‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Je me plaisais un soir à penser à Rome, à ses splendeurs et à ses revers, à ses empereurs et à ses papes, à ses conquérants depuis Attila jusqu’à Napoléon, à ses pèlerins depuis Rutilius jusqu’à Chateaubriand. Je ne sache rien d’attachant comme ces rêveries du passé, par un soleil qui disparait derrière de lointains horizons. Mais j’allais, je crois, commencer une description, et Rome a déjà fait bien souvent mentir.

Personne ne m’accusera d’être trop enthousiaste de Napoléon. Malgré ses historiens, d’un nombre si remarquable, je ne puis oublier ses prétentions à rappeler, comme Ivan IV, les empereurs romains, et son succès parfois à réaliser ces prétentions. Cependant le spectacle de Rome m’a presque, sur un point, rendu l’émule de ces savants. Non qu’à leur exemple j’y aieadmiréNapoléon d’avoir rétabli le christianisme, qui me parait avoir maintenant encore une autre origine que des patentes impériales; mais je l’y louais de ses desseins sur cette ville elle-même, Y imperiosissimam civitatem de saint Augustin et la Niobè de Ryron . Figurez-vous, en effet, le bois qu’il voulait créer du

bas du Capitole au delà du Colisée, enveloppant de ses ombres les ruines du Forum, la voie Appienne, les arcs de Titus et de Constantin, les temples de la Paix, de Vénus, d’Antonin et de Faustine, de Romulus et de Rémus, de la Fortune et de Rome, les jardins Farnèse, les bains de Titus, et le Grand Cirque, et la tour de Néron, et le palais des Césars. Quelle sublime forêt! quels magnifiques débris! Peut-être en un tel lieu et parmi tant de merveilles n’aurait-on pas continué à déshonorer les restes du Colisée, qui n’ont point d’égaux dans le monde.

« Je te salue, ô Rome sainte, Rome vénérable parle sang et le tombeau des martyrs ! » disait Luther à son entrée dans la ville qu’il devait, à son départ et après Dante, maudire comme la Babylone des prostituées et des blasphémateurs. J’avoue n’avoir rien éprouvé d’un pareil transport en pénétrant dans l’ancienne capitale du monde. Pendant mon séjour même, Rome, plus rapiécée d'étrangers encore qu’au temps de Montaigne, m’a rarement offert l’image que j’en avais rêvée. Elle n’est belle que dans ses ruines, ou lorsqu’à la nuit de longues files de moines la parcourent, des flambeaux à la main, en psalmodiant devant les bières des morts les litanies funèbres. Je confesse également n’y avoir assisté qu’à une imposante cérémonie religieuse : une messe dite par un évêque de France dans la chapelle Mamertine. L’ancienne prison de saint Pierre et de saint Paul, lieu déjà des supplices de Jugurtha et de Séjan, des complices de Catilina et des rois vaincus; où sous l’épais rocher coule toujours la fontaine qu’on

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rapporte avoir jailli à la parole de l’apôtre pour baptiser ses gardes : voilà bien le temple qui sied aux souvenirs du Calvaire ! La source que le trident de Neptune a fait jaillir près de l’autel d’Érechthée, sur l’Acropole d’Athènes, est tarie, et je ne sais plus admirer les cérémonies de pourpre et d’or, de tumulte et de foule,

Con gran pompa e maesta.

Mais ne suis-je pas retombé dans quelque description ? Je me vois forcé, pour me faire pardonner d’en essayer une nouvelle. C’est le procédé des habiles, toute faute s’excusant à la suivante. 11 y faut seulement une certaine gradation : demandez aux politiques.

Un matin donc, j’étais à la fontaine de la nymphe Égérie. Un de ces sauvages à jamais célèbres depuis Chateaubriand, « presque nus, pâles, minés par la fièvre, qui gardent leur triste chaumière, comme ces spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l’entrée des châteaux abandonnés, » m’y rejoignit.

— Vous paraissez souffrant, lui dis-je.

