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HEURES DE TRAVAIL, DISPOSITION DES TERRES COLONIALES

J’appelle l’attention spéciale du lecteur sur une quatrième exception sur laquelle, ce me semble, l’attention des économistes ne s’est pas assez portée jusqu’à ce jour. Quelquefois l’intervention de la loi est nécessaire, non pour forcer le jugement des particuliers sur des choses qui les intéressent, mais pour faire exécuter ce jugement, parce qu’ils ne pourraient y parvenir eux-mêmes que par une coalition qui ne saurait avoir aucun effet si ses résolutions n’étaient validées et sanctionnées par la loi. Par exemple, et sans rien préjuger sur ce cas particulier, je peux citer la question de réduire les heures de travail. Supposons, ce qui est au moins supposable, — que ce soit vrai ou non — qu’une réduction des heures de travail de douze à dix soit avantageuse aux ouvriers 1 ; qu’ils recevraient pour dix heures de travail un salaire égal ou presque égal à celui qu’ils reçoivent pour douze heures.

1 Voir ce que j’ai dit sur le §9. Ici, il y aurait, en outre, attentat à la liberté individuelle comme à la liberté du travail.

{Note de G. P.)

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Si tel était le résultat et si les ouvriers en étaient généralement convaincus, la limitation, dira-t-on peut-être, pourrait avoir lieu spontanément, et il ne serait pas nécessaire de la rendre obligatoire par une prohibition légale. Je répondrai qu’elle ne serait pas adoptée , si tous les ouvriers d’un corps d’état ne s’engageaient l’un envers l’autre à s’y tenir. Un ouvrier qui refuserait de travailler plus de dix heures, lorsque les autres travailleraient douze heures, ne serait pas employé du tout ou subirait sur son salaire une réduction d’un sixième. Aussi, quelque convaincu qu’il puisse être que l’intérêt de sa classe est qu’il n’y ait que dix heures de travail, il est contraire à son intérêt de donner l’exemple à moins qu’il ne soit assuré que cet exemple sera suivi. Mais supposez que tous les ouvriers fussent d’accord : ne pourraient-ils pas atteindre le but sans recourir à la sanction de la loi? Non, à moins que l’opinion n’exerçât une contrainte égale en fait à celle de la loi. Car quelque avantageux que pût être le règlement pour la classe entière, l’intérêt immédiat de chaque individu serait de le violer, et plus ceux qui l’auraient accepté seraient nombreux, plus il y aurait d’intérêts particuliers tentés de ne pas l’observer. Si presque tous restreignaient à dix le nombre desheuresde leur travail, ceux qui travailleraient douze heures bénéficieraient de tous les avantages de la restriction et du profit qu’ils auraient à le violer; ils recevraient le salaire de douze heures pour dix heures de travail, plus celui de deux heures. Je conviens que si la grande majorité se tenait aux dix heures , il n’y aurait pas grand mal : l’avantage serait en somme acquis à la classe et les individus qui voudraient travailler et gagner plus le pourraient. Ce serait là un état de choses désirable; et s’il était possible qu’une diminution du nombre d’heures de travail eût lieu sans diminution de salaire, et

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sans que la marchandise produite perdit quelques-uns de ses débouchés — ce qui dans chaque cas particulier est une question de fait, non de principe — la manière dont il serait le plus désirable que ce changement eût lieu serait une modification pacifique dans les usages du métier; la journée de dix heures devenant par l’usage la journée commune, spontanément, sans que ceux qui voudraient faire une journée plus longue en fussent empêchés. Il est probable toutefois qu’il y en aurait tant qui aimeraient mieux travailler douze heures aux conditions nouvelles, que la limitation de la journée de travail à dix heures ne pourrait être maintenue comme règle générale : ce que quelques-uns auraient fait volontairement, d’autres seraient bientôt obligés de le faire par nécessité, et ceux qui auraient accepté la journée de douze heures pour gagner un salaire plus fort, seraient forcés à la fin de travailler douze heures pour le même salaire que ci-devant. Alors, en admettant qu’il fût réellement de l’intérêt de chacun de ne travailler que dix heures, en supposant que tous les autres en fissent autant, il n’y aurait pas d’autre moyen d’atteindre le but que de changer le consentement mutuel en un engagement sous clause pénale avec force de loi. Je n’entends pas par là énoncer une opinion en faveur d’une loi de ce genre, mais je me sers de cet exemple pour prouver qu’une classe de citoyens peut avoir besoin de l’assistance de la loi pour réaliser son opinion sur une matière qui l’intéresse en garantissant à chacun que ses concurrents agiront comme lui, parce qu’il ne peut agir conformément à l’intérêt collectif qu’autant qu’il est couvert par cette garantie.

