CHAPITRE XVIII
En rentrant à mon hôtel, après avoir quitté le chambellan dont je parlais dans le précédent chapitre, j’ai trouvé à mon adresse la lettre suivante, datée de Paris :
Que vous êtes bien placé en Italie pour tout étudier! C’est là que chaque chose a pris son origine, sinon ses développements. Ici, où l’on étudie peu, l’on disserte depuis qûelque temps sur la question des banques. Quoiqu’il n’y ait pas une personne sur. mille qui en sache les premiers éléments, les mille en parlent, jusque dans les moindres détails. Elle décidera peut-être de nos prochaines élections. Ce n’est pas que personne souhaite de revenir aux banques de Gênes ou de Venise, qu’on appelait, je crois, des banques de dépôt, et qui ont été les premières établies. Mais avec la Banque de France, qui semblait, entourée de ses quarante succursales, un chefd’œuvre accompli d’organisation financière, dont la prévoyance devait empêcher toutes les souffrances, comme les ressources féconder toutes les entreprises, nous sommes en pleine crise, et tout secours nous fait défaut, Cela donne à penser. Quelques-uns — des
FLORENCE
économistes — prétendent que c’est là l’effet naturel du monopole de la* Banque ; d’autres, et c’est presque tout le monde, veulent au contraire qu’on augmente encore les privilèges dont elle jouit. J’en sais même qui nevoientde remède que dans sa transformation en une institution purement gouvernementale. Un fonctionnaire la dirigerait ; sur l’ordre du ministre, il émettrait assez de billets pour que ses caisses n’en fussent jamais vides, et si le public s’empressait trop à se les faire rembourser, il ne serait pas difficile d’en décréter le cours forcé. C’est leur système, à l’appui duquel ils citent des exemples nombreux. Mais aucun d’eux ne me parait rassurant. Quels décrets ont réussi en matière de finances ? Autrefois, le système de Law a ruiné ma famille-, j’ai vu les assignats, et combien, à Rome, vous aurait-il fallu de scudi de papier pour payer une mosaïque?
Afin de me rendre raison des divers avis que j’entends chaque jour exposer sur les banques, je suis allé trouver ...., l’un de vos amis. Il continue à s’occuper d’économie politique-, avant de décider, il s’applique toujours à connaître : qu’il est singulier! Voici en résumé comment il a cherché à m’instruire de ce que je désirais apprendre. Il tient d’ailleurs pour la liberté de ces institutions.
« Le crédit, m’a-t-il dit en regardant fréquemment un livre qu’il avait près de lui, constitue un commerce, un travail que rien d’essentiel ne distingue des autres négoces ni des autres travaux. Un prêteur, un engagiste, un directeur de banque trafiquent en
effet des valeurs qu’ils détiennent comme un manufacturier fait de ses produits, un commerçant de ses denrées ; tous remplissent des fonctions d’une nature absolument semblable. Dès lors, pourquoi refuser au crédit de suivre la loi générale des affaires industrielles : la concurrence, la liberté? Et cette loi, estelle donc jamais à la disposition des gouvernants? Leur est-il laissé de la reconnaître ou de la nier à leur caprice, loin qu’elle provienne de l’ordre naturel des choses, qu’elle ne soit qu’une conséquence de nos autres droits et de tous nos besoins? Réglementer en outre la circulation lorsqu’on respecte les franchises de la production manufacturière, agricole, commerciale, c’est évidemment l’empêcher d’en suivre les variations, les progrès ou les retards, dont elle doit cependant uniquement dépendre. C’est comme si de deux mouvements qui ne peuvent être utiles qu’en restant uniformes, on précipitait l’un et l’on retardait l’autre. En chacune de ses applications, notre activité doit être libre, ainsi que doit l’être notre pensée, ainsi que doit l’être notre conscience. Les entraves qu’elle reçoit ne cessent d’être iniques qu’où commencent les attributions de la puissance publique elle-même 5 où, hors de la sphère industrielle, apparaît le gouvernement. »
- C'est le point, dis-je. Le crédit, selon la commune croyance, est bien moins affaire d’industrie qu’affaire d’État, et cela me semble juste.
