CHAPITRE XXVI
LA FRONTIÈRE
Je suis rentré par Novare en Piémont, et les séances de parlement sont devenues chose si rare, que les chambres de Turin éprouvèrent ma constance. J’y appris à mieux pratiquer la vertu de l’espérance, comme, au spectacle de Venise, j’avais gagné de m’affermir dans la croyance de l’immortalité de l’âme. Un voyage en Italie favorise toujours le salut. C’est même grâce à ces heureuses dispositions que je me permettrai deux conseils : l’un pour engager les législateurs du Piémont à se convaincre que les franchises publiques ont pour conditions nécessaires l’abandon des idées guerrières et le respect des vérités économiques ; l’autre pour recommander aux populations sardes de se rappeler que les lois de la liberté disparaissent partout où cessent les mœurs de la liberté.
A Turin donc, le chaos des discussions, l’anarchie des idées, la lutte des ambitions, comme nos récents politiques définissent le système représentatif, que Montesquieu nommait la plus belle découverte de l’esprit humain, — mais ce n’est que Montesquieu,
LA FRONTIÈRE
— m’impressionnaient chaque jour davantage. Je crois même depuis lors qu’on peut opposer à ce système, sans le trop déprécier, celui du proprio motu , supposât-on ce dernier à la disposition d’un homme honnête, sain d’esprit, instruit, actif, laborieux, politique, administrateur, financier, pourvu de toutes les qualités enfin qui ne sont jamais réunies. Des lois en effet qui ne permettent à personne de s’éclairer des lumières des autres ni de dissiper leurs erreurs, d’entretenir l’activité de son esprit od de se livrer aux entreprises qui paraissent le plus profitables, ne donnent-elles pas beaucoup à reprendre? Montesquieu, pour citer de nouveau X Esprit des Lois, va plus loin encore ; à son éloge du système représentatif il ajoute que, « un homme à qui ses cinq sens disent sans cesse qu’il est tout, et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. » Mais ce qui m’a, je crois, le plus frappé dans le royaume de Sardaigne, c’est, malgré le peu de forces militaires qu’on y déploie comparativement aux autres États d’Italie, le plus grand respect qu’y rencontre le pouvoir. L’armée s’y recrute seulement dans la population indigène -, on n’y voit point d’Autrichiens, point de Français, point de Suisses, et les agents de l’autorité y sont plus honorés qu’à Milan ou qu’à Naples. Chose remarquable aussi, surtout pour un économiste, les fonds publics de ce pays se cotent mieux et se vendent plus couramment aux diverses bourses publiques que ceux d’aucun autre État de la Péninsule italique.
VENISE
Serait-ce que les spéculateurs, les banquiers, les capitalistes, tiendraient que la richesse s’y développe plus rapidement et que l’ordre y est mieux assuré? Il le faut croire, puisque ce sont les seuls motifs qu’on donne partout de la bonne tenue des valeurs publiques-, de la supériorité des fonds anglais, par exemple, sur les fonds russes, des fonds hollandais sur les fonds autrichiens, des fonds belges sur les fonds turcs. C’est même, j’imagine, après avoir fait ces différentes comparaisons que Mill déclare, lorsqu’il traite, vers la fin de son livre, des mutuels intérêts de l’ordre public et de la production, que les pouvoirs laissés aux gouvernants importent beaucoup moins à ces deux choses que ceux que les peuples conservent. Ainsi, dit-il, l'ancien système des taxes françaises ruinait et soulevait la France, à force d’arbitraire et d’avidité. Et ce lui est une occasion de signaler comme le caractère général des gouvernements absolus les dilapidations de leurs agents, mis à l’abri de tout contrôle de l’opinion, et toujours trop nombreux et trop éloignés pour être exactement surveillés par le pouvoir central, en remarquant ensuite qu’on ne travaille nulle part pour se voir dépouiller Du reste, on ne saurait trop chercher à s’entendre. On répète avec raison que le travail exige l’ordre-, mais qu’est-ce donc que l’ordre? Je
1 «Le gouvernement (despotique) ne saurait être injuste, sans avoir des mains qui exercent ses injustices; or, il est impossible que ces mains ne s’emploient pas pour elles-mêmes. » Esprit des Lois, liv. V, ch. xv.
