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CHAPITRE XIX

UN PIÈGE

La république nous a rendu un grand service-, elle nous a donné le goût des voyages à l'étranger, écrivais-je autrefois de Madrid. Ce goût m’est resté, et ce qui me plaît surtout en voyage, c’est l’imprévu. C’était l’avis du cardinal de Retz que rien ne sert autant.

Parcourant au hasard, un matin, le quai del’Arnô, je ne parvins cependant qu'aux Ullifci. Combien étaitce loin de l’arrivée de Christophe Colomb sur les côtes d’Amérique, qu’il prenait encore pour les Indes à sa mort. Mais, il est vrai, je n'avais pas pour compagnon Alonzo Pinson, qui, vers le trentième degré de latitude, voyant dans l’air une bande de perroquets, voulut les suivre, sur la pensée qu’il se devait trouver des buissons du côté où ils se dirigeaient. Un sage de l'antiquité n’aurait pas mieux décidé; et sans lui Colomb, continuant à naviguer vers l’ouest, aurait inévitablement abordé au cap Ilatteras ou à la Virginie, comme on l’a bien observé. C’est dire que sans Alonzo les races du Midi peupleraient aujourd’hui l’Amérique septentrionale; que le sei-

UN PIEGE

zième siècle serait resté dénué de métaux précieux, et que l’inquisition fonctionnerait à Philadelphie, à la place du Congrès des États-Unis. Nos plus profonds historiens n’assurent-ils pas de même que sans Charles Martel nous serions musulmans? Que le démon, s’il les lit, doit lui en vouloir !

Les Uflizi, c’est le piège qui m’attendait à Florence. Mais chacun disserte maintenant sur les arts, afin de s’en instruire, et je veux profiter de cet exemple. C’est toujours d’ailleurs un précieux avantage de ne s’être point occupé des sujets qu’on traite -, nul obstacle n’arrête alors, aucun embarras ne se ressent. Vauvenargues, je crois, le pensait déjà, en y ayant d’autant plus de mérite qu’il ne connaissait aucune de nos publications récentes, qui le persuadent trèsaisément.

Grâce même à mon ignorance, j’appartiens dans les arts à l’école de l'idéal, la seule qu’avouât Platon en écrivant le Timèe , ou Raphaël en peignant Galatée'. Ce qu’il faut admirer, me semble surtout, pour ne citer que ces exemples, être la sculpture grecque de l’antiquité, la peinture romaine de la renaissance, la musique allemande de la fin du dernier siècle et du commencement du nôtre. La beauté suprême, voilà le but de l’art, à mon sens, tant il m’est étranger.

Les sculpteurs grecs, en effet, ont su réaliser la perfection des formes. On n’en pourrait douter après

1 Voir le Timée et la lettre qu’écrivait Raphaël lorsqu’il peignait Galatée.

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l’Apollon du Belvédère *, la Vénus de Médicis, surtout la Vénus de Milo ; et les Niobé des Uffizi, comme le Laocoon du Vatican , montrent qu’ils ont, avec le même bonheur, exprimé les pensées, les sentiments les plus intimes. Aucun marbre peut-être ne se comparera jamais au groupe du Laocoon.

C’est également par l’idéal, par la beauté céleste, que l’école romaine, dans la peinture, saisit l’imagination et l’âme, pour les ouvrir aux rêves de l’infini. Combien plaindrais-je celui qui ne s’arrêterait de longues heures dans les Chambres de Raphaël, devant ses Saintes Familles , son Saint Jean 2 , sa Transfiguration , sa Galatée, sa Madone de Foligno ! Cependant, si le travail, la pureté, la grâce de ses compositions, placent Raphaël au-dessus du Tasse, de Racine, de Virgile, il n’a rien de la force ni du sentiment d’Homère ou du Dante. C'est le peintre achevé de la Rome païenne du seizième siècle. Aucune de ses toiles ne rappelle même la sympathie ni les tendresses que le poète auquel on l’a tant de fois comparé, et que je nommais à l’instant, a rendues dans les amours de Didon ou dans plusieurs de ses plus beaux vers que celui-ci semble résumer :

Sunt lacrymæ rerum, et mentem mortalia tangunt.