« On interdisait autrefois le prêt à intérêt, reprit votre ami, en considérant l’argent comme tout dif-
FLORENCE
férent des autres marchandises. Pendant des siècles, on a torturé, emprisonné, hrûlé les gens qui pensaient le contraire. Ob y trouvait avantage, il est vrai, la sentence de condamnation étant toujours suivie de confiscation. On reconnaît aujourd’hui qu’on s’était trompé; mais on prend encore les banques pour des institutions publiques , et leur papier pour de la monnaie. Cette erreura remplacé la précédente. Dans quelques siècles, on la confessera de même sans doute : il faut savoir attendre, et les économistes sont très-heureux qu’on ne se donne plus raison en allumant un bûcher. »
Vous me surprenez, dis-je. (Jn billet de banque ne vaut-il pas une pièce d’or ? Et quoique les gouvernements, comme je le reconnais, consomment plus de richesses qu’ils n’en procurent, qu’ils soient par conséquent d’assez mauvais ordonnateurs en cette matière, a’est-il pas certain qu’ils doivent seuls, et à leur convenance, émettre toute sorte de monnaies? Les biUete sont des capitaux.
« Le crédit, sous quelque forme qu’il se manifeste, et quelque instrument qu’il emploie, continua votre ami, ne crée jamais de la richesse; il rend seulement plus facile d’en obtenir. Prétendre, comme vous le faites et comme tant d’autres le font, qu’il crée des monnaies, multiplie les capitaux, c’est propager la croyance la plus fausse et la plus funeste : celle sur laquelle se sont appuyés tous les papiers-monnaie. Le capital, pour commencer par là, naît du travail et de l’épargne ; c’est un des principes les plus élémen-
taires de l’économie politique; il me suffira' sang doute de vous le rappeler. Quant au crédit, il fait que les capitaux sont plus aisément transmissibles ; il ras* semble ceux qui restent oisifs entre les mairisde leurs possesseurs, et les lance dans les mille canaux de là production. Grâce aux facilités qu’il proeure; une même somme intervient dans une-infinité de transactions dans le temps où elle ne pourrait autres ment pourvoir qu’à une ou deux affaires. Tels senti ses pouvoirs^ immenses assurément par leurs résultats; mais il n’en a pas d’autres. Il double, centuple l’activité, les services des différents capitaux, il en rend l’usage plus général, plus rapide, sans en créer* un seul. Les institutions de crédit sont des institutions de circulation; ce ne sont pas des institutions de production ; vraiment, c’est de l’évidence. »
Je commençais à l’entendre. Cependant, dis-je, puisque le billet 4e banque sert comme toute pièce de monnaie, — il vous faut au moins consentir à cela, — comment l’intervention du pouvoir dans la gestion des banques ne serait-elle pas légitime, ainsi quedans la fabrication de l’or et de l’argent ?
« Je viens de vous montrer, continua mon économiste, que le crédit ne saurait augmenter le nombre des capitaux; voyons maintenant ce que sont les agents de circulation qu’il procure et ce qui les distingue des monnaies , qui sont elles-mêmes , dans une certaine mesure , des capitaux. De toutes les institutions engendrées parle crédit, les banques sont les plus remarquables ; elles mettent en jeu tous ses
FLORENCE
pouvoirs. Mais dans les dépôts qu’elles recueillent, dans les prêts qu’elles accordent, dans les escomptes qu’elles accomplissent, dans les billets qu’elles émettent, et elles ne font pas d’autres opérations, ne se rencontre — remarquez-le de nouveau ; car tout en dépend — aucun acte de production. Elles créent des billets ! dites-vous, et les billets valent des écus. Mais comme le billet à ordre ou la lettre de change, le billet de banque n’est qu’une promesse, qu’une obligation, qu’un engagement; ce n’est pas une monnaie; il n’a rien d’un écu. Au lieu d’être souscrit par un particulier, il l’est par une association ; au lieu d’être à terme et au profit d’une personne déterminée, il est à vue et au porteur; voilà ses différences, ses seules différences avec la lettre de change et le billet à ordre ; elles ne pourraient certainement affecter sa nature. Du reste, le billet à ordre et la lettre de change ne sont-ils pas souvent émis aussi par une .puissante compagnie, et un jour ne vient-il pas où ils sont à échéance et se doivent rembourser à toute personne qui les détient?
