CHAPITRE XXIV
CONVERSATION
Malgré ce que j’ai dit de la concurrence dans mon treizième chapitre, je crois devoir reproduire ici la dernière partie d’une conversation que j’eus, dans une diligence, sur la route de Venise à Milan.
— ...L’Égypte surpassât-elle l’Angleterre en industrie, j’aimerais encore mieux être salarié que fellah*.
— L’unité et la solidarité, ces deux premières lois du monde, sont pratiquées en Égypte ; je me plais à le reconnaître -, mais le peuple n’y vote pas.
— A part le vote au moins, le socialisme règne à peu près en Égypte comme il régnait naguère au Paraguay.
— Sans doute ; mais quelle différence !
— Cependant si le scrutin décidait de tout dans les , sphères industrielles, la durée du travail serait peut-être aussi courte que serait prompte la consommation des produits. Car l’intérêt n’est pas moins né-
1 Saïd-Pacba n'avait pas encore rendu le décret qui abolit, en Égypte, l’omnipotence de l’État sur la propriété et le travail.
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cessaire pour combattre les tentations de l’oisiveté que pour inspirer celles de l’épargne. Et dusse-je élire mes maîtres chaque dimanche, comment me croirais-je libre pendant la semaine, ayant, six jours durant, à leur obéir en chaque chose. Les moines choisissent aussi leur général.
— Vous l’entendez mal; on consent d’obéir à celui qu’on élit. Puis, qu’espérer du choc de tous les intérêts, de toutes les pratiques, de tous les sentiments ? Un régiment à l’exercice restera le meilleur modèle de l’humanité.
— La majorité d’un régiment, pour ne point parler de la minorité, ne saurait imaginer elle-même quelle veut obéir à ses chefs, puisqu’elle ne les choisit pas. Votre exemple est ainsi moins exact que celqi que je tirais des couvents. Et si l’esclavage des noirs résultait du vote des autres races, vous paraîtrait-il juste?
— En tout nous considérons les résultats. C’est le fait des petits esprits de raisonner d’abstractions. L’esclavage procure au moins l’unité.
— Un Européen faisait cependant dans nos colonies l’ouvrage de quatre nègres, et la libre production de Manchester dépasse maintenant la production réglementée de plusieurs anciens royaumes : il n’y a pas là d’abstractions. C’est qu’avec la concurrence, dans ce choc de tous les intérêts et de toutes les pratiques, selon vos expressions, chacun suit sa direction, chaque chose s’accommode aux circonstances. L’intérêt personnel, qui sollicite alors
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tous les efforts, met en jeu toutes les ressources. Tandis qu’où le défaut d’initiative et de gain s’impose, s’est toujours rencontrée et se rencontrera toujours l’oisiveté. L’homme ne semble un simple rouage dans la machine sociale qu’autant qu’il n’en comprend plus les mouvements et s’y rend étranger.
— Vous parlez en docteur. Que les stimulants de la concurrence manquent au socialisme, nous ne le nions vraiment pas, non plus que nous ne le regrettons. Mais il en possède un qui leur est bien supérieur et qui lui est propre : le dévouement. Étudiez d’abord, et puis vous déciderez.
— Quelle que soit mon ignorance, le dévouement n’a-t-il pas ses objets particuliers, comme chacune de nos autres aspirations , de nos autres sentiments ?
On meurt pour sa croyance, on se sacrifie pour sa patrie; mais personne, je m’assure, ne défricherait un champ, ne bâtirait un mur, ne balayerait une rue, ne s’habillerait mal ou mangerait peu par amour du prochain. Qu’on vote ou non, c’est à peu près * de l’évidence.
— Je vous l’ai déjà dit, vous ignorez ce que c’est qu’un scrutin ; j'entends suivant notre méthode.
Car, je vous l’accorde, notre système repose presque entièrement là-dessus; nous savons faire la part des principes, tout en ne les considérant que dans leurs effets.
, — Partisan d’élections sincères et régulières dans les affaires publiques ou administratives, j’avoue qu’il m’est impossible de concevoir des questions
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d’industrie, d’art, de science, de talent, d’épargne, d’alimentation, tranchées par voie de suffrage. Je ne saurais également tenir la volonté générale, de quelque sorte qu’elle se manifeste , pour le seul fondement du droit, la seule garantie de la vérité. Le juge de Rabelais n esentenciait au moins que les procès au sort des dés , et peu de temps s’est écoulé depuis que le peuple de Lyon voulait brûler Jacquart.