— C’est l’effet de la malaria , me répondit-il. Elle m’a rendu poitrinaire ; je mourrai si je l’ai de nouveau.

— N’y a-t-il pas de remède contre la malaria ?

— Il faut aller dans les montagnes ou vers les côtes de l’est. Les princes et les prélats s’en guérissent promptement ; mais l’hiver seul l’interrompt ici.

— Ce lieu est-il l’un des plus insalubres de la campagne romaine? demandai-je encore.

— L’insalubrité de cette campagne présente peu de différences. Cependant on arrête en été les eaux de la fontaine Égérie, pour submerger la vallée que vous voyez, et, sous notre soleil, une eau stagnante est une cause assurée de malaria.

— Pourquoi ne renonce-t-on pas à cet usage?

— Qui pense à nous? et les marchands s’y opposeraient, répliqua mon nouveau compagnon.

La déesse de la fièvre a droit de cité à Rome, disait saint Augustin, assez bon mythologiste, semble-t-il, et c’est encore plus vrai de la campagne qui l'entoure. Quant aux marchands — les mercanti di ic.nute — ce sont les fermiers de celte campagne. Leurs troupeaux paissent l’herbe qui pousse dans ces plaines abandonnées, et des arrosements en accélèrent naturellement la végétation.

La malaria me fit penser à ce qu’écrit Sismondi, dans ses Etudes d’ économie politique, de la condition du pehple romain. Car il n’est point d’économiste dont la bizarrerie ne soit telle qu il ne s’occupe plus des hommes que des fûts de colonnes, et ne souhaite avant le pittoresque des sites le bonheur des populations.

Que Sismondi ait pensé qu’un gouvernement de prêtres, dont aucun , selon ses paroles , n’est élevé pour les charges qu’il remplit, donne à reprendre; qu'il ait affirmé qu’un pouvoir irresponsable ne reste point à l’abri d’abus, et qu’une autorité viagère est

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naturellement énervée lorsqu’elle demeure en un isolement extrême de l’opinion et des citoyens, cela ne me préoccupait pas : Sismondi d’ailleurs était protestant. Mais je ne lui pouvais accorder que la dépopulation et l'infécondité des quatre provinces qu’habitaient et cultivaient autrefois les Sabins, les Eques, les Albains, les Herniques et les Volsques, résultassent surtout de la grande propriété. Pline lui-même me paraissait s’être trompé en s’écriant : Latifundia per didere Italiam, imo et provincias ; c’est l’esclavage et l’impôt qu'il lui fallait principalement accuser. A aucune époque, ni chez aucun peuple même, la mesure des héritages n’a seule décidé de la prospérité publique ni du nombre des habitants. L’Angleterre n’offre-t-elle pas l’union des plus vastes terres, de l’agriculture la plus perfectionnée et de l’une des populations les plus considérables ? Le morcellement du sol empèche-t-il le royaume de Naples d’être peu peuplé 1 et presque stérile ? Quelle que soit la superficie des fermes, la culture dépend des labeurs et des capitaux qui y sont appliqués-, et tous les faits, autant que tous les raisonnements, prouvent que les hommes ne restent jamais absents des lieux qui leur fournissent des produits, et qui reçoivent leurs épargnes.

Je n’ai pas à craindre en cette occasion, on le voit, la censure des écrivains qui se font de nos jours les défenseurs des vastes exploitations. Ils tiennent les