«Voyez encore! Lorsqu’un effet commercial ordinaire va d’une main à l’autre, que se passe-t-il? Le premier s’acquitte envers le second, comme celui-ci envers le troisième, mais une dette subsiste toujours: celle du souscripteur de l’effet. Il n’y a pas extinction de dette; il n’y a que remplacement d’une dette par une autre, ou, pour prendre le terme juridique, novation de créance. Or, lorsque l’objet du transfert est un billet de banque, la similitude en cela est
encore absolue. Il porte aussi lui un engagement, une signature: l’engagement, la signature de la banque; et chaque fois qu’il se transmet, cet engagement remplace, nove, celui qu’il éteint. Toute dette ne cesse qu’après que la banque a remboursé son billet avec de l’argent, de la monnaie véritable, ainsi que pour la lettre de change après que le souscripteur l’a de même remboursée.
« J’avais donc raison de vous dire que le billet de banque n’a rien de la monnaie. Il n’en remplit aucune des conditions dans la circulation. La monnaie a une valeur intrinsèque, en raison de laquelle elle est uniquement reçue dans les échanges. Ce n’est pas une obligation, une promesse; c’est une marchandise, qui ne circule que pour ce qu’elle vaut au cours du marché, quelque empreinte qu’elle porte. Aussi, lorsqu’elle passe de la bourse du débiteur dans celle du créancier, la dette existant entre eux est-elle détruite sans qu’aucune autre y succède. Quand on assure, comme il est d’usage, qu’une banque bat monnaie, on ne fait qu’une très-inexacte métaphore ; mais une phrase reçue est pour tous si commode! Ce qui est vrai seulement, c’est qu’en multipliant les services des capitaux, les institutions de crédit, les banques surtout, tendent à en diminuer la quantité nécessaire. Pourquoi deux machines lorsqu’une suffit? Mais la maison de M. de Rothschild a sous ce rapport, toute proportion gardée, les mômes effets que la Banque de France. »
En vérité, si l’économie politique est ennuyeuse,
FLORENCE
selon l’orateur que vous savez, du moins me paraît-elle quelquefois utile. Cet orateur, du reste, n’aura jamais à craindre de répandre l’ennui d’aucune
science, quoiqu’il parle de tout. Mais, dis-je à ,
après l’avoir remercié de ses précédentes observations, je conviens à présent que les banques ne créent pas de capitaux, que leurs billets ne sont pas des écus ; cela me paraît assuré. Seulement, reconnaissez de votre côté quelle anarchie résulterait de l’indépendance de leurs actes 1 Voyez d’ici les désastres qu’entraînerait la libre émission de leurs billets! Ce n’est pas tout que la théorie.
« Avez -vous lu quelques-unes des discussions auxquelles donnèrent lieu, à la lin du siècle dernier, les
corporations industrielles? me répondit Ce qu’on
dit aujourd’hui contre la liberté des institutions de crédit se disait alors contre celle des fabriques ou des comptoirs-, il n’y a rien de changé. Que l’imagination semble inutile dans certains systèmes! Mais j'ai encore une remarque à vous présenter par rapport au billet de banque-, car les règlements sur lesquels vous cherchez maintenant à vous édifier, proviennent tous de la fausse idée qu’on s’en est faite. Je dois ajouter à ce que je vous en ai déjà dit, que ce billet ne pénètre jamais dans la circulation qu’en s’échangeant contre d'autres effets, au moyen presque toujours de l’escompte. Comme les porteurs de ces divers papiers ne les feraient pas aisément accepter du public, ils les apportent effectivement à la Banque, qui, par ses relations, sa position dans les affaires ,
connaît la solvabilité de leurs souscripteurs, et qui leur livre en échange ses propres billets, que personne ne refuse, sa fortune étant pour tous suffisamment établie. Je prends l’hypothèse la plus générale.