On peut trouver un autre exemple à l’appui du même principe, dans le sytème de colonisation connu sous le nom de système Wakefield. Ce système est fondé sur ce

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principe important, que la terre et le travail produisent d’autant plus, qu’ils sont plus exactement proportionnés l’un à l’autre; que si un petit nombre d’hommes essayent d’occuper et de s’approprier un vaste espace de terrain dans un pays neuf, ou si chaque travailleur devient trop tôt détenteur et cultivateur de la terre, il y a perte de puissance productive et retard dans les progrès de la colonie, en richesse et en civilisation ; que cependant l’instinct d’appropriation, si l’on peut s’exprimer ainsi, et les sentiments associés à la possession de la terre dans les anciens pays, portent tout émigrant à acquérir d’abord autant de terre qu’il peut, et tout travailleur à devenir propriétaire tout de suite, en cultivant sa terre sans autre aide que celle de sa famille. Si ce penchant à l’acquisition immédiate de la terre pouvait être restreint jusqu’à un certain point; si chaque travailleur pouvait consentir à rester quelques années salarié avant de devenir propriétaire foncier, on aurait toujours assez de salariés pour faire les routes, les canaux, les travaux d’irrigation, etc., et pour établir et soutenir les diverses branches d’industrie urbaine. De celte manière, le travailleur, lorsqu’il deviendrait propriétaire, aurait une terre de bien plus grande valeur, par suite de la facilité qu’il aurait d’arriver aux marchés et de trouver du travail salarié. M. Wakefield propose donc de mettre obstacle à l’occupation prématurée de la terre et à la dispersion de la population, en mettant un prix élevé aux terres sans propriétaire, et en employant ce prix au transport des travailleurs qui voudraient émigrer de la métropole.

On a critiqué toutefois ce règlement utile, au nom et sous l’autorité de ce qu’on appelait le grand principe de l’économie politique, savoir : que les particuliers sont les meilleurs juges de leurs intérêts. On a dit que lorsque les

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choses étaient abandonnées à elles-mêmes, la terre était appropriée et occupée d’après le choix libre des individus, en étendue convenable et au temps où cela était le plus avantageux pour chacun, et par conséquent, pour la société en général; qu’en élevant des obstacles artificiels devant l’acquisition de la terre, on empêchait chaque individu de suivre la marche qu’il estime la plus avantageuse, pour obéir à l’idée toute gratuite du législateur : qu’il sait mieux que chacun ce qui convient le plus aux intérêts de chacun. Il y a dans cette argumentation une erreur fondée sur ce qu’on ne comprend pas le système ou le principe auquel on dit que son application est contraire. Cette erreur est tout à fait du même genre que celle dont nous venons de donner un exemple à propos des heures de travail. Quelque utile qu’il pût être à la colonie en général et à chacun de ceux qui la composent que nul ne pût occuper plus de terre qu’il n’est en état d’en cultiver, et ne devienne propriétaire avant que d’autres ouvriers soient venus le remplacer dans le travail salarié, chacun en particulier n’aurait jamais intérêt à avoir cette abstinence, s’il n'était assuré que d’autres l’auront aussi. Entouré de colons qui ont chacun mille acres de terre, à quoi servirait au travailleur de différer pendant quelques années d’acquérir de la terre si tous les autres travailleurs couraient échanger le premier salaire qu’ils gagneraient en terres situées dans les déserts, à plusieurs milles l’un de l’autre? Si, en s’emparant de la terre, ceux-ci empêchent la création d’une classe de salariés, il ne réussira pas en attendant quelque temps pour acquérir de la terre, à en tirer un meilleur parti que dans le moment présent : pourquoi donc se mettrait-il dans une position que lui et les autres considèrent comme inférieure, en restant salarié, lorsque tous ceux qui l’entourent deviennent propriétaires? Il est