Mais à l’opposé de Raphaël, dans l’école romaine,

1 Si ce n’est une statue grecque, c’en est du moins la copie.

* Celui des Uffizi.

UN PIEGE

se montre Michel-Ange. En lui, la grâce et la délicatesse font place à l’énergie et à la puissance, empreintes d’une grandeur infinie. Comment oublier jamaisle saisissement qu’on éprouveàla vuedes fresques de la Création et du Jugement dernier ? En proie à cette exaltation mélancolique qu’on ressent en présence de tout ce qui est vraiment extraordinaire, je n’en pouvais, pour moi, détacher mes yeux. Depuis ma lecture de la théodicéede Platon, nulle œuvre humaine, peutêtre, ne m’avait autant confondu. Et la main qui a couvert cette voûte et cette immense muraille des plus belles peintures qui se sont encore vues, a tracé les lignes du dôme de Saint-Pierre, a sculpté Moïse et les tombeaux des Médicis ! Quelles merveilles et quelle gloire ! Pourquoi faut-il donc que Michel-Ange, paraissant lui-même incomplet, laisse regretter dans ses cadres et ses statues ce charme indicible que répand l'heureuse expression d’un sentiment intime et exquis? La vigueur, les mâles conceptions, marques certaines des grands génies, n’ont cependant pas empêché Homère d’écrire les épisodes du pauvre oiseau dont on enlève les petits, et deNausicaa s’éveillant aux pensées de l’amour; Dante de tracer le récit de Francesca di Rimini et les tristesses de la Pia; Shakspeare délaisser les scènes de Juliette et de Roméo et les stances adressées à sa maîtresse infidèle.

Toutefois un quatrain de Michel-Ange prouve que ce côté de l’art ne lui est pas resté complètement méconnu. Chacun a lu les vers qu’il reçut après avoir placé la statue de la Nuit sur la tombe de Julien de

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Médias 1 , et il y répondit par ces autres vers, mille fois plus beaux et dignes de sa statue :

Gratto ini e il sonno, e piu Fesser di sasso,

Mentre che il danno e la vergogna dura;

Non veder, non sentir nié gran ventura;

Pero men mi destar; dehi parla basso *.

Avec Michel-Ange et Raphaël il est encore d’autres grands artistes dans l’école romaine , bien qu’une distance infinie les en sépare. Les plus remarquables d’entre eux, avec Léonard de Vinci, et ceux peutêtre que nous connaissons le moins, sont les Cara- ' vage, Annibal Carrache, André del Sarto, le Guide 3 .

Et il faut voir surtout, au palais Rospigliosi, V Aurore de ce dernier, où tant d’harmonie dans les tons s’unit à tant de grâce dans la composition, comme il faut étudier la vigueur et la force de Louis Caravage dans le Samson, que possède aussi ce palais, et ces mêmes qualités d’Annibal Carrache dans les fresques du palais Farnèse. Pour André del Sarto, son Assomption et son Saint Jean de Florence prouvent qu’il a presque atteint à la perfection. Mais que j’ai

1 < La notte, clie tu vedi in si dolci atti Domire, fu du un angeio scolpita In questo sasso; e perché dorme ha vita :

Destala se vol credi a parlerai ti. »

* Le sommeil m’est doux ; il me l'est encore plus d'être de marbre, tant que dure ce temps de malheur et de honte; ne pas voir, ne pas sèntir, m’est une félicité; je vous prie, parlez bas, ne m’éveillez pas.

* Je confonds avec l’école romaine l’école bolonaise, qui n’en est évidemment qu’une partie, qu’un dérivé.

UN PIÈCE

eu raison de prévenir de mon manque de savoir avant de formuler tant de jugements!

Cependant, puisque j’ai commencé, il me faut poursuivre. Après l’école romaine, se présente donc, à mon sens, dans la peinture l’école vénitienne. Un magnifique coloris et un grand caractère se retrouvent encore effectivement dans les toiles du Titien , ce peintre qui méritait d’ôtre servi par un empereur, selon la parole de Charles-Quint, et dans celles de Yéronèse se voient une grâce infinie, une splendeur ravissante. Avec de tels artistes, on reste dans la sphère des grands talents et des justes renommées ; mais qui les comparerait aux premiers maîtres de Rome?