LA FRONTIERE
parle ici bien entendu de celui qui convient à un État, non de celui qui sied à une prison-, or, je n’en sache pas de définition plus exacte ni plus belle que celle d’un ancien ministre parlementaire, et vraiment honnête homme : « L’État nous doit l'ordre, et l’ordre, c’est le libre et sûr exercice des droits 1 . »
C’est encore le même ministre qui écrivait récemment ces paroles que la moindre réllexion justifie : « Les institutions libres sont maintenant nécessaires à la paix sociale aussi bien qu’à la dignité des personnes, et le pouvoir, quel qu'il soit, républicain ou monarchique, n’a rien de mieux à faire que d’apprendre à s’en servir, car il n'a plus d’autre instrument et d’autre appui. »
Je ne dirai rien d’ailleurs de la vie privée des habitants de Turin, ne tenant pas à les déclarer plus dignes, plus réservés ni plus économes que ceux de la plupart des autres villes italiennes. L’épargne et la moralité cependant influent beaucoup sur les progrès de la richesse, que je suis fort éloigné de mépriser; et lorsque Malthus niait l’influence des lois sur la conduite des populations, il ne remarquait pas assez que les institutions qui placent sans cesse les hommes en face de leur responsabilité et les intéressent à l’estime publique, tendent à ennoblir jusqu’à leurs coutumes journalières, à rendre honorables leurs moindres actions. Mais je ne veux pas m’arrêter à ces pensées. Qui s’inquiète aussi bien des
1 Paroles de M. Guizot.
VENISE
usages les plus rapprochés de la vertu ou des institutions qui, sans la donner y sont le plus favorables? Peut-être se persuade-t-on, il est vrai, que l’histoire ne laisse point de doute à ce sujet, et en cela du moins on a raison.
Sans parler non plus des Charmettes ou du lac du Bourget, aussi célèbres désormais dans les lettres, ni des Échelles ou de Chailles, aussi magnifiques en leur sévère aspect, je me contenterai d’assurer que, après avoir traversé la Savoie, deux heures m’ont suffi, en compagnie de quatre ou cinq personnes, à la frontière, pour faire viser mon passe-port, visiter ma malle, connaître mes livres, feuilleter mes notes. J’étais en France.
FIN
John Stuart Mill, le plus remarquable des économistes vivants d’Angleterre , est aussi l’économiste de ce pays qui s’est le plus préoccupé de l’effet des législations sur l’économie sociale des peuples. C’est là la pensée , le sujet du cinquième livre de ses Principes of political economy , qu’il intitule De l'influence du gouvernement. A la fin de ce volume, dont les effets de la législation, et surtout de la législation politique , sur le développement de la richesse, sont aussi le sujet principal, je crois devoir donner la traduction d’une partie du dernier chapitre de Mill , où se trouve en cela comme le résumé de ses opinions. 11 paraîtra certainement intéressant à beaucoup de personnes de comparer sur cette question, si considérable et si actuelle, les opinions du plus célèbre économiste anglais qui l’ait traitée de nos jours , avec celles que Rossi et M. Dunoyer ont exposées, le premier diîns le dernier volume de son Cours d'économie politique , qui est à lui seul un magnifique ouvrage , et le second dans son livre De la liberté du travail, qui est, à mon sens, le plus beau travail qu’ait produit l’économie politique depuis Malthus.
Mill commence le cinquième livre de ses Principles par
APPENDICE
l’examen des fonctions du gouvernement en général, qu’il divise en nécessaires et facultatives. Les nécessaires consistent à protéger les citoyens contre la violence et la fraude ; à réger les successions; à assurer l’exécution des contrats; à nommer des gens chargés d’interpréter le droit ; à employer des soldats et des agents de police ; à prévenir de fâcheuses contestations en donnant des formulés de contrats et en indiquant les moyens de preuve; à veiller aux intérêts des incapables; enfin, à remplir certaines fonctions commandées par l’utilité publique.
A la suite de ce premier chapitre, Mill discute les questions d’impôts et de crédit public. Dans ses chapitres huit, neuf et dix, qui viennent ensuite, il examine les effets du défaut de sécurité des personnes et des propriétés ; les effets des impôts excessifs ; ceux de l’imperfection des lois et de l’administration de la justice; les diverses lois successorales ; les lois sur les sociétés industrielles; celles sur les faillites, l’usure, les coalitions d’ouvriers ; le système protecteur; les tentatives pour régler le prix des marchandises; les monopoles; enfin, les contraintes sur l’opinion et les publications. Son onzième et dernier chapitre est intitulé : Bases et limites des principes delaisser-faire ou de non-intervention du gouvernement.
Mill y montre d’abord que l’intervention du gouvernement peut être d'autorité , par commandement ou interdiction, ou sans prétention d'autorité , par avis ou par information. if examine ensuite ce qui est fondé ou erroné dans les objections présentées contre le caractère coercitif de l’intervention et contre les dépenses qu’elle occasionne ; dans les objections tirées de l’accroissement d’influence et de pouvoir du gouvernement; dans celles tirées des occupations et de la responsabilité du gouvernement, de la supériorité de l’action des particuliers dont l’intérêt est plus
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fort, de l’importance de cultiver les habitudes d’action collective. Son septième paragraphe , où je crois devoir commencer à traduire 1 est intitulé :