1 Les naissances y sont nombreuses; mais la vie moyenne y est peu étendue. — Voy. mon iv c cliap.

petits propriétaires pour une sorte de bétail, dont l’honneur, s’il en pouvait avoir, serait de pousser la charrue des grands. Distingués autant que nombreux, ils se sont en outre dûment convaincus que nos récoltes diminuent sans cesse, et ne doutent point que si nos partages continuent comme depuis soixante ans, nous ne périssions bientôt de disette. Connaissant tout le passé, ils découvrent encore tout l’avenir. Les chiffres officiels même, qui montrent les progrès incessants des cultures et le constant accroissement des produits agricoles de la France, de la Suisse, de la Belgique, de la Hollande, du Piémont et de bien d'autres États également morcelés, ne les arrêtent pas. Ils ont leurs statistiques particulières, auxquelles ils exigent qu’on s’en rapporte. Car, si désireux qu’ils paraissent que leurs armes ne manquent plus aux salles des croisades, dès qu’ils les auront faites, ils souhaitent surtout qu’on les regarde comme bien renseignés. 'Après n’ayoir répété qu’une partie de ce vers de Virgile :

Laudate ingentia rura, exiguum colito.

« Un paysan, le prochain de madame de Sévigné, propriétaire, disent-ils : quelle sottise! Aperçoit-il même, tant il le faut plaindre, la misère qu’il se prépare en moissonnant ses récoltes? » Que ne suit-il en effet leurs conseils! S’il refusait encore de redevenir serf, il s’en remettrait du moins à la charité publique, qui dispensait si bien autrefois ceux qu’elle assistait

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des soucis du travail, du sentiment de la responsabilité, de toute dignité. Aussi leur conclusion est-elle de supprimer d’un coup les petites propriétés et l’égalité des partages, se réservant de demander plus tard la destruction des Caisses d’épargne, qui créent les petites fortunes mobilières, aussi nuisibles que les petites fortunes territoriales. Vraiment, ils ont d’admirables desseins! Mais où ils triomphent en ce moment et à quoi ils consacrent le plus d’efforts, c’est à démontrer que les méthodes agricoles avaient atteint dans le passé, grâce au droit d’aînesse, aux reprises féodales et aux substitutions, leurs derniers perfectionnements. C’est au douzième siècle décidément que la charrue à la Dombasle, passant sur les drains, produisait des merveilles. Seulement, je parle de la campagne romaine. Or, Régulus et Cincinnatus n’y possédaient chacun qu’un hectare trois quarts, étendue suffisant pourtant à pourvoir aux premiers besoins de leur famille, qui de toutes parts y était entourée d’une population robuste et heureuse; tandis que le prince Borghèse y dispose maintenant de vingt-deux mille hectares, et le duc Sforza Cesarini d’onze mille, qui ne forment avec le reste de l’ancien ager romanus qu’une solitude inculte et empestée. Comment la grandeur des domaines expliquerait-elle donc leur fécondité? Peut-être une chose devraitelle embarrasser aussi les écrivains dont je parle, lorsqu’ils réclament tant de lois arbitraires pour le rétablissement des vastes héritages : qu’est-ce que le droit de propriété? Mais ils n’y pensent point.

Pour revenir à l’opinion de Sismondi, il distingue soigneusement, au reste, comme tous les économistes, tous les juristes, tous les législateurs, les grands domaines qui résultent du cours naturel des choses de ceux de mainmorte. Quelques éloges qu’on donne en effet à la fabrique de Saint-Pierre d’avoir six cent mille livres de rentes en terres, à l’hôpital du Saint- Esprit de toucher une somme presque aussi élevée, aux congrégations, aux municipalités, aux provinces des divers États de recevoir au complet leurs baux ou leurs redevances, il ne convient pas moins d’affirmer que la propriété privée est très-différente de la propriété commune. Tandis que le principe de l’une remonte à notre propre nature, l’origine de l’autre n’est qu’une décision légale : on naît homme, on ne naît pas corporation. Si donc, — qu’on me permette cette démonstration ; elle est intéressante, et que de personnes se sont en ce sujet déjà décidées, sans s’y conformer ou la combattre ! — si donc chacun de nous trouve en son être le droit de propriété, qui y a été déposé par Dieu, et si ce droit, comme tout droit naturel, est sacré, inviolable, il n’en saurait être ainsi des corporations ni des droits qu’elles possèdent. La loi seule engendrant ces êtres purement fictifs, ne leur reconnaît que les facultés qu’il lui plaît de leur concéder, et se réserve toujours de les leur retirer à sa volonté. Car un législateur ne peut à jamais s’enchaîner, ni surtout enchaîner ses successeurs. En estil un d'ailleurs, je le répète, qui ait traité ou qui traite d’égale façon les propriétés particulières et indivises?

