ADMINISTRATION DÉLÉGUÉE
La troisième exception à la doctrine que le gouvernement ne peut administrer les affaires des particuliers aussi bien que les particuliers eux-mêmes, est celle d’un grand nombre de cas dans lesquels les particuliers ne peuvent gérer leurs intérêts que par délégués et dans lesquels l’administration, dite particulière, ne mérite guère plus le nom d’administration par la personne intéressée que si elle était remise à un fonctionnaire public. Tout ce qui, abandonné à la liberté, ne peut être fait que par des sociétés commerciales, serait souvent aussi bien fait et quelquefois mieux, sous le rapport du travail lui-même, si l’État luimême l’exécutait. Le caractère joueur, le défaut de soin et l’incapacité de la gestion de l’État sont passés en proverbe, mais l’administration des grandes compagnies de commerce a présenté le même caractère. II est vrai que les directeurs d’une compagnie sont toujours actionnaires; mais les membres du gouvernement sont aussi toujours contribuables, et lorsqu’il s’agit des directeurs aussi bien que lorsqu’il s’agit des membres du gouvernement, leur part dans les bénéfices d’une bonne gestion n’est pas égale à l’intérêt qu’ils peuvent avoir à mal gérer, sans parler de celui de leur repos. On peut objecter que les actionnaires assemblés exercent un certain contrôle sur les directeurs et ont presque toujours le droit absolu de les destituer. Toutefois, dans la pratique, la difficulté d’exercer
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ce droit est si grande qu’on ne peut guère en user que dans les cas où la mauvaise gestion, ou du moins la gestion sans succès, est si flagrante, que des directeurs nommés par le gouvernement seraient également destitués. En regard de la garantie que présentent les assemblées d’actionnaires, leurs inspections et leurs recherches, on peut placer la publicité plus grande qui éclaire dans les pays libres les affaires auxquelles le gouvernement prend part. Aussi les défauts de la gestion par le gouvernement ne me semblent pas nécessairement beaucoup plus grands, s’ils sont plus grands, à tout prendre, que ceux de la gestion des compagnies par action '.
Les véritables motifs pour laisser aux associations particulières tout ce qu’elles sont en état de faire existent dans toute leur force, lors meme qu’il serait certain que des fonctionnaires publics s’acquitteraient aussi bien qu’elles de la besogne. Ces motifs ont été déjà indiqués : c’est l’inconvénient de surcharger l’attention des principaux fonctionnaires et de les détourner de fonctions qu’eux seuls peuvent remplir, pour des choses qui peuvent être assez bien faites sans eux ; c’est le danger de grossir sans nécessité l’autorité directe et l’influence indirecte du gouvernement, et de multiplier les occasions de conflit entre ses agents et les particuliers ; c’est l’inconvénient de concentrer dans une bureaucratie dominante toute l'habileté
1 C’est là une erreur manifeste. Les fonctionnaires n’ont rien des connaissances ni des mœurs industrielles; il en est tout différemment des gérants que choisissent librement des actionnaires. Les entraves créées contre les sociétés industrielles sont des attentats à la liberté du travail. La loi votée l’an dernier en Angleterre sur les sociétés industrielles leur reconnaît des libertés infiniment plus grandes que celles dont elles jouissaient auparavant. ( Note de G. P.)
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et l’expérience dans la gestion de grands intérêts et toute la puissance d’action combinée qui existe dans la société, habitude dont l’usage établit entre les citoyens et le gouvernement des rapports semblables à ceux qui existent entre un enfant mineur et son tuteur, et qui est la cause principale de l’infériorité politique qui a jusqu’à ce jour caractérisé les habitants des pays trop gouvernés du continent, soit avec, soit sans gouvernement représentatif Mais bien que, pour ces motifs, la plupart des choses que les associations particulières peuvent faire , même d’une manière tolérable, doivent leur être dévolues, il ne 6’ensuit pas que le gouvernement doive renoncer à toute surveillance sur la manière dont ces associations s’acquittent de leurs fonctions. Il y a bien des cas dans lesquels, par la nature même des choses, celui qui fait un service doit être seul ; dans lesquels un monopole réel s’établit forcément avec le pouvoir de lever un impôt sur la société. J’ai déjà plus d’une fois cité l’exemple des compagnies d’éclairage et de distribution des eaux entre les-
1 On peut trouver un cas du même genre dans le peu de goût pour la politique et dans le défaut d'esprit publie qui caractérisent les femmes, prises comme classe, dans l'état actuel de la société, et dont se plaignent souvent les réformateurs politiques, sans qu'ils veuillent pour cela en reconnaître la cause ou du moins demander qu’on la fasse disparaître. Cela vient de ce que les institutions et l’éducation tout entière des femmes leur enseignent qu elles sont complètement étrangères à la politique. Lorsqu'elles ont fait de la politique, elles y ont apporté autant d’application et d’aptitude, eu egard à leur temps, que les hommes qui vivaient à la même époque : dans cette période, par exemple, où Élisabeth d’Angleterre et Isabelle de Castille n’étaient pas de rares exceptions , mais de brillants exemples du courage et de la capacité commune en ce temps parmi les femmes d’un rang élevé qui avaient reçu une grande éducation.
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quelles, bien que la liberté de concurrence existe, il n’existe aucune concurrence, et qui se trouvent en réalité moins responsables et plus inaccessibles aux plaintes des particuliers que le gouvernement lui-même. On a les frais de la multiplicité des agents sans en avoir les avantages, et les dépenses faites pour des services dont on ne peut se passer sont en réalité aussi forcées que les impôts établis par la loi : il n’y a guère de maître de maison qui établisse une distinction entre son abonnement pour l’eau et les contributions publiques. Lorsqu’il s’agit de ces services en particulier, il vaut mieux» qu’ils soient confiés, comme le pavage et le nettoyage des rues, non au gouvernement central , mais à l’autorité municipale , et que les frais soient couverts, comme ils le sont aujourd’hui en réalité, par une contribution locale ; mais, dans un grand nombre de cas analogues dans lesquels il vaut mieux confier le service à faire à l’intérêt particulier, la société a besoin d’une autre garantie que celle de l’intérêt particulier de ceux qui sont chargés du service pour s’assurer qu’il sera bien fait ; et c’est au gouvernement que doit être dévolu le soin , soit de soumettre l’entreprise à des conditions raisonnables au profit du public, soit d’y conserver une autorité telle que les profits du monopole puissent en définitive être acquis au public. Cela est vrai lorsqu’il s’agit de routes, de canaux, de chemins de fer. Ce sont toujours en réalité de vrais monopoles, et un gouvernement qui concède sans réserve un tel monopole à une compagnie particulière fait à peu près la même chose que s’il accordait à un individu ou à une association la faculté de lever tel impôt qu’il lui conviendrait, à leur profit, sur toute la drêehe produite dans le pays ou sur tout le coton qui y serait importé. Les concessions pour un temps limité se justifient par les motifs qui justifient les brevets d’in-
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vention : mais l’État doit assurer le retour au domaine des propriétés de ce genre, ou se réserver et exercer le droit de fixer un minimum des tarifs et changer de temps en temps ce minimum. Il convient peut-être d’observer que l’État peut être propriétaire des canaux et chemins de fer sans les avoir faits, et qu’ils seront presque toujours mieux faits par une compagnie qui afferme le chemin de fer ou le canal à l’État pour une période de temps donnée.