CHAPITRE XXI
«J’étais parti pour l’Orient, me disait autrefois un de mes amis; mais Venise, c’est presque l’Orient, je m’y suis arrêté.» Que de personnes se proposentégalement d'aller jusqu’à la vertu et demeurent aux convenances! Mon ami, savant antiquaire d’ailleurs, avait beaucoup étudié Saint-Marc et le palais des Doges; tandis que la plupart des autres gens se gardent de rien approfondir. Ils s’en tiennent, lorsqu'ils prétendent à l’estime publique ; car ils y aspirent souvent à des remarques et à des pratiques où l’intelligence a peu de part, et dont la répétition, sinon la valeur ou la difficulté, semble les dispenser d’ap-
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précier la nature de leurs différentes actions. Donnes ou vicieuses, il leur suffit qu’elles soient acceptées, généralement admises, surtout lorsqu'elles leur sont utiles.
Il est en Chine, paraît-il, plusieurs sectes organisées sur ces données. Les rapports eux-mêmes de l’homme avec son Créateur, de la vie et de l’éternité, elles les règlent suivant certaines formules ou certaines coutumes qui demandent aussi peu d’initiative que de réflexion. Chose plus étrange encore, leur Dieu paraît astreint à suivre leurs décisions. Elles ordonnent de la procédure et du dispositif de ses sentences, en ne lui laissant que le soin de les divulguer. Si les dévots de La Bruyère les approuvaient, ceux de saint François de Sales et les disciples de saint Paul les prendraient en pitié. Mais ce sont des Chinois; ils ne connaissent point l’Évangile.
Quant à Venise, j’engagerai, au lieu de la décrire, à lire Child Harold , quoique Byron n’ait pas habité aussi longtemps qu’on le croit ordinairement le palais Mocenigo. Il est resté trois mois en effet au couvent des prêtres arméniens de l’ile San-Severo, loin des souvenirs, si faciles encore à Venise, du nombre et des usages qu’y avaient naguère atteint ou conservé les courtisanes. Car qui ne sait qu’elles y ont reçu, comme à Corinthe, des faveurs très-marquées en retour des services qu’elles rendaient aux jeunes gens, en les détournant des affaires publiques? Quelques républiques, ainsi que certaines monarchies, ont su veillera tout.
C’est au surplus le doge Mocenigo qui a donné l’ile de San Severo aux moines arméniens, et ces derniers, demeurés sujets de la Turquie, font encore flotter le Croissant sur un couvent catholique, près des côtes dTtalie. Chose à noter aussi, leurs offices continuent à se dire en arménien et selon les rites des premiers chrétiens. Mais pour ne pas entreprendre l’examen des pratiques, des coutumes extérieures de la religion, je m’empresse d’ajouter que tout cloître du même ordre renferme un collège, publie un journal mensuel et imprime des ouvrages composés par ses prêtres 1 . Combien ai-je admiré ces usages! Que je me plaisais dans une imprimerie de couvent ! Je m’y souvenais de celle que les disciples de saint Benoit fondèrent à Subiaco, avant les Frères de î ignorance, et qui fut la première de l’Italie. Car il est des temps où l’on s'adresse de préférence à l’intelligence, où l’on se fie à l’esprit des hommes, comme il en est où l’on invoque surtout l’autorité, où l’on ne s’appuie que sur la force. Souvent même ces deux tendances se manifestent à la fois et chez des personnes dont on croirait les intérêts semblables, suivant qu’elles dominent ou sont dominées. Les protestants, par exemple, sont libéraux en France, tyranniques en Suède, et nulle autre secte peut-être ne leur est opposée en cela. Quels adversaires plus ardents rencontrent encore certains catholiques dTtalie que leurs coreligionnaires du canton de Genève ?
1 Toutes leurs publications sont en arménien, et tous leurs élèves sont Arméniens.
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Lorsque je visitais l’imprimerie de San Severo, on y composait le journal du mois, une géographie générale, un traité de philosophie et une traduction de YUn.de* Tom cabin , déjà mis pourtant à V index. Est-ce donc que les Arméniens auraient des maximes semblables aux gallicans touchant les décrets romains, et les suivraient-ils? Je ne puis le dire. Ce que je me rappelle seulement, c’est la satisfaction du moine qui m’accompagnait à San Severo, en m’ouvrant la salle où Byron a pris des leçons d’arménien et de grec moderne. Et j’ajoute que ce n’est pas des religieux de ce couvent que Montesquieu disait : Ils ne cessèrent de faire du bruit partout, et d’agiter le monde qu’ils avaient quitté *, comme ce n’est pas pour s’y être retiré que Charles-Quint se vit accuser, à Rome, d’avoir perdu l’esprit 1 2 . En le quittant, je ne pus m’empêcher de répéter ces paroles qu’un ancien rapportait à la science :
Edita doctrina sapientium templa serena.
Mais que de réflexions et de souvenirs se pressaient alors dans mon esprit touchant le rôle des ordres religieux du catholicisme! Quelle persistance de volonté, quelle force d’organisation effectivement se révèlent en eux! Leur voie est tracée, leur but est immuable, et, au sein d’une société qui les pourvoit
et les protège, ils n’ont qu’une fonction à remplir, ,
1 Grandeur et décadence des Romains, ch. xxn.
* Voir te Mémoire du cardinal de Bellay du 20 décembre ISSS.
pour laquelle se doivent tous leurs efforts et s’emploie chacun de leurs membres suivant une même direction. Aussi Macaulay a-t-il pu dire que l’ordre des Franciscains avait eu plus d’influence sur les peuples catholiques que le collège des cardinaux.
C’est, d’ailleurs, le soir que je suis revenu de San Severo, et je ne me souviens pas d’une heure pareille à celle où, sous un ciel pur comme la brise du printemps et resplendissant de l’éclat des nuits italiennes,
Tra i pleniluni sereni
Corne Trivia ride fra le nimfie eterne,
je voguais vers Venise. J’avais à gauche la Giudecca et ses navires, le Grand Canal et ses gondoles, l’église de la Sainte et la statue de la Fortune ; à droite, le quai des Esclavons et le jardin public, éclairés des lumières qui se balançaient derrière les bateaux pêcheurs; en face enfin, les colonnes du lion de Saint- Marc et de l’archange saint Michel, les mâts de Morée, de Chypre et de Candie, le palais des Doges, les dômes de la cathédrale et les flots de clarté que versait le gaz du rivage au fond de la place Saint-Marc. De longs mois souvent ne valent pas de tels instants.
Mais qui ne le sait? nulle grande sensation ne finit sans tristesse. Descendu de ma gondole, je regagnais donc Saint-Marc comme si l’on m’avait conduit à la chebba «; heureusement, les rires, les éclats de voix,
1 Ancien supplice vénitien.
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le bruit des sabres de trois officiers autrichiens me tirèrent de ma rêverie. Ils venaient de rencontrer de jeunes filles qu’autrefois le sénat vénitien eût inscrites au budget, et faisaient un tumulte qu’admirait chaque passant. Cependant ils disparurent bientôt, en soutenant le bras de leurs nouvelles compagnes, par la petite porte du palais des Doges. Je fus d’abord tenté de les suivre, jusqu’au bas au moins de l’escalier des Géants : la cour du palais des Doges, remplie encore de tous les grands souvenirs de Venise, doit être si belle la nuit ! Mais en voyant refermer précipitamment la porte de ce palais, j’ai compris que je serais refusé. Je ne suis pas Autrichien et je n’avais pas de fille au bras.
LES PUITS