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remarquer ici, c’est qu’on se tromperait singulièrement si l’on concluait de l’égal prélèvement des perceptions à l’égale répartition des fonds publics. Je ne vous en citerai qu’une preuve, puisée également parmi nous, quoique je puisse en prendre dans bien d’autres États. Je vous adresse cette lettre à Milan, et les finances autrichiennes ne me donneraientelles pas aussi, sous ce rapport, complète raison ? Mais je considère de préférence les nôtres, parce qu’elles me paraissent encore mieux réglées que la plupart des autres. Ma preuve sera nos voies de communication.
Au nord et au midi, nous avons en tous sens des canaux, des routes, des chemins de fer. On y circule commodément, on y transporte aux moindres frais ses marchandises; ce sont d’heureuses provinces. Par malheur, il en est tout différemment dans nos contrées du centre. Là, peu de canaux, peu de routes, peu de chemins de fer. Ce sont par excellence les lieux des traditions. Or, les routes, les chemins de fer, les canaux sont, en tout ou en partie, construits parmi nous aux frais du budget. Si les perceptions sont semblables, les répartitions sont donc très-différentes.
Ouvrez une carte, par exemple; vous verrez quelques voies de communication se diriger de nos départements du centre vers Paris. Ainsi trois chemins de fer rattachent à cette ville Bordeaux, Limoges et Clermont; car on n'oublie jamais Paris, je me plais à le reconnaître. Il résulte même d’un document publié par notre ministre des finances, que, sur un total de
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VENISE
2 milliards 379 millions de payements faits par le Trésor public l’an dernier 1 , le département de la Seine a seul absorbé 877 millions. C’est près du double de ce qui s’y payait il n’y a encore que cinq ans. Quoi qu’il en soit., les chemins de fer de Limoges, de Clermont et de Bordeaux, ne se relient qu’à Paris. Pour communiquer de l’un à l’Qutre durant tout leur parcours, pour recevoir des ports de l’Ouest, dans la partie de la France qu’ils traversent, les denrées dont on a besoin, ou pour y expédier celles qu’on possède en surabondance, toute voie perfectionnée fait défaut, si ce n’est au moins de Tours à Nantes 2 . Aussi continue-t-on dans nos provinces du centre à ne voir le plus souvent que le roulage ou la diligence d’autrefois. Tout s’est modifié autour d’elles : les choses générales et privées, les usages et les mœurs; seules elles sont demeurées les mêmes. Les optimistes accorderaient au plus à leurs habitants d’avoir parfois aussi changé de conduite ou de conscience ; mais, pour ne pas rester arriéré, cela ne suffit plus.
Malheureusement, ces provinces, où je passe quelques mois d’été, le moins possible, bien entendu, commencent à envier le sort des autres. Et en Italie, selon ce que vous m’avez écrit, c’est pis encore; chaque cercle ou district se compare à son voisin, et récrimine s'il se trouve moins bien traité. Que font surtout les auteurs de Venise ou de Mantoue de par-
1 En 1855.
* On annonce que des concessions sont déjà préparées, qui répareront ce fâcheux état de choses.
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1er des routes qui s’ouvrent en Autriche, des églises qui s’y construisent, des théâtres qui s’y décorent? Ils n’ont point de raison. S'ils laissaient ignorer aux Lombards que les Autrichiens profitent de ce qu’ils donnent, ils donneraient toujours et ne se plaindraient pas. En vous lisant, je ne pouvais m’empècher de penser qu’ ainsi que Virgile parait avoir voulu décrire les travaux de nos agriculteurs, il semble qu’Ovide ait pensé à consoler les contribuables de la Lombardie, si ce n’est d’autres contrées, quand il écrivait que les richesses abandonnées sont les seules qui restent. Il leur faudrait apprendre ce vers :
Quas dederis, solas semper habebis opes.
Il est charmant; mais vous me direz s’ils n’en voudraient pas juger par comparaison.
Que la méthode des Anglais, des Américains, des Hollandais a d’avantages! Je parle des routes. Chez ces peuples, dès qu’il en est une paraissant nécessaire, partant qui semble devoir être avantageuse, une compagnie s’organise, la construit, et se fait payer de ses frais et de sa peine par les voyageurs ou les négociants qui s’en servent, au moment et en raison du service qu’ils en obtiennent. C’est ainsi que nous avons fait pour^nos ponts lorsque nous en avons voulu avoir. Or, n’est-ce pas la taxe la plus juste, si toutefois c’est encore une taxe? Et je m’assure qu’une infinité de choses se pourraient faire de la sorte, et par suite se feraient mieux et à moindres dépenses. D’autres entreprises effectuées également chez les
peuples que je viens de nommer le prouvent surabondamment. Il sulïirait même, dans la plupart des États, de rendre à l’industrie privée tout ce qui lui revient, en réduisant l’armée et la marine comme il serait raisonnable, pour que les budgets fussent abaissés de plus de moitié.
Tiendriez- vous maintenant à savoir le fond de ma pensée sur les taxes? La voici, sans que je me croie professeur : Le gouvernement ne doit demander que ce dont il a besoin pour accomplir ses services obligés ; services que les économistes assurent seulement se composer de la garde des frontières, du maintien de l’ordre public et de l’exécution des travaux d’utilité générale que ni les particuliers, ni les compagnies ne peuvent accomplir. De pareils travaux sont bien près d’ailleurs, il me semble, de rentrer dans ce qui est utile à l’ordre public. En second lieu, la somme des dépenses obligées étant connue, il la faut recouvrer. Et, pour cela, je reviens à la maxime incontestée que je vous rappelais dès ma première page : on doit asseoir l’impôt sur la fortune déjà consolidée, mobilière ou immobilière, et en proportionner les exigences aux revenus qu’elle fournit. Pour moi, je l'avoue, je ne vois pas d’autre moyen de mettre les faits d’accord avec la raison. Mais, que de fois la raison ou la théorie, comme disent les savants, rappelle-t-elle ces femmes qu'on salue poliment et qu’on s’empresse d’éconduire! L’habileté consiste à l’invoquer, en ne la suivant pas : c’est une bonne étiquette. Étudiez les théories comme elles
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sont-, il n’y a point ici de chemin privilégié pour les rois, disait Euclide au tyran de Syracuse; mais Euclide ne parle pas, ai-je entendu remarquer, de les mettre en pratique ; et beaucoup répugnent même à ce qu’on les connaisse. Pour terminer, je vous citerai d’autres paroles qui se rapportent mieux à mon sujet : Comment faut-il s’y prendre pour que les producteurs aient le plus de peine et le moins de jouissances qu’il est possible? voilà le problème que les financiers semblent partout s’être proposé de résoudre, dit un auteur qui seulement oublie les consommateurs. Que tout cela reste entre nous. Adieu.
1 Henry Baldwin, An examination of the new tariff proposed, 1821.
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