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de l’intérêt de chacun de faire ce qui est utile à tous, mais seulement à condition que tous feront comme lui.

Le principe que chacun est le meilleur juge de son propre intérêt, compris comme ceux qui élèvent des objections le comprennent, irait à établir que les gouvernements ne doivent pas remplir leurs obligations les plus reconnues, ou plutôt qu’ils ne doivent pas exister. Il est, au plus haut degré, de l’intérêt de la société en général, et de chaque citoyen en particulier, que chacun ne commette ni vol, ni fraude; mais il n’est pas moins nécessaire d’avoir des lois qui punissent le vol et la fraude ; car, quoiqu’il soit de l’intérêt de chacun que personne ne vole et n’escroque, il n’est de l’intérêt de personne de ne pas voler et escroquer le bien d’autrui, lorsque tout le monde pratique le vol ou l’escroquerie. La principale cause de l’existence des lois pénales, est justement ce fait, que lors même que selon l’opinion de tous, certaines règles de conduite sont d'intérêt général, ce n’est pas une raison pour que l’intérêt particulier se conforme à ces règles.

§ 13 . — ACTES AU PROFIT DE PERSONNES AUTRES QUE LES INTÉRESSÉS. — LOIS DES PAUVRES.

Cinquième exception : L’objection contre l’intervention du gouvernement, tirée de ce que chaque individu est le meilleur juge de son intérêt, ne peut s’appliquer à une grande catégorie de cas, dans lesquels ces actes des individus sur lesquels le gouvernement réclame un droit d’intervention, ne sont pas faits dans l’intérêt de leurs auteurs, mais dans l’intérêt d’autrui. Dans cette catégorie se trouvent, entre autres cas, tous ceux qui rentrent dans

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la matière si discutée de la bienfaisance publique *. Quoique l’on doive en général laisser les individus faire dans leur intérêt tout ce qu’on peut attendre raisonnablement qu’ils soient capables de faire, cependant, lorsqu’il devient impossible de les abandonner à eux-mêmes, et qu’il faut que d’autres les assistent, on voit s’élever la question de savoir s’il vaut mieux qu’ils soient assistés exclusivement par les individus, c’est-à-dire au hasard et sans règles fixes, ou par une organisation systématique dans lalaquelle la société intervienne par son organe, le gouvernement.

Ceci nous conduit à parler des pauvres, sujet qui serait bien moins important si les habitudes de toutes les classes de la population étaient conformes à la prudence et à la tempérance, et si la propriété était convenablement partagée ; mais il est de la plus haute importance dans un état social aussi éloigné de ces conditions que celui qui existe dans les îles Britanniques.

En dehors des considérations métaphysiques sur les bases de la morale et de l’union sociale , on conviendra en droit que les hommes doivent s’entr’aider et d’autant plus que le besoin est plus grand ; or, il n’est pas de besoin plus grand que celui de la personne qui souffre de la faim. Aussi le droit à l’assistance qui résulte de l’extrême besoin est un des plus forts qui existent. On voit tout d’abord qu’il y a des motifs puissants pour rendre les secours accordés à un besoin si pressant aussi assurés qu’ils peuvent l’être par des arrangements sociaux.

D’un autre côté, dans tous les cas d’assistance , il y a deux sortes de conséquences à étudier : les conséquences

1 Je n’ai pas besoin de réfuter, en France, le système de la charité légale. C’est le système le plus faux et le plus dangereux. ( Note de G. P.)

