CHAPITRE XXII
LES PUITS
— Voyez-en une seconde , monsieur !
— Vous êtes bien gardés.
— Encore une autre ! Ces pauvres soldats , on les fatiguera; je crois, Dieu me pardonne, que ceux-ci conduisent un capucin.
— Voudriez-vous le remplacer?
— Non , monsieur ; mais les capucins nous prêchaient durant notre révolution. Tenez! la quatrième arrive.
C’était en effet la quatrième patrouille que mon gondolier et moi apercevions en suivant le petit canal de Santo Benedetto. Nous nous mimes bientôt ensuite à parler de l’administration de l’Autriche ; elle est intéressante , et j’en veux entretenir un instant les gens , nombreux encore , qui sembleraient plus jaloux de leur considération que de leurs franchises, si ces choses se pouvaient séparer.
Voir tel orateur occuper son pays, tel écrivain devenir ministre, les révolte. La morale est presque intéressée, à leurs yeux, à ce qu’un agriculteur ne siège pas dans une Chambre législative, et pour un manufacturier, c’est déjà trop, croient-ils, qu’il s’inquiète des affaires de sa commune. Ils ne voudraient
d’ailleurs ni municipalités, ni parlements. Sous des institutions qui permettent de contrôler les faveurs, on ne réussit qu’en s’en montrant digne, et ils craignent de ne plus voir suffisamment honorées les nobles descendances ou les puissantes protections. Ils imaginent surtout qu’une aristocratie , dont ils tiennent à sembler les défenseurs, se peut maintenir en dehors des affaires publiques, en conservant son importance sans continuer ses services. Cependant, leur grande affaire est le plus souvent de suivre la mode et d’obtenir des fonctions officielles. Leurs vêtements sont irréprochables, ils dansent toutes les figures nouvelles et s’appliquent dans les antichambres à solliciter, ou , dans les places, à plaire. Mais ce qu’ils ne pardonnent pas non plus aux institutions libres, ce sont les discours qu’elles les obligent à entendre, les écrits qu’elles les contraignent à lire. Il leur répugne de s’appliquer incessamment à l’étude de l’histoire, de l’économie politique, du droit, de la littérature, des sciences, de leur langue. Enfin, assurent-ils, la perfection de la mécanique réside dans la simplicité ; que la roue du gouvernement tourne donc, sans que la nation s’en mêle.
Je n’engagerai pas ces personnes à réfléchir sur l’origine, la raison d’être des gouvernements qui, se trouvant uniquement dans la nécessité du lien social, ou plus exactement encore dans la sécurité â donner à nos divers droits, en justifient peu l'usurpation*. Je
1 * Rien n’est plus faux que cette opinion que la société di-
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ne leur proposerai pas davantage d’examiner ce qu’est en soi le pouvoir, simple fonction à remplir, et la liberté, dépendance naturelle de la nature humaine : choses qui, prises comme de même sorte et de même valeur, n’ont pas seulement paru inconciliables dans le temps que Tacite appelait déjà l’antiquité 1 . Cela contrarierait leurs habitudes. Que leur importe au surplus que le despotisme attente aux nécessités premières de notre destinée, dénature le principe sur lequel reposent les sociétés, ou soit chez les peuples modernes la voie préférée des socialistes? Je leur demanderai seulement de visiter Venise; ce leur sera un suffisant enseignement.
Elles n’y trouveront ni journaux à lire, ni discours à écouter; elles y verront en mouvement la roue qu’elles désirent, selon qu’elles le demandent, et n’en auront point à reprendre la légèreté. Mais elles s’y convaincront aussi des dédains du pouvoir absolu pour les conditions ou les titres qu’elles se plaisent sans cesse à glorifier. Ce n’est pas assez en effet d’y mépriser les sentiments d’un Russell ou d’un Ilampden; il
minue notre liberté naturelle; loin de là, elle l’assure, elle la développe : ce qu’elle réprime, ce n’est pas la liberté, c’est son contraire, la passion... La limite de la liberté est dans la liberté même; la limite du droit est dans le devoir... La société garantit la liberté de chacun, et si un citoyen attaque celle d’un autre, on l’arrête au nom de la liberté... Le gouvernement, en principe au moins, c’est la justice armée de la force. » M. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien, p. 391-394. — Comment oppose-t-on toujours la liberté et l’autorité, en en faisant deux choses de même valeur? C’est la plus monstrueuse erreur.