Aussi bien s’aperçoit-on, jusque dans leurs compositions, que Venise est de toutes les villes d'Italie celle où le catholicisme eut le moins d’influence.. Car chaque sénateur n’y avait au plus, touchant la foi, que l’opinion de Polybe, et souvent ils s’y fiaient davantage à quelque autre moyen de gouvernement. Beaucoup d’autres môme que les sénateurs y répétaient les mots : Siamo Veneziani , et poi christiani, avant que le président de Brosses racontât si plaisamment l’esprit des familles et les mœurs des couvents de cette ville. Mais parmi les peintres, Véronèse surtout, dans ses tableaux du palais des Doges, unit le christianisme et la mythologie de façon fort curieuse. Il n’est que Palma le jeune qui soit allé plus loin encore, en mettant sa maitresse, que soutient un ange, en têtedugroupe desélus dans son Jugement dernier' .

1 C’est le chef-d’œuvre de ce peintre.

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A la vérité, Dante, tout orthodoxe qu’on le croie, n'at-il pas placé sans scrupule deux païens en paradis *, où l’archevêque de Beaumont espérait aussi retrouver Franklin? Du reste, la maîtresse d’un peintre vénitien ne pourrait me laisser oublier celle du Titien, non plus que ses autres têtes de la Bella dona et de Flora ,

La reine, blanche comme un lis,

Qui chantait à voix de Sereine *,

disait Villon , et qui est la plus belle des trois. Combien, au fait, justifierait-elle mieux que celle de la Fornarina ce passage du biographe de Raphaël : Avendo , un giorno, abusato excessivamente delle sue forze . . . Voilà pourtant comment meurt un grand homme! Et afin d’abréger autant qu’il m’est possible, je ne dirai .rien du Tintoret ni du Giorgion, qui suivent, dans l’école de Venise, Titien et Véronèse, malgré l’ükclave délivré par saint Marc 3 ou V Esquisse du Paradis du premier, et les portraits de Luther, de Catherine et de Calvin 1 * 3 4 , ou la tête du Christ du second 5 . Je veux au moins avoir le mérite du silence; mérite plus grand qu’on ne pense, lorsqu’on n’est pas en rapport avec quelqu’une de ces personnes qui semblent profondes et sages parce qu’elles savent cacher leur incapacité.

1 Riphée et Trajan.

* Syrène.

3 A Venise.

4 A Rome.

3 Au mont-de* piété de Venise.

UN PIÈGE

Par ses inspirations et sa manière, l'école espagnole surtout se rapproche des écoles italiennes; et je me plairais d’autant plus à la louer, si j’y étais autorisé, qu’on la juge, il me semble, trop souvent par ses défauts. Si ses cadres tourmentés et sanglants, où la nature ne se révèle qu’à l’état de convulsion et de torture, frappent presque seuls effectivement les regards en France, il s’en faut, dans plus d’un musée d’Italie et dans la plupart de ceux d’Espagne, qu’il en soit ainsi. Voyez, à Madrid, par exemple, la Sibylle , la Madeleine et le Saint Sébastien de Ribeira lui-même, ce peintre que nous dirions l'historiographe de l’inquisition, vous ne le reconnaîtrez plus. Vélasquez également parait en Espagne sous un aspect qui nous est très-ignoré. Il y montre bien une de ces natures méridionales ne doutant de rien, réussissant toujours, toutes un peu à la Roland. Aussi est-ce surtout à Séville, patrie de Vélasquez et de Murillo, que la vie est un songe, comme dit Calderon. Seulement, Vélasquez s’est arrêté dans chacun des genres qu’il aborde, où conduisent l’extrême facilité et les dons naturels ; et si Murillo fait penser à Raphaël, il est loin assurément de l’égaler. Pour ne parler que de ses Vierges, les types les plus parfaits qu’il ait produits, j’en ai beaucoup vu au Prado ou au Ruen-Retiro, tandis qu’aucune madone de Raphaël ne se rencontrerait au Pincio ou au Forum.