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de l’assistance elle-même et celles de l’espoir que l’on fonde sur l’assistance. Les premières sont ordinairement bienfaisantes, mais les secondes sont presque toujours fâcheuses, et à ce point que souvent elles balancent et au delà tous les avantages des premières. Jamais cela n’est plus vrai que lorsque les besoins de secours sont le plus pressants. Il est très-dangereux que les gens comptent sur l’assistance régulière d’autrui pour obtenir les moyens de vivre, et malheureusement, il n’est rien sur quoi ils s’habituent plus facilement à compter. Le problème à résoudre est donc aussi difficile qu’important; il consiste à donner la plus grande somme possible d’assistance utile en encourageant le moins possible l'espoir de ceux qui compteraient l’obtenir sans y avoir droit.

L’énergie et la confiance de chacun en soi-même peuvent être affaiblies par le défaut aussi bien que par l’excès d’assistance. Le principe d’activité est plus affaibli chez l’homme, lorsqu’il n’a aucun espoir de réussir par ses efforts, que lorsqu’il est assuré de réussir sans effort. Lorsqu’un individu se trouve dans une position si déplorable que le découragement paralyse ses forces , l’assistance est un tonique et un sédatif ; elle encourage l’activité au lieu de l’affaiblir; toujours à condition qu’elle ne dispense pas l’individu de s’aider lui-même en substituant à son travail, à son habileté, à sa prudence ; à condition qu’elle lui donne une meilleure espérance de réussir par les moyens légitimes. C’est par ces principes qu’il faut juger tous les plans de philanthropie et de bienfaisance, soit en faveur de certains individus ou de certaines classes, soit qu’ils doivent être mis à exécution par le gouvernement ou par des particuliers.

S’il est possible en pareille matière d’établir une doctrine ou une maxime générale, je croirais que c’est celle-

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ci : « Si l’assistance accordée est telle que la condition de l’individu secouru soit aussi bonne que celle de l’individu qui se passe de secours, cette assistance, si l’on peut d’avance compter sur elle, est malfaisante; mais si, en même temps qu’elle est accessible à tous, elle laisse à chacun de puissants motifs de se passer d’elle, s’il le peut, elle est en général bienfaisante. » Ce principe, appliqué à un système de bienfaisance publique, est celui de la loi des pauvres de 1834. Si la condition de la personne secourue était aussi bonne que celle du travailleur qui se suffit par son travail, l’assistance saperait par la base l’activité et l’indépendance personnelle, et pour la maintenir dans ces conditions, il faudrait la compléter par un système coercitif destiné à forcer au travail comme un vil troupeau ceux qni se trouveraient en dehors de l’influence des motifs qui déterminent habituellement les actions des hommes. Mais si, tout en garantissant les individus contre les extrémités du besoin, on fait que la condition des personnes secourues par la charité légale soit infiniment moins bonne que celle des personnes qui se suffisent à elles-mêmes, il ne peut résulter que des conséquences utiles d’une loi sous laquelle nul , à moins de le vouloir, ne peut mourir de faim. La preuve qu’on peut réaliser cette supposition, au moins en Angleterre, c’est l’expérience d’une longue période qui a précédé la fin du dernier siècle et celle qui a été faite plus récemment dans plusieurs cantons très-affligés de paupérisme, et dans lesquels on a fait disparaître cette plaie par des règlements sévères d’assistance publique, règlements qui ont contribué à améliorer beaucoup, et d’une manière durable, la condition de la classe laborieuse. Il n’est probablement aucun pays dans lequel, en employant des moyens appropriés au caractère particulier du peuple, on ne pût pourvoir lé-

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gaiement à l’assistance des malheureux, en y imposant les conditions nécessaires pour que cette assistance ne fut pas nuisible.

