CHAPITRE XVII
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La Toscane, d’une étendue de 28,000 kilomètres carrés et d’une population de i, 815, 686 habitants, possède un grand-duc, sept ministres, six secrétaires généraux, sept préfets, un délégué extraordinaire, et par centaines des inspecteurs, des contrôleurs, des directeurs, des commis, des attachés. Le gouvernement, à prendre ce mot dans un sens général, y surveille tout, y commande tout, y entreprend tout : c’est un gouvernement centralisé. Il ne lui importe point que les oppositions les plus marquées se présentent, qu’à côté des pays de montagnes se trouvent des pays de plaines, et que les populations de l’intérieur se distinguent profondément de celles des côtes. Après avoir divisé ce duché en carrés symétriques, il a soumis chacun d’eux à une même action et à un môme contrôle. Aussi les agents qu'il emploie, n’ontils jamais à céder aux intérêts particuliers ou aux usages locaux qu’ils rencontrent; ils savent leurs formules et les appliquent. Et, par suite, tous vont indifféremment des extrémités au centre, des districts agricoles dans les commerçants, renouvelant au plus
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leur costume, ou, s’il est nécessaire, leur serment. Les déplacements sont même ce qu’ils désirent le plus; car chaque fonction ne leur semble qu’une étape sur la route de la fortune. Mêlés à tout et toujours mobiles, pourquoi donc leur reprocher, comme on le fait parfois, de se contenter forcément de résultats incomplets? Us n’y pensent point. Us ont leur avenir à assurer, et pour cela seulement ils donnent raison à Le Tellier, dont c’était la coutume de dire qu’on n’est pas dans les places pour se reposer.
L’unique doute qu’ils fassent naître, étant ainsi disposés, c’est de savoir s’ils existent pour l’État, ou l’Etat pour eux-mêmes. Mais leur nombre et leurs traitements ne cessent de s’accroître, quoique les facilités de communication et de renseignement deviennent chaque jour plus grandes; cela ne tranchet-il pas cette question? A mesure qu’ils sont moins utiles, on les trouve plus multipliés et mieux payés : on dirait qu’ils règlent seuls leur sort tous les ans.
Une autre particularité de l’organisation gouvernementale de la Toscane, c’est la hiérarchie qui se révèle dans les diverses classes d’employés, à propos de chaque chose et à tout moment. Le moindre examen , l’affaire la plus mince y exigent en effet le concours d’innombrables agents du pouvoir. Aucun subalterne n’y cesse en conséquence de s’adresser à son supérieur, celui-ci à un autre, et les ministres enfin, qui ne connaissent ni les personnes dont il s’agit, ni les affaires en litige, y donnent leur décision, ou mieux leur signature. Car, bien qu’on répète
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que les gouvernements centralisés se préoccupent des moindres objets et veillent à tout, leurs ministres ne font pas de miracles. Je ne crois môme pas avoir à convaincre, en France, que c’est à l’arbitre du commis de bureau qui leur adresse le dernier rapport, qu’ils s’en doivent forcément remettre en chaque occasion; nous le savons depuis près d’un siècle. Et combien de temps faut-il pour obtenir cet avis, avec tant de formalités et tant de fonctionnaires, intéressés surtout, pour ce qui ne les concerne pas, à ne se point donner de peine !
Dans un autre pays que la Toscane, mais administré de même sorte jusqu’à nous, il fallait dernièrement vingt-huit actes différents pour qu’une commune fût autorisée à réparer son clocher ou à placer un bac sur sa rivière, lesquels demandaient deux ou trois années. Il y a peu de temps également, un ministre du même État devait, sous son propre sceau , permettre au commandant d’un port de prêter un vase à des sœurs de charité, pour le service des malades. Que de bienveillantes précautions donc encore! Que de soins infinis! Et si dans l’intervalle le clocher tombait, quelqu’un se noyait, ou plusieurs malades sont morts, qu’y faire? C’étaient les règles établies. N’est-il pas admirable d’ailleurs qu’en un tel. ordre de choses rien ne se fasse plus mal qu’il n’en est communément? Dans combien de circonstances faut-il se réjouir de ce que l’on n’a pas !