« Maintenant que sont les devoirs et quel est l’intérêt des banques? Leurs billets sont de minces chiffons de papier, dont l’impression coûte aussi peu que la matière, et pourtant elles se les font payer lorsqu'elles les échangent contre des effets de commerce. Leur intérêt, c’est donc d’en émettre beaucoup, en étendant sans cesse leurs escomptes. Leur devoir, au contraire, c’est de n’en livrer qu’en de telles quantités qu’elles les puissent toujours rembourser, sans retard ni gêne. C’est déjà montrer qu’un gouvernement ne saurait utilement, d’une façon ou de l’autre, directement ou indirectement, diriger cette émission. Comment, en effet, connaîtrait-il huit jours à l’avance les besoins du marché ou les craintes du public? Et c’est réellement une singulière pensée que de se confier aux gouvernements en matière de finances : quelle histoire que celle des impôts et du crédit public î Ce n’est pas sous ce rapport qu’aucun État mériterait l’éloge de Pline : Nunquam salis laudatus. , Cependant les règlements des banques n’ont pour prétexte que de sagement ordonner cette émission. S’ils ont parfois quelque autre but caché, comme de mettre leurs caisses à la disposition des gouvernants, on s’en tait prudemment.
« C’est là la première partie des règlements imposés aux banques; la seconde, c’est qu’en retour des
FLORENCE
obstacles qu’on leur oppose et des obligations qu’on leur fait comprendre , on leur attribue des privilèges considérables. Car en dehors du droit commun, il n’y a que mutuelles concessions : une contrainte appelle toujours une faveur. En France, on va jusqu’à concéder à une seule banque un absolu monopole, et partout on assiste les banques réglementées aux moments difficiles, par des mesures arbitraires. C’est, il vous est facile de vous en convaincre, ce que tous les gouvernements d’Europe ont fait lorsqu’ils sont intervenus dans l'administration des banques-, vous n’y nommeriez pas une exception. Or, savez-vous ce que pense du résultat de ces privilèges le directeur de l’une des banques les plus considérables d’Angleterre, aussi bien que l’économiste de ce pays le plus éclairé sur ces institutions 1 ? Des banques, observet-il, qui se fient à leurs privilèges , qui n’ont point à compter avec des rivales, non plus qu’avec l’opinion, multiplient sans réserve leurs billets, jusqu’à l’extrême limite qu’elles peuvent au moins atteindre. Elles excitent aux entreprises, stimulent la spéculation dans les temps de prospérité, et, dès qu’à de tels excès succède la gêne, ou qu’une circonstance politique ou industrielle jette l’effroi , le trouble dans l’État, elles décrètent sans merci des rigueurs excessives, surélèvent leur taux d’intérêt, cessent leurs escomptes. Après avoir préparé la crise, elles en font un épouvantable désastre. Quand il fallait mo-
1 M. Gilbart.
dérer l’élan des affaires, elles ont tout fait pour l’accroître ; lorsque des secours sont devenus indispensables, elles les refusent. « Il y a dans ce cas, dit M. Gilbart, une alternative constante de prix élevés et de prix minimes, de prix minimes et de prix élevés, de spéculation et de détresse, de détresse et de spéculation. »
Là-dessus, votre ami m’a cité d’innombrables exemples. Il n’est pas une crise commerciale et financière ressentie en France ou en Angleterre , depuis quarante années, qui ne lui ait fourni des -preuves de la mauvaise gestion des banques privilégiées de ces deux pays. Il m’a dit que des économistes avaient mis ces faits très en lumière depuis quelque temps ; comment ne s’attache-t-on pas à les mieux connaître? Mais on ne lit pas plus les livres maintenant que d’habitude, et les journaux ne nous parlent point de nos affaires : s’il s’agissait du Paraguay ou de Siam, nous en saurions sans doute quelque chose. Néanmoins, je me suis souvenu à ce moment que les banques des États-Unis sont très-nombreuses, et je les croyais toutes fort libres et ne vivant que de banqueroutes. Je les citai donc à votre ami comme la condamnation de ses doctrines. « Mais de quelles banques américaines voulez-vous parler? » me dit-il. De toutes, répondis-je; chacune d’elles ressemble aux autres. « Vous êtes bien peu au courant de ces matières, reprit-il. Apprenez qu’il se rencontre trois sortes de banques aux États-Unis : des banques libres, du moins presque libres, des banques réglementées,
FLORENCE
et des banques réglementées et privilégiées; car aux États-Unis certains règlements assez incomplets, il est vrai, n’ont pas entraîné de privilèges. Or les faillites dont vous parlez ne sont le fait que de ces deux dernières classes de banques, quoique surtout des banques réglementées et privilégiées. Les premières, les libres, dont le siège se rencontre dans les États de la Nouvelle-Angleterre, sont celles du monde entier, avec les banques d'Écosse, également indépendantes ‘, qui de tout temps ont présenté le plus de sécurité, comme le plus d’utilité. Je vous engage à lire Carey, l’économiste américain. Vous trouverez dans son livre 1 2 le récit des diverses opérations des banques de son pays, l’histoire de leurs services, l’examen de leur organisation ; ce vous sera tout nouveau.