A ces conditions, je crois qu’on doit grandement désirer que l’assistance soit assurée aux pauvres valides par la loi, plutôt que de s’en remettre à la charité privée. D’abord la charité fait presque toujours trop ou trop peu ; elle prodigue les bienfaits dans une localité et laisse les pauvres mourir de faim dans l’autre. Ensuite, puisque l’État doit nécessairement pourvoir à la subsistance des criminels pauvres lorsqu’ils subissent leur peine , ce serait donner une prime au crime que de ne pas accorder la même chose aux pauvres qui n’ont commis aucun délit. Enfin, si les pauvres sout abandonnés à la charité privée, on ne peut empêcher que la mendicité ne prenne un immense développement. Ce que l’État doit laisser à la charité privée, c’est le soin de distinguer entre un cas de besoin réel et un cas différent. Que la charité privée puisse donner plus à qui mérite plus ; mais l’État doit observer des règles générales ; il ne peut entreprendre de distinguer entre l’indigent qui mérite un secours et celui qui n’en mérite pas. Il ne doit au premier que strictement de quoi vivre, et il ne peut donner moins au second. Ce qu’on a dit de l’injustice d’une loi qui ne traite pas mieux le pauvre malheureux que le pauvre par inconduite , est fondé sur une manière erronée de comprendre les attributions du législateur et de l’autorité publique. Les dispensateurs de secours publics n’ont que faire de se transformer en inquisiteurs. On ne doit pas remettre aux administrateurs (i gvardians ) et aux inspecteurs ( overseers ) le pouvoir de donner ou de retenir l’argent d’autrui , d’après l’opinion qu’ils se font de la moralité de la personne qui demande des secours ; et il faudrait bien peu connaître les habi-

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tudes humaines pour supposer que ces fonctionnaires, dans le cas presque impossible où ils seraient capables de bien juger, prendraient la peine de rechercher et de vérifier avec soin la conduite antérieure de celui qui demanderait secours de manière à pouvoir la juger en connaissance de cause. La charité privée peut faire ces distinctions, et celui qui donne son argent a le droit de le donner d’après son jugement. Il sait que son devoir est d’apporter du discernement dans sa charité, que c’est sa fonction et que l’acte qu’il fait est louable ou blâmable, selon le discernement avec lequel il est placé. Mais ceux qui administrent les fonds de l’État ne doivent être requis de faire pour personne au delà du minimum dû à ceux auxquels on doit le moins. S’ils ont la faculté de faire plus, l’indulgence devient bientôt la règle et le refus n’est plus que l’effet d’un caprice ou d’une exception tyrannique.

§ 14 . — COLONISATIOM.

Il y a d’autres cas qui tombent sous l’application du même principe général que celui de la charité publique : ce sont ceux dans lesquels les actes faits par les individus, quoiqu’ils n’aient pour but que l’avantage personnel de ceux-ci , ont des conséquences qui s’étendent beaucoup plus loin, qui touchent aux intérêts de la nation ou de la postérité auxquels la société, considérée comme corps, doit seule avoir la faculté et l’obligation de pourvoir. La colonisation est un de ces cas. S’il est désirable, comme nul ne le contestera , que l’établissement des colonies soit, fait, non en vue de l’intérêt privé des premiers colons, mais en vue du bien-être durable des nations qui doivent sortir de ces petits commencements, ce point de

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l’avenir ne peut être garanti qu’autant que l’entreprise est

placée depuis l’origine sous l’empire de règlements rédigés

avec la prévoyance et les larges idées de législateurs-

philosophes , et le gouvernement seul possède assez

d’autorité pour faire ces règlements et pour en assurer

l’exécution.

La question de l’intervention du gouvernement dans l’œuvre de la colonisation touche aux intérêts permanents et d’avenir de la civilisation même et elle dépasse de beaucoup les limites des considérations purement économiques '. Mais lors même que l’on ne sortirait pas des considérations de cet ordre, le transport de la population d’un pays trop peuplé dans un pays inoccupé est un de ces travaux d’une utilité éminemment sociale qui appellent le plus, et qui par suite payent le mieux l’intervention du gouvernement.