Je suis, on le voit, très-éloigné de l’esprit de blâme en rappelant l’immense différence qui sépare la
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Hollande, la Belgique , surtout l'Angleterre et les États-Unis, pays les plus décentralisés, de la Toscane ou des États régis comme ce duché. J’avoue même que l’activité intellectuelle, politique, morale, industrielle, des premiers, leurs perfectionnements incessants, leurs innombrables entreprises, leurs plus faibles impôts 1 , ne plaisent pas à tout le monde. Chacun y est obligé, dit-on, à s’instruire, à s’occuper utilement, à ne compter que sur soi pour se gagner une position, et souvent l’on s’en plaint. D’autant qu’il serait erroné de croire que, pour refuser aux citoyens toute initiative, la centralisation ne propose aucun but à leurs efforts. Elle leur donne à l’excès l’ambition des places. Ne pas se sentir responsable de son avenir en attendant tout de la faveur, et avoir pour patrimoine le budget de l’État ; comment effectivement ne serait-ce pas assez apprécié pour n’ètre pas très-disputé? Aussi point de fils de procureur qui ne veuille, en Toscane, devenir préfet, ni de père de jeune fille qui n’y souhaite pour gendre un directeur des domaines. Chaque surnumérariat y compte cent candidats, chaque bureau de village une vingtaine. Par malheur, celui-là seul réussit, du moins s’il n’est cousin d’un favori ou neveu d’une dame d’atours, qui se distingue entre tous par ses sollicitations, ses promesses, ses complaisances, ses assiduités. Cela fait plaisir à voir, mais non
1 Au moins pour le service intérieur, et comparativement à la richesse sociale.
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à disputer. « Chacun cherche à se placer, ou r s’il est placé, à se pousser. On veut être quelque chose, » disait en une autre occasion Paul-Louis Courier ; je le crois bien. Mais Courier n’apercevait pas assez les difficultés qu’on y ressent , et se trompait peut-être en nommant la population dont il parlait comme formée à ces usages, un peuple de valets. Les valets ont-ils tant à promettre et tant à prouver?
Quoi que fassent même les candidats les plus favorisés, pour eux aussi les mois se passent, et comme lés mois les années. Il leur faut bien attendre les vacances. Ce n’est très-souvent, par suite, qu’après avoir persuadé le public de son incapacité à se suffire à soimême, qu’on devient fonctionnaire. Seulement on montre aussitôt le prix qu’on met à conserver sa charge, ainsi qu’on avait convaincu, par ses précédents efforts, de celui qu’on attachait à l’obtenir. Les ministres peuvent désormais changer, les lois se transformer, les constitutions se succéder ; on restera fonctionnaire, à l’exemple de ceux qui demeurent charpentiers ou maçons. Les places semblent un héritage ; l’on ne se préoccupe jamais des convictions qu’elles imposent. Ne suffit-il pas, au reste, de n’en point avoir pour être favorable à toutes? Il y a vraiment là bien des avantages - y et sauf les retards, tout, à ce propos du moins, le serait, si parmi tant de candidats, comme je le rappelais déjà, la plupart n’étaient nécessairement éconduits.
Malgré le nombre des fonctions, il faut effectivement refuser, calcule-t-on, dix-neuf individus sur
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vingt dans les États centralisés. Qui ne sait même que ceux qui sont refusés, ayant tant attendu, tant espéré déjà, renoncent aussi difficilement à leurs désirs que les autres à leurs emplois, et cherchent par tous moyens à tirer profit de leur échec, dès qu’il leur est survenu, à la plus grande satisfaction, comme au plus grand secours des révolutionnaires? C’est ce qui faisait écrire à madame de Staël : « 11 y aura des révolutions en France (c’était vers 1800) jusqu’à ce que chaque Français ait obtenu une place du gouvernement. » Observation d’autant plus juste, qu’on ne saurait évaluer le nombre qu'atteignent les mécontents sous un pouvoir qui s’interpose en chaque chose et paye tant d’employés, si l’on ajoute aux solliciteurs refusés toutes les personnes dont les intérêts sont froissés, les droits méconnus, les revenus enlevés !
