, que l’administration des Etats romains était remise presque en totalité à des ecclésiastiques.

— Non l’impôt, me répondit-il en me quittant; on l’affermait encore il y a deux ans.

Cela me fit souvenir de nos anciens fermiers généraux; mais je me dispenserai de rien expliquer ici de l’organisation passée ou présente des finances pontificales. J’admirerai seulement la perception de nombreuses taxes dans un État sans commerce, sans industrie, sans agriculture, où le sol est soumis aux substitutions, ainsi qu’à la main morte, et où le crédit

reste inconnu. Ce sont de grands financiers que les Romains.

Quelques moments plus tard, je regagnai ma première place, qu’un officier venait de quitter avec un bruit très-marqué. Eh bien! que pensez-vous de Rome? me dit la jeune duchesse qui m’avait présenté au cardinal Mantinelli. Je m’en faisais une étrange idée quand Chateaubriand m’en parlait autrefois. L’enceinte m’en paraissait devoir être quatre fois grande comme celle de Paris ou de Londres, et je l’ai parcourue en trois heures cet après-midi. Que vous semble surtout le clergé romain? Je vous préviens que je le défendrai.

— Vous n’en aurez nul besoin, madame, répliquai-je.

— Rien ne me plaît cependant comme la discussion. Je lisais ce matin Voltaire, et j’étais ravie.

— Le clergé que Voltaire attaquait en France avec tant de passion, madame, ne valait pas le clergé romain d’à présent, quoiqu’il fût supérieur à celui de plus d'un siècle passé.

— Ne médisez pas surtout de la Rome du seizième siècle. Quelles fêtes! quelles nobles femmes! quels grands artistes!

— « Dans cette société à moitié païenne, superstitieuse et impie, » comme l’a nommé un célèbre écrivain, je ne distinguerais cependant, à son exemple, que deux grandes figures : Michel-Ange et Vittoria Colonna. Une fois de plus, l’absence de sérieuses

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occupations, le mépris de l'opinion, l’éloignement de la réflexion avaient fait oublier le devoir.

— Ne savez-vous pas qu’on s’est demandé si Raphaël, sans la Fornarina, aurait fait Galatée? L’un de ses historiens assure même qu’un chef-d’œuvre excuse nombre de péchés. Qu’il faut regretter qu’il soit mort si jeune !

— Il allait devenir cardinal. Suivant d’ailleurs le système de l’historien que vous venez de rappeler, madame, les Romains eux-mêmes devraient maintenant se montrer très-réservés.

— Si nous n’avons, comme il est vrai, que nos faiseurs de mosaïque et nos graveurs de camées, reprit la duchesse G..., ils en donnent au moins à chacun pour son argent. Voyez la broche de la princesse B... ! La place heureusement me paraît inattaquable. Mais que me disiez-vous donc de notre religion?

— Que c’est la chose qui m’a le plus étonné.

— Il faut bien que Dieu se mêle de soutenir la religion, pour qu’elle subsiste malgré tout ce que les hommes font pour la déshonorer; c’est le mot du juif de Boccace, trop souvent répété déjà.

— Je ne pensais pas à le redire, répondis-je. Ma surprise vient seulement d’avoir trouvé ici autant d’autorité à la religion, puisque c’est d’elle que nous parlons à présent. Cette autorité est trop souvent extérieure, il est vrai ; mais je croyais que l’Italie me rappellerait davantage l’Espagne.

— Comment, l’Espagne de Philippe II et de l’inquisition 1

— Le silence du cœur et de l’esprit, qui suit toujours des ordres absolus, excessifs, ressemble à celui de vos marais : c’est le silence de la mort. Pour m’en tenir à notre sujet, quels sont les peuples aujourd’hui les plus vraiment religieux? Sous quelles institutions les sentiments de piété se sont-ils toujours le plus étendus ou le plus affaiblis?

— Serait-ce encore la manie française de parler politique? *>

— En France, on ne parle plus.

— Quelle révolution !

— Je vous avouais donc, madame, continuai-je, que les croyances et les usages religieux des Italiens m’avaient beaucoup étonné. Mais croire et prier, fût-ce en chaque occurrence comme il le faudrait faire, ce n’est pas là toute la religion.

— Bien que je lise Voltaire, je me souviens de mon . catéchisme, et que voulez-vous de plus que le culte et la foi? Son Éminence, poursuivit la duchesse G... en s’adressant au cardinal C..., qui venait de la saluer, voudrait-elle prendre part à la discussion théologique que je soutiens avec mon voisin ?

— Son Éminence, j’en suis certain, repris-je, sera de mon avis. Je disais à madame que la religion se compose de trois choses : la foi, le culte et l’accord de tous les actes de la vie avec les préceptes divins.

— Cette dernière partie de la religion constitue la morale, dit le cardinal en s’éloignant.

— Je vais aux offices, je fais maigre, et je crois à

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Dieu, reprit en souriant la duchesse G... ; ce n’est déjà pas mal.

— Vous vous dépréciez, madame, répliquai-je.

Vous êtes encore excellente fille, excellente mère, excellente épouse, et comment dirai-je pour ne pas vous nommer excellente citoyenne? La vie entière importe à la religion. Mais les pensées des Italiens sur le dogme et le culte même, me paraissent d’ordinaire fort étranges. S’ils lisaient les controverses de Bossuet et de Leibnitz, beaucoup, j’en suis sûr, se persuaderaient entendre disserter sur une nouvelle religion. Ils croient au catholicisme, ils en suivent les pratiques; mais ils ne l’ont jamais étudié, n’y ont jamais réfléchi.