Pour apprécier exactement les avantages de l’établissement d’une colonie, il faudrait considérer l’avenir de cette colonie, dans ses rapports, non-seulement avec un pays, mais avec les intérêts économiques de l’espèce humaine tout entière. On traite trop cette question au point de vue exclusif de la distribution, comme s’il s’agissait simplement de débarrasser un marché du travail de l’encombrement qui y règne et de porter ailleurs cet excédant de travail. C’est bien cela, en effet, mais c’est aussi une question de production que celle de donner l’emploi le plus productif possible à l’ensemble des forces productives du monde. On a beaucoup parlé de la bonne écoDO-

1 11 ne faut cependant pas pousser trop loin cette sorte d’intervention gouvernementale. La comparaison des colonisations anglaise ou américaine et de la colonisation française, surtout en Algérie, serait une réponse péremptoire.

{Note de G. P.)

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mie qu’il y avait à faire venir des marchandises du lieu où on les achetait au meilleur marché, et on n’a guère pensé en comparaison à la bonne économie qu’il y aurait à produire les marchandises là où elles peuvent être produites à meilleur marché. Si c’est une bonne spéculation pécuniaire de porter les objets de consommation des pays où il y en a trop dans ceux où ils sont rares, n’est-ce pas une spéculation également bonne de faire la même opération pour le travail et pour les instruments de travail ? L’exportation des travailleurs et des capitaux des vieux pays dans les pays neufs, des lieux où leur puissance productive est moindre aux lieux où elle est plus grande, augmente d'autant la somme des produits du travail et des capitaux de l’humanité. Elle ajoute à la somme des richesses de l’ancien et du nouveau pays de quoi rembourser en peu de temps bien des fois les frais de transport. On peut affirmer dans l’état actuel du monde que la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d’un vieil et riche pays.

Toutefois, il n’est pas moins évident que la colonisation sur une grande échelle ne peut être entreprise, comme affaire, que par le gouvernement ou par une réunion de personnes complètement d’accord avec le gouvernement. L’émigration spontanée a rarement beaucoup d’influence sur l’excès de population de l’ancien pays, bien qu’elle suffise d’ailleurs à la prospérité de la colonie. Les hommes laborieux qui émigrent volontairement ne sont pas en général les plus pauvres : ce sont de petits cultivateurs avec un petit capital, ou des ouvriers qui ont fait quelques épargnes et qui, n’ôtant que leur propre travail du marché encombré, enlèvent à la somme des capitaux du pays des fonds qui employaient des travailleurs plus nombreux. Du reste, cette classe de la société est si peu nombreuse,

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qu’on pourrait la supprimer entièrement, sans que sa disparation fût sensible sur le chiffre total de la population, ou même sur son accroissement annuel. On ne peut avoir une émigration considérable de travailleurs qu’à la condition que les frais du voyage soient supportés, ou tout au moins avancés, aux frais de quelqu’un autre que les travailleurs eux-mêmes. Qui donc fera cette avance ? Naturellement, dira-t-on, les capitalistes de la colonie qui ont besoin du travail et qui se proposent de l’employer. Mais à ceci il y a un obstacle, c’est que le capitaliste, après avoir dépensé les frais de voyage du travailleur, n’est pas assuré d’en profiter. Lors même que les capitalistes de la colonie s’associeraient et feraient par souscription ces frais de voyage, ils n’auraient encore aucune garantie que les travailleurs ainsi transportés travailleraient pour eux. Après avoir travaillé pendant quelque temps et gagné quelques livres, l’ouvrier s’empresse, s’il n’en est empêché par le gouvernement, de s’emparer de la terre inoccupée et de ne travailler qu’à son propre compte. On a essayé plusieurs fois de voir s’il était possible d’assurer l’exécution des contrats de travail, ou le remboursement par les émigrants des frais de leur voyage à ceux qui les avaient avancés, mais on y a toujours trouvé plus de peines et de dépenses que d’avantages. Il n’y aurait d’autre ressource que les contributions volontaires des paroisses et des particuliers, pour se débarrasser de l’excédant des travailleurs qui sont, ou probablement ne tarderont pas à se trouver à la charge des fonds d’assistance communale. Si cette spéculation devenait générale, elle pourrait amener une émigration suffisante pour débarrasser le pays de la population sans emploi, mais non pour élever les salaires des ouvriers employés,

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et il faudrait recommencer avant qu’une nouvelle génération se fût écoulée.