« En vérité, poursuivit..., comment ne pas reconnaître que dans les sphères du crédit, comme dans toutes celles du travail, la liberté est aussi bienfaisante qu’est funeste l’arbitraire, puisque, chez les deux peuples d’Écosse et des États-Unis, placés dans des conditions très-différentes, les banques libres ont eu les plus merveilleux résultats? Tandis que dans chaque État où ces institutions sont restées soumises au régime des règlements et des privilèges, elles ont engendré d’énormes périls et d’innombrables ruines.
« Je viens de vous parler de l’Écosse, dit encore..., après une courte digression sur les usages des Amé-
1 Le bill de 1 845 a détruit leur liberté pour l'avenir; mais en maintenant ce que la liberté avait produit jusque-là.
* Carey, The crédit System.
ricains en matière de crédit; c’est à ses banques qu’elle doit surtout aussi le perfectionnement de ses cultures, le progrès de ses fabriques, l’extension de son négoce. Il n’est aucun besoin qu’elles n’aient assisté, nul effort qu’elles n'aient encouragé, nulle épargne qu’elles n’aient recueillie, en en servant l’intérêt, remarquez cela ; car aucune banque privilégiée ne s’est encore astreinte à une telle obligation, et depuis près de deux siècles, diriez-vous à combien se montent les sommes qu’elles ont fait perdre? — depuis longtemps d'ailleurs elles n’en ont fait perdre aucune — Seulement à 25,504 livres sterling. Tout ensemble, il n’en est pas qui, durant les dernières crises, aient suspendu leurs payements, un seul de leurs services. Si elles ont alors relevé le taux de leurs escomptes, c’est uniquement après que la Banque d’Angleterre et celles qui en dépendent avaient pris une pareille mesure, et que les billets, repoussés de Londres ou de Manchester, affluaient en masse à Édimbourg ou à Glascow. Elles ont répandu sur la surface entière de l'Écosse chacun des bienfaits du crédit; elles n’ont jamais eu recours à des mesures exceptionnelles ; elles ont préservé ce pays de tous les désastres, et elles le garantissent même aujourd’hui de la moindre inquiétude, grâce aux échanges incessants de leurs billets. »
Les services de ces banques sont en effet trèsmultipliés, s’ils sont tels que votre ami me les a expliqués. Elles sont les caisses d’épargne des ouvriers, font des prêts agricoles, avancent à toute personne
FLORENCE
des sommes importantes sur simple caution, restreignent à l’excès la masse du numéraire nécessaire, et que sais-je? Jamais nos établissements de crédit, qui ne profitent guère qu’à leurs actionnaires, ne nous ont habitués à choses semblables. Mais ceque j’admire surtout, c’est l'attachement de la population écossaise à ses banques. Que cela vaut de preuves ! Quant à la sécurité de leurs opérations, elle me parait aussi, je l’avoue, complètement assurée par l’échange de leurs billets, répété plusieurs fois toutes les semaines, et qui chaque fois met à jour la position de chacune d’elles. C’est d’une admirable commodité et c'est une confession générale. On n’en fait pas de plus entière ni de plus sincère en carême. Je n’aurais jamais imaginé que la concurrence obligeât à se gagner autant la confiance publique *.