— Ce que c’est que la présomption! Vous attaquez nos votes, sans vous rendre plus compte de l’éducation qui les précéderait que du dévouement qui les doit suivre. Vous n’y comprenez rien.
— Aussi bien ai-je oublié une remarque importante sur le dévouement 5 je vous parlerai ensuite de l’éducation. Le socialisme ne se peut passer de cette vertu si rare. Il l’exige en toute chose, à chaque instant, de chaque homme, enserré de gré ou de force dans ses liens, et tout ensemble il la rend impossible, puisqu’il en fait une obligation. Quelle logique singulière ! Aristophane ne s’y méprenait pas. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit d’établir la communauté des biens dans Y Assemblée des femmes , « qui donc alors cultivera les champs ? » demande l’une d’elles. — « Les esclaves, » répond l’autre. Et Aristophane ne faisait ainsi que rappeler ce qui avait eu déjà lieu partout où le socialisme avait existé : dans les Indes, à Sparte, en Crète, en Égypte.
— Vous parlez encore de la servitude. Vous savez pourtant que nous la repoussons, tout en en reconnaissant, il est vrai, les mérites.
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— Voulez-vous donc de la liberté?
— La liberté, telle que vous l’entendez, c’est l’individualisme.
— Sans doute ; mais il n’y a pas deux manières de l’entendre, et entre la liberté et la servitude il faut choisir. Or, le choix est facile à faire lorsqu’on croit à la dignité humaine, et qu’on s’est convaincu de l’accord de l’intérêt individuel avec l’intérêt général... Il est vraiment remarquable combien les amis de la liberté se fient à la noblesse de l’esprit et du cœur de l’homme, et de quelle sorte ils proclament la beauté, l'harmonie de la création. Ses adversaires, au contraire, quelque nom qu’ils portent, ne sont convaincus que de notre bassesse, et ne voient dans le monde que l’image du désordre ou de la méchanceté. En calomniant l'humanité, ils insultent encore Dieu.
— Et qui donc honore plus que nous l’humanité ? Nous ne cessons de la louer, de l’admirer. Ah ! quelle est sublime, bien quelle se soit trompée jusqu’à présent! Nous ne condamnons que l'individu mû par l’intérêt personnel. *
— Ignoreriez- vous, pour parler des faits dont vous préférez l’examen, que l’intérêt personnel, c’est-àdire la liberté unie à la responsabilité, — ce ne peut être autre chose, — a tout créé dans le monde matériel? Quels peuples, en effet, sont les plus riches et les plus heureux ? Quels sont les plus dénués et les plus malheureux ? La marque la plus distincte de l’intérêt personnel, celle que vous attaquez le plus, c’est la prospérité; or, permettez-moi de vous dire ce
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qu’un éminent publiciste en écrivait récemment en l'associant très-justement aussi aux idées de liberté. « Sans la propriété individuelle, l'homme n’a pas la pleine possession de lui-même, dit-il, il n’est qu’une brute ou un esclave dans la dépendance de celui qui le nourrit. La propriété est la condition première de la liberté, et elle est tellement dans la nature de l’homme, que le pays le plus éclairé, le mieux constitué, est toujours celui qui compte le plus grand nombre de propriétaires. L’Amérique, au besoin, serait la démonstration éclatante de cette vérité ‘. » Au reste, si chaque homme, envisagé à part, était détestable, ainsi que vous le déclarez, comment l’humanité pourrait-elle être l’assemblage de toutes les perfections? N’est-ce pas la somme dont chaque homme fait un nombre? Et de même si chaque intérêt privé s’opposait à l’intérêt général, comment l’intérêt général serait-il l’ensemble des intérêts privés ?
— L’humanité, l’intérêt général, vous ne me ferez jamais sortir de là.
— Je ne vous propose pas d’abandonner ces expressions, dont je reconnais l’avantage; je vous demande uniquement de les expliquer.
— Elles se comprennent d’ elles-mêmes, et vous vous refusez une fois de plus à remarquer — car il vous faut tout répéter — que notre éducation détruira chez les hommes chaque principe d’individualisme.