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Partout, à Rome autant qu’à Paris ou qu’à Vienne, n’a-t-on pas bien des fois annulé les facultés d’acquisition ou de possession accordées d’abord aux corporations? En ce moment même, les biens ecclésiastiques des Étals pontificaux ne sont-ils pas assujettis à des taxes spéciales ? Des communaux ne s’aliènent-ils pas ? Les rentes des villes ou des provinces s’échangentelles, s’acquièrent-elles comme toutes les autres ? C’est pourquoi, approuvez, si vous le croyez bon, les propriétés des congrégations, des municipalités ou des districts, mais ne les confondez pas avec les nôtres. La différence en est aussi marquée dans les causes que dans les résultats, les uns provenant d’un travail libre et individuel, les autres d’un travail asservi et commun, ou, comme l’on dit aujourd’hui, communiste 1 .

Mais je m’éloigne encore de la question que je voulais examiner, celle de savoir d’où résulte la désolation de la campagne romaine, dont je n’ai parlé que très-incidemment jusqu'ici. Lucrèce n’a pas toujours raison de recommander les longs détours 2 . Les invasions barbares ou les guerres féodales ne l’expliqueraient non plus que pour les temps éloignés; et bien que la marécageuse plaine de Pise n’ait pas été.

1 On a assimilé à tort les biens des corporations aux biens des sociétés industrielles. La corporation seule apparaît; elle absorbe les individus. Il n’en est pas ainsi de la Société industrielle. L’actionnaire conserve sa part, l’échange, la transmet comme toute autre propriété.

! Et nimium longis ambagibus est adeundum.

comme les environs de Rome, l’objet des édits de Sixte IV, de Jules II, de Clément VII, de Paul VI, de Pie VII, la vigne s’y mêle désormais au feuillage des arbres, qu’environnent le blé, le maïs et le lupin. J’en demande même pardon à un savant illustre, cette désolation ne saurait provenir du courant ordinaire des vents qui soufflent de Rome à la frontière de Naples. Ils n’ont pas changé depuis les temps de la république romaine, et ne sont point autres que ceux qui régnent de Milan à Messine. Enfin dois-je rappeler que les prairies de l’Amérique, où chaque jour voit arriver les populations et se répandre la richesse, présentent les mêmes causes d’insalubrité que la campagne de Rome, d’un sol presque semblable à celui de notre Limagne? Il faut bien le reconnaître , son état est avant tout l’œuvre des lois romaines et des mœurs nées de ces lois.

Lorsqu’ en effet le travail manuel est décrié ; que la plupart des industries constituent des monopoles gouvernementaux ou sont organisées en corps de métiers; que les douanes forment des barrières à peu près infranchissables 1 ; que la propriété, sous des décrets d’inégalité et de privilège , reste dénuée de capitaux ; que les impôts, très-élevés eu égard aux revenus sur lesquels ils se prélèvent, ne s’emploient qu’en très-faible partie aux voies de communication, aux ports, à la salubrité, à la sécurité sociale; que

1 Une loi vient de diminuer quelques droits de douane dans les États pontificaux. .

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le crédit est repoussé et la mainmorte illimitée, comment le champ de la production ne demeurerait-il