Après d’autres remarques et le récit de bien d'autres faits : « Le monde est singulier, poursuivit .... L’Angleterre et la France se trouvaient mal, il y a quelques armées, et pour la centième fois, de leur régime arbitraire, inique du crédit. Elles avaient sous les yeux les bienfaits produits par sa liberté en Amérique et en Ecosse , et elles n’ont su, l’une et l’autre, que rendre les règlements de leurs banques plus rigides, plus absolus. Ce qui s’est passé pour la Banque d’Angleterre a surtout de l’intérêt. Vous vous
1 Je suis forcé de renvoyer à mon livre De la Monnaie, du Crédit et de l’ Impôt pour les banques d’Écosse. — Pour l’histoire des crises financières, je renvoie surtout au livre de Coquelin, Du Crédit et des Banques.
rappelez peut-être le billqu’a fait accepter Robert Peel en 1844, les discussions qui l’ont précédé et les écrits qui l’ont suivi. Chacun en était dans l’admiration; le pouvoir n’avait jamais rien proposé de comparable. Ce bill, à force de prescriptions, avait pourvu à tout; il devait notamment prévenir toute crise financière, éloignée ou imminente. Quelle prospérité allait se développer! Sur la barque du privilège, on s’élançait à 1 uhmia thule ! Par malheur, dès 1847, d’épouvantables souffrances s’imposèrent en Angleterre, de même que sur le continent. Ici on en accusa la disette qui sévissait alors; mais là on fut unanime à en rendre responsable avant tout le bill de 1844. Les journaux anglais devinrent dès lors impitoyables pour cette loi ; les pétitions arrivèrent en foule à la Chambre des communes afin d’en obtenir le retrait ; les financiers, lord Ashburton en tête, prirent leur part de ces attaques ; les centres de fabriques et de négoce de tôute la Grande-Bretagne envoyèrent des délégués pour manifester au gouvernement leur détresse et leurs désirs. L’agitation, devenue universelle, il y fallut céder , et le jour même où, après un conseil de cabinet où avait été appelé Robert Peel, les effets du bill de 1844 furent suspendus, les fonds publics montèrent, à la Bourse de Londres, dans une proportion énorme, la crise a commencé à s’amoindrir. L’exemple de ce qui s’était passé en 1825, du reste, n’aurait-il pas dù servir de suffisant enseignement ?
« Ce sont là des faits, il me semble. On s’en devrait
souvenir quand on accuse la théorie ; et ce sont éga-
FLORENCE
lement des faits qui se passent en ce moment sous nos yeux. Pour ne rien sacrifier des règlements, des privilèges de notre Banque, on sacrifie le travail, les manufactures, le négoce 1 . Chose remarquable, on renonce en sa faveur jusqu’aux lois , à celle sur la limite de l'intérêt de l’argent, par exemple; car elle prête au-dessus du taux permis, en transformant en actes de commerce ce qui en est le plus éloigné 2 . Autrefois, les décrets ne comptaient pas pour les favoris; ils ne comptent plus aujourd’hui, paraît-il, pour la Banque de France. Et si vous saviez ce que produit chez un peuple l’abaissement de l’intérêt, les bienfaits qui en résultent, et, par contre, les désastres, les misères qu’engendre sa plus faible élévation , vous verriez avec moins d’indifférence qu’on l’a mis et qu’on le maintient à l’entière disposition d’une seule compagnie, du moins pour les escomptes. N’aboutissent-ils pas tous, en effet, parmi nous à la Banque de France, puisqu’elle a seule le droit d’émettre les billets contre lesquels ils se font, et le taux des escomptes n’est-il pas une des faces principales du taux de l’intérêt?
« Je me trompe pourtant, dit enfin votre ami. Une
1 J’écris cela au milieu de la crise qui a terminé l’année 1856.
* La jurisprudence reconnaît, contre le texte de la loi, la liberté de l’intérêt dans l’escompte; mais lorsque la banque prèle sur dépôt d’actions, de rentes, etc. , il q’y a là évidemment qu’un prêt ordinaire; comment lui est-il donc loisible de prendre plus de 5 p. 100? Je crois les lois de maximum sur l’intérêt très-mauvaises ; mais, puisqu’elles existent, elles doivent s’appliquer à la banque comme à tout citoyen.