Un des principaux motifs de faire de l’établissement des colonies une entreprise nationale, c’est que c’est le seul moyen, sauf quelques exceptions rares, par lequel l’émigration puisse rembourser les frais qu’elle coûte. Comme nous l’avons déjà observé, l’exportation du travail et des capitaux dans un pays neuf étant une des meilleures affaires d’argent, il serait bien absurde que cette affaire ne fit pas ses frais, comme toutes les autres affaires du même genre. Il n’y a point de motif pour que, sur la somme que l’établissement de la colonie ajoute à la richesse du monde, on ne prenne pas de quoi suffire aux frais que cgt établissement a coûtés. Nous avons déjà vu pourquoi aucun particulier, et même aucune association de particuliers ne peuvent se rembourser de ces avances, tandis que le gouvernement le peut. Il peut prendre sur l’accroissement annuel de richesse qui est le résultat de l’émigration de quoi payer, avec intérêt, ce que l’émigration a coûté. Les frais d’émigration dans une colonie devraient être supportés par la colonie ; et cela n'est possible, en général, que lorsque ces frais sont avancés par le gouvernement colonial.

De toutes les manières de faire, dans la colonie même, les fonds nécessaires pour couvrir les frais de la colonisation, il n’en est aucune qui soit aussi avantageuse que celle qui a été imaginée par M. Wakefield, et soutenue par lui depuis avec tant d’habileté et de persévérance. Elle consiste à vendre les terres inoccupées et à en appliquer le prix aux frais de transport des émigrants. J’ai répondu déjà, dans ce chapitre, aux objections mal fondées et pédantesques élevées contre ce plan, il nous reste à parler des avantages qu’il présente. En premier lieu, son

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exécution ne soulève pas les difficultés et le mécontentement, inséparables de la levée d’une forte somme au moyen de l’impôt, levée qu’il est presque impossible d’obtenir; car une population de colons, répandue dans les déserts, ne peut être forcée à payer l’impôt direct qu’au prix de frais de perception qui excèdent le produit, et dans une société qui commence on a bien vite trouvé la limite de l’impôt indirect. La vente des terres est donc, de beaucoup, le moyen le plus facile d’obtenir la somme nécessaire. Mais elle se recommande aussi par d’autres avantages plus importants. Elle met un obstacle à la tendance qu’a toujours une population de colons à adopter les goûts et les inclinations de la vie sauvage et à se disperser au point de perdre les avantages du commerce, des marchés, de la division du travail et de l’association dans le travail. En obligeant ceux qui émigrent aux dépens du fonds d’émigration, à gagner une somme considérable avant de devenir propriétaires fonciers, cette vente maintient dans la colonie une suite perpétuelle de travailleurs salariés, qui en tout pays sont d’importants auxiliaires, même pour le cultivateur propriétaire : et en diminuant l’ardeur que les spéculateurs agricoles mettent à augmenter leur domaine, on maintient les colons à la portée l’un de l’autre, de façon à ce qu’ils puissent s’entr’aider : on en a partout un grand nombre à une petite distance de tout centre de commerce extérieur et d’industrie non agricole, de manière à assurer la création rapide des villes et de ce que produisent les villes. Cette concentration, comparée à la dispersioaqu’on voit partout où la terre inoccupée peut être acquise pour rien, accélère les progrès de la prospérité du pays et augmente les recettes nécessaires pour pourvoir aux frais d’une émigration nouvelle. Avant l’adoption du système Wakefield, les premières années de toutes les

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colonies nouvelles étaient pleines de difficultés et de peines : la dernière colonie, fondée sur l’ancien principe, celle de la Rivière-du-Cygne ( Swan Hiver), l’a bien prouvé. Dans l’établissement de toutes les colonies sui • vantes, le système Wakefield a été appliqué, imparfaitement il est vrai, puisqu’une partie seulement du prix de la vente des terres a été consacrée à l’émigration ; cependant partout où il a été introduit, dans l’Australie du Sud, à Port-Philipp, à la Nouvelle-Zélande, les obstacles opposés à la dispersion des colons, l’importation des capitaux amenés par l’assurance de trouver du travail salarié, ont, malgré les difficultés nombreuses et une administration souvent mauvaise , produit une prospérité si rapide et si grande qu’elle ressemble plus à la fable qu’à la réalité.