1 M. Édouard Laboulaye, Histoire des États-Unis, 1. 1.
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— Que ne vous servez-vous encore du synonyme de ce mot que vous me disiez à l’instant? Beaucoup y gagneraient de le comprendre; car chacun sait ce que c’est que la liberté, et l’on réfléchit rarement à ce que signifie le mot individualisme. Mais je ne puis croire, pour répondre à ce que vous venez de me dire, que votre éducation change jamais notre nature, notre esprit, nos désirs, nos tendances. C’est Dieu même qui nous a faits individus avant de nous appeler à vivre en société, puisque c’est lui qui nous a doués de liberté et de responsabilité, ces deux principes de toute notre existence, ces deux origines de tous nos destins. Seulement, afin de me répéter aussi, par l’accord des intérêts, l’harmonie des choses, il n’est aucune connaissance, nulle entreprise, aucun effort individuel qui ne servent à la puissance et à l’aisance sociales.
— On n’avance pas quand on lutte.
— A moins que ce ne soit à qui courra le plus vite. N’est-ce pas des discussions qu’est toujours née la découverte de la vérité? Les libertés de la pensée, de la presse, de la tribune, du culte, toutes manifestations individuelles aussi, ont-elles servi ou nui aux progrès généraux? J’admire qu’en les sacrifiant autant que celle du travail, sous l’empire, il est vrai, de la nécessité, puisque toutes les franchises reposent sur les mêmes principes et tendent aux mêmes conséquences, vous vous soyez attiré les faveurs de la foule. Avouez que l’ignorance a de précieux effets. Avant de condamner, en outre, la lutte industrielle,
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pourquoi ne réfutez-vous pas les objections de Manchester et de l’Égypte, du travail libre et servile ? Ne vous importerait-il pas surtout de convaincre que la condition des peuples s’est empirée, à mesure que la production et l’échange sont devenus plus indépendants? C'est par là qu’il vous faudrait commencer ; et que cette preuve serait curieuse! « Dieu , disait Turgot, — on ne répétera jamais trop de fois ces paroles, — en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme , et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus indispensable de toutes. » Et l’histoire ajoute aujourd’hui : elle est aussi la plus bienfaisante.
— C’est ce que nous nions.
— Sur quels faits vous appuyez-vous?
— Croyez-moi, il n’est pas de démonstrations qui vaille la promesse du bien-être universel.
— J’en conviens; mais les promesses de bienêtre comme de santé universelle ne se font point en particulier ; il convient de les réserver pour les places publiques. D’ailleurs, le monde est si changeant, qu’il ne lui suffira peut-être plus longtemps de vos paroles, surtout s’il apprend vos échecs, déjà nombreux, en Amérique, en Algérie, en Angleterre, dans le midi de la France. Car aucun de vos essais a-t-il mieux réussi que celui de Plotin dans l’ancienne Campanie ?
— C’étaient seulement des expériences partielles.
— Elles n’en étaient que plus favorables. Nul
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membre de ces petites communautés ne s’y rencontrait que de plein gré-, elles s’étaient toutes formées au sein de l’espoir... Que certaines transformations sont subites! Et croiriez-vous éprouver jamais vos théories dans de meilleures conditions que parmi les premiers colons anglais de l’Amérique du Nord, par exemple ? Ni le courage, ni la dignité morale, ni l’amour de leurs semblables ne manquaient assurément à ces nobles puritains transportés sur le sol de la Virginie-, leur misère n’a cependant cessé qu’avec leur vie commune. Là aussi pareillement, le travail et la propriété se sont depuis individualisés à chaque progrès de la civilisation; ou plutôt, c’est en s’affranchissant sans cesse davantage qu’ils y ont, comme partout, marqué les progrès de la civilisation, qui n’est, en définitive, que la satisfaction toujours plus complète des droits et des besoins des hommes. Le socialisme est l’enfance de toutes les sociétés, la liberté leur âge viril.
— Les sociétés se prétendent aujourd’hui parvenues à cet âge; c’est leur croyance commune, et combien se tournent-elles vers le socialisme plutôt que vers la liberté!
— On le peut croire, il est vrai, partout ou règne le bon plaisir politique, mais non où les peuples décident de leurs intérêts. Voyez en effet l’Angleterre, l’Amérique, le Piémont, la Suisse et quelques autres Etats semblables. Chaque jour n’y consacre-t-il pas de nouvelles indépendances pour la propriété , de nouveaux droits pour le travail. Ailleurs, je ne l’i-
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gnore pas, les gouvernements se contentent d’acclamer ces franchises ; ils jouent à la Providence, et ne tiennent point que les hommes, auxquels ils croient apparemment ne pas se rattacher, puissent penser et se conduire eux-mêmes. Toutefois, c’est déjà un progrès que de confesser les droits qu’on viole. On ne ment jamais très-longtemps.