Et c’est là une remarque sur laquelle on ne peut trop appeler l’attention 5 car les révolutions sont d’une extrême facilité dans les États centralisés, grâce à l’organisation même qu’y reçoit l’administration. Il semble qu’à cette fin rien n’y ait été négligé. Avez-vous vu parfois dresser une tente? Sur un terrain uni l’on place un poteau, au sommet duquel sont assemblées plusieurs cordes; on sépare ces cordes, et, après les avoir fixées au sol à égale distance les unes des autres, on les recouvre d’une toile. C’est une œuvre aisée. Mais souhaite-t-on de renverser la tente construite de la sorte, c’est plus prompt encore : il suffit de jeter bas le poteau. Or, c’est là toute la théorie des révolutions
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chez les peuples centralisés. Comme l’administration entière, tous les pouvoirs s’y concentrent effectivement sur un point, on n’a qu’à s’emparer de ce point : tantôt un palais royal, tantôt un hôtel de ville-, et le télégraphe apprend ensuite aux diverses portions du pays qu'elles possèdent un nouveau gouvernement. 11 est même d’usage, en telle occasion , de leur révéler qu'elles aspiraient à ce changement et s’en réjouissent.
C'est que les gouvernements considèrent toujours trop les nominations qu’ils font, les budgets qu'ils distribuent, les agents qu'ils emploient, sans prendre assez garde aux convoitises qu’ils stimulent, aux intérêts qu 'ils blessent, aux haines qu'ils suscitent. Pour eux-mêmes , je regarde comme certain que la meilleure classification à faire chez les peuples n’est pas celle des fonctionnaires et des contribuables, les contribuables, ainsi que cela se voit presque toujours dans les États dont je parle, manquassent-ils de garanties, et les fonctionnaires de contrôle. Burke, en notable concordance avec madame de Staël , trouvait que « la plus grande des fautes de l’ancienne monarchie française, son ^ce capital était un insatiable besoin de trop gouverner, et que de là provenait en partie la révolution. » Que dirait-il aujourd'hui de la Toscane ? Et cependant ne raisonnait-il pas mieux déjà que certains philosophes qui, par goût des épreuves où paraissent le plus nos défauts et nos erreurs, ainsi que nos mérites et nos talents , répugnent à la générale activité qui résulte du désir de se faire une posi-
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tion, à la facile appréciation des difficultés gouvernementales par la pratique des affaires communes, au naturel attachement qu’inspirent des institutions respectant nos droits et garantissant notre sécurité? Ils n’aiment point la liberté, parce qu’elle engage d’ellemême au travail, favorise l’aisance, agrandit le cercle des pensées, relève le but des désirs. A la recherche de l’héroïsme, une qualité qui n’est ni difficile ni exceptionnelle ne leur semble pas estimable. Le sort des nations ne les préoccupe point; ils s’inquiètent de quelques individus.
Toutefois, à Florence, on conclut en faveur de la centralisation par un autre raisonnement. « Si l’Angleterre, la Hollande, la Belgique, les États-Unis réalisent plus ou moins heureusement la décentralisation, m’y disait un chambellan, considérez que nous sommes en Toscane. Chaque peuple a ses tendances, son histoire, ses usages. Le passé règle partout l’avenir : c’est folie de se vouloir corriger. Mais vous autres, Français, continua-t-il, car il aimait à parler, vous raisonnez mal en nous imitant, puisque vous êtes aussi centralisés : d’où vient en partie le peuple anglais, sinon de Normandie, et quelle chose vous sépare des Belges ? L’argument des races nous est particulier. Ne vous étonnez donc pas de nous l’entendre si souvent reproduire ; nous ne le pourrions trop invoquer. Il estvrai, ajouta-t-il encore, qu’on se résout partout difficilement à laisser les intérêts publics à la dissertation et à la décision de campagnards ou de bourgeois qui portent peut-être casquette. Qu’ils ap-
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précient sainement les besoins, les ressources, les désirs des communes ou des provinces qu’ils habitent ; qu’ils y jouissent de la confiance générale-, qu’ils s'appliquent à bien remplir les fonctions que l’élection leur y confère, afin de les obtenir d’autres fois, c’est possible; mais qu’ils apprennent d’abord à faire la révérence ! Le monde en irait-il beaucoup mieux, après tout, parce que les routes reviendraient moins cher, qu’on entretiendrait mieux les rues, et qu’il y aurait plus d’écoles? » Là-dessus il me quitta, devant aller dîner avant la soirée chez le premier écuyer. A peine avait-il le temps de changer de costume.