1 Res olim dissociabiles, principatum et libertatem.
n’y suffit même pas d’y préférer les gains du budget aux services sociaux les plus vrais, parce qu’ils sont les plus utiles. Jacques II repoussait les nobles cavaliers, anciens serviteurs de son père , à l’égal des nobles whigs qui l’avaient combattu, et Jacques II a de puissants disciples à Venise. Louis XIV a fait de l’aristocratie française, ainsi que de tous les dignitaires de l’État, la cour de Versailles ; on l’admire de cela seulement au palais de la place Saint-Marc. Aussi bien, la force des choses ne mérite-t-elle pas qu’on y regarde ? Et puisque la naissance ou les hautes positions semblent aux personnes dont je parle des éléments de puissance très-considérable, comment se persuadent-elles que l’absolutisme consente jamais à les respecter? On n’est pas despote pour obéir ou s’abaisser. Demandez à maître Alexandre, le conseiller de Jean-Sans-Terre, qui ne cessait de répéter qu’un véritable prince est établi pour mettre des entraves aux pieds des puissants et des fers aux mains des grands. Sur quelles têtes aussi Ximénès prétendait-il essuyer ses sandales ? Et après le coup de verge de Tarquin sur les pavots les plus élevés, ne sait-on pas les flatteries de Néron envers la plebs avilie? Je m’étonne toujours qu’on oublie autant, parmi nous, les Mémoires de Saint-Simon.
Mais la présente condition des familles patriciennes de Venise est plus éloquente encore qu’aucun récit historique ou qu’aucun autre spectacle. Je me rappellerai constamment ces paroles du descendant de l’une d’elles : Je souhaite que toutes les pages de
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notre livre d’or se perdent ou s’effacent; alors seulement nous n’aurons plus à craindre la jacquerie de la Gallicie d'il y a quatre ans à peine 1 .
C’était, il est vrai, un Vénitien, et l’administration qui régit Venise est nommée à Vienne. Mais il se trouve également dans la première de ces villes des familles autrichiennes dont les titres, les marques distinctives sont nombreuses; et quelle grandeur, quelle réelle autorité, quelle véritable dignité leur reste? 11 n’est même, je crois, aucune occasion où elles ne se voient rappeler la perte de leur importance. Leur livrée est brillante ; mais elles-mêmes ne s’y trompent pas, c’est une livrée. Pour ne plus redire à quelle époque, ni de quelle façon l’aristocratie française est devenue une noblesse de cour, qu’a été le patriciat romain durant tout l’empire ? Et qu'ai-je besoin de remarquer qu’il n’est de nos jours qu’une grande, qu’une vraie aristocratie, et d’indiquer sous quelles institutions elle s’est formée? Ne siérait-il pas au moins de renoncer aux systèmes que tous les faits démentent ?
Sous les gouvernements tels que celui d’Autriche, un noble ou un fonctionnaire peut, il est vrai, ne plus compter avec la masse des gens qui l’entourent, à l’inverse de ce qui se rencontre forcément sous un régime de discussion, d’élections, de communes en-
1 J’engage beaucoup à lire les pamphlets publiés à Milan pendant le séjour que vient d’y faire l’empereur. Us étaient dirigés contre l’aristocratie lombarde, et rappelaient le plus misérable style de la démagogie.