— Nous passons volontiers les paroles, pourvu qu’on nous donne les actes. Nous en saurons bien tirer la conclusion nécessaire.
— Mais lequel de vos systèmes choisirez- vous pour cela ?
— Personne ne croit au fouriérisme ou au saintsimonisme. Il faut au premier les temples de la Vénus Vulgivaga, et les petites-maisons au second -, le communisme seul est raisonnable.
— Je conviens que le socialisme aboutit forcément au communisme ; mais que de dissemblances encore dans cette dernière doctrine!
— Communauté des biens, répartition des revenus proportionnelle aux besoins, égalité des fonctions, parité des travaux, dévouement incessant, éducation semblable, vote universel, solidarité complète, nous ne réclamons que cela, et le réclamons tous.
— Je ne vous dirai rien des différences qui séparent Owen de Morus, Cabet de Babeuf, ni ne vous reprendrai sur le vote universel, quoique vous repoussiez de vos scrutins les idiots et les condamnés, peut-être même les femmes et les mineurs , qui forment les trois quarts de la population. Mais à l’envi-
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sager seule, la communauté des biens ne s’unira jamais à une entière solidarité
— Vous vous moquez !
— Nullement. Tant que vous respecterez la famille, par exemple, la vie particulière, les affections privées ne subsisteront-elles pas ? La propriété individuelle et l’hérédité renaîtront même bientôt. Car aucun père, aucune mère ne renonceront certainement à secourir leurs enfants, à surmonter tout obstacle pour leur épargner la misère dans le présent et dans l’avenir. C’est une indispensable nécessité qu’à la communauté des biens se joigne la communauté des personnes.
— Qu’y faire? L’imbécillité publique...
— Vous oubliez les
— L’imbécillité publique tient encore au mariage et à la famille ; nous n’y pouvons rien. Que de sottises dans le monde! Nous espérons seulement avoir promptement raison de celle-là. Le commencement est en tout le plus difficile.
— Le vote ou le fonctionnaire élu formerait ainsi
1 Solidarité ou fraternité. — « Fraternité! lien des âmes, étincelle divine descendue du ciel dans le cœur des hommes, a-t-on assez abusé de ton nom ? C’est en ton nom qu’on prétend étouffer toute liberté. C’est en ton nom qu’on prétend élever un despotisme nouveau, et tel que le monde n’en a jamais vu; et l’on pourrait craindre, qu’après avoir servi de passe-port à tant d’incapacités, de marque à tant d’ambitions, de jouet à tant d’orgueilleux mépris de la dignité humaine, ce nom souillé ne finisse par perdre sa grande et noble signification. » Bastiat, Harmonies economiques, ch. xi.
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les couples chaque soir, et tous nous aurions quelques petits dans le troupeau humain !
— Pitoyables sentiments! Que désirez-vous donc après un bon repas, sinon un bon feu et un bon lit?
— O cives, cives, quærenda pecunia primum est,
Virtus post nummos!...
Malheureusement, quand nous parlions de la production, vous ne m’avez rassuré ni sur le repas, ni sur le lit, ni sur le feu.
— Vous reproduisez sans cesse les mêmes objections.
— Que ne les réfutez-vous ?
— L’État y pourvoira.
— Et qu’est-ce que l'État, dont, je le sais, vous invoquez constamment les services?
— L’ignorez-vous? C’est, dans notre système, le gouvernement de la communauté.
— Je le pensais bien. Mais l’État, considéré ainsi, n’aurait évidemment d’autres ressources que celles de la communauté même -, c’est donc toujours de ces ressources qu’il se faut préoccuper. Du reste, je l’avoue, après les couples à former chaque soir, les ordres à distribuer à tous les citoyens, les plaisirs à régler, les croyances à décider, les lettres, les arts, les sciences, les costumes à ordonner, sans parler de l’administration courante ou des affaires imprévues, si l’État avait encore à diriger les divers actes d’une industrie florissante, Userait trop affairé. Il convient de ne rien pousser à l’extrême.
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— Que voulez-vous dire?
— Qu’il n’est pas un essai industriel de l’État, même dans nos sociétés, où ses fonctions sont beaucoup moins nombreuses, qui n’ait échoué , et que partout ses propriétés rapportent aussi ^eu que les biens communaux ou de mainmorte.
— Vous me faites plaisir en rappelant cette dernière ressemblance. La mainmorte est l’un de nos exemples, de nos guides favoris. On commence enfin à le savoir, tant nous l’avons répété : nous remontons au christianisme.