Je ne pourrais néanmoins approuver non plus ces dernières observations , dont l’importance , je ne l’ignore pas, a souvent été invoquée ailleurs qu’à Florence. Lorsque, en effet, la vie publique couvre le territoire entier, comme les flots couvrent la plage, des gens riches, instruits , honorés par leur nom ou leurs services, ne restent-ils pas dans leurs districts, dans leurs propriétés, sachant bien qu’ils y trouveront alors un aliment à leur activité, et qu’ils ne rencontreront nulle autre part autant de considération ? Si l’Angleterre et les États-Unis sont les pays le mieux et le moins chèrement administrés, sont-ils donc pour cela les plus ignorants et les plus grossiers? Personne ne le prétendrait ; et les comparaisons sont vraiment aujourd’hui trop faciles àfaire pour s’en tenir à répéter, en quelque lieu que ce soit, les anciennes phrases des favoris sur les gens qui vivent hors des antichambres et ne prennent rien au budget. En France même,
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quelle élégance souffrait au temps où l'administration départementale faisait le plus de progrès, grâce à la plus grande influence des Conseils généraux? Ne dansions-nous plus en mesure? Nos femmes avaientelles renoncé à aller en toilette aux promenades ?
Et ces dernières considérations me rappellent un des faits que j’ai le plus souvent admirés. Dèsqu’ÉIisabeth vit les nobles anglais accourir à sa cour, elle s’efforça de les faire retourner dans leurs terres, où seulement ils pouvaient avoir de l’importance. « Voyez , leur dit-elle, ces vaisseaux accumulés dans le port de Londres $ ils y sont sans majesté, sans utilité, les voiles abattues et les flancs vides , confondus et pressés les uns contre les autres ; supposez qu’ils enflent leurs voiles pour se disperser sur l’immensité des mers, chacun d’eux sera libre, puissant et superbe. » La parole d’Élisabeth a été obéie, et l’Angleterre, non plus que la royauté anglaise, ne le doit assurément regretter. Cette royauté du moins n’a pu le regretter que lorsqu’elle a demandé à l’aristocratie la bassesse des courtisans. Quand Jacques II, par exemple, s’écriaitfurieux à Sommerset, refusant d’accompagner en pompe le nonce du pape : « Ne savez-vous pas que je suis audessus de la loi? » et que Sommerset, qui ne valait cependant ni Russell, ni Sidney, ni Hampden, lui répondait : « Votre Majesté peut être au-dessus de la loi -, mais je ne le suis pas, et tant que j’obéis à la loi, je ne crains rien. »
On se tromperait beaucoup aussi, si l'on concluait du nombre et du produit des impôts à la richesse des
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fonctionnaires sous la centralisation. Car à supposer que la quantité n’exclut pas toujours la qualité, comment chaque membre d’une troupe trop étendue pourrait-il être exigeant? Et c'est, sans doute, pourquoi l’on voit si peu d’employés, à Florence, gagner autant qu’un caissier de banque. A peine un directeur général y reçoit-il le traitement d’un régisseur d’usine. Je ne parle ici toutefois que des traitements officiels, puisqu’on assure qu’ils ne sont pas seuls à considérer quand il n'est permis à personned’ écrire ni dediscuter, comme il en est en Toscane. Macaulay notamment soutient cette opinion, en l’appuyant sur des preuves curieuses 5 et si cet usage existe, ce neserait pas, je crois, l’avis de la plupart des amis des ministres de le blâmer. Ils ne cessent de répéter, en effet, que chaque contribuable emploierait uniquement ses revenus à perfectionner ses cultures, à élever ses enfants , à accroître son commerce, à répartir des salaires entre les ouvriers qui l’environnent, et n’ont pas assez de dédain pour de telles dépenses. Il les faut entendre surtout railler ces savants dont c’est l’usage de préférer les consommations reproductives et l’accumulation des richesses, pour employer leur langage, aux soirées des présidents et aux livrées des inspecteurs. Combien les Pères de l’Église leur déplaisent-ils également, lorsqu’ils condamnent « le luxe des puissants soldé par le travail des autres ! » Enfin, le comble de la sottise, à leurs yeux, se trouve dans cette phrase d’un auteur français : « C’est un axiome de parasite, que la vanité d’un fonctionnaire est la ressource des
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indigents l . » 0 Toscans ! doublez, triplez vos impôts, et vos pauvres, ils n’en doutent point, deviendront millionnaires.