pas stérile? Quelle fécondité s'y rencontrerait surtout quand à la fois la constitution politique et les pompes publiques favorisent l’oisiveté et le luxe des classes supérieures, autant que l’abondance et la régularité des aumônes protègent la dissipation et l'ignominie des classes inférieures? Voilà ce qui explique l’abandon des cultures à l’approche de Rome, et, par suite de cet abandon, les marécages qui s’y rencontrent, favorisés, il est vrai, mais non nécessités par la nature du sol et du climat. Supposez ces terres, d’une fertilité prodigieuse, en Hollande, en Belgique, en Angleterre, aux États-Unis ; pourriezvous imaginer quelles restassent incultes? Nousmêmes ne plantons-nous pas l’inféconde et fiévreuse Sologne? ne desséchons-nous pas la Dombe? Pour vous mieux convaincre que les grands ou les petits domaines sont partout productifs aux mains de populations industrieuses et pourvues du savoir et des capitaux suffisants, rappelez-vous que, dès le siècle dernier, les sables de Vaes et de Termonde comptaient parmi les héritages les plus enviés de la Belgique. Le sol des environs de Londres et de la plus grande partie de l’Angleterre est également très-pauvre, et il a suffi au grand-duc Pierre-Léopold de livrer les marais infects de la Toscane à la spéculation privée, pour qu’ils formassent une des plus belles provinces du globe.

Je disais à l’instant que des lois de privilège séparent à Borne la propriété du capital mobilier-, j’en

donnerai un exemple intéressant pour les partisans de ces lois. La papauté a rétabli depuis notre premier empire le droit d’aînesse, et qu’en résulte-t-il ? C’est que toutes les terres vont au premier né, tandis que les capitaux, restés en très - petite quantité , comme il en est partout où l’industrie n’a pris encore nul essor, sont distribués entre les autres enfants, qu’on ne peut absolument dépouiller. Partant, l’alné n’a d’autre ressource parmi les Romains, en 1857, et aux portes d'une capitale , que de livrer ses domaines au régime pastoral, en n’y faisant pas même quelques fossés d’écoulement. Je citerai, pour terminer ces observations, les paroles sur l’Italie qu’inspirait à Rossi — quel nom ce devrait être à Rome! — l’examen de l’influence économique des diverses législations. « Dans l’Italie méridionale elle-même, ditil, il y eut jadis la Sicile, Rome, la grande Grèce, mais il estvrai qu’il n’y eut une Sicile qu’avant le proconsul Verrès : là est tout le mystère. Ce n’est pas le climat, ce sont les institutions-, ce n’est pas ce que la nature a fait, mais ce que l’homme a détruit, qui est la cause du mal’. » Pour moi, l’image du paysan que j’ai rencontré à la fontaine Égérie me sera toujours présente, et quelque défiance que j’apporte à mes opinions, ayant renoncé, en Italie comme en France, à l’infaillibilité, je reste convaincu des causes que je viens de signaler à l’abandon et à la misère des provinces les plus rapprochées de Rome.

1 Rossi, Cours d’ Économie politique, t. IV, p. 00.

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Du reste, combien me dois-je applaudir de ne parler ici que de choses agricoles ou purement économiques! Le plaisir est si grand de découvrir un coupable ! L'on se sent tellement enclin à prouver que la faiblesse s’alarme seule des châtiments qu’il reçoit! Plusieurs repoussent même , en le montrant bien , les décisions des docteurs et des conciles qui laissent à la libre discussion les questions qui ne sont pas de l’essence du dogme. Ils tiennent trop à défendre la religion pour ne point condamner en son nom l’indépendance qu’elle autorise , comme ils estiment trop les pouvoirs établis pour vouloir qu’on les éclaire. Ils insultent chaque science ; se refusent encore à croire que la terre tourne 5 croient à peine que l’Amérique existe ; outragent ceux qui pensent sur la propriété laïque ou ecclésiastique comme tous les légistes, tous les législateurs, la plupart des Pères 1 2 , et affirment que les peuples libres sont les plus infortunés. Mais je parle d’agriculture.