Après avoir médit de l’école espagnole, on s’est encore montré plus injuste envers l’école flamande, qui trop souvent aspire sans doute à moins frapper

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l’imagination et l’âme que les sens — je reste fidèle à mon amour de l’idéal ; — mais qui est incomparable en son imitation de la nature. Et l’un de ses maîtres du moins ne s’en est jamais contenté; carVan-Dick ne rappelle-t-il pas sans cesse Byron, surtout Schiller? Il est jeune, hardi, poétique comme lui, et comme lui mélancolique, rêveur. C’est le plus gcand peintre de portraits; sa Vierge aux angoisses de Madrid, sa Madeleine d’Anvers, sa Vierge de Florence 1 atteignent au plus beau, au plus noble sentiment, et nul autre Christ attaché sur la croix n’est comparable au sien. La figure de ce Christ pourtant ressemble-t-elle à l’empreinte recueillie par sainte Véronique sur le mouchoir que conserve toujours la cathédrale de Jaën? Je n’oserais l’affirmer.

La constante recherche de l’idéal est même d’autant plus remarquable chez Van-Dick, que son maître, Rubens, est souvent tombé dans d’extrêmes trivialités de pensée et de facture. Ainsi, que valent ses trois Grâces de Madrid, si ce n’est comme justification de l’embarras de Paris, et ses Madeleines du palais Corsini (de Florence), arrêteraient-elles d’autres regards que ceux d’un habitué des marchés flamands ? Mais d’autre part considérez ses têtes d’apôtres du palais Rospigliosi (à Rome), sa Fortune du musée de Madrid, son Martyre de saint Pierre de Cologne, et par-dessus tout sa Vierge tenant l'enfant Jésus de l’Escurial. N’est-ce pas aussi là de la grande

1 Au palais Pitti.

UN PIÈGE

et magnifique peinture? Quel Vénitien a jamais montré un coloris plus harmonieux ou plus éclatant? Quand Murillo, Van-Dick et André del Sarto ont-ils fait une telle Vierge? Je m’étonne que Byron, qui se vantait, à la vérité, de ne pas sentir la peinture, ne s’en soit pas autant ému que de l’Agardu Guerchin.

Malheureusement il me serait difficile de beaucoup louer nos artistes français après ceux d’Italie et de Flandre. Nous n’avons eu jusqu’à notre temps, je crois, qu’un grand peintre, le Poussin, et qu’un grand sculpteur, le Puget. Mais aussi pourquoi Clovis n’a-t-il pas écrit, comme Napoléon à l’un de ses ministres : Je veux que les beaux-arts fleurissent dans mon empire 1 ? Quels musées nous aurions! C’est que Clovis ignorait sans doute nos systèmes actuels, où tout dépend des volontés du souverain. C’était un barbare.

Au reste, l’Italie ne pourrait elle-même, quelque complaisance qu’elle apporte aux jugements qui la concernent, comparer son architecture, non plus que sa sculpture, à sa peinture. Michel-Ange est assurément le premier sculpteur moderne ; Canova aurait fait un chef-d’œuvre du tombeau de Clément XIII, si au-dessous du pape d'un travail si achevé, à côté des lions d’un si grand caractère, et en face du génie de la mort d’une grâce et d’une mélancolie enchanteresses, il avait donné des traits moins lourds et moins communs à la Religion ; Cellini a fondu le Persèe des Loges de Florence 5 le Bernin est enfin l’auteur des

1 Lettre de Napoléon à son ministre de l’intérieur, M. Cretet.

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statues de saint Jean et de saint Jacques-Majeur à Saint-Jean-de-Latran, ainsi que du groupe d’Apollon et de Daphné, à la villa Borghèse, bien qu’il ait défiguré la Justice du tombeau de Paul III *, cette belle œuvre de Guillaume de la Porte, guidé par les dessins de Michel-Ange. Mais aucun de ces noms, dont le dernier n’atteint d’ailleurs qu’au niveau d’un talent ordinaire, ne se pourrait placer, qu’ai-je besoin de le dire, au bas du Laocoon ou de la Vénus de Milo.