Au reste, soit qu’on approuve, soit qu’on blâme ees diverses considérations, plus on va et moins toute chose est libre dans les États centralisés ; tandis que c’est le contraire chez les peuples décentralisés. Conséquences très-naturelles l’une et l’autre aussi bien, on le doit remarquer, puisque les succès de la liberté engagent partout à s’y confier davantage, comme les désirs qu'elle fait naître obligent sans cesse à renforcer la tyrannie qu’on veut maintenir. Et lorsqu’un peuple en est arrivé à ce point extrême d’une centralisation surmontée du despotisme politique, que deviennent bientôt ses plus simples intérêts, ses affaires les plhs usuelles? Car on juge bien mal les États où ces choses s’unissent, lorsqu’on s’en tient à l’étude de leurs lois et qu’on ne considère que ce qui devrait y être fait. 11 y faut encore voir agir tous ces petits administrateurs, tous ces petits souverains, ignorants, paresseux, que le pouvoir central ne peut surveiller ou diriger sur chaque point du territoire, et que l’opinion ne stimule ni ne contrôle. « Quand on n’a pas vu l’ancien régime à l’œuvre, en lisant les documents qu’il a laissés, dit M. de Tocqueville, on ne saurait imaginer le mépris où finit par tomber la loi dans l’esprit même de ceux qui l’appliquent, lorsqu’il n’y a plus ni assemblées politiques, ni journaux, pour ralentir l’activité capricieuse et borner l’humeur arbi-
1 M. Droz, Économie politique , p. 330.
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traire et changeante des ministres et des bureaux » Cela rappelle forcément le passage célèbre de Montesquieu qui commence par ces paroles : « Le principe du gouvernement despotique se corrompt sans cesse, parce qu’il est corrompu par sa nature. Les autres gouvernements périssent, parce que des accidents particuliers en violent les principes ; celui-ci périt par son vice intérieur, lorsque quelques causes accidentelles n’empêchent point son principe de se corrompre 2 . » Et, je le répète, sous la centralisation, l’autorité est surtout représentée par des agents subalternes, toujours peu judicieux et peu capables.
Tout à la fois, considérez jusqu’à quel point l’habitude de se préoccuper des intérêts généraux dans les États librement administrés, excite chacun à les satisfaire de soi-même, sans titre ni redevance. Que de volontaires associations en Angleterre, aux Etats-Unis, en Hollande, par exemple, pour répandre l’instruction, fonder des églises, créer des asiles, multiplier les caisses d’épargne, construire des routes î Les Américains entretiennent déjà même des services publics, — ainsi des corps de pompiers et des sociétés de police, — en dehors de toute participation administrative. Sans avoir jamais eu cette prétention, si enracinée chez certains peuples, d’appuyer les franchises politiques sur la sujétion des localités et des individus 3 , ils con-
1 M. de Tocqueville, L’Ancien régime et la Révolution.
* Montesquieu, Esprit des lois, liv. VIII, chap. x.
* Toutes les fois qu’on a voulu abattre en France le pouvoir absolu, on s’est borné à placer la tête de la liberté sur un corps servile. M. de Tocqueville, L’Ancien régime et lu Révolution.
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firment bien de nos jours ces paroles de Iieeren : « C’est danà les Etats municipaux que se développe surtout la puissance illimitée de l’esprit public, née du sentiment et de la conscience qui dit à l’homme : Tu seras citoyen libre. » Devrais-je ajouter que si quelques pouvoirs locaux entreprenaient sur les droits particuliers, personnels, il y aurait abus et iniquité, comme lorsqu’ils sont attaqués par le pouvoir central? Je m’en crois dispensé, et qu’importe, au fait, d’où proviennent l’arbitraire et ses excès? Le travail, dans toutes ses branches, doit être libre; la propriété , sous toutes ses formes, doit être respectée. Un adjoint maître Jacques ne vaut pas mieux qu’un gouverneur de même sorte , qui ne vaut rien.
Comme tout s’enchaîne aussi bien î Chacun, habitué à penser à sa commune, dans les pays de décentralisation, ne songe qu’ensuite à l’État ; vivant dans son canton, on y connaît autant ceux près de qui l’on s’éclaire que ceux que l’on conseille ; mêlé chaque jour aux entreprises communales ou provinciales, on s’y accoutume aux vastes conceptions, tout en s’éloignant de la témérité, si commune à l’inexpérience. Jamais, par suite, n’y apparaissent ces ambitions que [rien n’autorise et qui ne savent pas se guider, ni ces moments de fièvre où tout semble compromis, après ces temps d’atonie où tout paraît s’anéantir. Et comment chacun ne s’en féliciterait-il pas, n’y verrait-il pas les plus sûres, les meilleures garanties pour la paix publique , comme pour l’heureuse activité des esprits et la prospérité des peuples,
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si ce n'est au moins les philosophes dont je parlais précédemment ?
