CHAPITRE XV
LE PREMIER RELAIS
Je conseillerai toujours, en quittant une ville, de repasser en son souvenir les pensées qu’elle a le plus souvent suggérées.
Presque chaque jour, à Rome, après avoir lu quelques lettres de Grégoire VII *, je dissertais avec lord Lowd de politique ou d’économie sociale. C’étaient entre nous comme des séances de Parlement, où l’un et l’autre nous étions de bonne foi. Aussi avaisje à peine dépassé la porte del Popolo que, suivant ma méthode, je songeais de nouveau à la condition économique et politique de la population romaine. Ses tendances surtout me préoccupaient. Un général m’avait dit la veille : « Si l’armée française quittait Rome demain, il y aurait après-demain une révolution, et tous les désastres seraient possibles. » Voilà donc, pensais-je, le résultat du gouvernement absolu ! Qu’on a raison de s’en prévaloir pour mieux affermir l’ordre! De nos jours, on se plaît surtout, contrairement aux doctrines économiques, à le dire
1 Pourquoi ne fait-on pas mieux connaître ces lettres*?
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favorable au développement et à la conservation des richesses. Quelle industrie cependant a grandi à Rome? Quels patrimoines y semblent vraiment as^ surés? Toute personne y pense comme le général dont je viens de rapporter les paroles, et y agit en conséquence. Aussi commençai-je à comprendre pourquoi, depuis longtemps déjà, les Etats semblent d’autant plus certains d’un pacifique avenir, qu’on y sacrifie moins les droits des citoyens aux désirs des gouvernants. On dit bien : les voyages instruisent.
Si je reviens ici sur cette opinion, que j’ai déjà exprimée, c’est pour bien faire comprendre les relations qui existent entre les libertés industrielles et les franchises publiques. Toute 1’économfe politique, qui tend à établir les premières, ne repose que sur deux principes : la liberté du travail et le droit de propriété; et comment, lorsqu’il n’est point de droit assuré ni de liberté garantie, ces principes seraientils respectés? S’ils ne le sont encore d’une façon complète nulle part, ils le deviennent du moins chaque jour davantage en Angleterre, en Hollande, en Piémont, en Belgique, tandis qu’ils restent absolument méconnus en Russie et en Autriche.
Je retirai même de mes premières réflexions, à mon départ de Rome , quelques nouveaux ap'erçus sur notre dernière révolution. Bien que la France ne l’ait pas acceptée plus quelle ne l’avait souhaitée, aucun des malheurs, aucun des crimes de la fin du dernier siècle ne lui peuvent cependant être repro-
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chés. D’où cela provient-il, me disais-je, si ce n’est que les usages de la liberté ennoblissent toujoursle cœur, éclairent toujours l’esprit, répandent toujours les idées de justice, d’humanité, de droit, de dignité, et créent des intérêts de stabilité, de conservation ? Leurs bienfaits se ressentent encore après qu’ils ont disparu; tandis qu’où le despotisme a déshonoré les hommes, et prévenu pour eux toute expérience, il est inévitable que l’ignorance et la passion les mènent dès qu’ils sont laissés à eux-mêmes.
Les partisans de l’arbitraire se fient vraiment trop à l’excellence de leur cause. Pourquoi se refusent-ils, par exemple, à montrer les avantages qui leur reviennent de ce que les progrès de l’administration, de l’industrie, des lois, des idées, des sentiments, des arts se réalisent dhez les peuples libres seuls, ou s’y réalisent en premier lieu et dans une mesure infiniment plus étendue? Cette unique démonstration leur serait plus profitable que bien des injures ou bien des éloges, et, prévenant beaucoup de haines, empêcherait beaucoup de violences. Ils y devraient penser, le monde devient méfiant. Il s’avisera bientôt, s’ils n'y prennent garde , de vouloir se rendre raison de toute chose, et de s’estimer plus que quelques favoris.