De même, malgré Saint-Pierre de Rome, Saint- Marc de Venise, les cathédrales de Milan et de Florence, et le Campo-Santo de Pise, l’Italie n’a pas les plus grands architectes. Une seule ruine, romaine il est vrai, fait oublier tous les monuments qu’elle possède : le Colisée.

Je n’ajouterai plus rien. Qu’on pense ce qu’il plaira de la musique italienne, dont j’admire tant le succès, ou de toute autre, je ne m’y opposerai pas. Et quant aux œuvres du Tasse, de l’Ariosle, de Pétrarque, de Machiavel et du Dante, comparez-les, s’il vous convient, à celles de tous les grands écrivains. Vous vous convaincrez facilement ainsi — quelle chose n’est facile aux lecteurs ? — que Dante est de la famille d’Homère, de Shakspeare et de Bossuet.

Honorate l’altissimo poeta.

1 A Saint-Pierre.

Adieu, Florence; mais, je l’espère, ce n’est pas un éternel adieu. Je me trouvais, en m’éloignant de cette ville, avec une baronne autrichienne, un jeune Anglais et la veuve d’un officier français. La Toscane est un superbe pays, nous dit la baronne, vers le sommet des Apennins. Je préfère cependant les Indes, repartit l’Anglais, qui commençait à visiter l’Europe, après avoir passé trois ans en Asie, et à qui les voyages semblaient vraiment profitables. Il portait un costume de Bombay fort original, conservait les plus curieux souvenirs, et je me reproche encore d’être revenu sitôt après notre déjeuner dans la salle de l’auberge des Apeiinins, tant il y paraissait heureusement occupé.

Au bas de ces montagnes, nous aperçûmes Poretta, charmante petite ville, où sont des eaux sulfureuses. Voici l'hôtel où j’ai passé la saison dernière, dit la baronne autrichienne en montrant la plus proche maison de Poretta; mais je ne pourrai l’habiter cette année.

— Votre mari s’y refuserait-il? interrompit la jeune veuve.

— Notre papier-monnaie, reprit la baronne, n’a

plus qu’un cours fictif; j’ignore pourquoi nos fer-

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miers payent encore leurs baux. Et si je possède quelques propriétés dans la Lombardie, où ce papier n’est pas reçu, j’en ai dû solder tout l’impôt de l’an dernier en six mois. Cela m’a forcé à contracter un

très-fâcheux emprunt

— Comment feront donc, demandai-je, les petits propriétaires autrichiens et les paysans lombards qui n’économiseront pas leur saison d’eaux?

— Je ne sais, me répondit la baronne.

Ces renseignements sur le papier-monnaie de l’Autriche et les taxes lombardes me firent admirer les procédés du gouvernement deVienne, qu’on appelle parfois paternel. Les hommes d’État ne les sauraient trop étudier. Décréter qu’une feuille de papier vaut cent ou mille francs, parce qu’elle a certaine forme, de même que lever les impôts qu’il plaît dans les délais qu’il convient, c’est réellement faire acte d’autorité. On montre bien ainsi qu’on ne s’en tient pas aux notions reçues ordinairement sur la monnaie* et qu’on n’est point retenu par le respect du droit de propriété. Gomme, en outre, je pensais déjà que l’impôt ne doit pourvoir qu’aux dépenses indispensables, soit en vue de la garde des frontières ou du maintien de l’ordre intérieur, soit pour l’exécution de travaux d’intérêt public dont ne pourraient se charger ni des particuliers ni des compagnies, ce me fut aussi sous ce rapport une précieuse lumière. Elle me valut de me rendre facilement compte du principe fondamental

1 Voir un arrêlé du général Guilay de 18î»4.

des institutions autrichiennes : le souverain prend ce qu’il veut et fait sa fantaisie, en les distinguant absolument de celles qui limitent les pouvoirs des gouvernants, et veulent que les taxes soient consenties par les citoyens.

