‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 3 sur 48 · LA PLACE · texte numérisé non relu

LA PLACE

— V Avenir de Nice est un journal d’opposition, me dit mon ami.

Cela me suffit. Car j’avais déjà souvent lu des gazettes monarchiques remarquables par leurs attaques contre la royauté, et des libérales désireuses surtout de voir étendre les fonctions du pouvoir. Elles n’aimaient pas les ministres; cela seul rendait compte de leurs autres opinions.

L'Avenir de Nice se rapprochait aussi de nombreuses publications du même temps, par les éloges qu’il donnait à la guerre, au sujet des affaires d’Orient. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât de secourir îcs croyances religieuses différentes de l’islamisme. Il semblait, au contraire, plus enclin à approuver qu’à condamner l’oppression et les souffrances que supportent encore les chrétiens de l’empire turc, bien qu’ils en forment la population la plus considérable et la plus éclairée. Il oubliait à cette occasion, je crois, son système des manifestations populaires. Mais ce qu'il rappelait amplement, et en se plaisant à marquer la persistance de ses premières opinions, ce sont les obstacles que la guerre crée au despotisme. Malheureusement il n’en fournissait aucune preuve, tant il les croyait assurés.

Montesquieu affirmait, dans une opinion toute contraire cependant, que « les gens de guerre perdront la France ; » Cicéron appelait la paix « la liberté tranquille, » et si Washington recommandait soigneusement l’éloignement des combats à ses concitoyens, Robert Peel, se souvenant du Mil des

NICE

droits désignait la réduction des armées comme le plus notable bienfait que pût recevoir l’humanité.

Quelques habitants du Piémont partagent peutêtre encore l’un ou l’autre de ces sentiments, et l ’ Avenir de Nice se le doit reprocher. Que ne s’ est-il appliqué à démontrer, par exemple, que l’esprit des camps, le désir des conquêtes, les mœurs militaires sont les bases nécessaires des franchises publiques ? Pourquoi ne s’est-il pas efforcé de convaincre que le nombre des troupes rend impossibles pour leurs chefs les entreprises que suscite l’ambition et que l’oppression termine ? Il aurait, je m’assure, intéressé ses lecteurs pgr de tels enseignements ; et n’auraient-ils pas encore pris plaisir -à se persuader que le meilleur emploi des richesses et des hommes, ce sont les batailles? Tous n’imaginent pas probablement que les peuples européens regrettent de n’avoir à solder qu’un budget militaire d’environ deux milliards chaque année, et de ne voir chaque année pareillement que trois millions d’hommes, les plus robustes, les plus intelligents, abandonner, pour des manœuvres de caserne ou des marches forcées, le travail des champs ou des ateliers*. La moindre somme coûte tant d’efforts au plus grand nombre ! De tous les capitaux, selon le langage économique, l’homme paraît tellement le

1 Le bill des droits interdisait, en Angleterre, toute armée permanente pendant la paix.

* « L’effectif des armées de terre et de mer de l’Europe, sans y comprendre les gardes nationales, milices, réserves, landwebrs, est de 2,805,414 hommes (en temps de paix), et les

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