‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 19 sur 48 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

RABELAIS

On n’a pas assez admiré Rabelais d’avoir visité Rome. L 'ces triplex d’Horace suffisait cependant à peine pour venir de Meudon en cette ville au seizième siècle. Il s’y trouvait bien d’autres périls que ceux du voyage de Provence décrit par madame de Sévigné, dans l’une de ces lettres qui parcouraient tous les salons de Versailles avant d’être mise à la poste. Mais rien n’effrayait Rabelais, son bréviaire en main -, et que sa gravité a dû surprendre les promeneurs du Corso ! Comment n’aurait-il pas été sérieux en effet à la veille, sinon de renverser, d’attaquer au moins tout l’ordre présent des sociétés ? Pauvre penseur qui a dû attendre trois siècles pour être compris !

Mais ce que j’aime surtout dans ses œuvres, c’est l’abbaye deThélème, qu’il imaginait en oppositiondes monastères de son temps, et que tant de personnes ont cru imiter dans le nôtre. Il n’y appelait que des gens vertueux, instruits, pleins de raison, dont la règle était l’honneur, et qui avaient pour seul but de fonder la foi profonde. Toute la vie des Thélémites

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se passait selon leur vouloir et franc arbitre. En leur règle n’était que cette clause : Faix ce que voudras , parce que « gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature qn instinct et aiguillon qui pousse à faits vertueux, et retire du vice. » A Thélème, en outre, la vie restait sans inquiétude : les trésors de Gargantua, l’ordonnateur suprême, étaient inépuisables. Nos réformateurs modernes, en voulant renouveler Thélème, ont oublié tout cela. Ils font bien pour l’avenir des promesses de bonheur et de vertu ; mais ce sont des promesses, et l’avenir n’est pas tout. Chose plus étrange encore ! ils n’ont pas aperçu que l’extrême liberté de Thélème était en leurs doctrines remplacée par l’extrême servitude. Un pouvoir sans limites et des serviteurs sans droits, voilà la société qu’ils proposent. En tout pays, à toute époque, leur sentence est invariable.

Unus erat tolo naturæ vultus in orbe.

S’en tenant à l’examen des faits industriels, ils se récrient sans cesse, à la vérité, contre la concurrence, c’est-à-dire la liberté dans les sphères du travail. C’est, à leurs yeux, l’anarchie, le désordre, le chaos : à les lire, on se demande comment de nos jours un seul homme peut vivre. Ils n’ont point eu besoin d'ailleurs de plus d’imagination pour leurs conclusions que pour leurs peintures. 11 y a longtemps que tous les partisans de l’arbitraire les avaient également produi-

tes. Les défenseurs des corporations industrielles ne parlaient pas autrement à la fin du siècle dernier.

Cependant, si le pouvoir a le droit et l’obligation de punir la fraude, d’empêcher les abus, de quelque sorte qu’il soit constitué, il ne lui revient jamais de régler selon son caprice, dans les sphères de l’industrie plus qu’en toute autre, le classement des individus et l’emploi des forces. Il n’a pas les fonctions , d’un commandeur de nègres. Distribuer à chacun et chaque jour à la fois les occupations, les profits, les aliments, les plaisirs, en surveiller l’usage, en mesurer les convenances, quel soin pour un gouvernement! Et cela n’a eu qu’un nom encore, dois-je le répéter : l’esclavage.

« Le patrimoine du pauvre, disait Adam Smith, est tout entier dans la force et l’adresse de ses doigts ; ne pas lui laisser la libre disposition de cette force et de cette adresse, toutes les fois qu’il ne les emploie pas au préjudice des autres hommes, c’est attenter à la plus indisputahle des propriétés. » N’est-ce pas aussi un attentat à la propriété, de même qu’aux franchises individuelles les plus inviolables, que de s’opposer au libre usage des capitaux, à la libre direction des entreprises? Et Turgot répétait la pensée de Smith, quand il écrivait ces célèbres paroles, dont les adversaires du socialisme devraient plus souvent eux-mêmes se souvenir : « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété

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est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. » On croit répondre à cela en vantant les bienfaits de l’association : c’est l 'Eldorado, le paradis sur terre. Je suis loin, pour moi, de contredire aux bienfaits de l’association, mais à la condition qu’elle soit volontaire et équitable, entretienne l’émulation, stimule les efforts, respecte dans l'homme ses sentiments, ses idées, sa nature, au lieu de les combattre, pour n’en faire qu’un travailleur dépouillé d'intérêt, qu’un sociétaire dépouillé de liberté.