Montesquieu indique toutefois un avantage à la méthode autrichienne, lorsqu’il dit qu’on peut lever des tributs plus forts à proportion de la liberté des sujets ‘. Mais il n’aperçoit pas que les tributs des nations libres, fussent-ils trop considérables, n’en sont pas moins toujours les plus faibles eu égard à la fortune qui les doit acquitter. La baronne viennoise me semblait convaincue de ce point important, sans même avoir eu besoin de compulser les différents budgets et toutes les statistiques, qui le confirment pleinement. Entre les diverses formes de gouvernement, il est à la fois une autre distinction importante à faire par rapport à l’impôt. Ceux qui obéissent à l’opinion publique l'emploient principalement, en effet, aux routes, aux ports, aux écoles, à l’administration de la justice; tandis que ceux qui sont déchargés de tout contrôle, comme de toute responsabilité, le distribuent pour la plus grande partie à la cour, à l’armée, aux fonctionnaires. Et ne voit-on pas quelles conséquences opposées doivent résulter de ces différents usages? Il est fâcheux qu’on lise aussi peu les économistes ; car ils y reviennent sans cesse dans leurs enseignements sur les consommations repro-

1 Esprit des lois, Ht. Xlll, chap. xu.

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ductives, c’est-à-dire utiles, et improductives, c’està-dire funestes.

Mais je m’appliquais encore à accorder la théorie de l’impôt ordonné sans discussion et dépensé sans surveillance, avec le droit de propriété ; choses, il me semble toujours, inconciliables, lorsque je fus, ainsi que mes compagnons, interpellé par les douaniers pontificaux. A peine nous éloignions-nous effectivement des Apennins, que ceux qui gardent de ce côté les Légations, accoururent nous tendre la main et implorer notre pitié. C’était entre tous à qui parlerait le plus, en semblant le moins fortuné ; car on ne saurait imaginer combien se présentent d’occasions en Italie de faire la charité. La baronne viennoise ellemême oublia en leur faveur ses besoins d’économie. Elle avait hâte pourtant de rentrer en Autriche, puisqu’elle ne s’arrêta pas à Bologne , le foyer des sciences, lorsque Gênes et Venise étaient le centre des richesses, Rome-et Florence le centre des arts. Pour moi, moins pressé heureusement de revenir en France, je ne suis parti pour Ferrare que deux jours plus tard ; et là, comment aurais-je négligé d'aller encore entendre de la prison du Tasse les voix et les pas des fous? Il faut profiter de tous les avantages en voyage. Du reste, l’oppression et la captivité unies au génie et à la passion ne valent-elles pas bien des existences enviées? Je ne sais cependant si le gouverneur de Ferrare changerait, à ces conditions, le château d'Este pour le cachot de l’hôpital.

Mais dans ce cachot, ne pouvant imiter By-

DE FLORENCE A PADOÜE.

ron, dont les vers s’y lisent encore, je me proposai la justification du duc Alphonse. Rien n’exerce comme de pareilles entreprises, et quelquefois elles procurent des succès remarquables. Un écrivain, par exemple, a prouvé dernièrement, à l’éloge d’autres grands personnages, combien l’intolérance était louable avant l’invention de l’imprimerie. C’était toute humanité de veiller au salut des peuples par la mort de quelques hommes, affirme-t-il ; et qui voudrait en douter? Le malheur, c’est que l’erreur met aujourd’hui moins de temps à se répandre que les sentences à se faire obéir. Mais il faut espérer qu’il n’en sera pas longtemps ainsi, puisqu’il suffit, pour l’empêcher, de découvrir une machine à châtier plus active que la presse. Torquemada et le Comité de salut public ont même déjà fourni d’heureuses indications à cet égard. Toutefois, l’écrivain, dont je parle, s’est contredit dans l’un de ses passages , en accusant Calvin d’avoir attenté à la liberté de la pensée et de la conscience, en la personne de Servet. Comment n’a-t-il pas aperçu que celui-ci n’ayant pas propagé ses croyances à Genève, Calvin, suivant son propre système, était suffisamment justifié? Cette erreur est d’autant plus fâcheuse qu’elle dépare un chef-d’œuvre de dialectique. Et pourquoi même parler de la liberté de pensée et de conscience dont il n’y avait point à s’occuper avant l’imprimerie? Il lui valait bien mieux ne pas incriminer Calvin, et louer Charles-Quint du repentir qu’il a éprouvé d’avoir négligé de faire assassiner Luther à Worms.