Il est notamment un point qu’il leur importerait beaucoup d’élucider aujourd'hui, et ce que je disais à l’instant le doit faire deviner. «. Tout est incertain où tout est arbitraire, »> dit Montesquieu ; or, chacun tient, s’attache parmi nous à conserver ce qu’il gagne,
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en s’assurant que ses enfants le recueilleront. C’est l’un des sentiments les plus généraux et les plus marqués de notre époque. Jean de Witt allait déjà môme jusqu’à déclarer que la sécurité ou l’incertitude provenant des diverses législations suffit pour expliquer la richesse des peuples libres, comme la pauvreté des Etats despotiques. Et de fait, où le travail, seul principe de la richesse, et l’épargne— jointe surtout au crédit — seul moyen de sa conservation et son accumulation, se sont-ils jamais séparés de la liberté? En Italie, dans les villes hanséatiques, en Hollande, en Angleterre, en France, aux États-Unis, partout, les progrès industriels ne correspondent-ils pas de telle sorte effectivement aux progrès libéraux, que l’histoire des uns semblerait l’histoire des autres? Il est très-vrai, suivant une juste observation, que, « dans les institutions humaines comme dans l’homme môme, indépendamment des organes que l’on voit remplir les diverses fonctions de l’existence, se trouve une force centrale et invisible qui est le principe môme de la vie » Et les économistes, eux aussi, commencent à se plaire à de semblables remarques, lorsqu’ils parlent, non -seulement du respect auquel a droit la propriété, mais encore des conditions où s’exerce le mieux le travail. Ainsi Mill écrivait dernièrement : « Les lois oppressives de la pensée et de la discussion sont fatales à toute prospé-
1 Observation que j’emprunte à M. üe Tocqueville, L'Ancien régime et la Révolution, p. 122.
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rité, même de l’ordre économique. Lorsque l’esprit humain , par la crainte de la loi ou de l’opinion , n’ose exercer librement ses facultés sur les sujets les plus importants , il tombe dans une torpeur générale et l’imbécillité, qui, quand elles atteignent un certain degré, l’empêchent de faire aucun progrès considérable dans les affaires communes de la vie L » C’est sous une autre forme ce que disait Rossi, dans les passages que je citais précédemment. Et c’est encore l’un de nos plus grands économistes, M. Dunoyer, qui a écrit : « Rien n’oppose de plus grand obstacle au développement des classes laborieuses que le défaut de capacité politique... Les hommes d’industrie ne savent que la moitié de leur métier, tant qu’ils ne sont pas capables de considérer d’un point de vue général les intérêts de la société industrielle, tant qu’ils ne peuvent pas juger sainement de ce qui est favorable ou nuisible aux progrès de ses divers travaux, tant qu’ils ne sont pas disposés à empêcher que les pouvoirs établis ne fassent rien qui lui soit contraire. Cette capacité est tout à fait dans l’ordre de leurs professions ; elle s’y lie de la manière la plus étroite ; elle est une de celles qu’il leur importerait le plus d’avoir pour les exercer avec succès et avec fruit. Malheureusement, elle est longtemps une de celles qu’ils possèdent le moins ; elle se développe la dernière ; mais elle naît pourtant après les
1 Mill, Principles of political economy, liv. V, chap. iv.
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autres ; elle en est la conséquence nécessaire et en devient le véhicule le plus puissant *. » Quand donc elle est née, elle doit pouvoir s’exercer, et chez quel peuple n’existe-t-elle réellement pas? Chez quel peuple l’a-t-on trop tôt reconnue? De quel droit quelques hommes peuvent-ils jamais en déclarer dénuée une nation? Chose à remarquer aussi, les commissaires anglais près de l’exposition industrielle des États-Unis de 1852, hommes d’affaires et point de théorie, ont unanimement attribué les développements de la production et de l’opulence de l’Amérique du Nord à l’esprit et aux usages qui sont nés de ses franchises.
Si ce sont là autant d’erreurs; comment, je le répète, les partisans du despotisme ne les démentent-ils pas? Ils semblent ne pas comprendre quelle vaste carrière de philosophie morale et d’enseignement historique s’ouvrirait devant eux pour une telle entreprise. Que d’heureux rapprochements ils pourraient faire ! Quel noble portrait il leur serait donné de tracer de l’humanité ! Quel magnifique but ils pourraient assigner à ses efforts !
Mais je venais de reprendre mes notes sur Rome, lorsque je fus averti par mon conducteur que j’arrivais au premier relais de la route de Florence. Je l’ai presque regretté ; car j’aurais sans doute découvert encore quelques indications à fournir aux amis de l’arbitraire. Je n’eus le temps que de m’adresser,
1 M. Dunoyer, De la liberté du travail, liv. IV. chap, vi.
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à leur intention, une nouvelle question avant de descendre de voiture. Le moyen le plus efficace d’assurer l’ordre, me dis-je, est-ce en expliquant les lois d’en faire comprendre Futilité, en les discutant publiquement de convaincre chacun qu’on s’applique à les améliorer, ou bien est-ce de s’en taire et d’ordonner qu’on y obéisse ?
FLORENCE