En réalité, la concurrence, c’est l’équité, le droit, et mettant au concours chaque avantage, c’est à la fois le moteur de l’activité et du progrès;’ je ne crois pas possible de le nier. Mais ce que je veux surtout montrer ici, c’est qu’elle est tout autant le moteur de l’ordre. N’assure-t-elle pas effectivement notre juste et commune satisfaction, en rapportant les profits aux mérites, la richesse aux efforts et à l’épargne, comme en proportionnant entre eux sur le marché commun tous les objets d’échange, d’après le nombre qui s’en trouve et le besoin qu’on en a ? Au sein des relations industrielles si variées, si étendues, l’ordre, qu’on croirait impossible, est tellement admirable, à raison de la concurrence, qu’il ne frappe que lorsqu’on y réfléchit le plus sérieusement. Quel prodige que ces rapports changeant sans cesse et toujours équitables! Quelle merveille que cette équivdlénce constante entre les produits et les services, entre le travail et la fortune!

Se pourrait-il qu’une puissance arbitraire quelconque

tentât môme cette œuvre si achevée de la liberté ? Montesquieu le disait déjà : c’est la concurrence qui met un juste prix aux marchandises. Et elle le fait, autant que pour les marchandises, pour chacun des travaux qui ont concouru de près ou de loin à leur confection, et pour les innombrables services qui ne se réalisent dans aucun produit.

Tout ensemble, c’est la concurrence, servant encore merveilleusement l’ordre général des sociétés, qui veille à la satisfaction des besoins ou des désirs les plus divers, par la direction qu’elle imprime à l’intérêt de chaque homme vers le contentement des besoins ou des désirs de tous les autres. Puisque en effet les profits proviennent seulement, grâce à elle, des travaux Utiles, et qu’ils sont d’autant plus abondants que moins de personnes s’emploient aux industries qui les produisent, nul intérêt n’est délaissé, et jusqu’àce qu’il soit aussi largement pourvu que chacun des autres, les forces et les capitaux s’y destinent. Ils cessent de le faire, au contraire, dès que la baisse des profits et des salaires les avertit de se porter ailleurs. Quelle autorité serait encore capable d’établir un ordre aussi magnifique, de proportionner chaque jour ainsi les ressources disponibles aux besoins à pourvoir? La concurrence fait donc plus, on le voit, que d’assurer la production, elle distribue encore les capitaux, classe le travail le plus justement et le plus prolitablement qu’il se puisse concevoir: C’est la souveraine et l’admirable loi de la distribution, ainsi que de la création des richesses. Schelling et Bastiat avaient

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raison, la liberté est la plus belle des harmonies sociales *. C’est bien où elle règne que le célèbre vers de Pope apparaît en une rigoureuse exactitude :

Ail discord is harmony not understood*.

Mais, il est vrai, les réformateurs actuels s’occupent peu de ces considérations. Ils n’ont point de temps pour lire les économistes ou réfléchir sur les faits qui les environnent. Ils stigmatisent la concurrence et acclament la servitude, qu’ils appellent en cette occurrence, car ils connaissent l’importance des noms, organisation du travail. S’ils se disent les amis du peuple, c’est qu’ils croient apparemment que cela les dispense de l’être de la vérité. Je leur recommande pourtant, lorsqu’ils voudront commencer à étudier ce qu’ils enseignent, le discours d’un des meilleurs amis de la population ouvrière, de Robert Peel, où se trouve ce passage : « Les substitutions d entreprises nationales aux entreprises particulières ne peuvent être avantageuses aux travailleurs, et au contraire elles tendent à les plonger dans la confusion et la misère. » Il n’est pas aussi bien un exemple d’un pareil changement dans toute l’histoire industrielle qui ne prouve la justesse de cette remarque.

1 Jamais les considérations précédentes n’ont été mieux exposées que par Coqueiiu, Dictionnaire de V Économie politique , art. Concurrence, auquel j’ai fait bien des emprunts. Je reviendrai sur la question de la liberté industrielle et du socialisme dans mon xxiv e chapitre.

* Tout désaccord est une harmonie non comprise.

ROME

Mais que je suis loin de Rabelais ! L’abbé Galiani assure qu’on « va à Rome pour voir le pape, les .... et la Rotonde; » il ignorait son voyage, il y a apparence, ainsi que les offres faites chaque jour par les ciceroni et les mariuoli du Forum et du Corso. Elles m’ont souvent valu les mêmes pensées que les offres de la rue de Tolède, -à Naples, pour ne parler que de celle-là, et m’ont souvent aussi rappelé les prêtres, aux parures et aux mœurs si singulières, que Domitien avait placés à Àlbano , près du temple de Minerve.

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