CHAPITRE XVI
Si j’étais grand-duc, je voudrais être grand-duc de Toscane, et combien serait heureux mon État! M’efforçant d’assurer la Sécurité des biens et des personnes, comme il serait de mon devoir, je laisserais chacun posséder, travailler, penser librement, comme il en a le droit. Ce serait le contraire de l’usage ordinaire; qu’espérer de mieux?
Il est cependant une réforme que le grand-duc actuel de Toscane a sagement accomplie : la réforme autrichienne. Il lui déplaisait sans doute aussi d’entendre le langage des soldats allemands, qui causait tant de tristesse à Rossi sous les cieux d’Italie. Et
152 FLORENCE
c’est la vérité qu’il s’éloigne beaucoup de celui d’ Alfieri, dans le célèbre sonnet que commencent ces vers :
L’idiome gentil, sonnante e puro Per cui d’oro le arene Arno volgea, Orfano or giace, afflito e mal securo, Privo di chi il piu bel fior ne caglioa...
Mais, il faut le reconnaître, lorsque le grand-duc a réclamé des régiments étrangers, il avait des précautions à prendre. Il venait de supprimer la liberté de l’enseignement, d’abolir les franchises municipales, de refuser toute indépendance à la presse ; il devait se défier de ses sujets. Six mille Autrichiens à Florence et à Livourne n’étaient pas inutiles. Je n’oserais même dire que les soldats toscans, formés à leur école, suffiront à l’avenir. Seulement le décret qui les rappellera, s’il y a lieu, devrait commencer ainsi : Nous...., ignorant l’art de rendre nos sujets heureux, considérant qu’il ne fait pas bon à vivre dans nos États, avons recours, etc. C’est la déclaration que conseillait déjà Bentham aux souverains qui défendent à leurs peuples d’émigrer, et l’on ne saurait imaginer en combien de cas elle serait applicable. Il n’est qu’une chose à craindre, c’est que d’ici ce décret le gouvernement de Vienne n’aperçoive que la conscription est un impôt, et ne se convainque que tout impôt doit uniquement servir au pays qui l’acquitte; car il refuserait alors ses régiments à la Toscane.
Mais, quoi qu’il arrive, je préférerais encore au titre de grand-duc celui de bon historien. Les récits ordinaires du passé me font sans cesse en effet désirer d’en pouvoir parler 5 et que de sujets s’offriraient à Florence même pour ouvrir sur l’histoire de nouvelles et de curieuses perspectives! Les révoltes populaires qui ensanglantaient l’Arno; les guerres aristocratiques qui couvraient de cadavres la plaine de Fiésole; le complot des Pazzi pour faire assassiner, à la cathédrale, Laurent et Julien de Médicis 5 l’oppression des corps de métiers ; l’archevêque Salviati pendu aux fenêtres de son palais ; Savonarole excommunié par Alexandre VI, et Dante jetant, aux flammes de son enfer les tiares et les sceptres, et Galilée torturé parce que la terre tourne, et Machiavel croyant nécessaire d’enseigner le despotisme : que ces faits ou ces opinions suggéreraient à la moindre habileté d’intéressantes observations! Peutêtre, il est vrai, pardonnerait-on difficilement d’y sacrifier, contre l’usage, les manœuvres des camps et les intrigues des antichambres.
Toutefois, pour me former au style historique, je raconterai un souper de la villa de Poggio, qu’on aperçoit encore d’une des portes de Florence. Je préviens seulement, puisqu’il est aussi reçu de louer chaque fait accompli, que je n’admire pas l’assassinat.
Le canal que traverse, à Venise, le pont des Soupirs est fort étroit; néanmoins, on découvre aisément du quai des Esclavons, l’ancienne demeure des Capello, au delà du palais des Doges, et, derrière les
154 FLORENCE
prisons, l’ancien comptoir des Salviati. Les premiers figuraient parmi les patriciens de Venise, et les seconds, parmi les nobles de Florence — le pauvre archevêque! — Car les Florentins n’observaient pas cette loi, fidèlement conservée ailleurs, que l’aristocratie doit rester inutile. Commerçants donc, les Salviati envoyèrent pour diriger leurs affaires à Venise le jeune Pietro Buonaventuri, fils du peuple, dénué de fortune, mais actif, habile et beau comme semblait l’être a tous la statue d’Apollon, lorsqu’on la croyait grecque. Presque à son arrivée, Pietro, respirant un soir à son balcon la brise des lagunes, aperçut Bianca Capello, l’unique enfant du sénateur de ce nom qui existait alors, et la merveille de Venise. Ils s’aimèrent en so voyant ; jamais le vers de Lucrèce ne s'était autant vérifié :
Nam quod adest præsto placet, el pollere Tidetur,
Chacun des jours suivants, ils échangèrent leurs regards, et bientôt, en la seule présence d’une duègne, ils unirent leurs serments dans l’église de la Sainte. A peine de retour de cette première rencontre, oh Faust ravi contempla Marguerite, Pietro accourut implorer du fier patricien la main de sa fille. Il se dit noble et riche, croyant qu’à Venise c’était quelque chose d’être riche et noble à Florence : Capello le chassa. Mais l’amour ignorait déjà l'étiquette, et dans les larmes brûlantes et les indicibles espoirs, Bianca et Pietro passèrent sur le pont du canal la nuit qui
suivit le refus de leur union. Le chant même de l’alouette ne les sépara pas; ils s’enfuirent à Florence. Par malheur, abandonnée et détrompée aussitôt, Bianca dut y vivre dans le misérable réduit de Pietro, qui recherchait chaque jour au dehors les plus ignobles débauches. Pendant ses absences, il allait même jusqu’à renfermer Bianca, en lui défendant de soulever la jalousie qui servait de clôture à sa fenêtre. Cependant le grand-duc, passant un jour à la tête d’une bruyante cavalcade, Bianca parut au dehors, et le grand-duc ne l’oublia plus.