Ces personnes devraient toutefois y penser, et je m’arrête à cette observation, parce qu’elle est importante pour l’avenir de la campagne romaine : si les institutions ne nuisent aux peuples qu’autant qu’elles sont justes, pourquoi l’Italie entière saluaitelle de son enthousiasme l’aurore qui semblait, à

1 Notamment Gerson et le concile (le Constance.

* Saint Bernard, par exemple, et saint Paul sont allés jusqu’à très-vigoureusement attaquer les richesses des corporations religieuses. On n’a jamais parlé des couvents dans un langage plus libreque saint Bernard.

l'avénement de Pie IX, se lever sur Rome? Pourquoi ses rayons, aux couleurs de la liberté, embrasaientils tous les esprits, tous les cœurs? La nation romaine, agenouillée sur les pas de son nouveau souverain, était alors, à force d’amour et de confiance, presque rendue à sa noblesse; et si tant de fautes sont depuis à sa charge, tant de torts, tant de crimes, cette nation n’est-elle pas toujours la même? Il y a là certainement la preuve de la nécessité de grandes réformes, que ne contredisent ni la corruption , ni la misère qu’on aperçoit encore. Un des principaux historiens de ce temps-ci remarque qu’en passant des environs de Rome à ceux d’Edimbourg, de l’Espagne en Hollande, des États catholiques aux États protestants d’Allemagne, de l’Amérique du Sud à l’Amérique du Nord, on s’élève des degrés) inférieurs aux degrés supérieurs de la civilisation. Refuser de rapporter ces différences, assurées, évidentes , aux diverses législations politiques , administratives, économiques de ces pays, n’est-ce pas les attribuer, comme Macaulay, à la seule dissem- , blance des religions? J’admire que des catholiques aient tant pris soin de le faire entendre. Le Vatican a condamné autrefois les premières chartes des peuples modernes', qu’il condamne aujourd’hui les décrets despotiques ou socialistes de nos divers gouvernements, ne fût-ce qu’en préparant la

1 V. les lettres d’innocent et de Clément V, à l’occasion de la grande charte et de la Confirmation des droits d’ Angleterre.

modification de ses propres lois sur l’administration et la richesse. L’homme porte en soi l’image de Dieu, entourée de son immortelle auréole de dignité et de droit, de liberté et de responsabilité; qui donc assurerait qu’un pouvoir quelconque n’a pas à la respecter ? « Oh ! courage, saint-père, courage ! » Dans l’état présent de l’Italie, je l'affirme, l’extrême ignorance ou l’extrême désordre peuvent seuls parler différemment.

Par malheur, une école fort bruyante prétend refuser la liberté aux Romains , en matière économique ou autre, au nom même des principes libéraux. Car ce sont les siens; elle le répète trop souvent pour qu’on le méconnaisse. Aussi, lorsqu’elle invoque des idées, des principes d’indépendance, a-telle soin d’ajouter qu’elle ne parle point du centre de l’Italie. Le droit, à son avis, change au 42 e degré de latitude ; elle regarde les Romains comme d’une autre nature que le reste de l’humanité. J’ignore seulement pourquoi , conservant ces sentiments , elle nomme le christianisme une religion d’affranchissement, et comment elle ne voit pas que la servitude influe d’une façon fâcheuse, même dans l’Italie centrale, sur les pensées, les mœurs, la vie privée des populations. En vérité, un Romain est un homme, quoiqu’il manque de pain en hiver et meure de la malaria en été, et l’arbitraire le plus timide, le plus bienveillant, le plus inconséquent, c’est encore l’arbitraire. Je ne puis m’empêcher à ce sujet de citer de nouveau quelques paroles de Rossi, presque les dernières qu’il ait pro-