autre institution peut maintenant, mais dans une sphère bien plus restreinte , ordonner également en France du taux de l’ intérêt : l'institution du Crédit foncier , qui vient d’obtenir le droit délivrer aussi du papier de circulation : ses obligations foncières , Elle s’en trouve déjà bien, je le sais -, mais quels services a-t-elle, de son côté, rendus à d’autres qu’à ses actionnaires? Elle a été établie pour améliorer les conditions du prêt hypothécaire, désastreux surtout pour la petite propriété, qui dispose de plus de la moitié de notre territoire, et qui de beaucoup a le plus de besoins et de dettes-, et elle n’a pas encore assisté deux petits propriétaires. Pour les grands même, a-telle abaissé d’un centime les exigences des prêteurs? Du reste, le passé de l’Allemagne et de la Pologne aurait dû convaincre de ce que vaut le privilège par rapport au crédit de la terre, comme le passé de l’Ecosse et de l’Amérique devrait suffire pour persuader de la meilleure constitution du crédit des manufactures et du négoce? »
Bientôt après ces dernières paroles, j’ai regagné ma demeure-, il se faisait tard, et l’on dine mal chez les savants. Je ne tiens pas, au surplus, à vous paraître défendre toutes les opinions que je vous ai rapportées. Vous souvenez-vous de la dernière Provinciale '1 C’est la lettre d’un avocat au Parlement qui redoute l’inquisition. Il en a bien des raisons; mais entre celles qu’il fait le plus soigneusement remarquer se trouve l’intérêt de son fils. Ce dernier vient d’être fait prieur, et, l’inquisition une fois établie, s’il ne
FLORENCE
signe que les « cinq propositions » sont de Jansénius, le voilà sans bénéfice. L’inquisition ne marchandait pas, sentenciait vite et ne laissait point appeler de ses condamnations.
Nos tribunaux heureusement se montrent moins pressés; mon dernier procès dure encore. A l’audience d’hier, les douze conseillers de notre première Chambre, ayant siégé quatre heures, m’ont renvoyé à quinzaine. Pourquoi seulement faut-il douze conseillers pour décider, sans le voir, si mon mur est d’aplomb? Mais je reviens à Jansénius, et j’ai aussi mon prieuré : ce sont trois actions de la Banque de France.
Or, qu’on ne lui laisse plus le monopole des es comptes, quelle se voie dans la nécessité de moins multiplier ses émissions dans la prospérité , ou de faire quelques sacrifices durant les crises, et ces actions ne cesseront-elles pas de me rapporter 30 pour 100? Si je voulais m’en défaire, trouverais-je encore à les vendre au-dessus de 4,000 fr., quoiqu’elles ne m’en aient coûté que 1 ,000 ? Il faut bien veiller à ses intérêts. Je vais même, avec mon dernier dividende, acheter quelques actions du Crédit foncier. Un jour ou l’autre, il arrivera certainement à placer ses obligations , petits morceaux de papier qui rapporteront de gros profits, comme les billets de la Banque. Peutêtre aussi se dispensera-t-il , de même qu’elle encore, de rien conserver de son capital, en n’offrant que son monopole pour garantie au public. Ce sera mon second prieuré.
lettre sur les banques. 193
Mais j’ai oublié une observation de votre ami touchant la Banque d’Angleterre, que je veux vous rapporter. « Robert Peel, me disait-il, s’est proposé, par le bill de 1844, de régler la circulation du papier, en l’assimilant à la circulation de la monnaie, et voici des chiffres : il se trouve en ce moment, en Angleterre, 900 millions en billets de banque, — je me sers de la locution ordinaire, — tandis qu’il en existe 3 milliards et demi environ en lettres de change. Quant aux bons sur les banquiers, aux checques , sortes d’effets fort commodes et qui semblent propres aux Anglais, il y en a une quantité infiniment plus considérable encore. Ce sont, vous le voyez, de bien autres usages que ceux que le président de Brosses prête aux commerçants de Gènes, qui ne connaissaient de lettres que les lettres de change ; et comment, dès lors, se persuader par une loi sur les banques, régler l’émission du papier? En somme, les gouvernements ne peuvent savoir ce que doit être cette émission, tout guide pour cela leur manque : dès lors, les réglements qu’ils imposent aux banques, entraves assurées au cours régulier du crédit, ne sauraient, de toute évidence, procurer aucune sécurité, et jamais n’en ont procuré. » Je crois, en définitive, qu’on ne connaît pas toujours assez les faits qu’on réglemente.
FLORENCE