Pour moi, je ne saurais vraiment reconnaître , en compensation de tels avantages, que le remarquable exemple de constance que donnent les fonctionnaires dans les pays centralisés : je ne dis plus pour garder leurs places , mais pour vanter à tout propos et en chaque district les mérites du souverain. Écoutez-les : l’industrie se perfectionne ! le souverain l’a voulu ; les lettres produisent un chef-d’œuvre ! le souverain l’a inspiré; la richesse augmente! le souverain l’avait souhaité. C’est toujours la même conclusion, par suite de la même admiration. On pourrait à peu près sur la somme des traitements noter chacune des inflexions de voix usitées dans ces éloges, et en marquer les variantes habituelles. Par malheur, s’il fait beau certains jours, il pleut aussi quelquefois ; et les peuples accoutumés à cette sorte d’argumentation, ne manquent jamais de leur côté d’en faire alors usage : ils courent à la tente dont je parlais plus haut et se mettent à la détruire. Que n’a-t-on rendu un édit pour le leur interdire , puisqu’on en fait sur tout? Mais ce qui m’étonne principalement, c’est que l’éloge le plus rarement donné par ses agents au chef d’un État centralisé , soit celui de veiller avec efficacité à la sécurité publique. Estce parce qu’il ne se soucie point d’être loué de bien remplir son véritable devoir, entre toutes les fonctions qui lui sont dévolues, et qui semblent tellement dépasser le temps dont il dispose, ou craint-on que
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cela ne fasse sourire? Je sais seulement qu’être voleur dans les Apennins n’est pas un mauvais métier.
Toutefois , pensais-je un jour aux Cascine, lorsqu’un gouvernement ordonne la production, dirige le crédit, préside à l’enseignement, tarife les changes, entreprend les voies de communication, inspecte les manufactures, vend des denrées, règle les cultes, la presse, l’extraction des mines, l’exploitation des bois, l’entretien des cours d’eau, vérifie l’état des marchandises, la justesse des poids et des mesures, administre les théâtres, organise la charité, subventionne les arts, sans parler des dépôts de remonte, des haras et des écoles de danse, nomme enfin un fonctionnaire sur douze ou quatorze personnes, ainsi qu’en Toscane ou ailleurs, comment pourrait-il s’opposer au socialisme? La logique autorise-t-elle donc jamais à décrier son œuvre, à réfuter les conséquences des prémisses qu’on a posées? Et qu’est-ce que le socialisme, sinon la complète intervention de l’État dans la production et la distribution des richesses, c’està-dire la centralisation entière par rapport aux intérêts matériels? Quand on a abandonné le principe de la liberté du travail et des franchises publiques, il est difficile de se défendre contre ceux qui n’en veulent rien reconnaître ni rien laisser. Et lorsque les classes populaires voient les autres n’aspirer à vivre que du budget, se peut-il qu’elles restent longtemps sans le vouloir faire elles aussi ? Considération à laquelle il faut penser en ce moment; car il y va des plus graves
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conséquences, et quelques faits récents sont peut-être de nature à jeter à ce sujet une suffisante lumière.
A la vérité, parmi les partisans de la centralisation, on admire le pouvoir ! on vante l’autorité ! Mais cela ne répond à aucune objection. Souvenezvous de cette secte anglaise des Spencéens qui organisait de telle sorte la société, qu’après la solde de ses administrateurs il ne restait plus un shilling dans ses caisses. C’étaient des communistes, et combien prétendaient-ils également respecter le pouvoir! Seul, je crois, le commandeur des colonies, son fouet en main, assurait le mieux honorer.
« L’autorité, légitime et morale, a dit un philosophe n’est autre chose que la justice, et la justice n’est autre chose que le respect de la liberté. » II vaudrait certainement mieux contredire ces paroles, en en prouvant la fausseté, que répéter des louanges inutiles. D’autant qu’il serait naturel de placer à leur suite cette pensée de Bossuet : « Il n’y a point de droit contre le droit, point de contrats, de conventions, de lois humaines contre la loi naturelle. » Enfin, pour terminer par une autre citation, je montrerai que Jefferson ne connaissait pas assez la Toscane, ou s’exprimerait d’autre sorte maintenant. « Il n’y a pas de pays, écrivait-il à Madison, où la manie de trop gouverner ait pris de plus profondes racines qu’en France, et où elle cause plus de mal. »
1 M. Cousin, Du y rai , du Beau et du Bien, p. 394.