treprises. Mais je doute que personne encore ait lieu de s’en applaudir. Je citerai, à ce propos, un fait remarquable, quoique assez ignoré, qui se trouve mentionné dans Je Voyage d’Arthur Young en France, de la fin de notre ancienne monarchie. Arthur Young y rapporte que, se trouvant un jour chez un seigneur de nos provinces du Nord, il lui demanda de le mettre en rapport avec les fermiers et les tenanciers de ses environs. Il voyageait pour s’instruire, et quelques personnes ignorent peut-être que l’Angleterre lui doit l’assolement quadriennal, qui a été l’origine de sa prospérité agricole. Ces cultivateurs furent mandés, pénétrèrent dans le château de leur maître, le chapeau à la main, et tandis que Young les interrogeait dans la pièce qui précédait le salon, pas un siège ne leur fut offert. Arthur Young en demeura fort étonné, et il remarque que s’il avait manifesté un pareil désir chez un lord anglais, celuici se serait empressé d’inviter à sa table les gens de ses domaines, et que c’est pendant un repas de famille qu’il aurait dû leur adresser ses questions. Cela nous pourrait encore donner à penser aujourd’hui, à nous autres Français, en nous rappelant les faits qui se sont passés dans les deux pays depuis les dernières années du dix-huitième siècle, et nous convaincre que la simplicité, la mutuelle estime sont toujours plus habiles que la vanité.
11 faut surtout prendre garde auprès des populations, en effet, de faire montre de ses faveurs en dissimulant, lorsqu’on le peut faire, son utilité ; de s'éloi-
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gner d’elles au lieu de s’en rapprocher; de séparer ses intérêts des leurs, loin de les confondre. J’en veux encore fournir une preuve tirée de notre passé. Ce sera comme la conclusion du récit d’Arthur Young. 11 n’est, on le sait, qu’une partie de la France où la noblesse française ait été respectée au moment de la révolution : les provinces de l’Ouest. Et c’est là seulement aussi qu’elle était restée unie aux masses populaires, qu’elle avait préféré le séjour de ses terres aux plaisirs de la cour, qu’elle avait rarement sollicité des distinctions, des honneurs , ou reçu des emplois. A peine y voyait-on quelques broderies sur quelques uniformes. Le refus de Robert Peel d’accepter toute décoration et tout nouveau titre y aurait été applaudi déjà, s’il y avait pu être prévu; tant on s’y persuadait avec raison que les mœurs de l’aristocratie ne sont pas celles des courtisans.
Mais il se passe en ce moment une chose inattendue, touchant les dignitaires de l’empire d’Autriche. Le gouvernement vient de s’y convaincre qu’il est fort endetté, et que l’impôt ne produit beaucoup que dans les pays riches. Cette découverte est plus considérable qu’on ne pense ; car longtemps on a cru qu’il était bon de maintenir les peuples dans la pauvreté 1 , et l’on apportait souvent un zèle extrême à
1 J’ai rapporté précédemment l’avis sur ce point de Richelieu; voici ce qu’un intendant de la Franche-üonuë écrivait, en 1750, à son successeur : « La politique n’est pas mauvaise d’entretenir le peuple dans cet état de pauvreté, pour le mettre dans la nécessité de servir et d’avoir besoin de nous. »
VENISE
procurer ce bienfait. Seulement, se rendra-t-on compte prochainement à Vienne de la sécurité et de l’activité qui doivent en partie provenir des institutions, et qui sont nécessaires pour que la production prenne de larges développements? Il m’est difficile de le croire; toutefois, on y aime maintenant le négoce, les mines, les fabriques, les défrichements, touten continuant à y désirer une cour brillante et dépendante. C’est pourquoi l’on y a organisé de nombreuses entreprises, concédées pour la plupart aux personnes portant d’anciens noms ou pourvues des charges les plus enviées. Le régime des corporations, on le voit, n’y a pas complètement disparu devant celui de la libre concurrence, malgré un récent édit. Il semble qu’on y veuille toujours que les principaux ateliers présentent l’aspëct de régiments dont on nomme les officiers. Du reste, il s’en faut que cela reçoive un blâme unanime. L’empressement à obtenir ces nouvelles faveurs est aussi grand que celui qu’on montrait autrefois pour gagner les autres ; et si les gens qui les obtiennent ne sont pas toujours suffisamment préparés à la vie industrielle, ils commencent déjà du moins à se former aux usages de la Bourse. Par suite l’agiotage prospère-t-il à Vienne ; peut-être les fils de famille ne s’y croiront-ils plus obligés bientôt à faire de méprisables mariages. Mais tout cependant n’est pas profitable hors du droit commun. Les privilèges industriels blessent plus même que tous les autres, parce qu’ils nuisent plus que tous les autres. Non-seulement les consommateurs, c’est-à-dire le public, en souffrent et s’en plai-
les puits.
gnent effectivement, mais chacun des producteurs qui en reste dénué, en souffre également et s’en plaint de même. On ne tardera pas , je crois , à s'en convaincre en Autriche.