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Je recommande également, à Ferrare, de visiter la maison de l’Arioste. Les portes , les romanciers, les dramaturges, qui se plaignent tant de leur vie présente, dans leur attente de l’immortalité, y trouveront surtout de nombreuses consolations, s’ils croient au moins ressembler à l’Arioste. Au surplus, l’Italie est singulière. Elle a emprisonné le Tasse, laissé pauvre l’Arioste,et tous les deux comptent aujourd’hui parmi ses gloires, ainsi que Galilée, malgré ses tortures, et Savonarole, malgré son bûcher. Ce sont ces oppositions qui me rappelaient encore, dans le voisinage du Pô, les différents arrêts prononcés sur l’ Augustinus et tant d’autres livres, lorsque le Vé/urino que j’avais pris à Ferrare m’avertit de m’apprêter à traverser ce fleuve. La mémoire, comme l’imagination, parcourt les siècles, et les faits du passé ne sont guère moins bizarres que les rêves de l’avenir.

— Voici le bac, me dit mon conducteur; mais soyez patient, monsieur. La traversée est lente, et la douane autrichienne est de l’autre côté. Que d’heures lui faudra-t-il pour viser votre passe-port, visiter votre malle, vous interroger ! Généralement, d’ailleurs, elle confisque tout.

— Tout! repris-je.

— J’entends, ajouta-t-il, les livres, les écrits, les notes, les lettres ; la tète est de trop là-bas. Et pensai-je, en souvenir de la baronne viennoise, si l’on y souffre les mains, c’est apparemment pour les vider.

Cependant, deux douaniers autrichiens montèrent sur notre barque, quoique nous nous trouvassions

encore sur le sol romain. Mon vèturino courut aussitôt les saluer, leur offrir ses services, s’informer de leur santé. J’en étais fort surpris; mais dès qu’ils , s’employèrent, après le passage du fleuve, à faire transporter mes effets à la douane '.Quelles gens! me dit-il. Ah ! si je n’avais ma place à garder ! Heureusement elle est bonne ; elle me vaut deux cents écus par an, et j’y suis dévoué. Le croiriez-vous, monsieur? ils m’ont questionné sur votre conversation. Qu’arrjverait-il si je n’y savais mettre les ménagements nécessaires? Après tout, chaque fonction a ses conséquences.

— Avez-vous lu Voltaire? lui demandai-je.

— Le ciel m’en préserve ! répondit-il.

— Par bonheur, repris-je, il en préserve bien d’autres, et en allant montrer mon passe-port, je répétai cette phrase de Voltaire : Si les juges sont obligés d’appliquer les lois, nulle loi n’oblige à être juge. Au reste, pourquoi ne se pas contenter en mille circonstances de vanter ses émoluments? Ce serait plus facile, et l’on serait cru. Ainsi, que je plains Maxime! Ëcoutez-le : On l’a prié d’être échevin ; il s'est laissé faire ; ne le devait-il pas au* instances de ses concitoyens? Dieu sait pourtant qu’il n’aime que la vie retirée, et chacun connaît ses regrets pour un ordre de choses que ses fonctions nouvelles l’obligent à condamner. Néanmoins de plus sérieux ennuis lui semblent réservés : on lui demande maintenant d’entrer au conseil. Mais qu’on n’espère pas le voir solliciter les électeurs qui pourront être consultés en cette

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occasion -, ses répugnances y seraient invincibles. Il avait même soigneusement interdit à sa famille et à ses amis de s’engager en son nom auprès du ministre et du gouverneur, dont les choix seront décisifs. Par malheur, personne n’a tenu compte de ses recommandations, et comment ne serait-il pas lié maintenant, ou pourrait-il rompre, pour une marque d’intérêt, avec ses parents et ses plus sûrs amis? — Vraiment, pourquoi tant de peine inutile? et vous verrez qu’on oubliera de demander une seule chose à Maxime : d’être honnête homme.