— Vos origines sont plus lointaines encore ; elles se relient au paganisme. Car alors, comme vous continuez à le demander, l’État semblait tout, l’homme disparaissait dans le citoyen, l’héritage privé dans le domaine public. Vous n’avez fait qu’atteindre à l’extrême limite de ces faux principes, en ne remarquant pas assez seulement la nécessité de l’esclavage où ils régnent : vous vous souvenez d’Aristophane. N’invoquez donc plus le christianisme. C’est lui, au contraire, aidé de la philosophie, qui a intronisé dans le monde l’indépendance et la responsabilité individuelle, l’honneur de la famille, le respect de la propriété privée, la sujétion des gouvernements envers les citoyens. Aussi, plusieurs personnesont-elles montré que plus les idées chrétiennes, ou, pour parler comme llégel s’attaquant à Spinoza, plus les idées occidentales pénètrent dans les lois, plus la liberté — terme qui comprend tous les autres — s’uffermitjet se développe. La tyrannie est païenne : « Où est l’es-
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prit du Seigneur, dit l’Écriture, là est la liberté. »
— Un bon repas, un bon lit , un bon feu , voilà, quant à nous , notre philosophie , notre religion et notre politique. Il faut aimer le temps perdu pour des disputes d’école.
— Je ne*vous répondrai plus en latin à cela. « Pour vous, je ne suis pas en peine de votre paradis, disait la maréchale de Rochefort à Duclos : du pain, du fromage et la première venue, et vous voilà heureux. »
— Que parlez-vous de pain et de fromage !
— Ce sont effectivement des produits qui ne s’obtiennent point sans travail.
— Laissez, de grâce, une fois pour toutes, vos stimulants ordinaires du travail, purs éléments d’anarchie, de même que vos prétendus droits. Le monde s’en fatigue.
— Que la libre pensée, la libre conscience, le libre travail, la libre défense, l’honneur du foyer, le respect de la propriété, vous paraissent des éléments d’anarchie ou de folles prétentions; soit! Mais je vois de toutes parts les paysans acheter des terres, les ouvriers de fabrique prendre des livrets de caisse d’épargne; chacun réclame son droit et tient les divers progrès pour autant de contradictions individuelles aux pensées ou aux coutumes générales. Comment imaginer que le monde se lasse de ce qu’il souhaite autant ou de ce dont il est si convaincu ? Il désire surtout de voir la production assurée, pour...
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— Encore ! Mais puisque vous persistez à repousser nos théories sur la production : vous êtes opiniâtre, admirez au moins celles que nous proposons touchant la répartition. Nous voulons que toutes les richesses se distribuent entre les divers membres de la communauté, en raison des besoins qu’éprouve chacun d’eux. Quel incomparable génie que celui de nos maîtres !
— Cependant ont-ils décidé qui jugerait des différents besoins auxquels la richesse, une fois obtenue , devrait pourvoir ? Si c’est un fonctionnaire, ne serait-il pas investi du droit de vie ou de mort sur ses administrés, tout en pouvant dissiper en quelques semaines le patrimoine commun? Si c’est, au contraire, un vote, les jours seraient bien courts pour chaque scrutin nécessaire, sans qu’il y eût, en outre, plus de garantie contre les erreurs de la majorité que contre les caprices d’un fonctionnaire. Je ne reconnais vraiment qu’un mérite à votre mode de répartition, c’est de mettre le peuple ou la minorité en une dépendance singulière du pouvoir ou de la majorité : Rien ne soumet comme la diète , disait un ancien juge. Dans les sociétés fondées sur le droit de propriété et la liberté du travail, il en est au moins bien différemment. Les profits, les récompenses , les revenus s’y proportionnent constamment à l’activité qu’on déploie et à l’économie qu'on pratique. Et c’est là la véritable justice, la véritable égalité; ce qui me semble préférable.
— Toujours l’individualisme.
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— Toujours la liberté et la responsabilité-, c’est l'homme même.
— Mais voyez encore combien nous nous accordons avec les idées chrétiennes dans notre mode de répartition. "Vous n’avez pas de raison de nier l’évidence. Tous les fondateurs d’ordre religieux n’ontils pas effectivement suivi les doctrines que nous enseignons? Nous tenons beaucoup à en convaincre.