Ce n’est pas, assurément, que j’engage personne à demeurer inoccupé ; mais le travail louable, c’est le travail utile, offert à tous et soumis à toutes les lois du marché. Sur les flots de la concurrence, élancez-vous donc, si vous vous sentez du courage et du savoir, et les populations vous honoreront \ mais si vous tenez à votre considération, à votre dignité, restez cent fois plutôt oisifs que de vous mêler à des entreprises de privilège et quelquefois de spoliation. Fussent-elles obtenues sans rien de blâmable d’ailleurs, qui le croira? Ce n’est pas de la concurrence, sous un régime de publicité surtout, qu’on a dit : seule elle peut fournir le secret et l’ombre qui mettent la cupidité à l’aise et promettent de faire des profits déshonnêtes en bravant le déshonneur \ Et qu’estce après tout que de fabriquer ou de commercer de telle sorte qu’on impose à ses concitoyens, par suite d’un monopole, les prix et les qualités qu’il plaît? Le malheur principalement, à Vienne, c’est qu’il y a peu de temps encore , les ministres y acclamaient les doctrines de Turgot et de Smith sur le libre travail, les franchises nécessaires à la production. Aussi pourquoi se sont-ils tant empressés, afin
1 M. de Tocqueville, l'Ancien régime et la Révolution, p. 18, s’exprime ainsi en parlant du despotisme.
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de combattre le socialisme, à confesser les vérités économiques? Qu’il est fâcheux d’avoir du zèle pour la justice , le droit, lorsqu’on se réserve de s’y soustraire ! Les habiles agissent autrement ; et quant à la noblesse autrichienne, elle continue à posséder bien des champs en friche ; je l’engage à les cultiver.
Je disais précédemment que la condition des familles patriciennes de Venise procure d’utiles enseignements; mais la Lombardie offre pareillement d’intéressantes remarques à faire. On y voit, en bien des occasions aussi, justifiée cette pensée de Pascal : Ne pouvant pas faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. Ainsi, que la confiscation de nombreux domaines seigneuriaux m’y a découvert de curieuses perspectives sur le droit de propriété! Néanmoins Venise a sur la Lombardie elle-même des avantages précieux. Si les plombs y sont murés depuis la sortie de Silvio Pellico, par exemple, et que les puits n’y servent plus, on y aperçoit encore l’ile de Saint-André, dont les cachots, que j’ai entendu nommer aristocratiques, nesontpas seulement baignés par la mer, comme les puits , car elle les recouvre *.
O mon Dieu, je te remercie d’avoir fait de telle sorte la nature humaine que l’arbitraire l’abaisse toujours! m’écriai-je en voyant cette île du haut du clocher de Saint-Marc, et j’y sentis encore se renforcer ma croyance à l’immortalité de l’âme. Cependant quelle alternative! Si le gouvernement autrichien devient
1 On me l’a du moins assuré à Venise.
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juste envers l’Italie, il la perdra 5 et s’il continue à la régir comme de nos jours, il se damnera. Aussi n’aurais-je osé louer le traité de Campo-Formio, à Venise, et peut-être embarrasse-t-il nos historiens euxmêmes, si admirable que leur semble chaque fait accompli. Car, on doit le reconnaître, ils n’ont en rien à répondre des sentiments de justice ou de droit que nous avons conservés. Si le pape Paul IV avait pratiqué leur méthode, il n’aurait certainement pas pleuré au souvenir des invasions du quinzième siècle, « qui avaient désorganisé l’instrument harmonieux aux quatre cordes du Saint-Siège, de Naples, de Venise et de Milan. »
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