S’il est rare qu’un prince débauché n’ait aucun confident, il l'est autant qu’un habile confident ne recoure, dans ses entreprises, à quelque femme. Le confident du grand-duc était alors l’Espagnol Mondragone, qui pouvait, à force de bonheur, employer en ses intrigues sa propre épouse. Mais ni présents, ni promesses, ni conseils ne réussirent auprès de Bianca. Fidèle à ses regrets et à son malheur, elle refusa le grand-duc lui-même. Aussi Pietro seul paraissait-il alors heureux, grâce à l’argent et aux faveurs qu’il recevait incessamment de la cour, et qui lui permettaient de ne plus mettre de borne à son libertinage. Néanmoins, il souhaita de se marier à sa maîtresse; et, chose aussi singulière, un matin qu’il rentrait ivre chez lui, peu de jours ensuite, il fut assassiné, sans que les soins les plus assidus, les plus actives recherches aient pu faire découvrir son meurtrier. Le grandduc surtout admirait l’inutilité de ces poursuites; mais, trop chrétien pour croire aux présages, il fit de
156 FLORENCE
Bianca Capello, neuf mois plus tard, la grande-duchesse de Toscane.
Hélas ! pourquoi dans les grandeurs l’oubli constant des jours passés? Pourquoi l’orgueil seulement où sied le mieux la bonté ? Pourquoi les souvenirs de la Romaine Théodora au lieu de ceux d’Élisabeth de Hongrie ? Florence avait applaudi à l’élévation de Bianca, couronnée de ses infortunes et du pardon de son père; elle la détesta bientôt: mais sa haine fut d’aussi courte durée que sa satisfaction.
Le frère du grand-duc, jusque-là sans héritiers, vint à sa cour dès la première année de son mariage. Il était même très-chagrin d’être cardinal, n’ayant pu à cause de cela quitter Rome plus tôt encore, afin de s’excuser de l’opposition qu'il avait faite au mariage de son frère. Elle avait été fort injuste, insensée, se plaisait-il à répéter ; et c’est pour recevoir un aussi proche allié et aussi considérable que la grande-duchesse fit préparer à la villa de Poggio le souper dont j’ai voulu retracer l’histoire. Car on a toujours ordonné des fêtes payées sur les budgets. Le cardinal resta silencieux jusqu’à la fin du repas; mais au moment où les convives s’apprêtaient à quitter la salle, il se lève brusquement et, tirant un poignard de dessous sa robe : Que personne ne sorte d’ici sous peine de la vie! s’écrie-t-il. Qu’on saisisse la Vénitienne Bianca Capello ! Elle vient d’empoisonner le grandduc avec un gâteau préparé de ses mains.
Bianca, pâle d’horreur, éperdue de désespoir, accuse à son tour le cardinal, si tardif à la condamner
après avoir été si habile à se renseigner. Mais ses paroles et ses pleurs restent inutiles : elle expire à côté de son mari -, et, comme tout parfois se dispose merveilleusement, les officiers du cardinal lui présentèrent à ce moment même la couronne deToscane, qu’il se posa sur la tête, étant le successeur obligé de son bien-aimé frère Francesco. Je couvre tout de ma robe rouge, disait Richelieu ; c’était sans doute aussi la maxime du cardinal grand-duc. Le fait est qu’il ne faut rien d’inutile.
Le souvenir de Bianca Capello, si belle en ses amours et sitôt ravie à sa fortune, m’avait trop bien préparé, vers le déclin d’un jour de printemps, à relire à Fiésole ces paroles de Bell, pour que j’y manquasse : — Elles feront d’ailleurs oublier mon récit, tout en rappelant quelques-uns des plus beaux vers du Dante \ — « Assis sur les ruines de Fiésole, rafraîchi par la brise embaumée du soir, j’ai contemplé le coucher du soleil, et au milieu des beautés qui concourent à embellir un paysage italien, j’ai profondément compris que rien n’éveille autant dans notre cœur les souvenirs du foyer domestique, que rien ne nous fait plus ardemment regretter les années heureuses' qui ont fui loin de nous, que la vue du soleil couchant dans une terre étrangère 1 2 . »
1 Dante, Purgatoire, ch. VIII, liv. i et 2 : « Il était déjà l’henre qui des navigateurs attendrit le cœur, et tourne le désir vers le jour où ils dirent à leurs doux amis adieu, etc. »
* John Bell, Observations on Italy.
FLORENCE