— J’ai pris moi-même soin de vous dire, en commençant notre conversation , que vous organisiez la société à l’image d’un couvent. Plusieurs Pères de l’Église ont aussi nié le droit de propriété ; c’est vrai, mais sans se prétendre infaillibles. Ils oubliaient même alors les principes d’affranchissement, de personnalité du christianisme. Mais,pourm’en tenir aux fondateurs d’ordres religieux, n’aspirant tous qu’à former des milices, il est naturel qu’ils aient voulu des soldats. Tous pareillement n’envisageant l’univers qu’ainsi que l’empire du mal, et l’homme qu’ainsi que son esclave, il est simple qu’ils aient voulu débarrasser leurs disciples de chaque lien extérieur et modifier leur propre nature. Seulement ils n’ont jamais prétendu imposer leur règle, et n’ont point négligé de soumettre ceux qui désiraient y obéir à de décisives épreuves, avant de les entendre renoncer aux pensées, aux habitudes, aux usages ordinaires, à la famille comme à la patrie, à la propriété comme à l’indépendance , à leur individualité comme à leur responsabilité. Enfin , si les ordres religieux , à l’exemple des esséniens d’autrefois ou des frères mo-
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raves d’aujourd’hui \ subsistent, n’est-ee pas parce qu a cote d eux se trouve la société, organisée sur des bases toutes contraires, qui travaille et les protège?
— Les ordres religieux condamnent la propriété, Rousseau aussi, et nous après eux; qu’importent les motifs ? C’est la conclusion qui décide.
— Avez-vous fait vœu de pauvreté ? '
— Vraiment non. Nous voulons môme que les jouissances ne se mesurent qu’aux désirs.
— C’est l’heureuse proportion qu’apercevait déjà Aristote, lorsqu’il disait : il ne sert de rien d’égaliser les fortunes, si vous n’égalisez les désirs.
— Je ne lis point Aristote et n’aime guère les citations.
— J’ai peut-être le défaut contraire ; mais c’est vous qui avez parlé de Rousseau -, cela m’autorise à vous recommander la lecture de ses lettres. Du reste, si, pour attaquer là propriété, vous vous appuyiez, ainsi qu’il le fait, sur l’exemple des sauvages, c’e6t que vous ne remarqueriez pas non plus que ces derniers possèdent en propre leurs flèches, leur cabane, leurs vêtements, leur gibier, c’est-à-dire tout ce à quoi ils attachent quelque prix. Ils ne laissent en commun que ce dont ils n’aperçoivent pas l’utile,
1 Les frères moraves, si souvent cités, sont demeurés bien peu nombreux, quoiqu’ils s’adressent à tous les peuples. Ils respectent d’ailleurs la famille, et chaque frère peut disposer du fruit de son travail, après avoir contribué, dans certaines proportions définies par les statuts, à l’entretien d’un fonds commun. Ils n’abolissent donc pas non plus la propriété.
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la profitable appropriation, comme les peuples , qui ne s’occupent encore que d'agriculture, ne prennent pas possession des cours d’eau ou des mines dont ils ne savent pas tirer parti. Vous le voyez, j’avais raison de vous dire que les principes socialistes ou communistes disparaissent à mesure qu’avance la civilisation. Et c’est Rousseau qui lui-même a nommé la propriété « le fondement de la société »
— Attendez quelques années encore, et vous verrez. Adieu ; je m’arrête ici.
Mon compagnon de diligence me quitta en effet aux portes de Milan. Bientôt ensuite j’admirai la cathédrale de cette ville ; non comme un voyageur célèbre, toutefois, en en regardant de préférence la façade, d’une dureté de lignes et d’une confusion de style excessives , mais en me plaçant en arrière du chœur, quoique de façon à en apercevoir encore l’un des côtés tout entiers. De ce lieu , quelle richesse et quelles merveilles on découvre! Et c’est aussi, je crois, du haut du clocher de cette église que, à l’aspect des plaines lombardes, qui fuient à l’horizon, on comprend le mieux l’attrait de l’Italie pour les anciennes peuplades germaines. Pour moi, je n’y pus retenir, à cette pensée, les paroles qu’ Alexis autrefois adressait au comte de Flandre, lorsqu’il partait pour la croisade : Amor auri et argenli et pûlcherrimarum feminarum voluptas. C’était à peu près, on le voit, le bon repas, le bon feu et le bon lit du
1 Discours sur V Économie politique.
CONVKHSATIOX.
socialiste que je venais de quitter-, car Alexis ne se souciait pas plus que lui du conseil que je recommande surtout à mes contemporains : Si quelqu’un vous dit qu’on peut s’enrichir autrement que par le travail et l’épargne, ne le croyez pas, c’est un empoisonneur *•
1 Maxime de Franklin.
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