— Leibnitz était hérétique, Bossuet gallican, et j’ai cent fois entendu prêcher contre l’usage de la , raison.

— Je ne nommerai plus Bossuet, si vous l’exigez, madame, quoiqu’il ait fait condamner le quiétisme par l'Église, c’est-à-dire l’abandon de la raison et de la conscience individuelle. Mais, pour justifier la nécessité de l’étude et de la réflexion en matière religieuse, je m’autoriserai de saint Thomas, qui recommandait la constante recherche du juste et de l’injuste, sans nulle préoccupation des peines ou des récompenses qu’on déclare y être attachées. Jusqu'au seizième siècle aussi bien, c’était là une doctrine admise, non unanimement, mais généralement par les hommes éclairés, et, ce qui semble étrange aujourd’hui, c’était une doctrine très-pratiquée.

— Je déteste la philosophie. Dites-moi seulement votre conclusion sur la religion italienne.

— Je redeviendrais peut-être philosophe.

— Soit ! s’il est nécessaire; mais pour un instant.

— Vous rappelez-vous, madame, le petit moulin dont parlent quelque part les Lettres persanes ? Il faisait, en tournant, le même bruit que les lèvres au récit des prières, et ses possesseurs, fervents disciples de Brahma d’ailleues, se croyaient quittes envers ce Dieu lorsqu’il avait tourné quelques heures chaque jour. Eh bien! la religion italienne, malgré la surprise qu’elle m’a causée, me fait plus de fois penser au moulin des Lettres persanes qu’à la doctrine de saint Thomas. Et c’est en effet l’inévitable écueil de toute croyance qui n’est point méditée, étudiée, discutée. Dieu a fait l’homme raisonnable; c’est sa gloire et sa peine : à cesser d’examiner, il cesse bientôt de comprendre. Quant à cette .partie de la religion surtout que le cardinal B... nommait si justement la morale, et dont je voulais seulement parler, comment se conserverait-elle chez un peuple déshabitué de l’examen de la réflexion, cette unique garantie de la responsabilité? Les Italiens, je le répète, ne contredisent point les dogmes que leurs prêtres enseignent, ils suivent assidûment les cérémonies religieuses; mais je doute presque qu’ils soient chrétiens '.

1 « En Russie la religion est toute en dehors et ne s’enfonce point dans les cœurs, line faut pas confondre la puissance de la religion' sur l’homme avec l’attachement de l’homme à la religion, deux choses qui 11 ’ont rien de commun. Tel qui vo-

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— Je n’imaginais pas que la philosophie fût aussi sévère.

— Combien , madame , me nommeriez-vous de femmes dans ce salon...

— Prenez garde, je suis devenue Romaine, interrompit la duchesse G...

— Au moins, 'continuai-je, me permettrez-vous de me souvenir qu’ avant-hier j’ai été arrêté.

— Vous me raconterez cela. Nos brigands volent, parfois même assassinent au sortir ou à l’entrée d’une église; c’est vrai et c’est original.

— Et leur conscience est en repos dès qu’ils ont ensuite touché dans Saint-Pierre la baguette du grand pénitencier, ou baisé la croix du Colisée. Ils ne s’inquiètent jamais de ce qu’est le devoir ou la faute en soi. Après avoir échappé aux gendarmés, il leur suffit d’accomplir, sans changer de vie et presque sans y penser, un acte extérieur de religion.

— Connaissez-vous Saint-Georges-Majeur, à Venise?

— Je ne le visiterai que dans deux mois.

— Que vous êtes heureux ! Ah! le Grand Canal! les gondoles le soir! mais j’avais seize ans. Or, à

lera toute sa vie, sans concevoir seulement l’idée de la restitution, ou qui vivra dans l’union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J’appelle puissance de la religion celle qui change et exalte l’homme en le rendant susceptible d’un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. » Joseph de Maistre, Du Pape, t. Il, liv. m.

Saint-Georges-Majeur une inscription latine que mon frère m’a traduite, promet indulgence plénière aux criminels qui, le douze avril de chaque année, prient dans cette église en expiation de leurs méfaits.

— C’est une grande faveur, madame, pour les criminels des États vénitiens dont la justice ne s’occupe que le treize avril. Toutefois, je les féliciterais encore davantage si, après leurs prières, ils revenaient aux mœurs honnêtes et réparaient leurs fautes passées. Ne serait-ce pas d’ailleurs se mieux conformer, à la doctrine des indulgences, que la population laïque me parait singulièrement interpréter ici?

— Tenez, me dit la duchesse G... en me montrant le fond du salon, voici notre dernier cardinal. Jamais je n’ai vu de réception comparable à la sienne. C’est un R... Dieu merci, notre clergé n’est pas encore trop plébéien.

— Le peuple romain a-t-il, madame, quelques superstitions au sujet des nominations de cardinaux?

— Il en a tant d’autres ! Mais vous ne vous figurez rien comme ces réceptions! Le cardinal R... n’était que clerc lors du dernier conclave. — Et comme à ce moment la duchesse G... m’exprima le désir de se retirer, je lui offris le bras jusqu’à sa voilure.

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