noncées dans sa chaire d’économie politique. « Qu’ont servi à l’Espagne, telle que Philippe II et ses successeurs l’ont faite, dit-il, sa belle et nombreuse population, son riche territoire, son admirable climat, les mers qui la baignent, sa position presque insulaire, et ses vastes possessions dans l’autre hémisphère? A quoi lui ont servi tous ces éléments de prospérité, à partir du jour où la superstition et le despotisme (alliance terrible depuis que Rome , oubliant son noble rôle de Guelfe, aima mieux se faire gibeline ') ont empêché de connaître le bien, à partir du jour où l’ignorance, les préjugés et l’oppression ont paralysé en même temps sa volonté et le pouvoir de le faire ? » Rossi ne distinguait donc pas entre les divers territoires ou les différents peuples pour juger des effets des institutions, et ceux qui l’ont lu savent bien qu’il n’a pas seulement parlé expressément de l’Espagne et de la Sicile. C’est d’ailleurs lorsqu’il allait donner à Rome une administration laïque et un gouvernement libre, qu’il a été frappé par le poignard d’un assassin, au milieu d’une foule immobile et muette, comme pour marquer l’ignominie où descend un peuple, sous les influences qu’il avait condamnées. ’ — En réalité, s’il convient d’admirer les Romains, tels qu’ils sont maintenant, ils n’en savent pas moins assassiner et n’en laissent pas moins leur sol en friche.

Mais réplique-t-on parfois, — il me faut bien parler

* C’est là l'un des faits de l'histoire que Rossi condamnait le plus. L’ancien empereur d’Allemagne lui faisait toujours penser à l’empereur de Vienne actuel.

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de tout le monde : — « les lois sont ce qu’elles veulent. Le mieux est de ne s’en point soucier. Il suffit, en chaque État, de s’accommoder aux Codes et aux gouvernants. » Le fait est que les gens qui s’en tiennent à cette opinion sont généralement fort heureux. La misère publique ne les afflige point. Le vice, à leurs yeux, est inévitable; et si de n.ombreux crimes se doivent attribuer à l’iniquité des législations plutôt qu’à la perversité naturelle des sentiments, ils considèrent qu’ils obligent à nommer, en les appointant, des geôliers et des juges. En quoi leur importerait-il donc que la campagne romaine n’ait inspiré aucun Pater noster semblable à celui que faisaient dire à Luther les moissons qui l’entouraient sur la route de Leipzig? Que leur fait l’état de ses populations? Ils ne s’emploient guère qu’à toucher régulièrement leurs gages.

En faisant cette dernière réflexion, car je me contente de la reproduire ici, je me relevai du tertre où je m’étais assis au retour de la fontaine de la nymphe Égérie, et je regagnai le Colisée, pour le considérer encore à la lumière des nuits italiennes. C’est l’un des plus beaux spectacles dont on puisse jouir. Seul peut-être il donne raison du charme et de la mélancolie des paroles qu’il arrachait à Bvron : My curse shall be forgiveness *.

Mais la tradition m’imposait dans ces ruines d’évoquer au moins une fois les ombres des anciens Romains.

1 Ma malédiction sera un pardon.

Excudent alii spirantia mollius æru,

Tu regere imperio populos, Romane, memento!

m’écriai-je donc, en dépassant l’arcade où se tenait la sentinelle française. Malheureusement je fus aussitôt interrompu par la requête d’un capucin, que j’avais yu mendier toute la veille à la porte de mon hôtel. Je ne pus d’abord m'empêcher de sourire en pensant à la réception que lui aurait faite Sterne en un pareil moment, ou Gœthe à l’entrée de la nuit décrite dans sa cinquième Élégie romaine. Mais étant en cours de souvenirs , et songeant de nouveau au despotisme, ma réponse au capucin fut cet autre vers d’un poète latin :

Et propter vitam vivendi perdere causas.

Nous nous séparâmes cependant en bons termes, ce religieux et moi, après avoir disserté de l’influence des ordres mendiants sur l’opinion que se font du travail les classes pauvres des Etats italiens. 11 y avait depuis longtemps réfléchi, m’assura-t-il, et ses paroles me prouvèrent en effet le sérieux examen qu’il en avait fait. Mais n’apercevant plus à l’horizon que le Capitole, d’où, le 8 avril 1341, Pétrarque s’écriait : « Que Dieu conserve le peuple romain, le sénat et la liberté! » je m’y dirigeai. C’était le plus court chemin pour rentrer à mon hôtel.

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