Mais je n’ai rien dit de l’agitation qui se remarquait à Ferrare, lorsque j’y suis arrivé. Il ne s’y agissait, ni d’une discussion à l’assemblée provinciale, ni de la publication d’un journal, ni d’un discours au barreau, toutes choses inconnues dans cette ville. Ses habitants s’occupaient du tirage de la loterie, auquel je pris moi-même un véritable intérêt. Car j’avais lu dans un rapport officiel publié, peu de temps auparavant 1 sur l’administration des ünances pontificales de l’année 1849, que les revenus de la loterie dépassaient, dans les États romains, ceux de la douane, et cela ne m’avait pas moins frappé que la prudence d’un ministre qui met cinq ans à déclarer qu’il est en déficit. A la vérité, l’on ne pourrait imaginer l’activité ni les ressources des régies italiennes du loto. Partout se voient leurs affiches, s’offrent leurs calculs, se lisent leurs promesses. 11 y a deux millions cinq cent mille combinaisons pour lequaterne, par exemple, et le

1 En 1854.

gain presque immanquable de chacun de leurs numéros, c’est la somme ou le château qu’elles mettent en enjeu. La publicité leur parait d’autant plus profitable qu’elle leur est réservée. Tous, à la fois, sont admis dans leurs bureaux : les enfants, les vieillards, les jeunes gens, les femmes, les riches, les pauvres; c’est l’égalité môme. Mundus vult decipi , ergo decipialur, disent les savants, et chaque loterie italienne s’accommode à celte décision.

Toutefois, on les louerait injustement à cet égard de plus d’habileté que les administrateurs des taxes indirectes des différents pays, s’il en faut du moins croire les financiers. Us assurent, en effet, que les peuples payent ces taxes, si fâcheuses qu’elles puissent être, sans jamais s’en douter. « Si l’on manque d’aliments, disent-ils, qui pense que des impôts les renchérissent, ou d’instruments d’ouvrage, qu'on les repousse? Les contributions indirectes font parfois souffrir les angoisses de la misère, jusqu’en leurs dernières extrémités, mais n’en paraissent jamais responsables, tant elles sont bien conçues. » Je reprocherai pourtant aux financiers, lorsqu'ils traitent de l’impôt en général, ou seulement de l’impôt direct, de trop répéter que les deux conditions indispensables à remplir, pour qu’une contribution soit équitable, c’est de l’asseoir sur la fortune acquise, les capitaux, et d’en proportionner les prélèvements aux revenus qui s’en retirent. Us ne remarquent pas assez l’enchaînement des sujets ; et peut-ôtre finiront-ils par persuader tout le monde, à force de s’expliquer sur ces conditions, que

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les taxes indirectes n’ont pour fondement que la volonté du législateur, au lieu de la richesse publique, et ne se mesurent qu’aux besoins des contribuables, au lieu de se mesurer à leurs revenus. Ils auraient dù se montrer plus prudents, surtout depuis un discours de Mirabeau sur ces différences. Car, s’il suffit d’ètre adroit, en négligeant d'être juste, il ne convient jamais de convaincre de son habileté aux dépens de sa justice. D’ailleurs, quel gouvernement ne se passerait aisément de taxes indirectes, si chaque citoyen devait se faire sa condition, se sentir responsable de son sort, sans espérer une fonction inutile? Mais il n’y aurait plus alors de courtisans.

Quoi qu’il en soit des taxes, nous avons également possédé la loterie à Paris, et elle n’y réussissait pas moins qu’à Ferrare. Mais notre parlement l’a supprimée, au moment où il s’appliquait le plus à propager les caisses d’épargne et l’instruction primaire. Il ne lui a pas semblé que le rôle du pouvoir fût de distribuer des numéros, de régler des ternes, de chiffrer les quines, particulièrement sous un code civil qui repoussait les contrats aléatoires, et sous un code pénal qui punissait les jeux de hasard. Est-ce justement? Je ne le voudrais dire. D’autant que dans la loterie, doit-on bien voir un jeu, et surtout un jeu de hasard? Ce n’était pas, du moins, l’opinion de Buffon, s'il la comparait au pharaon, à propos duquel il disait : le banquier n’est qu’un fripon avéré et la ponte une dupe. Il convient, au fait, en chaque chose de tenir compte des différences.

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