Le système de l’établissement des colonies qui se suffisent à elles-mêmes, s'il s’établissait une fois, acquerrait chaque année plus de puissance; ses effets augmenteraient en progression géométrique : car, comme tant que le pays n’est pas entièrement peuplé, tout émigrant valide ajoute bientôt à la richesse collective, en excédant de ce qu’il consomme, de quoi suffire au transport d’un autre émigrant, il en résulte que plus on a envoyé d’émigrants, plus on peut en envoyer encore, puisque chaque émigrant fournit de quoi en transporter constamment de nouveaux jusqu’à ce que la colonie soit pleine. La métropole aurait donc avantage a accélérer l’émigration au début eu prêtant aux colonies des fonds destinés aux transports des émigrants et qui seraient remboursés sur le produit de la vente des terres. En avançant les moyens d’obtenir sur-lechamp une émigration nombreuse, le gouvernement placerait ces fouds delà manière qui serait, de toutes, la plus avantageuse à la colonie; et le travail et les économies de ces émigrants hâteraient l’époque où les ventes de terres

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produiraient une somme importante. Il faudrait, pour ne pas surcharger le marché du travail, s’entendre avec les personnes disposées à envoyer leurs capitaux dans la colonie. La certitude de trouver en abondance du travail salarié dans un lieu où l’emploi des capitaux serait si lucratif assurerait l’émigration en grand des capitaux d’un pays qui, comme l’Angleterre, capitalise rapidement et ne donne pas aux capitaux des profits élevés : il suffirait de ne pas envoyer à la fois plus de travailleurs que les capitaux envoyés n’en pourraient employer à un salaire élevé.

Comme dans ce système la dépense une fois faite peut servir non-seulement à une émigration, mais à entretenir un courant continu d’émigrants, — courant dont la largeur et la profondeur augmenteraient sans cesse, — cette manière de remédier à l’excès de population a un mérite que ne possède aucun autre plan conçu dans ce but : c’est de faire face à l’accroissement de population sans restreindre cet accroissement lui-même. Il y a dans la colonisation un élément indéfini; personne ne peut prévoir jusqu’où pourrait s’étendre son influence comme débouché pour l’excédant de la population. De là l’obligation où se trouve le gouvernement d’un pays qui, comme le nôtre, est surchargé de population et qui dispose de continents inoccupés, de mettre pour ainsi dire et de tenir ouvert un pont entre la métropole et ces pays, en établissant un système de colonisation qui fasse ses frais dans une proportion telle que toute l’émigration dont les colonies pourront avoir besoin puisse avoir lieu en tout temps, sans qu’il en coûte rien aux émigrants eux-mêmes.

En ce moment l’importance de ces considérations pour les îles Britanniques a beaucoup diminué, grâce aux proportions énormes de l’émigration spontanée des Irlandais. Ce ne sont pas seulement les petits cultivateurs qui émi-

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grent, ce sont aussi les plus pauvres travailleurs de l’agriculture, et cette émigration volontaire se suffit à ellemême; les nouveaux émigrants sont transportés au moyen des épargnes de leurs parents et amis qui les ont précédés. Tant que le courant de cette émigration continuera large et profond comme actuellement, l’affaire principale du gouvernement sera d’en diriger une partie vers les pays où, comme en Australie, l’intérêt de la colonie et celui de la métropole l’appellent plus impérieusement, mais vers lequel il ne se dirige pas assez si on l’abandonne à lui-même.

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